CHANT DIXIEME
Seconde Abdication. -~-Le Héros à Ste.-Héîène,
Des mobiles destins vicissitude étrange î La scène se renverse, en un instant tout change ! Un grand peuple, abattu par un premier revers, Semble courir lui-même au-devant de ses fers : Un prestige funeste a fasciné sa vue ; La voix du passé crie et n'est pas entendue.
Tandis que nos* soldats, sortis de la stupeur, (1) Dans leur sage retraite, affrontent le vainqueur, Et que, loin de mollir, leur superbe courage Semble se ranimer dans le sein de l'orage ; Tandis que l'Empereur cherche, auprès du Sénat, Les secours que prescrit le salut de l'Etat ; Au lieu de lui montrer cet accord unanime Qui, dans nos maux pressants, peut seul combler
l'abîme, Des partis insensés s'élèvent contre lui :
(1) Les combats de St.-Denis, de Versailles, de Roquincourt et de Verrières, font foi de ce que je dis ; l'armée était toujours pleine d'ardeur, et demandait, à grands cris, une bataille géna= raie.
18â NAPOLEON. [Seconde
Vains discours, faux projets, voilà tout leur appui. On méconnaît sa voix... Il n'est plus d'espérance !... Contraint de déposer la suprême puissance, (l) Il offre, en citoyen, le secours de son bras. Et demande à combattre avec ses vieux soldats ; Loin de prêter l'oreille à sa juste prière. Cruels, vous l'exilez !.. mais hélas ! quelle terre Recevra le héros qui, dans son abandon. Porte encore avec lui la terreur de son nom ? Avant de s'éloigner de ces lieux infidèles Qu'il couvrit si longtemps de l'ombre de ses ailes, Il revoit ce palais qu'il aimait autrefois, (2) Dont il se plut souvent à parcourir les bois. Tantôt, au bruit du cor et d'une meute ardente, Pressant un sanglier à la dent fulminante. Tantôt, fendant les airs, avec moins de danger, Et suivant, dans son vol, le cerf au pied léger. Il y vient maintenant... ô fortune mobile !... Celui qui pouvait tout, n'a pas même d'asile !..^ Il vient interroger, dans ces lugubres tours, La cendre d'un objet qu'il honora toujours. (3)
(1) Abdication de Napoléon en faveur de son fils, 23 Juin,
(2) La Malmaison, où l'Empereur allait quelquefois chasser.
(3) L'ex-Impératrice, Joséphine, morte à la Malmaison, pendant le premier séjour des Alliés en France.
Abdication.'] CEEANT X. ^83
Il rassemble en ce lieu sa famille éplorée. Du trait qui le déchire avec lui déchirée : C'est là, sur ce tombeau qui nourrit sa douleurj Que, plein de souvenirs chers à son noble cœur^ Le Héros se résigne à quitter sa patrie. Sans crainte de la mort, sans amour de la vie, Pardonnant aux ingrats qui lui ferment leur sein, Plus sensible à leurs maux qu'à son propre destin. Il regrette sur-tout ses fidèles armées, Qu'il vit du même esprit constamment animées : Il les engage encor, par ses derniers avis, A soutenir leur gloire, à sauver leur pays.
L'infortuné, conduit vers l'Océan Celtique, Découvre, en approchant, la flotte Britannique, Qui veille sur sa proie, et lui ferme les mers : Les yeux du Léopard, sur lui toujours ouverts. Pleins d'un farouche espoir, se portent vers la plage. Quelques braves s'offraient à tenter le passage. Tout prêts à s'immoler pour l'illustre proscrit j Il refuse et se livre au sort qui le trahit, Aimant mieux d'Albion défier la vengeance. Que d'exposer leurs jours pour sa seule existence. Il demande aux Anglais, dans son adversité, A s'asseoir au foyer de l'hospitalité.... Mais ce peuple qui touche au Zénith de sa' gloire,
184 NAPOLEON. ^Le Héro^
Qui peut, en l'accueillant, ennoblir sa victoire, Accable le malheur, et jette dans les fers Un Roi dont le courage honora les revers.
