‹ NapoléonChapitre 28 sur 36 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

La scène représente un petit cabinet ; l'Empereur entre ; il est absorbé ilaus de profondes réflexions.

Touc a un terme dans ce monde. Qn est-ce que la destinée? Ko. combat d'Arcis-sur Aube,jrtt fait tout ce que que j\ii pu pour trouver une m,ort glorieuse , en disputant pied à pied le sol de ta patrie. Je me suis exposé sans ménagement ; les balles pleuvaient autour de moi , mes habits en ont été criblés, et aucune n'a pu m'alteindre. Une mort a xw je ne devrais qu'à un acte de mon désespoir y

serait une tâckelt *\ Le chagrio peut uic consuraep dans

mon exil ; mais lo suicide ne convient ni à mes principes,

ni auran^ que fai occupé sur la scène du inonde.

(L'Empereur s'assied dans un petit fauteuil ; il reste immobile, couvrant ses yeux d(î s« s mains. Un Garçon entre, portant une glace et du calé ; il regarde l'Empereur, qui lève sa tète.)

LE GARÇON

Sire , l'on m*a commando d'apporter cette glace à votre majesté; cela vous fera du bien; prenez-en un peu.

Je te reconnais , mon ami ; tu es de Gonesse ? Gomment va ta famille ?

LE GARÇON

Non sire , je suis de Pierre-Fite.

Et tes parens y ont une chaumière , avec quelques arpens de terre.

LE GARÇON

Oui , sire , avec trois arpens. ^

Ah ! c*est une vie très-heui^euse ; ils ne savent pas com bien ils ont de bonheur, avec leurs trois arpens de terre , jouissant paisiblement du bien de leurs pères. Va , mon enfant, va. [Le garçon sort.) Je renonce maintenant pour toujours au monde politique; je ne veux plus rn intéresser à rien de ce qui peut arriver ; je puis vivre heureux : je m'occuperai des sciences, et j'aurai la triste consolation d'écrire l'histoii^e fidèle de mes travaux. La France ,

pourtant, les Français Je suis découlé d.e C ambition ;

je ne veux plus gouverner. [Après il se lève. ) Mes pi^emiers amis furent les premiers à m'abandonner ! Lorsqu'ils virent mon étoile pâlir , ils se tournèrent vers le soleil levant, pour adresser leurs hommages. Ah ! pauvre armée, braves soldats , vous ne vous êtes jamais mieux battus. Des hommes 3 très-incapables d'apprécier nos travaux ,

SCÈiNE Y.

Cette scène représente un salon dans le palais de rÉlysée-Bourbon. L'Enipeï-eur, revêtu de son costume impérial, est entouré de sa famille. Les Ministre», les OflGciers et les Gardes sont placés sur le* degrés du trône. L'Empereur est pâle et pensif, mais résolu.

KAPOLÉON.

Je VOUS ai appelés près de moi pour que vous m'entendiez une dernière fois. J'avais cru voir la souillure étrangère effacée, et toute notre gloire revenue; mais les destins en ont ordonné autrement '*. Par l'acte que j'ai remis hier aux deux chambres , je renonce à la souveraineté.. C'en est fait de la France.

LE PRÉSIDENT DE LA. CIIAMjîRE DES REPKÉSENTANS.

Nous avons exprimé à votre majesté , au nom de la nation, la reconnaissance et le respect avec lesquels la chambre des représentans et la chambre des pairs acceptent le noble sacrifice qu'elle vient de faire. Les deux chambres ont désigné une commission qui est chargée du gouverne-

ont vu dans les signes de rattachement que vous maveii donnés :, un zèle dont fêtais le seul objet. Que vos succès^ ^

futurs leur disent^ quen m obéissant, ce fut la patrie sur- \

touj, que vous avez servie , et que, si j'eus un partage dans ■■

vos affections , je le dus à mon amour ardent pour la Finance, notre mère commuiie ^^ Nous avons eu de grands misérables parmi nous : que le ciel leur pardonne; mais pour la patrie, s'en relèvera-t-elîe ? Jamais ! Pour moi ,je suis un homme condamné ce vivre! Vaines grandeurs , inutiles richesses ! Mon âme va se reposer de la lutte fatigante du passé, s'élever, dans la retraite, au-dessus des intérêts qui m'entourent , et méditer les idées solides de vertu et de gloire. Quand le songe de la vie sera term,i?iéj, à quoi auront servi les agitations , si elles ne laissent des traces utiles?

ment provisoire. Nos troupes sont braves ; mais on ncî peut plus résister au nombre; et dans une capitale, en proie aux dissensions civiles et à Ja fureur des partis , la paix n'est pas seulement un devoir , c'est une nécessité.

Je vous remercie des scntimens que vous m'exprimez. J'ai fait ce grand sacrifice pour le bien de la nation. Je ne veu\ pas risquer le sort du pays; et, puisque je suis un obslacieà la paix de l'Europe, je ne puis lui donner une plus grande preuve de ma condescendance aux désirs que l'on manifeste, qu'en me livrant à l'exil. En prenant ce parti , je mets les alliés dans le cas d'accorder une suspension d'armes , avant que les environs de Paris ne soient devenus le théâtre de la guerre. Négociez pour la paix , en même temps que vous ferez un appel à la bravoure française , pour soutenir vos droits, et rester une nation indépendante. Pour moi , les circonstances sont changées; je m offre comme un sacrifice à la haine de nos ennemis. Je conseille aux deux chambres d'être unanimes pour la prompte préparation de tous nos moyens de défense; je recommande m,on fils à leur protection : l'intérêt que je lui porte me dispose h les inviter à faire une loi de régence. Nous ne reculerons que devant les dangers d'une guerre civile. Je pars; il n'y a plus d'avenir pour moi que dans la postérité

LE PRèsiDENT.

