‹ Napoléon, poème en dix chantsChapitre 2 sur 12 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Bonaparte, général. — Campagnes cP Italie. — Expédi'tion d'Egypte.

J'entreprends de venger ce héros que l'envie Accuse injustement des maux de la patrie, Cet illustre guerrier qui, du rang de soldat, S'éleva jusqu'au trône et le couvrit d'éclat. Attaqué par des rois qu'effrayait sa puissance. Il soutint dignement la cause de la France j Long-temps il combattit, long-temps il fut vainqueur, Et chaque jour semblait affermir sa grandeur ; Dans les glîîces du Nord, au sein de la victoire, Il perdit tout-à-coup ses compagnons de gloire : Ce signal des destins rallia tous les rois ; Vingt peuples contre lui marchèrent à la fois : Il balança lui seul les efforts de la ligue ; Il allait triompher, quand une lâche intrigue. Œuvre de ces ingrats qu'il combla de bienfaits, Fit tomber avec lui la gloire des Fr'ançais. ■ A

2 NAPOLEON. [Bonafiané^

Muse, toi qui confonds la haine et l'imposture, En versant sur l'histoire, une lumière pure, Tu le feras connaître à la postérité, Celui que de nos jours poursuit l'iniquité ; Mais daigne, en attendant l'heure de la justice, Me fournir quelques traits pour une faible esquisse j Sois de mon entreprise et le guide et l'appui, Rends-la digne de toi, rends-la digne de lui.

On venait de sortir de ce hideux régime. Où des monstres, brisant le pouvoir légitime, Osèrent, au mépris des serments et des lois, Traîner à l'échafaud l'un de nos meilleurs rois.-— Monstres dévastateurs, dont l'audace profonde, Par des forfaits nouveaux épouvanta le monde ^ Monstres qui sur le crime et sur l'impiété, Prétendaient follement fonder la liberté ; Qui, dans le noirs transports d'un barbare délire. Des talents, des vertus, craignant sur-toùt l'empire. Marquaient du sceau fatal de la proscription, Tous ceux qu'avec orgueil citait la nation ; Qui, dans l'art des tyrans ayant l'âme exercée. Epiaient les regards, fouillaient dans la pensée. Voyaient dans le silence une trame à punir. Et faisaient au malheur un crime de gémir ; Qui, d'un peuple crédule égarant l'ignorance.

Général.'] CHANT I. 3

L'excitant au désordre, au meurtre, à la vengeance, Avaient l'un contre l'autre armé les citoyens, Et du corps social rompu tous les liens.

Ils n'étaient plus, ces jours où d'infâmes sicaires, Dans le sein de Paris, au centre des lumières, A la face du Ciel et dé l'autorité.

Se baignaient dans le sang avec tranquillité ; (l) Où, loin de réprimer une horreur si sauvage, Le Sénat, consacrant des scènes de carnage, (2) Tâchait, pour colorer les plus noirs attentats. D'associer Thémis à se:S assassinats. — Jours de confusion, où des énergumènes, (3j Des tigres revêtus de figures humaines.

Chargeant leur front hideux de ces couleurs de sang, Emblème de la soif qui dévorait leur flanc, Près d'un lâche Sénat élevaient leur puissance, Lui dictaient les horreurs qu'ils machinaient d'avance, Et du fond de leur antre, atelier de complots. Vomissaient sur la France un déluge de maux ! — Jours de mort, jours d'horreur ,où d'affreux émissaires, Des brigands décorés du nom de mandataires, (4) Profanaient les pouvoirs, les titres les plus saints,

(1) Massacre des 2 et 3 Sept.

(2) Tribunal révolutionnaire.

(3) Les Jacobins.

^4) Les commissaires de la convention.

4 NAPOLEON. {Bonafiarté,

Au nom des droits de l'homme égorgeaient les humains, Et répandaient par-tout leur doctrine infernale, Surpassant les Néron, les Héliogabale, Ramassant autour d'eux l'écume des cités, Mêlant à leurs fureurs d'atroces voluptés !