Sur les tristes confins de la mer Atlantique, Entre le Nouveau-Monde et la sauvage Afrique ; S'élève dans les airs un amas de rochers. Dont les flancs rembrunis font pâlir les nochers : Epouvantable écueil, île aride et brûlante. Où se brise, en grondant, la vague blanchissante, Et que vomit jadis, dans ces climats lointains, Le Globe déchiré par des feux intestins.
Napoléon captif cingle vers ce rivage... Il approche, il arrive, il descend sur la plage. Conduit par des soldats qui semblent, dans leur cœur, De son sort inalheureux déplorer la rigueur. Qui ne croirait encore, à son air magnanime, A ce noble repos que son regard exprime. Que tout ce qui l'entoure est soumis à sa loi. Et qu'il n'a point cessé de commander en Roi ?
Il parvient au sommet de ce rocher stérile Où ses fiers ennemis ont fixé son asile... Quel asile, ou plutôt quelle horrible prison ! Là, le ciel destructeur, dans l'humide saison, Va répandre sur lui sa maligne influence. Consumer sa vigueur, miner son existence ;
à Ste. -Hélène.-] CHANT X. 185
Là, d'un soleil brûlant les rayons verticaux Embraseront et l'air et la terre et les eaux ; Ou, si parfois les vents, sur les liquides plaines, Ont des vapeurs du Sud rafraîchi leurs haleines. D'une mortelle atteinte ils frapperont des sens Que l'ardeur du climat ouvre à leurs traits perçants.
Il vient de s'établir dans sa triste demeure : Quelle image l'y suit et l'assiège à toute heure ! Quand, d'un œil inquiet, il observe les mers, Il sent mourir l'espoir de sortir de ses fers, A l'aspect des vaisseaux qui, veillant sur ces ondes, Gardent de sa prison les barrières profondes ; Ou, s'il quitte, un instant, son lugubre séjour, Pour jeter un regard sur les lieux d'alentour, Il ne voit que des monts dont les crêtes fumantes Se perdent dans des flots de vapeurs menaçantes, Et dont les sombres flancs et les mornes pitons S'élèvent devant lui comme autant de donjons. Pour inspirer l'horreur, le ciel, dans sa colère, Semble avoir à dessein formé ce coin de terre ; Par-tout la nudité d'un sol haï des Dieux ; Des rochers suspendus sur des gouflires affreux, Epouvantable effet des jeux de la nature ; L'Eurus sec et brûlant y flétrit la verdure, Et la plante qui naît sur ce mont calciné, 2 A
186 NAPOLEON. [Xe Héros
Mourante, élève à peine un front découronné.
C'est là que le héros va finir sa carrière ; Mais il n'a pas encor vidé la coupe amère : Des hommes généreux, qui, partageant son sort, Ont bravé, pour le suivre, et l'exil et la mort, Leurs femmes, leurs enfants, qui disputent de zèle, Pour prouver à leur Prince une amitié fidèle, Vont sur ses derniers jours répandre quelques fleurs ; Leurs soins attendrissants calmeront ses douleurs ; Il n'a pas tout perdu dans sa chute inouie : Sûr d'être encor aimé, l'on aime encor la vie ! O céleste amitié, tu romps les coups du sort, Tu sais même adoucir les horreurs de la mort !
