‹ Napoléon journalisteChapitre 27 sur 50 · ETIENNE · texte numérisé non relu

ETIENNE

Celui-ci est de qualité bien supérieure.

Comme Esménard, cependant, il accepta un poste au ministère de la police. Il reçut de Savary les fonctions de censeur au Journal de VEmpire avec la mission de briser les velléités d'indépendance qui cherchaient à se faire jour dans la feuille des Bertin.

Il est vrai qu'il se fit beaucoup prier pour accepter ces fonctions, où le profit était plus grand que l'honneur. Savary l'avait connu et apprécié à l'armée, où il avait souvent suivi Maret en qualité de secrétaire particulier. Etienne avait même été plusieiurs fois employé par l'Empereur à écrire sous sa dictée, au bivouac, lorsque son cabinet était encore éloigné.

PENDANT LEMPIRE 3S5

Etienne avait plu à Napoléon. Et, sans doute, il put difficilement refuser une situation offerte avec Tagrément de Napoléon lui-même.

Avant de faire partie du ministère de la police, Etienne avait été nommé directeur au Journal de VEmpire^ vers 1808. Il avait deux douzièmes sur les bénéfices du journal, le seul qui fût alors prospère. Pour bien marquer le caractère de sa fonction, le gouvernement lui fit verser ces deux douzièmes dans la caisse du ministère, et lui donna en échange des appointements fixes de fonctionnaire.

11 convient de dire, pour dégager sa mémoire de ce parfum de police, qu'Etienne s'honora un jour par un trait de caractère qui n'ét^t point commun à cette époque de veulerie morale. Il eut le coiu^age de refuser l'insertion d'un article dicté par l'Empereur lui-même. Voici en quelle occasion :

Napoléon, mécontent et peut-être jaloux des fréquentes visites que Metternich rendait à l'impératrice Marie-Louise, s'était soulagé par une violente diatribe contre le gouvernement de son beau-père, l'Empereur d'Autriche, et il en avait ordonné l'insertion dans le Journal de V Empire,

Etienne refusa net, soutenant que cet article n'était pas digne de Sa Majesté.

Napoléon insista. Etienne tint bon, et le souverain reconnut à la fin qu'Etienne avait raison.

S'il savait ainsi maintenir, vis-à-vis du souverain, son autorité directoriale, c'est qu'il se considérait, par délégation, le maître absolu dans l'intérieur du

journal, et il le faisait sentir en toute occasion à ses subordonnés. Parmi ceux-là, il y en avait un d'humeur peu traitable et redouté de tous. C'était le célèbre feuilletoniste Geoffroy. Etienne et lui ne s'entendaient guère, ni en politique, ni en littérature, ni en quoi que ce fût. On va voir de quel style Etienne lui signifiait ses décisions. La lettre est écrite à Tun des Bertin. Elle vaut la peine d'être citée ici, à titre d'intermède.

« 15 décembre 1808.

« Je vous prie, monsieur, de vouloir bien apprendre à M. Geoffroy que Sa Majesté m'a nommé rédacteur principal du Journal de V Empire ^ et que ma fonction ne se bornait point à la censure de cette feuille.

« Ayez la complaisance de lui dire qu'il ne doit point se permettre de travestir dans son feuilleton, comme il l'a fait aujourd'hui, les articles que je crois devoir insérer dans le corps du journal, et que, s'il se permet encore une fois un pareil mépris pour l'autorité que le gouvernement m'a confiée, il me forcera à prendre des mesures qui répugnent à mon caractère. J'ai supprimé les passages en question...

« Je vous prie de lui renouveler aussi l'invitation que je lui ai faite plusieurs fois de ne point annoncer de comestibles, et surtout de n'en point recevoir. Il y a quelques jours encore qu'un marchand de moutarde s'est présenté au bureau du journal et a cru pouvoir exiger qu'on annonçât sa marchandise, parce que M. Geoffroy en avait accepté des échantillons. Tout cela est de la dernière indécence et je suis très

décidé à ne pas souffrir de pareilles vilenies dans un

établissement comme celui que je dirige.

