SCENE III
LE GRAND-MARÉCHAL, HUBERT
LE GRAND-MARÉCHAL
Eh bien, mon ami?
HUBERT
J'ai vu le capitaine.
LE GRAND^MARÉCHAL
Comment a-t-il donc fait pour parvenir à débarquer?
HUBERT
Ah! dame , c'est une histoire. . • Après avoir tenté plus de
(67) vingt fois de s'approcher de la côte, hier, protège' par un brouillard épais , il a fait filer son brick entre les frégates de la station^ que le gros temps force de se tenir au large; il s'est jeté dans un canot, avec une douzaine de gaillards qui ne craignent ni le feu, ni l'eau; et dans ce moment-ci , ils nous attendent dans une petite anse , à l'abri, sous les rochers... Voilà, mon maréchal. *
LE GRAND-MARÉCHAL
Et VOUS avez fait part au capitaine des mesures que nous avions prises?
HUBERT
Je lui ai dit qu'à la nouvelle de son arrivée , vous étiez parvenu, au prix de tout l'argent que vous possédiez , à gagner une partie des postes qui pouvaient vous barrer le chemin.
LE GRAND-MARÉCHAL
Je ne crains plus , maintenant, que les deux factionnaires les plus rapprochés de la maison.
HUBERT
Quanta ces deux là, mon maréchal, soyez tranquille... sî nous ne pouvons pas les éviter, par les chemins creux, je m'en charge et sans bruit.
LE GRAND-MARÉCHAL
Le moment est donc arrivé!
HUBERT
Avez-vous prévenu l'empereur ?
LE GRAND-MARÉCHAL
Pas encore. . . Mais ce jour m'offre roccasion de lui dévoiler notre projet, et d^obtenir, je l'espère , son consentement... Toute la maison est dans la confidence , et brûle de mettre notre entreprise à exécution. L'empereur!... Prévenez tout le monde.
NAPOLEON , LE GRAND-MARÉCHAL
NAPOLÉON , il entre comme absorbé dans ses pensées , et sans voir
personne.
Je ne devais pas mourir sur le trône ! l'adversité manquait à ma carrière... Ils me tueront ici. .. . Qu^importe! ma mémoire restera , et la France, libre un jour , pourra me pleuren
LES MÊMES, HUBERT, CLAUDY, Officiers et Gens de LA Maison.
( Tout le monde est entré y conduit par Hubert ^ en silence^ et sans être aperçu de [^empereur. )
NAPOLÉON 5 retenant à lui et les apercef^ant. Ah! vons voilà tous, mes amis!... Pourquoi donc ces fleurs?
LE GRAND-MARÉCHAL
C'est aujourd'hui le i5 août.
Vous avez pensé à ma fête. . . Ma fête ! qu'elle était belle à Paris , à Rome, à Berlin !. . . mais qu'elle est plus touchante ici! . . • Un portrait! . • « ( Ecartant le i^oile qui le couture* ) Celui de mon fils I . . . Vous avez deviné mon plus cher désir ! HUBERT , bas au maréchaL
Parlez-lui donc , mon maréchal.
LE GRAND-MARÉCHAL, lui faisant signe de se taire»
Sire, les serviteurs fidèles de Votre Majesté espèrent vous laisser un souvenir mémorable de cette journée , en vous faisant une offre plus digne encore d'eux et de vous.
Quoi donc?
LE GRAND-MARÉCHAL
La liberté!
La liberté ! Je pourrais quitter celte prison de Sainte-Hélène !.. Non. . . l'on vous abuse j ils me craignent trop. . .
LE GRAND-MARÉCHAL
Aussi , n'est-ce point une proposition de ceux qui vous craignent, mais de ceux qui vous aiment.
Je ne vous comprends pas.
Le dévouement d'Hubert, d'une centaine de vos anciens braves.*, le nôtre peut-être aussi .• . Enfin, un vaisseau est prêt, il nous attend, et, dans une heure, vous pouvez avoir quitté Sainte-Hélène.
( fif) )
Je VOUS entends , Messieurs. . . une évasion. . . Non contens d'avoir partage les maux du proscrit , vous voulez encore lui donner votre sang... C'est la conspiration du de'sespoir. . . Je ne puis , je ne dois pas l'accepter.
LE GRAND-MARÉCHAI..
Sire , nous embrassons tous vos genoux. . .
( Tout le monde s^incline» ) NAPOLÉON.
Debout 5 Messieurs , debout!. . . ne vous humiliez pas pour une action qui vous honore î . . .
HUBERT, à lui-même.
Il refuse !
Tant qu'il me restera Tespoir de faire entendre la voix de l'équitë, je serais coupable, si j'exposais vos jours, même en mourant avec vous.
HUBERT
Pardon , excuse , mon empereur , si je me permets. . • Mais je vous demande un peu ce que ça fait, notre existence?
Maréchal , vous savez que j'ai écrit au prince régent d'Angleterre , et j'espère que sa réponse mettra un terme à la honteuse captivité dont nous sommes les victimes.
Cette lettre aura le sort de la protestation du Bellérophon ; on empêchera qu'elle arrive jusqu'au prince , et nous aurons perdu, pour jamais , l'occasion de vous soustraire à leur tyrannie. . . Sire. ..
NAPOLÉON , F interrompant.
Pas un mot de plus là-dessus . . . Tout cela m'agite , me bouleverse. . . Allez, mes amis, mes enfans. . .
( // va près de la table , et examine des papiers. — Tous les officiers et les domestiques sortent avec Hubert. )