Grâce au Chef des soldats qui garde son enceinte, Il n'a j^oint à souffrir une étroite contrainte. Souvent, pour respirer la fraîcheur du matin. Ou celle d'un beau jour, qui touche à son déclin, L'illustre Prisonnier parcourt, avec sa suite, Les sentiers tortueux du rocher qu'il habite ; Et la garde respecte, indulgente pour lui, L'ombre de liberté qui charme son ennui. Plus souvent il écrit, pour la léguer au monde, L'histoire d'une vie en merveilles féconde ; Ou, rêvant aux objets de ses plus tendres vœux. Il les voit, les entend, s'entretient avec eux.
i Ste. 'Hélène. '\ CHANT X. 187
Un jour, las des ennuis d'une longue retraite, Et l'esprit tourmenté d'une peine secrète, Il quitte son réduit, à l'insu des soldats, Et vers les monts voisins il dirige ses pas. Il parcourt du rocher la base circulaire. Pour chercher au-delà quelque lieu solitaire, Qui du moins à ses yeux offre un site nouveau, A ses yeux fatigués d'un lugubre tableau. Après quelques détours, une chaîne étendue, Pour la première fois, vient égayer sa vue : Il s'avance et descend dans de profonds ravins. Peut-être jusqu'alors ignorés des humains.
Un grand bassin, creusé parle temps et par l'onde, Y coule, entre deux monts, son eau claire et profonde, Sans que rien, dans son cours, en altère l'azur. Et porte jusqu'aux mers son cristal toujours pur. Le Héros aime à voir, dans cette onde limpide, Folâtrer la Naïade avec la Néréide, Et près du nain léger de ces brillantes eaux, S'avancer pesamment l'énorme enfant des flots ; Tandis qu'au-dessus d'eux, dans la plaine Ethérée, S'agite des oiseaux la troupe bigarrée : Les uns d'un vol hardi planant au haut des airs, Tour-à-tour habitants de la terre et des mers ; Les autres attachés au sol qui les vit naître^
1^8 NAPOLEON. [Le Héros
Et ne s'éloignant pas de leur berceau champêtre. D'un gazon toujours frais les verdoyants tapis De ce bassin charmant couvrent les bords fleuris, Parsemés de buissons et d'arbustes sauvages, Dont le cristal des eaux répète les images.
Au fond de ce vallon, d'où sortent maints ruisseaux, Dont le murmure à peine éveille les échos, L'Empereur aperçoit une grotte riante, Tapissée, au-dehors, d'une liane errante. Qui, tour-à-tour, descend vers le bas du rocher. Ou remonte en festons, et court s'y rattacher.
Au-dessus de la grotte, un vaste amphithéâtre Mêle à l'azur des cieux une teinte grisâtre. Des massifs de rochers, rangés en échelons. S'élèvent de la base au sommet de ces monts. Ici, sur ses tableaux habile à verser l'ombre, La nature n'a plus qu'une majesté sombre. Et n'offre plus qu'un front dépouillé d'ornement. Mais admirable encor dans son deuil imposant. L'Empereur observait ces orgueilleuses cimes. Ces rochers escarpés, pendants sur des abîmes, Et quelques arbrisseaux, enfants de ces déserts. Flottants à l'horizon dans le vague des airs. Avec un bruit semblable au bruit de la tempête, Il entendait tomber au-dessus de sa tète.
à Ste.'Hélène.] CHANT X.
Des fleuves, ou plutôt d'effroyables torrents, Qui roulaient vers les mers leurs flots retentissants, Mais sans pouvoir franchir les sévères limites Qu'à leur cours, en ce lieu, la nature a prescrites : Librement déployés dans de profonds canaux. Ils suivaient, en grondant, le revers des coteaux, Et ne venaient jamais, par leur chute terrible. Troubler, dans le vallon, la Naïade paisible.
Ecartant le feuillage et s'ouvrant un chemin. Napoléon pénètre au fond du souterrain.
