PAR LOUIS XVIII
S'il est un titre de journal qui appartienne en propre à quelqu'un, c'est bien celui du Moniteur à Napoléon.
Aussi, pendant les Cent- Jours, fut-il extrêmement surpris d'apprendre que Louis XYIII, réfugié à Gand, y faisait paraître un journal sous ce titre : le Moniteur universel.
Quelle dut être son indignation, lui qui n'aimait ni la concurrence ni le plagiat, lui qui, en 1808, écrivait au roi de Westphalie qui avait créé un journal officiel pour son royaume nouveau-né : « Rien n'est mauvais comme votre singerie du Moniteur de France. »
On fit sans doute observer à Louis XVIII que, s'il pouvait disputer à Napoléon le trône de France, il n'était vraiment pas en droit de lui ravir ce titre du Moniteur dans lequel, depuis quinze années, la France et l'Europe étaient habituées à chercher sa parole et sa pensée.
Louis XVIII eut le bon esprit de céder. II changea le titre du Moniteur en celui de Journal universel.
Il prit, comme Napoléon, la haute main sur la rédaction. Rien n'y passait qui ne fût autorisé ou approuvé
par lui. Il entendait ainsi, à l'égal de Napoléon, faire «cte de souveraineté.
Les frais d'impression étaient pris sur sa cassette personnelle, à défaut de trésor public
11 plaça à la tête du journal le premier journaliste du temps, Bertin Talné, demeuré sans emploi depuis <iue sa propriété des Débats avait été confisquée par <iécret impérial.
Bertin avait, à ses côtés, une équipe remarquable tie journalistes de profession ou d'occasion, Jaucourt^ Beugnot, de Vaublanc, Lally-Tollendal, et le plus illustre de tous. Chateaubriand, qui se moque agréablement de ses collègues dans les Mémoires d' outre-tombe.
Par un cumul qui ressemblait fort à une sinécure, Chateaubriand était en même temps ministre de l'Intérieur par intérim. Comme ministre, il n'avait rien à faire. Il passait les journées à se promener mélan* «oliquement, avec son portefeuille flasque et vide sous le bras. Les autres rédacteurs ne manquaient pas non plus de loisirs ; on allait souvent, en bande, faire de petits déjeuners dans les guinguettes du voisinage. On y mangeait, parait-il, un poisson blanc, fort délicat, péché dans les rivières de Gand.
C'est dans ces déjeuners du poisson blanc que la rédaction du Journal de Gand discutait l'article du jour et faisait provision d'anathèmes contre cet aventurier de Bonaparte. On l'appelait couranmient Cain, Genséric, Attila, flibustier, assassin ; on le comparait à Santerre.
Pour des gens d'esprit, ce répertoire d'injures est bien médiocre.
Cest dans le premier numéro du journal de Louis XVIII que parut (le 14 avril), le mot si fameux et si imprudent, dit par le maréchal Ney au roi : a Je ramènerai Bonaparte dans une cage de fer. »
Le journal de Louis XVIII mena une vive campagne contre le Moniteur de Napoléon et contre le Journal de V Empire^ F ancien Débats.
Il appelait le premier : le Menteur universel.
Il n'en fallait pas tant pour réveiller en Napoléoa le vieux polémiste. Il fit donner, avec sa fougue habituelle, ses deux principaux corps d'armée, son Moni^ teur et le Journal de VEmpire^ ramené et raUié par force depuis le 20 mars.
Par une ruse de guerre, qui manquait peut-être de loyauté, mais non d'adresse, on affecta, à Paris, de confondre le journal de Louis XVIII avec un autre journal tout à fait indépendant et qui s'imprimait également à Gand sous le titre de : Journal de Gand^
Or, l'organe de Louis XVIII se piquait de libéralisme, tandis que le Journal de Gand était imprégné de réaction et d'absolutisme.
Cette confusion, habilement exploitée, ne pouvait que nuire à la cause des Bomrbons, en même temps qu'elle plaisait aux libéraux de Paris, encore hésitants.
De là, grande colère, bien justifiée, des rédacteurs du journal de Louis XVIII. Ils disent que : « Ses éditeurs ont hésité s'ils ne l'appeUeraient pas le Moniteur i^éridique^ pour marquer tout à la fois, et en deux mots, la ressemblance et la différence des deux journaux officiels de France intra et extra muros. Un esprit de modération les a portés à ne vouloir pas
régulièrement dire, neuf fois par mois, à leurs antagonistes : vous ne faites que mentir, et ils ont adopté le titre modeste et inoffensif de Journal universel »
En général, les articles de Gand ne sont point signés. Il en est un cependant qui nous semble porter la marque de Chateaubriand, tant à cause de la forme que de la nature même de la protestation qu'il contient.
