L'ELYSÉE. — LE COLT D'ÉTAT
comptaient accroître en le conduisant au précipice par un chemin semé d'agréments. Comme il a sur eux la main sans qu'ils y pensent ou s'en inquiètent, il peut, des qu'il lui plaît, les envoyer rouler dans l'abîme.
La politique du prince, en pareil cas, est une comédie journalière dont le scénario est facile à remplir jusqu'à ce qu'on arrive au dénouement. On peut même n'y point faire entrer de sel et d'esprit. Aussi n'en met-on guère ordinairement à la jouer; je dirais même que l'on n'en met pas. Plus l'art est simple, banal, trivial, mieux il vaut.
Il faut moins d'adresse à un prince pour se saisir d'un trône que n'en montrent tous les jours à Paris trente ou quarante mille personnes pour conquérir un dîner sans le payer. Son procédé est d'une naïveté abécédaire; il consiste exclusiveftient à vouloir. Le reste lui viendra d'abondance.
On le voit, j'avais renoncé pour quelques instants à suivre les pas de Louis-Napoléon, et je me contentais de raisonner in abstraclo. Maintenant je retourne à mon dessein.
Une fois président de la République, Louis-Napoléon a vécu intellectuellement et moralement sur le fonds qu'il s'était fait avant 1848. Tous ses actes, même les moins prévus, semble- l-il, ne sont que la déduction de ses idées anciennes. Quand il paraît y contredire, il y est réellement fidèle. Il sacrifie, sans doute, tantôt l'une, tantôt l'autre, en apparence ; mais il ne les rejette que pour un temps. Si par hasard il en est une qu'il abandonne sans retour, c'est qu'elle était un simple appendice dans son système. Ainsi protectioniste à Ham, il est aujourd'hui libre échangiste; mais la variation n'est qu'extérieure. Au
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fond il voulait en 1843 ce qu'il veut encore en 1869 : déplacer la fortune industrielle, la faire passer au besoin de la bourgeoisie philippiste à une bourgeoisie nouvelle, qui soit sienne et lui doive tout. Il espérait y réussir jadis en combattant la doctrine des économistes, parce que la liberté de l'importation et de rexportalion semblait alors le vœu des riches producteurs. Comme ils ont changé d'avis, il eu change lui-même, supposant à cette heure que son intérêt réel est de voir les hauts industriels, qui lui sont imparfaitement dévoués ou même hostiles, se fatiguer de la lutte contre les producteurs étrangers et se contenler de leur richesse acquise. S'ils liquident, ou leurs ouvriers, mourant de faim, se jetteront dans les bras de l'Empereur, ou d'autres établissements se formeront et dateront du règne actuel; grande chose pour rompre la tradition en rattachant des intérêts nouveaux à la fortune de l'Empire î
Toute \a politique présidentielle et impériale de Louis- Napoléon ressemble donc à un fleuve qui suit sa pente, quelquefois se replie, quelquefois avance jusqu'à une partie plus déclive et se précipite avec un surcroît de vivacité. Mais tout provient d'une même source et d'un même système. Il me suffît donc, pour caractériser l'ensemble de cette marche continue, quoique sinueuse, de choisir quelques points saillants qui servent de repère. Je les prends plus volontiers dans les paroles du prince lui-mênie, qui tour à tour disent : oui^ non, peut-être, jusqu'au moment où un acte décisif fait saillir la pensée intime, la volonté finale. 3iais aux discours et aux actes s'ajoute çà et là une page, qui, écrite de la même main, forme une espèce de commentaire doctrinal pour rintc4ligence du système entier.
l/tLYSKK. — U'] COUP IVE'IAT. 3oo
EssayoïLS de retrouver des exemples.
Voiei d'abord qiiehiues extraits de discours :
Au 25 février 1849, le Président de la Uépublique assiste à l'inauguration du chemin de fer de Compiègne à Noyon. 11 répond ainsi au discours ambigu du maire de celte dernière ville :
« Je vous remercie, Monsieur le Maire, des paroles que vous venez de me faire entendre et de l'accueil que me fait avec vous la ville de Noyon
« Les espérances qu'a fait concevoir au pays mon élection ne seront point trompées ; je parlage ses vœux pour l'atrermissement de la République ; j'espère que lous les partis qui ont divisé le pays depuis quarante ans y trouveront un terrain neutre, oij ils pourront se donner la main pour la grandeur et la prospérité de la France. »
U partage les vœux qu'on exprime ; mais sous la signification extérieure des mots subsiste le doute intime. Quelques-uns réclament une épreuve peu utile, il est vrai, mais qui doit être permise dans une certaine mesure. Le résultat n'en est pourtant pas bien voilé. La République n'est qu'une ébauche, uu essai.
Le prince Napoléon-Jérôme, nommé ambassadeur à Madrid, avait dit publiquement, lors de son passage à Bordeaux, que Louis-Napoléon était las de porter le joug des chefs du parti modéré, et qu'il fallait, en conséquence, envoyer, par les élections nouvelles, uu renfort de députés plus ardents. Le 10 avril 1849, Louis-Napoléon, par lettre, gourmande son cousin et lui exprime, entre autres vues, cette espérance :
« Les élections prohaines avanceront, je n'en doute pas,
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l'époque des réformes possibles, en affermissant la République par l'ordre et la modération. »
Ici, une concession est faite, sous réserve, à des utopistes quMl ne convient pas de heurter. Dans un autre moment, on prononcera froidement le mot nécessaire, le diciiim amariim^ puis on se hâtera d'en faire entendre un autre, d'un sens beaucoup moins précis, mais que l'on accentuera chaudement.
Au 4 mai 1849, le Président de la République assiste au banquet donné par la ville de Paris à l'occasion du premier anniversaire de la proclamation de la Ptépublique. Le Préfet de la Seine porte un toast à la République et au Président de la République. Celui-ci répond :
« Je suis heureux d'entendre ù rHùtel-de-Ville Monsieur le Préfet de la Seine associer mon nom à la prospérité de la République.
« Je remercie les membres du corps municipal de m'avoir appelé au milieu d'eux pour fêter en commun un grand anniversaire. C'est qu'ils sont convaincus, comme le peuple qui m'a élu, de mon dévouement aux grands principes de notre Révolution, principes que l'ordre, la loyauté et la fermeté du gouvernement peuvent seuls consolider. Que la ville de Paris reçoive donc ici mes remercîments et l'hommage de mon sincère aUachement.
a .1 la ville de Paris ! »
Au 22 juillet 1849, le Président de la République se rend à Hara pour visiter la forteresse, son ancien séjour. La ville lui offre un banquet. Louis-Napoléon répond en ces termes au toast du maire :