RŒDERER
Celui-là est une autre espèce d'homme. Tout aussi dévoué que Maret, il se laisse moins absorber. Maret se gardait d'exprimer une opinion. Rœderer au con-
traire prenait figiire de conseiller, et il se faisait écouter.
A l'avènement de Bonaparte, c'était déjà un personnage. Il était essentiellement journaliste, par nature et par goût. Il avait débuté dans le Journal de Paris, y rendant compte des séances de la Convention. Sa spécialité était l'économie politique : t Les contributions ou la mort, c'est ma devise »,. disait-il familièrement. On peut le considérer comme le type du journaliste conservateur, défenseur résolu de l'autorité. Il était donc, par prédestination^ l'homme de Bonaparte.
Devenu propriétaire du Journal de Paris, il publia dans cette feuille, le 25 juillet 1796, un article qui fit sensation, sur les rapports du gouvernement avec le» généraux.
Cet article prophétisait la mainmise du militaire siu* le civil.
A ce titre, il attira l'attention de Bonaparte, qui se trouvait alors en Italie. Au retour de l'expédition^ Bonaparte s'arrangea pour faire la connaissance de Rœderer. L'entrevue eut lieu, à dîner, chez Talleyrand, le 13 mars 1798. Le général lui dit :
« Je suis charmé de faire votre connaissance. J'ai pris la plus grande idée de votre talent, en lisant un article que vous avez fait contre moi, il y a deux ans. »
— Contre vous, général ? Je ne me rappelle pas I
— « Si fait, c'est au sujet des contributions levée» en pays ennemi. Vous aviez grande raison, en prin*
cipe ; mais vous étiez en erreur de fait, car je faisais ce que vous demandiez que je fisse. »
Au 18 Brumaire, Rœderer fut un adroit courtier •entre Bonaparte et les partis politiques. Gomme il excellait dans Fart de préparer Topinion publique, •ce fut lui qui fut chargé de la rédaction des proclamations.
Il fit, en faveur du coup d^État, une campagne habile autant qu'ardente dans le Journal de Paris •dont Maret était propriétaire avec lui. Leurs deux noms figuraient en manchette. Maret avait acheté «a part cinquante-trois mille francs.
Voyant que le domaine de la politique était jalousement gardé par le gouvernement, ils s'avisèrent de donner à leur journal un caractère littéraire et même un peu fantaisiste.
Rœderer et Maret 1 On devrait penser qu'ils constituaient à eux deux une garantie sérieuse pour le Premier Consul? Il n'en était rien, cependant, au regard de cet ombrageux caractère.
Il s'en ouvrit à eiix, dans un moment de bonne humeur. Il demanda à Rœderer pourquoi le Journal 4e Paris était si mauvais, avec de\ix noms comme le sien et celui de Maret.
Maret répondit : <c Nous sommes propriétaires du journal, point rédacteurs I »
Rœderer répliqua de son côté : « On vous dit qu*il €st mauvais ; il ne faut pas croire cela I »
— Ah I reprit Bonaparte, vous pensez que je suis comme les princes et que je ne sais que ce qu'on me dit. Je lis ce journal moi-même. Tenez, une belle
aS8 NAPOLÉON JOURNALISTE
chose à mettre dans le Journal de Paris ce serait une lettre que m'a écrite Louis XVIII, et ma réponse* La lettre est fort belle, vraiment fort belle. Mais j'ai ma réponse en conséquence, elle est fort bien aussi I
— Général, cela me fait frissonner !
— Vous avez tort. Livrer la France à Louis XVI 1 1 serait l'action d'un traître.
Après les avoir alléchés par la promesse d'une si précieuse primeur, il la garda pour lui. Les deux lettres furent, comme de raison, réservées au Moniteur.
Malgré l'intérêt qu'il prenait à la lecture du Journal de PariSj Bonaparte ne tarda pas à mettre son secrétaire d'État, Maret, dans l'obligation de s'en séparer.
Maret le fit connaître à Rœderer par cette lettre du 18 décembre 1800.
« Le Premier Consul vient, mon cher Rœderer, de m'adresser des plaintes très amères sur quelques articles inconsidérément insérés dans le Journal de Paris. L'article relatif à la prétendue mission des grands vicaires de l'archevêque de Paris a déterminé l'explosion. Le Premier Consul a exigé que je fisse retirer mon nom de l'annonce du Journal de Paris. J'en ai pris l'engagement avec lui, et je vous prie, mon cher Rœderer, de donner les ordres nécessaires pour que cet engagement soit rempli.
a Le Premier Consul désire aussi, mon cher Rœderer, que, par im nouvel article, vous fassiez sentir que le précédent n'a été inséré sans réflexions que parce
qu'on avait lieu de croire que Ténoncé du fait suffirait pour en démontrer l'absurdité.
« Je vous embrasse, mon cher Rœderer.
« Hugues-B. Maret. »
Cette rigueur n'altéra en rien la bienveillante confiance que Bonaparte accordait à Rœderer. Il le conserva comme son confident le plus intime et le plus fréquent de sa pensée. Il en fit pour ainsi dire son porte-parole devant l'opinion publique.
« — Eh bien, citoyen Rœderer, lui disait-il au Conseil d'État, nous vous avons donné le département de l'esprit I »
Il lui gardait cependant quelque rancune de ce qu'il avait conservé un culte pour la liberté de la presse. Rœderer soutenait en effet que, si elle donne lieu à des abus, les lois sont bien suffisantes pour les réprimer.
- Bonaparte se vengeait en lui décochant l'épithète de métaphysicien. C'était, dans sa bouche, le comble du dédain.