Un jour riant l'éclairé, et part d'une overture Qu'en forme de coupole y creusa la nature. Par-tout s'offre un travail sublime en son écart. Que n'atteindraient jamais tous les efforts de l'art. Là, du flanc des rochers tombe une onde argentine, Qui d'une urne jaillit dans une urne voisine. Et va se recueillir au fond d'un réservoir : Mille rayons de feu tremblent sur ce miroir, A l'instant où Phœbus, sur son char de lumière, Touche, éclatant de gloire, au haut de sa carrière. Mille petits oiseaux d'une vive couleur. Attirés dans ce lieu par l'onde et la fraîcheur. S'ébattent vers la source, où déployant leurs ailes, Rasent d'un vol léger ces eaux toujours nouvelles. Ou suspendent ces jeux, et de leurs doux accords
190 NAPOLEON. ILe Hér»a
Font gaîment résonner les échos de ces bords. La plupart dans la grotte ont choisi leur demeure : On les voit en sortir, y rentrer à toute heure, Remplis d'un tendre soin pour leur postérité, Qui repose, tranquille, en cet antre écarté, A quelques fils légers mollement suspendue, Ou confiée au roc et soustraite à la vue. Des attaques de l'homme ignorant le danger Autour de l'Empereur ils venaient voltiger.
Apres avoir long-temps, d'un œil de complaisance, Observé ce tableau de la simple innocence. Le Héros vient s'asseoir sur un banc de gazon, D'où son œil embrassait la longueur du vallon.
Plongé dans cet état où notre àme agitée Vers un monde idéal est soudain transportée, Il crut voir s'élever un temple merveilleux, Dont le faîte superbe allait toucher les cieux, Les degrés sont formés d'un jaspe magnifique j Des colonnes d'albâtre en ornent le portique j Sur ses vastes côtés, un métal blanchissant Réfléchit du Soleil l'orbe resplendissant. Dont la lumière au loin sillonnant l'atmosphère, D'un déluge de feu semble inonder la terre. Le large frontispice éclate d'un or pur, Semé de diamants, de rubis et d'azur.
à Ste. -Hélène. 1 CHANT X. 191
Là, sont représentés, par un pinceau céleste,
Les attributs d'un art, bien grand, mais bien funeste,
Hélas ! trop admiré des malheureux humains !
Là, figurent aussi les attributs divins
Des sciences, des arts, et des vertus suprêmes :
Tous les genres de gloire y trouvent leurs emblèmes.
D'un dôme de cristal le temple est surmonté ;
A son sommet s'élève et plane, avec fierté, ,
Un monstre couvert d'yeux, de bouches et d'oreilles,
Et qui de l'univers proclame les merveilles.
Le faîte est hérissé d'une forêt d'acier,
©ù brillent, des rameaux de lierre et de laurier.
Napoléon, qu'attire un force secrète, Marche au temple, et rencontre une foule inquiète, Qui fait, pour approcher, des efforts impuissants : L'entrée est interdite à ces vains aspirants j Un lion furieux, qui, la gueule béante. Vomit en tourbillons une flamme brûlante, Rugit sur les degrés, toujours prêt à punir Quiconque, malgré lui, prétendrait les franchir. De la divinité si la voix vous appelle. Vous verrez s'adoucir la fière sentinelle j Si cette même voix s'élève contre vous. N'allez pas du lion affronter le courroux !
I9â NAPOLEON. [Le Héros
Sans pitié la Déesse écarte de Penceinte Ces mortels sans couleur, ou d'une faible teinte, Que l'erreur, ici bas, met au rang des héros. C'est peu, pour y monter, de quelques vains travaux Qui ne sont pas empreints du sceau de l'énergie, Et qu'éleva trop haut la vile flatterie. Ce n'est point par l'éclat d'un mérite emprunté. Et brillant aux seuls yeux de la crédulité. Que l'on peut de la Gloire obtenir les suffrages : Il sont pour le génie et pour les grands courages, Pour ceux qui, comme Rois, ou comme Citoyens, Furent de leurs pays les flambeaux, les soutiens ; Qui surent des talents agrandir la carrière, Imprimer à leur siècle une marche plus fière, Et donner aux esprits un vigoureux essor ; Qui, préférant la gloire à tout autre trésor, Adoptèrent toujours, pour maxime chérie, D'aimer par-dessus tout l'honneur et la patrie î
Napoléon, sans peine, a franchi les degrés, Il touche les carreaux des portiques sacrés : Il a vu le lion, courbant sa tête altière. Agiter doucement sa superbe crinière.