Le journal de Louis XVIII s'était vanté de voir se multiplier ses abonnés en peu de temps ; il se glorifiait a du talent supérieur et de la grande célébrité de ses collaborateurs ».
Le rédacteur, en qui nous devinons Chateaubriand, s'exprime ainsi :
a Le journaliste impérial de Paris n'a pu supporter cette dernière phrase, et voici comment il s'y est pris pour discréditer la nouvelle publication dont le succès lui faisait tant peurl II a commencé par qualifier successivement de Journal du comte de Lille les deux journaux distincts qui circulent dans la ville de Gand, et à la faveur de cette qualification appliquée à l'un et à l'autre, il a cité comme extraits de notre Journal universel des passages entiers qu'il transcrivait du Journal de Gand.
a Le journaliste impérial a l'impudence d'attribuer au Journal universel les théories absolutistes contre la liberté de la presse qui sont dans le Journal de Gand. Il va donc prendre dans un autre journal des pages entières pour nous faire dire le contraire de ce que nous pensons.
« Le Journal de F Empire a menti sciemment^, impudemment.
a Trucidare^ auferre^ rapere^ falsis nominibus imperium appellant. Massacrer, piller, mentir, voilà ce qu'ils appeUent gouverner. »
On sait que Chateaubriand citait fréquemment Tacite. N'avait-il pas joué les Tacite contre Napoléon?
Il ne tarda pas à surprendre son impérial contradicteur en flagrant délit d'une nouvelle falsification infiniment plus grave que celle dont il vient d'être question.
Le Journal universel publia, le 12 mai 1815, le célèbre Rapport sur l'état de la France, signé par le comte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Très Chrétienne près la cour de Suède.
Ce Rapport, dans lequel Napoléon était comparé à un chef de Mamelucks, proclamait hautement l'adhésion royale au principe de la liberté de la presse inséparable de tout gouvernement représentatif.
C'était un coup direct au libéralisme nouveau-né, et déjà suspect, du Napoléon converti des Cent- Jours I
Napoléon sut que des numéros contenant ce Rapport avaient pénétré à Paris et y causaient une grande sensation. D'ailleurs, il surveillait de près son royal confrère de Gand, car il avait l'œil à tout, surtout en matière de presse.
11 chercha donc à parer le coup. Ne pouvant tout de même supprimer le Rapport, il résolut de le publier à son tour, mais en le falsifiant.
Chateaubriand releva, avec une légitime indignation, Fincorrection de Napoléon.
• Bonaparte, dit-il, agit ou laissa agir, en cette circonstance, d'une manière peu digne de lui ; il en falsifia des lambeaux, ce qui fit que Chateaubriand était censé proposer à Louis XVIII le rétablissement des droits féodaux, la reprise des biens nationaux, etc., etc. Comme si l'impression de la pièce originale dans le Moniteur de Gand, à date fixe et connue, ne confondait pas l'imposture. Mais, on avait besoin d'un mensonge d'une heure. »
Si distinguée que fût la rédaction réunie par Louis XVIII, son journal était mal vu à Vienne, où se jouaient les destinées des Bourbons.
Talleyrand le trouvait « mal fait, mal rédigé, sans art ». Il écrit le 17 mai à M. de Jaucourt :
« Le journal déplaît généralement. Souvent il est injurieux, ce qui est du moins inutile et ordinaire» ment nuisible. »
La leçon était juste et méritée.
Cependant le royal directeur du Journal de Gand n'était point un novice en matière de journalisme. Louis XVIII en avait fait, comme Napoléon, mais en amateur.
C'était un prince lettré, nourri des classiques, spirituel, habile à saisir les nuances.
En sa jeunesse, il s'était adonné au genre léger. Il cultivait le madrigal. Il eût été un excellent collabo-
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rateur à YAlmanach des Muses, au Bouquet du Parnasse. On citait de lui, pour caractériser sa manière, ces petits vers à Mme de Montesson à qui il avait envoyé un filet tissu d'or et d'argent :
A vous I charmante enchanteresse I A Montesson I L'envoi s'adresse ; Docile à mon avis follet Avec confiance osez tendre Sur-le-champ ce galant filet.