Ils n'étaient plus, ces temps d'exécrable mémoire, Dont frémissent encor les rives de la Loire, (l) Où Nantes, chaque jour, dans ses murs gémissans, Voyait l'onde engloutir des couples innocens : La mère avec le fils, la fille avec le père, L'amante avec l'amant, la sœur avec le frère j Où les flots, chaque jour, sur leurs funestes bords. Aux regards du passant n'apportaient que des morts ; Où, lasse de frapper et de sang dégoûtante. Au gré des meurtriers, la hache était trop lente ; Où le bronze, hâtant l'ouvrage des bourreaux, (2) De Français, dans Lyon, foudroyait des monceaux, Tandis que près de là, l'ordonnateur des crimes, Paisible, s'enivrait aux cris de ses victimes.

Enfin, l'on avait vu les chefs des assassins Monter surl'échafaud qu'avaient dressé leurs mains .;

(1) Les noyades de Nantes.

(2) Les mitraillades de Lyon. Pendant que le canon foudi'oyait les malheureuses victimes, Collot-d'Hei'bois buvait à la santé de la République.

Général.'] CHANT I. 5

Ceux qu'avait épargnés un excès d'indulgence, Laissaient en paix du moins respirer l'innocence ; Mais, comme un corps long-temps miné parla douleur, La France conservait des germes de langueur.

Aux efforts convulsifs qu'enfanta l'anarchie, Venait de succéder un état d'inertie :

A peine eut-on brisé la hache des tyrans. Que l'on se rendormit entouré de volcans. La mer grondait encore après un long orage. Le vaisseau de l'état errait loin du rivage, Guidé par un système indigeste et sans art, (l) Triste amas d'élémens rassemblés au hasard. De cinq chefs divisés l'aveugle imprévoyance Dans de nouveaux malheurs allait plonger la France. Vienne, pour recouvrer les pays Cisalpins, Avait versé sur nous des torrents de Germains : Ses efforts à la France avaient été funestes j Notre armée, ou plutôt ses déplorables restes, Pressés par le vainqueur, et privés de secours. De rochers en rochers reculaient tous les jours.

Un homme tout-à-coup s'est montré sur la terre : Par lui tout va changer d'aspect, de caractère. Le voyez-vous d'abord combattant à Toulon, (2)

(1) Constitution de l'an 3.

(2) An 2, 1793.

6 NAPOLEON. [Camfiagnes

Arracher cette proie aux guerriers d'Albion ? C'est là que du héros la carrière commence. Dans un âge où l'ardeur s'oppose à la prudence, Et n'engendre souvent que la témérité, Il joignait la vaillance à la maturité.

Sur un plus grand théâtre exerçant son génie, Le sauveur de Toulon va sauver l'Italie. On remet dans ses mains le glaive de l'état. (1) Mars tout entier respire en ce jeune soldat. Le voilà parvenu sur cette terre antique, (2) Où chaque pas rappelle une scène héroïque. Du génie et des arts le docte nourisson Ne parut aux Germains qu'un jeune homme sans nom, Et nos soldats, aigris par leur longue misère. Murmuraient sourdement d'un choix si téméraire. Tremblez, guerriers fameux, blanchis sous le harnais. Qui croyez que pour vous Mars n'a plus de secrets : Celui qu'a dédaigné votre vaine science, A devancé des ans la lente expérience ; Vous le verrez, semblable à l'aigle audacieux. Dès son premier essor, s'élancer dans les Cieux.

Son langage où se peint la force de son âme, Pénètre tous les cœurs d'une rapide flamme.

(1) 4 Ventôse, an 4, 23 Fév. 1796,

(2) 1 Germinal, an 4, 21 Mars, 1796,

d'Italie.'] CHANT I. 7

Ces soldats qui fuyaient, languissants, abattus, Font pâlir, à leur tour, leurs vainqueurs éperdus ;. La terreur et la mort précèdent leurs bannières ; Tout iléchit devant eux, il n'est plus de barrières ; On leur oppose en vain, pour arrêter leurs pas. Des monts couverts de neige et d'éternels frimas. Le nombre, la valeur, la tactique profonde, La force des remparts et la fureur de l'onde ; Les fleuves sont franchis, les forts se sont rendus. Et la nature et l'art à la fois sont vaincus. Aplanissant pour eux les sentiers de la gloire, Leur chef semble à son char enchaîner la victoire j Tous ses pas sont marqués par autant de succès, Et ces lieux, si souvent le tombeau des Français, Dévorent des Germains les bandes renommées ; Là viennent, tour-à-tour, s'engloutir cinq armées.