Ramper jusqu'à ses pieds et venir s'y coucher j D'une main caressante il ose le toucher. Puis s'élance et parvient à la porte du temple
è Sûe.-Hélène.'] CHANT X. 193
D'un avide regard le Héros la contemple :
Il y trouve gravés les hauts-faits des guerriers :
Dans le nombre, lui-même, il se voit des premiers ;
Là, le burin traça la lutte meurtrière
Que soutint le Héros contre l'Europe entière ;
Il reconnaît aussi, sur le bronze et sur l'or,
Ces lieux qu'avec délice il se rappelle encor,
Où de tant de lauriers sa tête fut ornée,
Où tout semblait fléchir devant sa destinée.
Pendant qu'il revoyait tant d'illustres combats, La porte, sur ses gonds roulant avec fracas, S'ouvrit, et tout-à-coup mille flots de lumière Vinrent, du fond du temple, inonder sa paupière. Trop vivement frappé de cet éclat subit, La crainte et le respect troublèrent son esprit... Bientôt se recueillant, sous la nef il s'avance. Tout est autour de lui grandeur, magnificence j Tout ce que l'univers a de plus précieux, De plus propre à charmer et le cœur et les yeux, N'est rien près des beautés de ce ccleste ouvrage, Et n'en présenterait qu'une bien faible image. Là, tournent sous la voûte, et dans l'air suspendus, Mille orbes éclatants, à la terre inconnus, Mêlant à leurs acct>rds leurs splendeurs immortelles,, Et figurant entr'eux des danses éternelles. 2B
194 NAPOLEON. ^Le Héro^
La lyre, le téorbe et tous les instruments Dont les faibles mortels vantent les doux accents, Ne rendent qu'un vain son près de cette harmonie, Toujours délicieuse et toujours rajeunie.
Quittant la nef du temple, et marchant escorté Des héros de son siècle et de l'antiquité. Napoléon parvient au fond du sanctuaire. Un jour vif et riant de toutes parts l'éclairé. Sous la voûte du dôme, à travers les cristaux. On voit briller des cieux les éternels flambeaux, La Gloire, sur son trône, au sein de la coupole, Resplendit dans les feux d'une vaste auréole, Qui répand autour d'elle un torrent de clarté. Sans voiler de son front l'immortelle beauté. Dans ses traits ravissants la majesté respire j La paix est dans ses yeux, le ciel dans son sourire.
Napoléon près d'elle a reconnu son nom. Inscrit en lettres d'or dans un riche écusson. Il le voit rayonner d'une gloire éclatante. Au-dessus des grands noms que l'antiquité vante. Dans un cadre où brillait le portrait du Héros, Une divine main avait gravé ces mots : " Son nom brille aujourd'hui d'une lumière pure : " Son courage admirable à supporter l'injure " Efface les erreurs où l'ont précipité
à Ste.-Hélène.] CHANT X. 195
" Les prestiges du trône et de l'humanité ."
En lisant cet arrêt, pour lui si plein de charmes,
L'Empereur attendri sentit couler ses larmes.
" Approche," dit la Gloire avec un doux souris,
" Approche, viens siéger entre mes favoris !..
" La vertu, devant moi, trouve un juge équitable.
" Est-il, dans sa carrière, un Prince irréprochable ?
"L'homme est fragile encor, même avec un grand cœur :
" Le tien fut épuré par six ans de malheur !..
" Attendu dans mon temple, avec impatience,
" Tu vas y recevoir le prix de ta constance.
" Tu vécus, tu mourras fidèle à ton pays,
*' Le premier, le plus grand de mes enfants chéris..
" Toi, France, écoute-moi, toi, France, qu'il adore,
" S'il t'avait pu trahir, il régnerait encore !...^ La troupe des guerriers applaudit à ces mots ;
Tous avec bienveillance entourent le Héros.