« Rappelez aussi à M. Geoffroy, je vous prie, qu'il

lui a été accordé 3000 francs pour ses entrées; qu'il

a voulu par là assurer son entière indépendance, et

que, s'il ne renvoie pas sur-le-champ les loges qu'on

a acceptées des théâtres, cette somme ne lui sera plus

payée.

a Etienne. »

Il faut noter que Geoffroy se montrait parfois irrévérencieux envers les talents dramatiques d'Etienne, lequel avait écrit de nombreuses pièces pour le théâtre. Geoffroy voyait en lui un auteur vendu à l'autorité ; cela suffisait pour qu'il l'accablât de ses sarcasmes.

C'est surtout par l'intermédiaire de Maret, son ancien patron, que les instructions journalistiques de Napoléon parvenaient à Etienne. Bien souvent, il se plaignit d'avoir été mal compris ou mal obéi, car c'était un maître difficile en toutes choses. Maret amortissait les coups et les reproches. Un jour, il écrit à Etienne, de Bayonne :

« Je crois que vous devez être tranquille sur l'opinion que Sa Majesté a de votre travail. »

Une autre fois, il lui donne des conseils de prudence. C'est encore de Bayonne qu'il écrit, aux temps difficiles des affaires d'Espagne, contre lesquelles se cabrait l'opinion :

« Tenez-vous toujours et pour quelque temps dans la plus grande réserve, dût le journal en souffrir un peu I II y a des moments où il faut carguer ses voiles. L'orage passé, vous pourrez marcher avec plus de sécurité. Soyez sûr qu'au fond on ne vous fait aucun reproche très grave. Le moment passé, c'est ce fond-là qui restera. »

Beaucoup plus tard, aux heures sombres de 1813, Maret adresse à Etienne une sévère réprimande pour avoir, contre son gré, inséré son nom dans le journal. Cette publication avait sans doute quelque inconvénient sur le moment. Les reproches de Maret sont tempérés d'une amicale indulgence. C'est une lettre qu'on lira avec intérêt ; elle est inédite.

« Mon cher Etienne, je vous fais gronder par le ministre afin de vous donner plus de force pour résister, si l'on veut encore mettre mon nom en avant. Je vous avais prié, il y a longtemps, de ne jamais mettre mon nom dans votre journal. J'avais bien mes raisons. Vous me l'avez promis; je pense que vous avez eu aussi vos raisons pour manquer à votre promesse. Mais je vous assure à l'avance que, quelles qu'elles soient, je les trouverai mauvaises. Si vous adoptez cette maxime du grand Frédéric, qu'un mensonge est bon pendant vingt-quatre heures, à vous permis, et il m'est permis aussi de croire qu'il n'y a rien de plus nuisible quand les vingt-quatre heures sont passées et d'exiger qu'on ne se serve pas de mon nom pour faire ce bien ou ce mal-là. Il faudrait que ce bien fût d'une nécessité évidente pour

«qu^il me convint d'y concourir au prix du ridicule. "Voua m'avez fait de la peine et vous me faites du mal, Jinon cher Etienne, je vous le dis pour m'en venger.

a Maret. »

Avant de quitter Etienne, portons au crédit de sa •mémoire un très beau geste c^u'il eut à la fin de sa «longue existence.

C'est une protestation émue et éloquente contre le Jt)annissement des Napoléon :

<( De tous les militaires et de tous les écrivains qui «n'ont point parcouru, sans quelque succès, la double ^carrière des armes et des lettres, je crois être le seul -envers lequel l'Empereur Napoléon se soit montré '^constamment injuste ; non seulement, je n'ai jamais «eu part à la moindre de ses faveurs, mais j'ai toujours «été pour lui l'objet d'une espèce d'aversion dont je "n'ai jamais pu m'expliquer la cause.

« Si de pareilles dispositions n'ont poiùt affaibli mon ^admiration pour l'homme prodigieux qui éleva si jbaut la fortune de la France, du moins m'ont-elles laissé toute ma liberté d'esprit et de cœur nécessaire pour voir en lui, à travers l'éclat éblouissant qui ^'environnait, le fondateur d'un pouvoir d'autant plus absolu, d'autant plus dangereux que l'ami de la liberté, même en y portant atteinte, aurait craint de trahir les intérêts de son pays.

« Le péril est passé. Napoléon ne vit plus, mais .-sa gloire est immortelle, elle est toute française, et ««'est un héritage dont nous n'avons pas le droit de jpriver nos enfants. »

Noble protestation et bien rare, parmi les nombreux obligés de Napoléon I

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