Champs de Millésimé, pont fameux de Lodi, Vous, Borghetta, Vérone, Arcole, Rivoli, Témoins de tant d'exploits qu'à peine on voudra

croire, Et que mon crayon laisse au burin de l'histoire, Vous direz par quel art, par quels secrets nouveaux. Il sut, si jeune encor, vaincre ses vieux rivaux, Maîtriser, à son gré, les chances de la guerre. Anéantir la fleur des guerriers de la terre.

s NAPOLEON. iCamfiagnes

Français, vous l'avez vu, dans un combat douteux,

Se précipiter seul à travers mille feux,

Arborer un drapeau sur une étroite arène.

Où tombaient tous les coups de la foudre Germaine,

Entraîner sur ses pas nos guerriers incertains,

Et faire en sa faveur incliner les destins.

La mort n'ose l'atteindre, il échappe à la foudre. Le Germain confondu ne sait plus que résoudre. — Vienne, pour arrêter ce torrent dans son cours, De ses propres enfans appelle le secours ; Contre le mur d'airain qu'oppose le génie. Vient se briser l'effort d'une vaine furie ; Les derniers défenseurs du trône des Césars, Vaincus et dispersés, cèdent de toutes parts : Déjà Vienne frémit et croit voir à ses portes Du rapide vainqueur les rapides cohortes ; Contre lui maintenant sans force et sans pouvoir, Elle implore une paix qui fait son seul espoir, (l)

Vienne, rassure-toi, cette âme généreuse Ne veut point accabler la valeur malheureuse. Celui qu'on vient de voir si fier dans les combats, Au premier cri de paix, a retenu son bras ; Sa colère est tombée à ta voix suppliante ; Il réprime des siens l'ardeur impatiente ;

(1) Traité de Campo-Formio, 16 Vendémiaire — 17 Oct. 1797.

d'Jtaîie.'] CHANT I. 9

Il a lavé l'afFront fait à nos étendards, Et renonce à l'honneur d'abattre tes remparts. Qu'il est grand, le guerrier dont la vive jeunesse. Au milieu des écueils, montre tant de sagesse ! Toi, Vienne, seras-tu généreuse à ton tour ? Non, ce qu'il fit pour toi, tu l'oublieras un jour !

Rives de l'Eridan, plaines de l'Italie, Montagnes du Tyrol et de la Carinthie, Vous redirez au monde, enfin juste envers lui, Quel était ce héros qu'on insulte aujourd'hui !—

A peine, jouissant d'une paix salutaire, La France avait revu son ange tutélaire. Pour écarter peut-être un chef qn*j ses exploits Ont rendu redoutable aux yeux de nos cinq rois, On veut que de l'Egypte il tente la conquête : Dans le port de Toulon déjà la flotte est prête ; Il part, accompagné de ces mêmes soldats (l) Victorieux par lui dans soixante combats.

Il enlève, en passant, cette île formidable (2) Que la nature et l'art semblaient rendre imprenable^ Malte, qui sous ses tours et ses rocs menaçants Vit expirer jadis l'effort des Ottomans.

(1) 10 Floréal, an 7, 8 Mai, 1798.