Et quelque grâce va s'y prendre I
Cette préciosité venait tout droit de l'Hôtel de Rambouillet, de Voiture, de Scudéry. L'ancienne société française s'y délectait.
Il serait injuste de juger Louis XVIII sur ce folâtre échantillon. Ce prince avait, au fond, un esprit ferme, un jugement sûr, de rares facultés d'observation, mais il aimait la petite littérature I Quand il fut solidement assis, pour la seconde fois, sur le trône de France, il se plut, de temps à autre, à jeter vers ou prose, incognito, dans les boites de journaux.
Le directeur du Nain jaune, Cauchois-Lemaire, nous l'apprend, et son associé Merle nous le confirme dans ses Mémoires.
Il y est dit que Louis XVIII, devenu roi, fut l'un des premiers abonnés du Nain faune, qu'il en lisait assidûment tous les numéros, qu'il y envoya plusieurs fois des articles très bien tournés, fort spirituels et passablement malins, écrits de sa main royale et dont « il nous fut aisé de reconnaître l'auteur ».
a Ces articles nous arrivaient, ajoute M. Merle, par la bouche de fer, boite placée à la porte du cabinet littéraire de M. Cauchois-Lemaire. »
Le plus piquant de rhistoire, c'est que ce petit journal auquel Louis XVIII envoyait secrètement sa copie, était franchement bonapartiste et ne se gênait pas pour l'appeler un Robespierre cul*de-jatte, sans doute pour riposter aux royalistes qui avaient appelé Napoléon un Robespierre à cheval.
Pour donner à Louis XVIII toute sa valeur de journaliste, il convient d'ajouter qu'il savait, au besoin, graver sa pensée dans le style le plus net et le plus mordant. Nous en donnerons ici un exemple frappant.
C'est le portrait qu'il s'amusa un jour à faire, et qui parvint, par une indiscrétion voulue, au Nain faune, d'un prince qu'il abhorrait parce qu'il devinait en lui son rival et son successeur, le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe 1^.
C'était une tradition de l'ancienne société fran-çaise que cette manie de faire les portraits de toutes les personnes avec lesquelles on se trouvait en relations.
On va voir avec quelle finesse Louis XVIII a peint la double face de son cousin Louis-Philippe, qui s'appelait alors le duc d'Orléans :
c Le duc d'Orléans a reçu une éducation exceUente» On l'a élevé en homme, et il le doit à une femme : c'est le chef-d'œuvre de Mme de Genlis.
« Il débuta prince, puis il se fit jacobin ; ensuite soldat, citoyen des États-Unis d'Amérique, maitre de mathématiques, voyageur pédestre, plus tard hôte de l'Angleterre, naturalisé Sicilien, sollicitant en
Espagne un rôle quelconque, et, en définitive, redevenu prince du sang, il porta successivement les noms de duc de Valois, de duc de Chartres, d'Égalité et de duc d'Orléans.
« C'est un prince sage, si économe qu'il semble être avare : il n'en est rien. Son seul désir, c'est que sa nombreuse famille soit riche. Je ne l'ai jamais aperçu où je l'aurais voulu. Est-ce sa faute, ou la mienne?
« Depuis sa rentrée, il est chef de parti, et il n'en fait mine. Son nom est un drapeau de menaces, son palais un point de ralliement. Il ne se remue pas, et cependant je m'aperçois qu'il chemine. Cette activité sans mouvement m'inquiète. Comment s^j prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas? C'est un problème qu'il me reste à résoudre. Je voudrais bien n'avoir pas à en laisser la solution à mon successeur. »
Ce portrait est assiurément un chef-d'œuvre de malice et de vérité.
Si nous transportions sur le domaine de l'art le parallèle que nous avons établi entre Napoléon et Louis XVIII, considérés tous deux comme journalistes, nous serions amenés à conclure que Napoléon, comme portraitiste, l'emporte de haut sur son royal concurrent.
Dans les œuvres de Napoléon, il existe toute une série de portraits tracés avec une vigueur merveilleuse, dans le genre illustré par Tite-Live, Salluste et Tacite, ces grands peintres de l'antiquité.
Qu'il suffise de rappeler ici les portraits de Mas* Béna, de Murât, de Kléber, de Ney, parmi les plus adioirables !
Enfin, disons-le, la coUaboration de Napoléon au Moniteur avait, tout de même, une autre allure que celle de Louis XVIII au Nain faune.