MARET
C'est le premier qui se présente dans cette galerie. Il fut, entre tous, le plus fidèle, le plus sincère dans le dévouement. Dès l'aube du Consulat, jusqu'au déclin de l'Empire, il vécut à côté de son maître dans l'intimité la plus complète. I! remplit avec abnégation le plus dur des services, aveuglément soumis au caprice du plus exigeant des maîtres.
Maret était un journaliste de race et de vocation ; il était entré dans le métier par goût autant que par nécessité de vivre.
Il fit son apprentissage auprès du célèbre Panckoucke, le premier des Panckoucke, celui qui fonda le Moniteur en 1789. Ce Panckoucke était un homme fort original, grand entrepreneur de journaux et de publications diverses, très libéral, très expert en affaires, écrivain lui-même et journaliste de talent. Il évita, avec une rare habileté, les écueils de toute nature que la Révolution plaça sur le chemin des journalistes, écueils qui s'appelaient la faillite ou la guillotine.
Un des premiers éléments du succès du Moniteur dès 1789 fut le soin avec lequel il rendait compte des débats parlementaires. L'attention de la France et de l'Europe était fixée sur l'Assemblée nationale. A cette époque, il n'y avait pas une tribune des journalistes, comme celle qui existe aujourd'hui,
dans laquelle on peut, à son aise, prendre des notes ou même rédiger un article. On entrait à l'Assemblée comme on voulait, ou plutôt comme on pouvait, c'est-à-dire comme tout le monde. Les journalistes étaient réduits à rédiger de mémoire. On les appelait « des notateurs ».
Panckoucke, en bon directeur de journal toujours à l'affût des capacités, avait remarqué une modeste publication qu'un certain Maret avait fondée pour son compte et qui s'appelait le BuUetin de VAssem* blée nationale. Il fit venir Maret et lui persuada d'abandonner sa petite gazette pour l'annexer au Moniteur.
Cette transaction eut lieu le 2 février 1790. Et on peut dire que c'est elle qui décida la fortime du Moniteur.
Maret resta au Moniteur jusqu'à la clôture de l'Assemblée constituante.
Il avait établi son cabinet de travail dans un petit hôtel, fort modeste, hanté par des gens peu fortunés, Vhôtel de VUnion^ rue Saint-Thomas-du-Louvre.
C'était en 1792, sous la Législative.
Parmi les locataires de l'hôtel, un des plus simples, et aussi l'un des plus mal vêtus, était un jeune officier d'artillerie, du grade de lieutenant; il semblait par son accent être un étranger, et il l'était presque, la Corse, sa patrie, ayant obtenu depuis peu ses grandes lettres de naturalisation française.
C'était le lieutenant Bonaparte. Il était âgé de vingt-deux ans. Il avait publié une lettre au député Buttafuoco, laquelle avait fait quelque bruit dans les
cercles politiques. Dans ses moments de loquacité, il se montrait ardent révolutionnaire, jacobin fanatique. Il était passionné pour la politique. A table d'hôte, il fit la connaissance de Maret, et c'est sans doute celui-ci qui le fit assister à une séance de l'Assemblée législative le 29 mai 1792.
La séance de ce jour ne manquait point d'intérêt. Des motions violentes furent faites contre les émigrés. Un régiment, le 46®, offrit de l'argent pour les frais de la guerre. Des soldats invalides furent admis à la barre. La tribune retentit de toutes sortes de déclamations belliqueuses. Avec quelle attention Bonaparte dut suivre le débat 1
Les deux jeunes gens furent séparés par la vie. Ils s'en allèrent, chacun de son côté, Maret dans qudque vague situation diplomatique, Bonaparte vers Toulon, l'Italie et l'Egypte. Ils se retrouvèrent en 1799.
Maret était, de six ans, l'alné.
Dès le lendemain du 18 Brumaire, le Premier Consul fit de Maret son secrétaire d'État et le chargea tout particulièrement, en sa qualité d'ancien journaliste, des rapports quotidiens avec le Moniteur.
Il fut pour ainsi dire, comme nous l'avons montré dans le chapitre du Moniteur sous le Consulat, le secrétaire de rédaction du journal officiel dont Bonaparte était le directeur absolu, exigeant et minutieux.
Maret était l'écrivain confidentiel de Bonaparte, celui qui savait le mieux coudre et rendre en phrases grammaticales ses sorties et ses improvisations politiques.
Un contemporain nous dit :
« L'Empereur appréciait la lucidité, l'ordonnance, la facilité de rédaction de M. Maret, ne souffrait pas que nul autre traduisit sa pensée, soit dans le Moniteur^ soit dans ses correspondances politiques. Certain de sa prudence éclairée, de son esprit raisonnable, de sa parfaite discrétion, il le consultait sur tout et le chargeait aussitôt de l'exécution des projets qu'il Tenait d'arrêter.
(( Quand on pense à tout ce qui se passait dans une journée de Napoléon, on s'étonne qu'il eût trouvé, dans la même personne, l'esprit de toujours bien comprendre sa pensée, le temps et le talent de la transcrire. »
A Sainte- Hélène, Napoléon rendit à. Maret un suprême hommage qui vaut un brevet d'immortalité :
a Maret était un homme très habile, d'un caractère -doux, de fort bonnes manières, d'une probité et d'une délicatesse à toute épreuve.
« C'était le grand notaire de l'Empire. Par lui, je faisais parvenir mes décisions et mes volontés dans toutes les directions et partout 1 »