‹ NapoléonChapitre 8 sur 36 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

La scène représente une forèl , au milieu de laquelle se Irouvft uns . grande chaudière bouillante, entourée des trois Sorcières,

PREMIÎiRE SORCIÈRE.

Trois fois le hibou a crié.

DEUXlîiME SORClkRE.

Trois fois le corbeau a croassé.

TROISIEME SORCIÈRE

Hécate nous dit : 11 est temps , il est temps.

PREMli-RE SORCIÈRE.

Marchons; dans la chaudière, jetons des matières empoisonnées; le crapaud, qui, sous la pierre humide, jour et nuit se gonfle de venin.

TOUTES, dansant.

Doublons , doublons le travail et la peine : le feu s'a~ nime, et la chaudière frémit.

DEUXIÈME SORCIÈRE

Des écailles de dragons , des dents de loups ; la momie d'une sorcière; la tête el les intestins d'un requin ; le fiel d'un bouc et des feuilles de cyprès : ajoutez les mamelles d'une tigresse morte de faim.

TOUTES

Doublons, doublons le travail et la peine : le feu s'anime, et la chaudière frémit.

IIÉCA.TE C7itre.

Bravo; j'approuve votre ouvrage; chacune de vous prendra sa part, ^laintcnant, chantez, dansez en ronde , pour finir l'enchantement , comme les génies et les fées.

TOUTES

Par le battement de mon pouls , quelque mortel s'approche d'ici.

NA.P0LÉ0N BONAPARTE enti'e saus les apercevoir. Pour n'être que ce que je suis, autant vaudrait le néant 1

iS

Mais Volney est mon ami. J'aime sa grande âme , ce caractère ferme et austère, auquel il joint tant de sagesse : c'est le seul homme que je redoute; près de lui, mon génie est sans force. Pour Barras, il raillait les devineresses , quand elles ont fait entendre leur prédiction sur moi ; il leur a cependant commandé de lui parler : alors, comme des Pytonisses , elles l'ont salué du nom de Directeur , et il est devenu maître des destinées de la France. Alfons, je me voue à la fatalité ! Qu'importe ce qu'on en dira ; je veux connaître l'avenir. ( Apercevant les Sorcières.) Sinistres prophétesses, que faites-vous ici ?

TOUTES

Un fait sans aucun nom : 7ious te ferons pour toi; nous le ferons sans toi , nous le ferons malgré toi *.

Je vous en conjure, quel que soit ce que vous avez à me dire ; répondez-mui !

DEUXIÈME SORCIÈRE

On connaît ta pensée : écoute , et tais-toi

TROISIÈME SORCIÈRE

Défie-toi du pâle croissant ; ne va pas chez Pburs du nord.

Je vous rends grâce ; vous m'avez compris.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Voici la suite :

(On entend le tonnerre. Un tableau magique représente un jeune guerrier sur la tête duquel on place la couronne de fer de Charlemagne; apparaît ensuite un ( nfant portant les insignes de roi de Rome, avec un collier en diamans de tous les ordres de la monarchie autrichienne ; sa mère est près de lui: c'est une fille d'Autriche, revêtue d'habits impériaux. Le tout disparaît lentement.)

Cet enfant s'élève comme un rejeton de race royale ; sur son jeune front hrille le diadème.

PREMIERE SOncikRE.

Succédant à rrmpirc de Charlcniaf|:no , lu porteras sa couronne de fer. Vois la poslérité ; en ce seul pis s'éteindra la race.

TROISl]-::.IE SORCIÈRE.

Sois hardi et résolu ; lu portes une vie enchantée; nul ne peut le nuire.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Sois courageux et superbe; suis ta fortune; que t'importe s'ils s'irritent , s'ils se tourmentent , et s'ils conspirent : tu ne seras jamais vaincu; mais défîe-toi de la trahison. Un jour, les aigles françaises, chassées parles Tartarcs de l'Asie, seront contraintes de chercher un asile dans une île lointaine.

Oh ! non ; jamais elles ne subiront ce sort. Les horJes des Tartares ne franchiront pas leurs déserts, pour venir Jutter avec l'Europe civilisée. Mais achève , de grâce ; 4iis~moi qui régnera sur la France ?

DEUXIÈME SORCIÈRE

Ne cherche pas à tant connaître.

Je veux tout savoir : si vous me le refusez , malédiction «oit avec vous !

TOUTES, parlant à des personnages mjslèrieux.

Montrez-vous h ses yeux, affligez son cœur; venez, et passez près de lui comme des ombres.

(Trois rois paraissent , et passent successiTement sur la scène ; les deux premiers avec des fleurs de lys; le troisième portant la cocarde tricolore.)

NAPOLÉON BONAPARTE , s'aiircssant au premier de ces

rois.

Tu n'es pas un des miens : celle couronne , parsemée de fleurs de lys, me fait tressaillir. Mais celui-ci tient un diadème d'or , et me semble être de la même race que le

premier. Vision affreuse ! Je n'en veux pas voir davantage Mais quoi? à ces rois succède un chaos, d'où

jaillit une vive lumière : un troisième, entouré par ses enfans , porte un drapeau tricolore. D'Orléans sourit à ses fds , et se réjouit en eux , comme dans ses successeurs. Mégères impies ! en sera-t-il donc ainsi?

PREJIlîiRE SORCIÎÎRE.

C'est ainsi que les destins s'accompliront. Reviens à toi; marche et suis ta carrière.

DEUXIEME SORCIERE

Venez mes sœurs ; charmez l'air qu'on respire ici , et remplissez-le de vos chants.

( Une musique se fait entendre, )

TOUTES , chantant.

Le feu, le fer, et la mer en furie, De ses jours menaçaient d'abréger la série ; Un dieu , veillant sur lui , par un bienfait nouveau , Détournera les coups de ce triple fléau ".

TROISlkME SORCIERE.

Montrons notre pouvoir; livrez-vous à vos plaisirs. ( Les sœurs dansent et disparaissent» )

Femmes pestiférées ! elles infectent l'air où elles se trouvent , et maudissent ceux qui se fient à elles !

(// sort. ) LE CHOEUR, chantant,

0 France \ tu devras ta gloire et ton bonbeur

Au pouvoir de son bras , aux vertus de son cœur ^.

Page 1