‹ NapoléonChapitre 17 sur 36 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Dans le même endroit.

HÉCATE et TROIS SORCIÈRES cntrcnu

HÉCATE

J'ai visité les deux camps ennemis; minuit a sonné , et tout est en repos. C'est ici que le jeune Bonaparte commençait sa carrière ! Il va venir; nous le verrons encore. Armé de la puissance militaire , il revient d'Egypte pour renverser les tables de la loi républicaine, et se placer seul sur l'autel de la patrie. Il se croit faible , parce qu'il n'est que le mandataire du peuple : le voici héritier des coutumes royales, et souverain absolu. Il se fait consul.

roi , empereur ; et il domine partout. Fatalité inexorable qui frappe d'aveuglement tous les hommes qui montent au pouvoir.

PREMIÈRE SORCIÈRE

DEUXIÈME SORCIÈRE

TROISIÈME SORCIÈRE

Je l'ai prévu î Je le lui ai dit !

Et moi aussi !

HÉCATE

Il touche de son sceptre les plus fougueux citoyens et les change en courtisans.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Ce n'est point assez.

HÉCATE

Il détruit les républiques qu'il a faites , et les change en royaumes ; il rompt le serment qui l'unissait à une simple citoyenne , et la fille des Césars est dans son lit. Il place sur la tête du faible Joseph, la couronne des Espagnes et des Indes ^\

DEUXIÈME SORCIÈRE

C'est là que le destin a marqué sa perte !

HÉCATE

De l'Espagne , il s élance en Russie; et de la métropole incendiée de Ceinpire du nord, il ose attendre que les clefs du Pôle lui soient apportées. Les hommes ne peuvent s opposer à sa marcke triomphante ; il ne reste que la nature pour les défendre ^^. Napoléon est vaincu par elle, et il cède à sa loi impitoyable. Me voilà seul, criet-il; que la France se lèvel Mais une victoire ne peut le sauver; une défaite doit le perdre^ et cette défaite , il l'éprouve à Leipsick.

NAPOLÉON rentre seul.

Un fardeau pèse sur moi; des pensées affreuses m'empêchent de dormir; de noirs pressentimens m'accablent...

3? Que ne puis-je pénétrer le secret de l'avenir : je n*ai point revu CCS femmes hideuses , qui m'avaient cependant annonce des vérités.... Des sibylles ont prédit h Annibal la prise de Carthagc par le peuple roi ; César fut éclairé par des prophéties sur l'issue de la bataille de Pharsale , comme Alexandre avait appris à Delphes sa victoire sur Darius. ( Apercevant les sorcières. ) Mais que vois-jc ! je frémis! En les regardant, je ne sais quel sentiment m'empêche de leur parler.

HÉCATE

Ne crains rien, ^énie de la guerre; tous tes projets sont autant de révélations de ta fortune ^^ ; y résister, ce serait rompre la chaîne des destinées qui t'ont été promises.

PREMIERE SORClîiRE.

La perfidie de ton frère sur le trône de Taacrède , la mort de Bcssicres et de Duroc ^' , les plus dévoués de tes amis, la désertion de tes soldats à Tours , la reddition de Soissons , sont des fatalités de ta vie.

DEUXIEME SORCliîRE.

Ressouviens-toi de ton ancien grade; premier citoje7i d'une grande république; guerrier patriote,

TROISIÈME SORCIERE

Rappelle-loi ton premier serment , vivre ou mourir libre ^^ ; telle était la voie du salut.

PREMIERE SORCliiRE.

Un triumvirat de rois coalisés pour la paix , s'est formé au nord; les Bourbons s'en tireront ''.

Quoi ! l'on parle de paix , quand tout annonce la guerre ! Mais les Alpes , les Pyrénées , les deux mers et le Rhin, sont les limites de la France, posées par la nature. Abandonner Anvers , la Belgique , la Hollande ? Plutôt les rendre à la mer! Rien n'est désespéré; ma présence ranime les esprits , et je me fie sur la bravour*

des Français. La confiance renaU ; avec l'appui du peuple , je puis encore tout entreprendre , tout espérer.

HECATE.

Voir l'homme aux prises avec la fortune , est un spectacle digne de nos regards : Il avait la terre h ses pieds; il veut attaquer les éUmens, la reltf^ion et le ciel à la fois, pour éprouver enfin le plus terrible revers *°. {S^ adressant à Napoléon. ) Tu veux la puissance, la gloire h tout prix; tu n'as pu choisir entre Cromwell et Washington! Captif volontaire des usages , ni ta prospérité, ni ta chute ne t'appartiennent à toi seul : tu seras connu dans le monde par C excès du génie, de la fortune et du malheur,

Élève de la fortune , un sort particulier a plané sur toute ma vie. // faut remplir ses destinées; eh bien ! que les miennes s'accomplissent. Mais achève ta prédiction.

HÉCATE

L'Europe soulevée , la France abattue , ton sceptre même englouti avec les libertés publiques; la trahison en dedans, une fataUté sans exemple ne te laissent aujourd'hui que ta gloire et ton nom. Ton étoile pâlit ; tu vas succomber sous le poids de nombreuses inimitiés, et tu perdras Ion empire. Calme , impassible , il faut prendre la résolution de te bannir. Le sort l'ordonne ; tu dois obéir.

Si je ne considérais que moi , peut-être aurais-je à me réjouir de rentrer dans la vie privée.

HÉCATE

Homme du siècle I tes véritables souffraiices ne sont pas ici. En exil, tu seras jugé plus favorablement. Une réaction aura lieuj et la puissance morale sera comme une vague agitée par la tempête , qui plus elle se retire , plus elle acquiert de force pour revenir au rivage. Courage î U destinée n'est pas encore accomphe.

( Elles sortcjit. )

Si Marius se fut tué dans les marais de Miniurne , il n'eût jamais reçu son septième consulat. ( Après une pause de quelques secondes, ) Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire.

(// sort.)

LE CHOEUR

En vain la foudre gronde , éclate sur sa têt , Son àme reste calrae au sein de la tempête. Sous sts débris fumans, prêts k Tensevelir, Le monde croulerait sans qu'il en dût pâlir ' •

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