(2) 31 Prairal, an 7, 9 Juin, 1798,

10 NAPOLEON. [Expédition

Il découvre bientôt ces campagnes fécondes (l) Que le Nil enrichit du tribut de ses ondes. Mourad-Bey contre lui rassemble ses guerriers, Troupe habile à lancer de rapides coursiers.. Du Général Français la sage prévoyance A changé les moyens d'attaque et de défense : Nos bataillons serrés, de fer étincelants, Offrent par-tout un front au choc des assaillants. En vain le Mamelouck, dans sa manœuvre étrange, (2) Voltige, fuit, revient, tourne notre phalange, Se croise, se divise, ou s'unit tour-à-tour. Et dans nos rangs pressés cherche à se faire jour : Un mur de feu mouvant s'ouvre et vomit la foudre ; Un sombre tourbillon roule et met tout en poudre- Les vaincus, dispersés comme de vains troupeaux, Se rejoignent non loin de ces vastes tombeaux Qui devant eux ont vu s'évanouir les âges, Et qui semblent du temps braver seuls les ravages. Pour le salut commun tous les Beys réunis, Concentrant sur ce point les forces du pays. Avaient, pour se couvrir, élevé maint ouvrage. Et l'art vint cette fois seconder le courage.

(1) 12 Messidore, an 7, 30 Juin, 1798.

(2) 19 et 22 Messidor, an 7, 10 et 13 Juin, 1798, les Marne loucks battus à Rhamanié, et à Chébresse,

.d'Egypte.'] CHANT I. H

On vit les Mameloucks, dans leur acharnement, (l) Sous le fer des Français se glisser en rampant, S'élancer dans des flots de flamme et de fumée, Quelques-uns parvenir jusqu'au sein de l'armée ; Mais contre le génie et l'ordre et la valeur Que peuvent les transports d'une fougueuse ardeur? Bientôt des Mameloucks les hordes pâlissantes N'osent plus affronter ces lignes fulminantes Dont la masse solide, en avançant contre eux. Fait jaillir de ses flancs des tourbillons de feux. La terreur a frappé cette foule éperdue ; Le vol de ses coursiers la dérobe à la vue,

L'Egypte se soumet et fléchit sous la main (2) Qui, dans quelques instans, a changé son destin. Le vainqueur réunit les chefs qu'elle révère : Son langage éloquent les touche et les éclaire î Les Imans ont paru dociles à sa voix ; Cités, bourgs et hameaux, tout reconnaît ses lois- D'unjourdoux et riant ce beau ciel se colore, Et d'un siècle nouveau l'Egypte voit l'aurore : Uu peuple ami des arts va tirer du tombeau

(1) 3 Thermidor, an 7, 21 Juillet, 1798, bataille des Pyramides. JLes Mameloucks défaits avec une grande perte de canons et de chameaux.

(2) 5 Thermidor an 7, 23 Juillet, 1798, l'armée entre dans le Caire.

12 NAPOLEON. [Expédition.

Ce pays qui des arts fut jadis le berceau.

Le fleuve d'Osiris, libre de ses entraves.

Ne verra plus ses bords couverts de vils esclaves,

Et bientôt, sur le sol d'un peuple indépendant,

n répandra, plus fier, son limon bienfaisant.

D'un chef législateur la sage politique Ménage adroitement un peuple fanatique.

Sans prétendre d'abord arracher les esprits Au joug des préjugés dont ils furent nourris : Il sait trop qu'il ne faut, dans la faible paupière, Que par des dégrés lents faire entrer la lumière. Et que de la raison la trop vive lueur Offense un œil long-temps fasciné par l'erreur. Déjà l'autorité, dans ses progrès rapides, S'étend d'Alexandrie au Caire, aux Pyramides ; D'un paisible avenir tout annonce l'espoir, Tout semble des Français assurer le pouvoir. Mais des fiers Ottomans la vengeance s'apprête : Albion contre nous suscite la tempête.

Le Français va braver ses nouveaux ennemis, (l) Et les chercher lui-même au sein de leur pays. Il a franchi déjà, dans sa marche hardie, Cette terre qui joint l'Egypte à la Syrie ;

(1) 16 Pluviôse, an 7, 4 Février, 1799, il se porte sur la Syrie.

d'Egypte.'] CHANT I. 13

Il n'a craint ni les maux qui désolent ces lieps, Ni les sables brûlants, ni ces déserts affreux, Où l'œil du voyageur errant dans le silence, Souvent découvre à peine un signe d'existence.

