‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 38 sur 41 · M NAPOLÉON · texte numérisé non relu

M NAPOLÉON

Guerres illégitimes. — « Si rhumanité permet qu'on hasacde la vie de millions d'hommes sur les champs de bataille pour défendre sa nationalité et son indépendance, elle flétrit et condamne ces guerres immorales qui font tuer des hommes dans le seul but d'influencer l'opinion publique, et de soutenir, par quelque expédient, un pouvoir toujours dans l'embarras. » — Ham, 1844.

Expéditions lointaines. — « Dans l'état actuel de l'Europe, la France ne peut pas étendre, sans inconvénient, sa domination sur des points isolés, situés au bout du monde. Au lieu d'éparpiller ses forces, il faut qu'elle les concentre ; au lieu de protéger ses trésors, il faut qu'elle les ménage, car le jour peut arriver oii elle ait besoin de tous ses enfants et de toutes ses ressources ; or, ces possessions lointaines, onéreuses en temps de paix, désastreuses en temps de guerre, sont une cause d'afl'aiblissement au lieu d'être un germe de prospérité. » — Ham, i841.

Politique a l'extérieur. — « L'égoïsme ne profite ni aux individus ni aux peuples, et c'est une mauvaise politique que celle qui fait abandonner ses amis de peur de déplaire à ses ennemis. » — 1833.

Assistance au droit, hors de France. — « Eh! pourquoi un p^ple libre resterait-il spectateur indifférent, s'il s'élevait une lutte opiniâtre entre la cause de la liberté et celle de l'esclavage? » — 1834.

Le Danemark, de tout temps notre allié, peut dire, maintenant que la Prusse l'a démembré, si l'empereur Napoléon III a bien observé ces maximes qu'il affirmait en 1833 et 1834. On inviterait de même la Pologne à repoudre, sans une difficulté qui Tempèche de parler : elle est morte. L'abandon que nous avons fait d'elle, après

l'avoir encouragée à rinsurrection, a perdu cette héroïque et crédule amie de la France.

Il y a bien d'autres engagements délaissés ou qui sont ajournés sans terme fixe. Que sont devenues tant de promesses de l'Empire à ses débuts? comment les tiendraiton? La malice des- choses et l'ironie des hommes fournissent ici la réponse. Cependant plusieurs personnes ne veulent pas douter encore que tout cela ne soit soldé. Elles s'obstinent à faire crédit au règne, et ne peuvent imaginer qu'il finisse par une faillite.

La vieillesse commençante et la maladie arrivent néanmoins pour jeter de l'incertitude, du trouble même, dans les espérances des derniers optimistes. Ils sont conduits à demander au ciel, pour le maintien de l'Empire, un miracle rassurant.

La vie et la mort ont leurs secrets. Napoléon III a-t-il déjà senti quelque atteinte de l'aiguillon fatal? Vivra-t-il enfermé longtemps et seul dans son palais? Retrouverat-il quelque moyen d'agir sur les destinées de la France? Devons-nous voir, sous un chef sexagénaire, recommencer une campagne de conquête et de large répression à l'intérieur? Verrons-nous des crises où, suivant une des paroles d'Hortense, « des intrigues et des complots supposés, pour se donner le mérite de les déjouer ensuite, sont de ces moyens qu'ont les ambitieux subalternes de toutes les espèces pour se rendre plus nécessaires au pouvoir? » La démocratie sera-t-elle comme l'arbre que les mains d'un vieillard essayaient jadis de diviser violemment, et qui se rejoignit pour les emprisonner dans un étau victorieux? Est-ce un renouveau, une fin, un commencement qui s'annonce? Toutes ces questions sont hors de notre appréciation présente, bien qu'elles

se posent forcément. Devant le monde, l'Empire de Napoléon 111 se dessine comme un vaste point d'interrogation, rougeâtre et jaunissant, inscrit sur un fond de brume.

