L'ESPRIT EST PLUS FORT QUE L'ÉPÉE
Lorsque, au début de son gouvernement, Napoléon supprima la liberté de la presse, il était en droit de croire que cette mesure était nécessaire, autant pour sa sûreté personnelle que pour le salut de la France épuisée par une longue série de révolutions.
Ce calcul parait justifié pour les premières années du Consulat. Mais il est permis de penser qu'il eût été plus habile de desserrer progressivement Fétau, à mesure que s'affermissait l'autorité du nouveau régime.
Une liberté sage et mesurée n'eût point empêché Napoléon de réaliser les plus belles de ses œuvres : la réorganisation administrative, le Concordat, le Code civil, la pacification du territoire ; elle eût, peut-être, rendu impossibles les fautes graves qui amenèrent sa chute : l'exécution du duc d'Enghien, la guerre d'Espagne, celle de Russie, les conquêtes interminables, le despotisme effréné, toutes choses auxquelles l'opinion publique aurait fait obstacle, si eUe avait pu librement s'exprhner.
Comme Ta dit Thiers, s'il y avait eu quelque liberté de langage dans les corps de l'État et dans les jomnaux, un conquérant aveuglé n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million de Français, nos frontières et lui-même.
Qui sait s'il n'eût pas suffi d'un écrivain de génie, tel que Chateaubriand, parlant haut et fort, pour tenir en échec le despotisme et la folie des conquêtes, car, en fin de compte, l'esprit est plus fort que Tépée 1
Napoléon en fit lui-même l'aveu dans cet exil où il retrouva la sagesse et le bon sens que la nature lui avaient donnés, mais que l'abus du pouvoir avait obscurcis :
« Savez-vous ce que j'admire le plus dans ce monde? dit-il.
<c C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.
« Il n'y a que deux puissances dans le monde : le sabre et l'esprit. J'entends par esprit les institutions civiles et religieuses. A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit. »