Il fallait au vainqueur un port, un point d'appui, Pour ouvrir une route entre le Nil et lui, Et tirer de l'Egypte un appareil de guerre Qu'un siège projeté nous rendait nécessaire : El-Arisch et Jaffa se présentaient à nous, (1) Leurs remparts, tour-à-tour, sont tombés sous nos

coups — Jaffa ! ce nom rappelle un trait plein de noblesse. Et digne des beaux jours de Rome et de la Grèce,

Sur ces bords, le tombeau de tant d'Européens, D'un fléau dévorant nos soldats sont atteints. Tel qu'un père inquiet pour des enfants qu'il aime. Méprisant le péril et s'oubliant lui-même. Leur chef errait souvent dans ces tristes dépôts Où la mort promenait sa redoutable faux. Là, des fils d'Esculape encourageant le zèle. Il combat du poison l'activité cruelle.

Prodigue à sesenfans les soins et les secours, Tâche de ranimer leur espoir et leurs jours.

(1) 28 Février, 1799, prise de Jaffa,

14 NAPOLEON. {Exiiédition

Le malade expirant entr'ouvre sa paupière,

Cherche un reste de force, un rayon de lumière.

Pour contempler encore, une dernière fois,

L'illustre compagnon de ses nobles exploits.

Si l'on en croit, pourtant, la noire calomnie,

De ses soldats lui-même il abrégea la vie.

O mânes généreux, sortez de vos tombeaux.

Elevez votre voix en faveur d'un héros !

Et vous, témoins vivants d'un fait qu'on dénature,

Défendez la vertu des traits de l'imposture !

Le fléau laisse enfin respirer nos soldats ; Mars vient de leur rouvrir la scène des combats. De la mer Tyrienne ils suivent le rivage : Saint-Jean-d'Acre à leurs yeux s'élève sur la plage, Montrant ses minarets, ses tours, ses boulevards. Fier de voir dans son port flotter les Léopards.

Peindrai-je les horreurs de ce siège terrible ? (l) Assiégeants, assiégés, tout semble être invincible. Moins redoutable en plaine, un soldat du Croissant Est derrière ses murs un lion rugissant. La valeur des Français enfante des miracles ; Mais quels faibles moyens pour vaincre les obstacles ! Ils ont contre eux la terre et les flots à la fois ;

(1) Soixante et un jours de tranchée ouverte, Mars, Avril, Mai, 1799.

d'Egypte.'] CHANT I. 15

l.'Anglais, maître de l'onde, enlève kurs convois ; Ils n'ont plus, pour saper une épaisse muraille, Que le bronze qui gronde en un jour de bataille,

La foudre, cependant, mugit de toutes parts, Et leur ouvre un passage à travers les remparts, Nos braves, affrontant les feux, les cimeterres, S'élancent sur la brèche, y plantent leurs bannières.

Muse, élève tes chants et ranime ta voix, Dis-nous de ces guerriers les immortels exploits — Mais quel çeil percerait cette affreuse mêlée, Et la vague de feu sur la vague roulée ? Ici, le plomb mortel part et vole en sifflant ; Là, le bronze enflammé lance un globe brûlant, Qui, décrivant un arc dans les airs qu'il sillonne, Tombe j éclate, et détruit tout ce qui l'environne. Des flots de combattants roulent tumultueux ; Le fer croise le fer, les feux croisent les feux ; Sur le corps du Français le Musulman succombe j , Un assaillant succède à l'assaillant qui tombe. A travers des monceaux de morts et de mourants, Nos bataillons vainqueurs, de carnage fumants, Percent jusqu'au palais du Musulman barbare. De ce monstre échappé des gouffres du Tenare, Qui, plein de la fureur des esprits infernaux, Fit enfermer vivants des Français sous les eaux.

|g NAPOLEON. \Exftédition

Regarde, affreux Djezzar, les flammes vengeresses Consumer ton palais, dévorer tes richesses ! Que n'ont-elles aussi, dans leur juste fureur, D'un forfait exécrable enveloppé l'auteur î