D'un immortel laurier la Gloire le couronne....
Aux transports les plus doux l'Empereur s'abandonne.
Et, loin de redouter l'approche de la mort.
Il rend grâces aux Dieux, en bénissant son sort.
Déjà tout en esprit dans ce lieu de délice,
Il croit avoir quitté celui de l'injustice,
196 NAPOLEON. [Ze Héros
Cette terre où souvent les frivoles humains Portent avec orgueil des jugements si vains !
Tandis qu'autour du trône où siège la Déesse, On entend s'élever mille chants d'allégresse, Soudain, des profondeurs d'un abîme à côté, Où régne une éternelle et sombre obscurité. S'élancent, en sifflant, des serpents, des vipères, Condamnés pour jamais, dans ces affreux repaires, A venir contempler les glorieux destins De ceux sur qui leur haine a versé ses venins. Pour étouffer leur voix sinistre et menaçante, La Gloire à leurs regards se montre étincelante, Et cette vision, formidable pour eux.
Les replonge, tremblants, dans leur antre odieux.
Alors, de tous côtés, la douce mélodie, Jointe aux accents plus fiers d'une mâle harmonie, Des héros rassemblés vient enivrer le cœur. Et la Gloire leur verse un torrent de bonheur.
Napoléon sortant de cette longue extase. Mais, le cœur encor plein d'un tableau qui l'embrase. S'éloigne, en soupirant, de cet heureux vallon. Dans ce moment, un Aigle, avec son jeune aiglon, Planant vers le bassin, s'abattit sur la rive. Tournés vers le Héros, et d'une voix plaintive Tous deux faisant au loin retentir les accents. Semblent fixer sur lui des regards caressants.
à Ste. -Hélène. '] CHANT X. 197
" Reine de l'air," dit-il, " et toi, son jeune élève ! " Quel trouble, à votre aspect, dans mon âme s'élève ! " Ah ! puissiez-vous, toujours favorisés des Dieux ; " Régner sur ce vallon, régner toujours heureux!.."
Il quitte ce séjour de la belle nature. Et gravit tristement vers sa retraite obscure, Où d'un sol infécond la morne aspérité Se présente sans cesse à son œil attristé. Il rejoint ses amis, qui, pleins d'impatience, Avaient plus d'une fois tremblé de son absence j Mais la garde sur-tout revit d'un œil joyeux, Le Captif qu'on croyait échappé de ses nœuds. Hélas ! Napoléon n'en eut point la pensée : Par de trop grands malheurs son âme était froissée ; Tranquille, il attendait le dernier coup du sort, Et ne désirait plus que la paix de la mort.
Muse, il faut rembrunir tes dernières peintures s
Dis quel événement attriste ces figures
Sur le front des captifs, les rayons du bonheur Par fois brillaient encor d'une douce lueur ; Mais une perte affreuse a comblé leur misère î . La voile s'enfle, il part, le digne mandataire Qui, mitigeant le sort des malheureux proscrits, Par ce trait de noblesse honorait son pays !..
Un autre liù Succède. ...et déjà sa présence
198 NAPOLEON. [Le Héros
A ces infortunés ravit toute espérance.... Un autre, inaccessible à la douce pitié, Des amis du Monarque éloigne la moitié.... Bientôt jusqu'à celui dont la main tutélaire Répandait sur ses maux un baume salutaire. Avec quelle amertume il se voit privé d'eux ! Les adieux qu'il leur fait sont d'éternels adieux !
La douleur sur le Prince exerce un prompt ravage : Tout en lui s'aifaiblit, excepté le courage. Quel est ce monstre ailé que l'Enfer a produit ? C'est la mort, qui veillait autour de ce réduit, Et qui, des monts voisins abandonnant la cime. S'élance pour frapper sa célèbre victime.... Mais la faux homicide a tremblé dans ses mains ; Elle hésite à trancher de si nobles destins ; Et de tant de grandeur l'imposant caractère Semble avoir un instant ralenti sa colère.