Je ne puis voir s'éloigner ce grand homme , qui veut se bannir pour le bien de sa patrie. L'empereur quitte la France, et ne réclame plus que pour les droits sacrés de notre indépendance. La puissance , la gloire , la force étaient en lui; et celui quia fait parvenir les princes de l'Europe à des rangs supérieurs h ceux qu'ils occupaient avant lui , ne veut point accepter la vie et la liberté des étranger^. La dignité dans le malheur, la

soumission à la nécessité ont aussi leur mérite; cest celui des grands hommes que Cinfortiine terrasse.

NAPOLJiON.

Sorti de la foule pour monter au rang suprême; mar^ chant à la tête d'une révolution ; entraîné dans une lutte à mort contre le reste de l'Europe, je n'aurai été accablé que pour avoir voulu terminer cette lutte promptement. Ah ! SI j'eusse mis des bornes à mon ambition; si le désir de dominer l'Europe ne m'eût entraîné dans un abîme sans fond; si, au lieu d'asservir les nations et d'usurper le pouvoir sur les franchises nationales, je me fusse uniquement consacré au bonheur de la France, mon nom eût été salué de bénédictions unanimes par les générations contemporaines ^^ Si, revenant de l'île d'Elbe, j'eusse renoncé à tous mes droits pour redevenir citoyen; si je n'eusse voulu être que le dictatrur de la France en péril, la liberté serrait sortie radieuse de toutes ses rui?ies, et les masses immenses des alliés auraient succombé. J'ai manqué de caractère, ou plutôt de confiance dans les Français; c'était leur faire une grande injure. Les peuples sont bons , quand ils ne S07it pas égarés ; l' instinct de la nécessité les éclaire; la voix du pays parle par leur bouche; mais pour C aristocratie , elle est sans entrailles. Instruit par l'expérience , j'ai abjuré cet amour de la gloire ; c'est au peuple et à l'armée que je dois tout. Mais de quelles séductions ne fus-je pas l'objet ? Qui sur la terre eut plus de trésors à sa disposition : plusieurs centaines de millions restaient dans mes caves ; plusieurs autres centaines composaient mon domaine; tout cela était mon bien; ils se sont fondus pour les besoins de la nation; ma fortune était toute dans celle de la France. Je m'étais identifié sans réserve avec ses destinées. Arbitre de l'Europe , je n'avais d'autre ambition que de soutenir la gloire de la France; je me réjouissais daiis son ascendant

^l (iahs sa majesté : ma puissance et la sienne ne faisaient ijutine. Éloigné de mon pays, privé de ma famille, de mes amis , ma vie polilicpic est terminée. Je ne connais en cet instant, que l'intérêt de la France : toute autre chose est oubliée. 11 lui faut du repos. J'ai trop aimé la guerre ! J'ai été entraîné , par la force des événemens, dans une fausse route. La souveraineté réside dans le peuple; il est la seule source légitime du pouvoir. Cô dogme fondamcn'tal j je l'avais reconnu moi-même dans les phases de la révolution et du consulat. Je ne hais point la liberté ;J6 Cai écartée lorsquelle obstruait mon chemin; mais je la comprends , car j'ai été nourri dans ses pensées ^^ Je ne veux que le bonheur de la France : peu importe son gouvernement, s'il la rend heureuse; Une lui faut aujourd'hui que ce que le vœu national proclame; mais les lumières elles-mêmes doivent venir progressivement , comme celles du jour. La force du temps est la plus irrésistible de toutes les forces; pour la diriger, il faut connaître les besoins de l'époque. Nous luttons contre Copprcssion : avec le code civil et une véritable charte , les P^^ançais auront un moyen de s'entendre , de faire désormais cause commune. Les franchises constitutionnelles deviendront le plus solide appui du trône, et les caprices ^ les passions des gouvernans une fois enchaînés y les intérêts nationaux marcheront sans obstacle dans leur route nouvelle; le peuple tiendra dans ses mains la gloire et la prospérité de la patrie , les destinées et le bien-être du monde.

[Ils sortent.)

LE CHŒUR

L'histoire de ce héros est bien autrement dramatique que toutes celles qu'a enfantées l'imagination des poètes. On pourra comparer Napoléon à Alexandre , en considérant son impétuosité et l'étendue de ses conquêtes, ou bien à Annibal pour sa fortune, ses désastres et son exil. Le temps, qui altérait le génie de Napoléon, a détruit aussi

ses traraux ; peu de mortels ont été plus heureux et plus malheureux. — il est donc apparu sur la terre un homme qui, comme un météore sorti d'une île de la Méditerranée, s'est élevé sur C Europe, l'a dominée pendant v in 2^t ans ", et a disparu enfin, en s'éleignant au milieu des tlots.

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