Le Turc, en ce moment, loin de perdre courage, Redouble contre nous les efforts de sa rage : Soldats et citoyens, tout marche, tout s'unit. De leurs cris forcenés la ville retentit ; La masse, en s'accroissant, s'enhardit et s'avance ; Le nombre va bientôt accabler la vaillance ; I^e Français au péril oppose un front serein ; Vers les remparts ouverts il se fraye un chemin, Et, déployant ses feux sur la foule ameutée. Abandonne, à pas lents, la scène ensanglantée. Tel un lion, suivi par de nombreux chasseurs. Fait encore, en fuyant, pâlir ses agresseurs.

Depuis ce grand assaut, la ville enorgueillie A contre les Français tenté mainte sortie ; Mais de plus grands périls les menacent encor : Un sombre orage gronde autour du mont Thabor : Une foule guerrière inonde la vallée.

Foule par les Pachas à la hâte assemblée. Et qui doit assaillir les Français dans leur camp ; Mais un chef attentif prévient ce mouvement. Tandis que l'ennemi, se croyant hors d'insulte.

d'Egypte.-] CHANT I. ij

Néglige la prudence et s'agite en tumulte, Dérobant avec art leur marche et leurs desseins, Dix colonnes sur lui fondent par dix chemins. (1)^ Leur choc inattendu brise une force immense ; Leur admirable accord centuple leur puissance : Les guerriers du Sultan, surpris et consternés. Ne pouvant résister à ces feux combinés, Se dissipent, vaincus par une faible armée, Comme le vent dissipe une vaine fumée.

Et le Thabor voit fuir, éperdus de frayeur, Ceux qu'il voyait hier pleins d'audace et d'ardeur.

Apres avoii" rompu ces bandes innombrables. Le vainqueur, resserrant ses lignes formidables. De la ville aux abois a pressé les contours ; Mais l'Egypte attaquée exige un prompt secours. Il quitte Saint-Jean-d'Acre, à l'instant de le prendre, Et laisse l'Ottoman sur un monceau de cendre.

Il a revu du Nil les peuples mal soumis, ^t retrouvé ses bords tout couverts d'ennemis. Albion, contre nous s'alliant à l'Asie, Des fils de Mahomet dirige la furie ; Tout semble conspirer la perte des Français, Le désespoir peut seul les sauver désormais :

(1) 27 Germinal, an 7, 16 Avril, 1799, bataille du Mont- thabor.

18 NAPOLEON. \Extiédittoyi

L'Ottoman, soutenu par un corps britannique,

A pour lui maintenant le nombre et la tactique,

Au sang-froid s'unira l'impétuosité ;

Contre tant d'ennemis que peut l'habileté ?

Que peut un faible corps où la guerre et la peste

Ont porté tour-à-tour leur ravage funeste ?

Mais je vois là César, César et son destin ! —

Il inspire aux soldats un courage romain ;

Pour eux, pour leur patrie, un triomphe s'apprête.

Et de nouveaux lauriers viendront ceindre leur tête f

Aboukir, scène illustre, où le vaillant Nelson (1)

A rehaussé l'éclat du trident d'Albion,

Si tes flots ont été témoins de sa victoire.

Tes murs sont, à leur tour, témoins de notre gloire !

Les alliés vaincus regagnent leurs vaisseaux ; Le vainqueur d' Aboukir jouit de ses travaux. Déjà ses soins actifs, sa sage vigilance. Ont rétabli par-tout l'ordre et l'obéissance.

Tandis qu'en sa pensée il roulait divers plans, Pour soustraire à jamais l'Egypte à ses tyrans. Il errait quelquefois loin des murs du Grand-Caire, Suivi d'un Mamelouck, son escorte ordinaire.

(1) 7 Thermidor, an 7, 25 Juillet^ 1799, célèbre bataille d' Aboukir. Défaite totale des Turcs.

d'Egyfite.] CHANT I. 19

Un jour il observait un monument pompeux,

Ouvrage de ces rois follement orgueilleux

Qui, croyant dans la mort être encor quelque chose,

Elevèrent la masse où leur néant repose.