Le glaive est suspendu sur le sein du Héros, Sans pouvoir de ses traits altérer le repos. Dans ce moment suprême, il invoque l'histoire, Et la charge du soin de venger sa mémoire.
Ses amis, accablés d'un désespoir muet.
Recueillent, en versant les larmes du regret, Les derniers mots sortis de sa bouche chérie. Aussi grand dans sa mort qu'il fut grand dans sa vie,
à Ste. -Hélène.'] CHANT X. I99
Au moment où son âme est près de s'exhaler.
Maître de sa douleur, il veut les consoler :
On le voit, soulevant sa tête languissante,
Ouvrir encor sur eux sa paupière pesante.
Et leur montrer son cœur touché d'un dévouement,
De l'amitié sublime éternel monument !
De quels pensers amers son âme est poursuivie ! Il ne la verra plus, cette belle patrie Qu'il aima, qu'il se plut à couvrir de lauriers. Cette terre féconde en généreux guerriers. Où, nourri dans l'amour des arts et de Bellone, Il s'enivra de gloire et ceignit la couronne ! Il ne la verra plus, et pour comble d'horreur. Tandis qu'elle est toujours l'idole de son cœur, A peine quelques voix par la crainte étouffées Osent citer son nom, rappeler ses trophées ! Relégué par la. haine au bout de l'univers, Abreuvé d'amertume, il s'éteint dans les fers. Il s'éteint jeune encore, et sa cendre plaintive Sur le sol ennemi va demeurer captive ! La main de l'amitié lui fermera les yeux ; Mais les pleurs de l'amour, dans ces horribles lieux, Ne viendront point mouiller sa tombe solitaire ! Il ne la verra plus, cette épouse si chère. Ni ce fils qui faisait son bonheur, son orgueil !
200 NAPOLEON. [L€ IUr6s
Il descendra, loin d'eux, dans un obscur cercueil !
Que du moins quelque jour, reconnaissant et juste, Orgueilleux héritier de cette cendre auguste, Son pays la dépose au sein du monument Qu'érigea de ses mains le Héros triomphant ; Qu'avec délice encore il rêve la victoire, En se sentant pressé sous le poids de sa gloire, Et que, venant planer sur ces nobles débris, Son Aigle fasse encor pâlir ses ennemis !
Que vois-je maintenant, vers le Nord delà Terre Une princesse auguste, une épouse, une mère.... Combien de majesté, de grâce et de douceur Siègent sur ce beau front voilé par la douleur .' Appelant un époux qu'elle aime avec tendresse. Qu'elle aspire à revoir, qu'elle pleure sans cesse. Au Ciel avec ferveur elle adresse ses. vœux, Au Ciel qui reste sourd à ses cris douloureux ! Près d'elle un jeune enfant dont la noble figure Atteste tous les dons qu'il tient de la nature, Tendant les mains au ciel, redemande à genoux. Un père que des Rois poursuit le long courroux. Tremblants sur ses destms et noyés dans les larmes, Tous deux ont l'œil tourné vers ce lieu plein d'alarmes, Sans soupçonner, hélas, que, dans ce même jour, La mort va leur ravir l'objet de leur amour !
à Ste.-miène?^ CHANT X. 201
Il se meurt !... le voilà qui, dans son agonie, Avant de remonter vers l'auteur de la vie. Sur ses amis en pleurs jetant un œil mourant j Leur ordonne de fuir un tableau déchirant !....