On a dit bien des choses pour et contre la vieillesse. Aux yeux de quelques-uns elle est la saison de la plus haute expérience, le temps où l'esprit voit le plus clair et s'élève davantage. L'infirmité du corps donne-t-elle, en effet, la sagesse de l'intelligence? Cela s'est vu, mais n'est pas ordinaire ; et le plus habituel, c'est que la Fortune regarde la vieillesse avec dédain. En outre, dans le continuel rajeunissement d'une nation, il peut être vrai de dire avec le poète Ménandre : « Parmi les jeunes gens un vieillard n'est plus à sa place. » Mais ce point mis à part, on doit, selon la maxime ancienne, ne pas dire d'un homme qu'il est heureux avant d'avoir vu comment il aura fini sa carrière. La vie politique surtout est pleine de pièges pour les dynastes. Le gouvernement d'un homme est toujours aléatoire.

Autre, et plus sûr, et plus radieux, est l'empire des Lois. Celui-ci ne suppose point de miracles et n'en demande pas; mais arrivera- t-il pour la France?

Il y a parmi nous encore tant de milliers d'hommes qui n'aiment que l'incroyable et ne rêvent que du surnaturel !

Cette disposition mentale peut se nommer d'un nom générique et poU, la foi. Des esprits, d'ailleurs ouverts, sont atteints, par accident ou par transmission héréditaire, de cette manie, qui affecte autant de formes qu'il existe d'objets où elle puisse se prendre et s'attacher. Elle est dans presque toutes les classes, s'applique à tout, et dérive universellement, parmi nous, de l'éducation et de

CONCLUSION. 30j

l'habitude. Depuis des siècles, l'usage est de l'inculquer dans les organes intellectuels de l'enfant par ce que l'on nomme l'instruction religieuse, de l'entretenir chez l'adolescent par l'enseignement des écoles toutes fondées sur l'autorité, de l'asseoir plus profondément encore par l'obéissance passive du régiment, de la bureaucratie et de la légalité civile. De là vient que la France est la plus crédule des nations et celle qui accepte le plus facilement les mystifications de tout genre. Étant posé, Dieu sait comment et par qui ! mi principe, un dogme quelconque, la foi y adhère, et, si on l'invite à en chercher la vérification, permet qu'on le prouve par lui-même. C'est le tour particulier qui convient à la foi. Lorsque le principe est établi sur de si bonnes bases, on en dérive à l'infini les conséquences les plus surprenantes. Cela mène à tout, et particulièrement oii l'on a le goût d'aller. La foi, c'est la vraie merveille des alchimistes, le secret du grand œuvre, l'agent universel, et rien n'est plus facile que d'en être touché : elle nous assiège, on la respire mêlée à l'air vital. Du reste, celui qui l'a est aisément reconnaissable : dans l'ordre d'idées oi^i il la fait servir, il ne manque pas d'attester gravement que 1 et 2 font un, ou encore que 1 moins 1 est un. L'absurdité est son code. Pour mon compte, j'espère, malgré tout, vivre assez de temps pour voir en France cette révolution qui, au dix-huitième siècle, parut un instant opérée; j'espère qu'avant quelques années, il sera permis d'avancer publiquement que 1 et 2 font trois et que 1 moins 1 fait zéro. Le jour où cette vérité sera l'opinion de la majorité, l'esprit de critique et de justice sera triomphant parmi nous, et toutes les sectes religieuses et politiques n'auront plus d'adeptes et de fanatiques que chez les gens

\isiblement infirmes de tête et de cœur. La nation, mise

en possession plénière du bon sens, commencera de s'ébranler et de se mettre en marche sur la bonne grande route du progrès, où l'on avance, non sous un bâton mystique, mais environnés de lumière, libres, heureux, sans peur, avec l'espérance inflnie pour compagne et pour joyeuse conseillère.

En ce temps-là, un avis final se détachera de l'histoire de tout prince, dictateur, tyran ou autre meneur d'hommes, et la résumera pour l'instruction commune à peu près en ces termes : « Peuple, il faut être libre; citoyens, soyez justes et vivez égaux dans la loi de l'humanité. »

Page 1