JOURNALISTES-FONCTIONNAIRES
Napoléon était un grand découvreur d^hommes.
Il avait un tact particulier pour discerner ceux qui pouvaient le servir.
Alors que la plupart des princes se laissent aller à des sympathies ou à des antipathies, il savait se dégager de tout sentiment personnel, et employer les gens suivant leur utilité ou leur capacité, sans éprouver pour eux ni haine ni amour. Que vaut cet homme? Que puis-je en tirer? C'était sa seule préoccupation.
« Il était, a dit Gœthe, comme un juif qui parcourt le monde tenant à la main une pierre de touche avec laquelle il frotte chacun des passants, et vérifie ensuite si c'est de l'or, de l'argent ou du cuivre. »
C'est dans cette disposition d'esprit, réaliste et utilitaire, qu'il envisageait les journalistes. Il les détestait en masse, sauf à se les attacher quand il le pouvait, et quand ils en valaient la peine.
Il était trop avisé pour ne pas savoir qu'il se rencontre dans cette profession, plus que dans beaucoup
d'autres, des intelligences alertes, des esprits vifs, prompts et adroits.
Leur seul défaut, à son point de vue, est le goût •de l'indépendance qu'ils ont par une sorte de vocation et par la pratique du métier.
Cela déplaisait fort à Napoléon, mais, placé comme il l'était à la tête de tout, pouvant distribuer à son ^é argent, honneurs et fonctions, il était en mesure •de racheter cette indépendance et de la payer un hon prix. Il discerna promptement ceux dont le •caractère se prêtait à ce genre de corruption, soit par £OÛt de l'action, soit par une admiration sincère pour <5elui que l'Europe entière reconnaissait comme le premier homme de l'époque. Chez plusieurs d'entre eux, l'asservissement prit même la forme noble du dévouement. On peut croire à leur sincérité, car il n'est pas vrai que l'unique ressort de l'humanité soit l'intérêt.
D'ailleurs, en approchant de Napoléon, il était difficile de se soustraire au charme de sa séduction toute-puissante.
La servilité était alors volontaire et honorable.
Quelques-uns, après avoir, sur son invitation, quitté Je métier de journaliste, comptèrent parmi ses collaborateurs les plus intimes et les plus directs. Leurs noms rivalisent presque avec les plus hautes illustrations militaires. Tels : Maret, duc de Bassano, Bœderer, Fontanes, Regnault Saint-Jean-d'Angély.
Sans doute, ils empruntent une partie de leur éclat à l'astre principal autour duquel ils gravitaient, mais chacun d'entre eux possédait un mérite propre et une valeur individuelle.
Leurs physionomies appartiennent au cadre de Napoléon journaliste. Elles relèvent de notre sujet.