Un désir curieux enflamme le guerrier :

Aux soins du Mamelouck remettant son coursier,

Il entre hardiment dans cette tombe immense.

Où règne, avec la nuit, un lugubre silence,

Que l'oiseau de la mort interrompt quelquefois,

Soit par les cris aigus de sa sinistre voix.

Soit en frappant, du bruit de ses ailes sifflantes,

Des spacieux salons les voûtes résonnantes-

Après avoir suivi, des conduits tortueux,

A la faible clarté d'un jour souvent douteux,

Sur un rang de tombeaux, où le temps, par sa rouille,

A remplacé des rois la fragile dépouille,-

Le héros fatigué vient chercher un appui.

Ses regards vaguement erraient autour de lui :

Tout-à-coup du sommet de ces arcades sombres,

Un fantôme éclatant perce à travers les ombres.

Sa forme auguste annonce un envoyé des cieux ;

Sur ses épaules flotte un manteau radieux.

Où tranche sur le fond la sémillante abeille;

Sur sa poitrine est peint un aigle qui s'éveille :

On croirait qu'il respire et va prendre l'essor ;

go NAPOLEON. [Exfiédition

De son bec se déroule un bandeau tricolor : Là paraît un guerrier resplendissant de gloire ; Près de lui sur un char s'élève la victoire, Qui, d'un air triomphant, lui présente à la fois La palme des vainqueurs et le bandeau des rois.

Mon fils, dit au héros le céleste génie. Dieu veut que, du séjour de la gloire infinie, Dans celui de la mort je descende vers toi : Pour protéger la France, il s'est servi de moi. Cette Egypte où tu veux propager les lumières, Fut toujours asservie à des erreurs grossières : Tu sais qu'elle éleva des temples aux mortels, A la brute, à la plante, érigea des autels ; Qu'enfin, triste jouet d'une ignorance extrême, Elle vit Dieu dans tout, excepté dans Dieu même. Cependant, la raison sur la nuit de l'erreur Répandit lentement une faible lueur :

Parmi des fictions souvent incohérentes, Ce peuple renferma des leçons importantes ; Il eut des mœurs, des lois, des sciences, des arts ; Pour s'instruire chez lui l'on vint de toutes parts ; De lui sortit la Grèce en prodiges féconde j Il fut le précepteur de l'enfance du monde. On admira toujours les sages contrepoids Qui réprimaient l'orgueil et le pouvoir des rois.

d'Egypte.'] CHANT I. 21

Mais il perdit ses mœurs, il perdit la sagesse ;

Vaincu par l'Orient, sur-tout par la mollesse,

Dans un long esclavage il fat enseveli,

Et sous un joug de fer maintenant avili,

Il ne sent plus le poids, la honte de sa chaîne.

Abandonne, mon fils, une entreprise vaine :

Tu vas voir ta conquête échapper de tes mains ;

Le ciel veut t'employer à de plus grands desseins,

Et te réserve ailleurs une gloire immortelle :

Va, mon fils, secourir la France qui t'appelle.

Ce pays que ton bras rendit si florissant.

Tu vas, à ton retour, le trouver languissant.

Quand tu l'auras sauvé, quand la reconnaissance

T'aura de tes exploits offert la récompense.

Redoute un double écueil funeste aux plus grands

cœurs.

L'ivresse du pouvoir, le poison des flatteurs.

L'ange, à ces derniers mots, d'un torrent de lumière Inonde, en s'envolant, la pyramide entière. Le héros, agité de cet avis divin, Se lève, et de la ville il reprend le chemin. La volonté du ciel s'est assez exprimée. Il quitte avec regret sa généreuse armée, Et confie à Kléber ce dépôt important.

Dans le port d'Aboukir une barque l'attend.—

22 NAPOLEON. [Exp. d'Egypte.

Pars, vole, fends les flots, vole, barque légère, Qui portes dans tes flancs les destins de la terre ! — Elle a franchi déjà, malgré les rois des eaux. Ce long trajet de mer que gardaient leurs vaisseaux.

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