‹ Napoléon journalisteChapitre 28 sur 50 · GUIZOT ET PAULINE DE MEULAN · texte numérisé non relu

GUIZOT ET PAULINE DE MEULAN

Ces deux noms doivent être unis dans ce livre, comme ils le furent dans la vie !

Vers 1810, la rédaction du Mercure comptait, parmi ses membres les plus modestes, \m jeune homme de vingt-deux ans, sérieux, austère même, adonné aux travaux historiques. C'était Guizot. Il collaborait aussi au Publiciste de Suard. Dans ce milieu d'intellectualité supérieiu'e et de moralité élevée, il prit goût à la politique, bien qu'il fût alors dangereux de paraître seulement s'y intéresser. Guizot était passionné pour la culture allemande. On pouvait alors justement l'admirer dans Kant, Klopstock, Herder, Schiller et Gœthe. Il était d'ailleurs à peu près le seul à les comprendre et à les apprécier ; alors, comme aujourd'hui, rares étaient les Français qui connussent la langue allemande. On ne laissait pas, dans les bureaux de rédaction, de le plaisanter sur son enthousiasme germanique. Et parfois, on reculait, épouvanté, devant les fastidieux et indigestes articles qu'il apportait siu* les historiens allemands.

Ce jeune homme discret et sérieux était entré dans le monde des lettres par la protection de Chateaubriand, à l'occasion du livre des Martyrs. Ce livre parut en 1809. Il eut un succès pénible et contesté. Guizot, qui professait im culte pour l'auteur du Génie du christianisme^ voulut défendre les Martyrs. II eut

la chance que Suard le lui permit dans les colonnes du Publiciste, Chateaubriand Ten remercia par une lettre pompeuse, comme tout ce qu^il écrivait, a Cela, disait-il à Guizot, me console de ces saltimbanques littéraires qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais. »

Cette apostrophe désignait, évidemment, les journalistes à la solde de Napoléon et de Fouché.

Chateaubriand recommanda Guizot à Maret, duc de Bassano, qui le prit à Tassai aux Affaires étrangères. Mais Guizot n'y séjourna guère. Il bifurqua vers rUniversité où il fut accueilli avec une extrême bienveillance par le grand maître, M. de Fontanes.

Ce lettré épicurien, tout-puissant auprès du plus puissant souverain d'Europe, dont il était le favori intellectuel, accueillait volontiers les gens de lettres. Il n'y avait, d'ailleurs, aucune communauté d'esprit entre Fontanes et Guizot.

Tout en rendant justice à ses travaux historiques qui commençaient à être connus, Fontanes plaisantait fort le jeune homme sur son engouement pour les intellectuels allemands. Il se déclarait hautement l'ennemi de ces professeurs, de ces pédants ; il soutenait qu'ils n'avaient rien découvert, rien ajouté aux trésors de la science ; il les niait tous en masse, philosophes, poètes, historiens et philologues.

Or, en ce temps-là, dans la rédaction du Publiciste^ il y avait une jeune fille de bonne famille, éprise elle aussi de politique et de littérature. Elle se nommait Pauline de Meulan. On remarquait en elle un curieux mélange des élégances intellectuelles de l'ancien

régime combinées avec la franchise et Tallure parfois^ rude de la Révolution.

Elle travaillait pour venir en aide à sa famille^ ruinée comme tant d'autres par les bouleversementspolitiques. Elle écrivit au Publiciste; ses articles* eurent sur-le-champ beaucoup de succès.

Un jour qu'elle était malade de chagrin et de fatigue^ Guizot fit un article pour elle, sans se nommer^ L'intimité vint bientôt entre ces deux êtres, telle qu'on peut l'imaginer dans cette pure atmosphère* de sentiments et d'idées. Ils se marièrent en 1812.

Guizot n'a point brillé d'im vif éclat parmi les* journalistes de l'Empire. Son jeune âge, et le genresévère de son talent, l'expliquent assez. On redoutait, sa prose, souvent ennuyeuse. Mlle. Pauline de Meulaik lui fait doucement remarquer, un jour, qu'il a déjà écrit cinq articles sur Wallenstein et qu'on a beaucoup de peine à en placer deux autres encore sur lo même sujet. En 1810, il fut chargé du feuilleton surle Salon. Pauline ne lui cacha pas qu'elle l'appréciait, mieux comme auteur que comme critique d'art.

Guizot était dans les rangs de l'opposition, si l'ont peut donner ce nom à une résistance, distinguée mais* négative et silencieuse, la seule qui fût possible contrela toute-puissance de Napoléon.

Pendant les Cent- Jours, il fit partie de la petite* cohorte de journalistes qui émigra à Gand. 11 écrivit un ou deux articles dans le journal de Louis XVI 11,^ et il avoue s'être fort ennuyé le reste du temps.

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