Immortel compagnon de sa gloire immortelle^ L'Aigle contemple seul la scène solennelle : C'est en vain qu'à la mort il voudrait arracher Le Héros qu'il suivit jusque sur ce rocher! Tremblant, saisi d'horreur, sa force l'abandonne j Sa plume se hérisse, et tout son corps frissonne. Il ne retrouve plus cette éclatante voix Qui, du Monai^que heureux proclamant les exploits, Jadis retentissait jusqu'aux confins du monde: Son cri plaintif exprime une angoisse profonde ; Dans sa paupière éteinte on voit rouler des pleurs^ Il semble anéanti par l'excès des douleurs-
Le Héros est tombé sous la faux redoutable, Des jeux de la fortune exemple déplorable ! Du faste des grandeurs naguère environné, Dans un réduit obscur il meurt abandonné : Ainsi tombe, expirant, sur le rocher sauvage^ L'Aigle altier qui planait jusqu'au sein de l'orage.
Il meurt, tournant son front.... hélas ! son front proscrit, Vers ce sol qui Foublie, et que son cœur chérit ?,,
202 NAPOLEON. [Le Héros
Il meurt, bravant les coups du destin qui l'opprime, Conservant, dans les fers, sa constance sublime, L'homme qui, dans les jours de ses prospérités, Au Continent vaincu dicta ses volontés ; Ce Colosse éclatant de force et de lumière, Qu'avait formé le Ciel pour commander la terre, Si grand par ses hauts-faits, ses monuments, ses lois, Qui triompha long-temps de la ligue des Rois, Et qui, victime, enfin, d'une trame profonde. Sous le poids de sa chute ébranle encor le monde !
Il meurt, l'œil attaché sur les traits de son fils, Faisant un dernier vœu pour lui, pour son pays. Dieu!., protège!.... dit-il, et sa bouche glacée S'efforce, mais en vain, d'achever sa pensée.
De cette mort funeste un astre avant-coureur Promena dans les cieux sa sanglante couleur : Tels, de noirs pronostics, portant l'effroi dans Rome, Annoncèrent jadis la perte d'un grand homme.
Là, sur ce lit funèbre, observons le Héros : On voit qu'avant d'entrer dans l'éternel repos. Il conservait encor la force de son âme ; Quand la mort vint couper cette superbe trame, En vain elle s'arma de toute sa rigueur : Il la vit sans murmure, il la vit sans terreur.
é Ste.-Hélène.'] CHANT X. g03
On le croirait plongé dans un sommeil paisible ; Des douleurs qu'il souffrit la trace est insensible ^ Et sur son front serein, qui semble être animé, Le sceau de l'héroïsme est encore imprimé.
C'est quand l'astre du jour achevait sa carrière, Que le grand Capitaine a fermé la paupière.... A ce fatal spectacle, éperdu, furieux, L'Aigle d'un cri perçant fit retentir les cieux ; Mais, loin qu'il songe à fuir cette terre sacrée, Il garde de son Roi la cendre révérée.... Elle est au pied d'un saule, où souvent la valeur Lui paîra le tribut d'une juste douleur: C'est là que le guerrier, l'œil humide de larmes, Au marbre qui la couvre aiguisera ses armes. Quand le Navigateur visitera ce port.
Ces monts que le Héros illustra par sa mort. Il lui pardonnera Içs erreurs d'une vie Qu'immortaliseront la Gloire et le Génie, Et dira, dans son cœur, en s'essuyant les yeux : " Il eut de vrais amis, il était vertueux ! " Il mourut plein d'honneur, trahi par la victoire, " Mais son dernier soupir fut encor pour la gloire !"
Voyageurs, qui cherchez, sur la terre et les flots. Des temples, des palais, des cités, des tombeaux, Vestiges imposants de la grandeur humaine,
204 NAPOLEON. [Ze Héros à Ste.-Hclène.
Gardez-vous d'oublier le roc de Sainte-Hélène ! C'est là que vous verrez, dans un affreux désert. Le plus grand monument que le Monde ait offert ? L'Aigle vous guidera sur ces rochers funèbres : Là, soit pendant le jour, soit pendant les ténèbres. Il veille, et, l'œil fixé sur ce sombre tableau, D'Hercule, en gémissant, révèle le tombeau.