Napoléon, poème en dix chants
QuELquE S personnes ont cru voir dans cet ouvrage, un poème épique, et elles n'en ont point trouvé l'ordonnance convenable. Elles auraient eu raison, si, en effet, l'auteur avait prétendu donner cette faible composition pour un poème épique; mais je crois qu'elles auraient jugé autrement, si elles avaient considéré l'ouvrage sous son véritable point de vue, c'est-à-dire, comme un précis historique en vers. Elles y auraient alors reconnu une ordonnance simple et naturelle, une marche qui suit assez régulièrement celle des faits : Bonaparte, Général; Bonaparte, Consul; Napoléon, Empereur; telle est d'abord la division générale de ce petit poème. Les deux premières époques sont traitées rapidement dans l'ouvrage, parcequ 'elles ont été courtes dans l'ordre des événements, et elles ne fournissent que
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deux chants. La troisième époque, beaucoup plus développée, parcequ'elle est beaucoup plus longue, et qu'elle abonde en événements d'une haute importance, se divise en huit chants, qui comprennent, avec plus ou moins de détails, les grandes actions qui ont le plus influé sur le sort de la France et de l'Europe.
Je me suis donc proposé de rassembler, le plus rapidement possible, les grands traits de la vie de Napoléon ; et persuadé, comme dit La Harpe, qu'on n'aime point à voir l'histoire écrite en vers, pour faire de celle-ci un tableau qui pût intéresser le lecteur, et où l'on n'apti çûi pas trop l'ordre purement historique, j'ai tâché d'y répandre de la variété et d'y mêler quelques ornements. J'ai observé aussi, pour la marche du poème, une règle fondamentale, et à défaut de l'unité d'action, j'y ai mis l'unité d'objet : c'est la justification du Héros, but que j'annonce dès le premier vers, et que j'ai eu constamment en vue jusqu'au dernier. Du reste, quoiqu'il y ait, dans cet ouvrage, un début, une invocation, et quelques morceaux qui semblent viser au ton de l'é-
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popée, je n'ai cependant pas eu la prétention de m'élever jusqu'à la hauteur d'un genre de composition aussi sublime : je sentais trop bien ma faiblesse pour tenter une pareille entreprise. Je crois, d'ailleurs, que, tout étonnante, qu'est la vie de Napoléon, il serait difficile, et peut-être impossible, même pour un homme de génie, d'j'^ trouver le sujet d'un bon poème épique. En effet, quelque brillante époque que l'on choisît pour en faire l'objet de l'action principale, après avoir conduit le Héros au but proposé, et l'avoir représenté triomphant et couvert de gloire, on ne pourrait empêcher que l'œil du lecteur, perçant à travers tous les déguisements de l'art, ne vît toujours, au-delà de ce magnifique tableau, le Héros malheureux, le Héros relégué sur le rocher de Sainte- Hélène ; ce qui détruirait l'illusion, et, par conséquent, la vie et l'âme du poème. Ajoutons qu'on n'accueillera jamais avec faveur un poème épique sur un homme vivant, ou sur un homme mort depuis peu.
Il me semble qu'une histoire, revêtue de quelques couleurs poétiques, peut inspirer de l'inté-
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rêt, même sans être fortement écrite, sur-tout quand le sujet est grand par lui-même, et que, pour se soutenir, il n'a presque pas besoin d'une force étrangère. J'ai préféré les vers à la prose, parccque je voulais essayer de chanter la gloire de nos guerriers, de ces hommes à qui tous les Français, quelle que soit leur opinion, doivent de l'estime, car on est toujours estimable en défendant son pays. Je n'ai pu citer que quelques noms célèbres : pour les citer tous, il aurait fallu un plan plus vaste, plus de talent pour l'exécution, et une foule de pièces historiques que je n'étais pas à même de me procurer. Ce que je n'ai qu'ébauché, d'autres l'achèveront.
J'ose espérer que l'on trouvera de la décence dans le ton de l'ouvrage ; on y trouvera de la modération envers les peuples étrangers. Ce n*est pas à eux que nous devons en vouloir : ils défendaient leurs Princes, leur honneur, leurs intérêts ; et plûï à Dieu que nous les eussions imités dans leur constance ! Aussi, ai-je partout rendu justice au mérite de leurs généraux et à la vaillance de leurs soldats : qu'on voie ce que
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j*ai dît dît du Prince Charles, de Blucher, de Wellington, etc. J'ai parlé aussi des Souverains avec ménagement, et de quelques- uns avec éloge. Si, dans la composition, il m'était échappé quelques expressions trop vives, on sait que ce n'est pas sur un mot qu'il faut juger un ouvrage, mais sur Tesprit et sur la couleur qui y régnent en général.
Je n'ai pas été aussi modéré envers ces Français qui ont dit : nous avons vaincu à Waterloo ; ni envers ce Sénat qui, en 1814, a perdu la France, en trahissant Napoléon, qui pouvait encore nous sauver. Mais on doit pardonner à un cœur vraiment Français de s'élever contre des hommes que l'on peut regarder, à juste titre, comme une des principales causes de nos humiliations ; contre des hommes qui ont lâchement abandonné celui qu'ils avaient lâchement flatté ; contre des hommes qui, dans la Constitution qu'ils ont proposée à LOUIS XVIII, en 1814, ont eu l'impudeur de se faire eux-mêmes le centre de toutes leurs pensées ; contre des hommes, enfin, qui ne sont estimés d'aucun parti, parce-
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qu'ils n'ont montré que bassesse, duplicité et égoïsme. Au reste, je n'ai nommé ni désigné personne en particulier ; et chacun peut se placer dans les exceptions.
Je n'ai plus qu'un mot à dire : si l'on ne trouve pas toujours une exactitude rigoureuse dans les récits, il faut l'attribuer, non au dessein de tromper, mais à l'insuffisance des matériaux sur lesquels j'ai travaillé, et à la diversité d'opinion des narrateurs qui m'ont servi de guides. Il est bien difficile de démêler la vérité au milieu de tant de relations contradictoires et toutes dictées par des passions plus ou moins violentes. Il n'appartient qu'au temps de nous amener une bonne histoire de Napoléon. D'ailleurs, le genre qui j'ai choisi n'exige pas une véracité aussi scrupuleuse que doit l*être celle de l'historien.