CHANT NEUVIEME
Napoléon Empereur. — Champ de Mai. — Batailles de Fleurus et de Waterloo.
Tout se montre aujourd'hui sous des faces nouvelles :
Sur les tours du palais, l'Aigle, agitant ses ailes, Par ses cris de triomphe a salué le jour, Et dans la ville entière annoncé son retour. De l'Etat qui flottait en des mains incertaines. Notre auguste Empereur a ressaisi les rênes ; Mais il veut qu'assemblé sous la voûte des cieux, Le peuple librement puisse exprimer ses vœux. En attendant le jour où la voix de la France Doit consacrer son titre et sceller sa puissance, A tous les souverains il offre, avec candeur, D'observer les traités de son prédécesseur. Ciel ! tu vois ses efforts pour écarter la guerre, Qu'invoquent les amis de la force étrangère ! Pour sûr garant d'un règne et sage et réservé, Oubliant les affronts dont il fut abreuvé,
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Il pardonne aux ingrats qui trahirent sa cause : La vengeance se tait, le glaive se repose ; Il contient des esprits l'emportement fougueux, Et la loi suit en paix son cours majestueux.
A la faveur d'un nom long-temps cher à la France, Un Prince espère encor défendre la Provence, Echauffe les esprits chez un peuple bouillant, Et cherche à ranimer son parti défaillant. Bientôt Napoléon saisit son adversaire ; Mais, loin de se venger d'un projet téméraire, Fidèle à sa promesse, il rend aux ennemis L'otage qu'en ses mains la victoire avait mis. Vainement le héros signale sa clémence : Rien ne désarmera l'implacable Alliance.
De deux objets chéris il presse le retour ; Mais un père, un aïeul, sourd aux cris de l'amour, Sourd à la voix du sang, qui dans son cœur murmure, Aux conseils de l'orgueil immole la nature.
Le prodige inoui qui nous rend l'Empereur, Semble frapper d'abord l'Europe de stupeur j Mais il faut écraser l'homme dont l'influence Rendrait, en un instant, sa splendeur à la France, Sous un jour odieux présenter ses pi'ojets, Et de sa cause, enfin, détacher ses sujets : On sait qu'en le perdant, la France désunie
Mai.] CHANT IX. 16 1
* Ne sera bientôt plus qu'un tronc privé de vie, Dont les voisins pourront, sous ses Princes nouveaux, Diriger à leur gré, les débiles rameaux.
Eh quoi ! l'on perd le fruit d'une leçon récente ! L'oubli verse sur nous son onde assoupissante i Mars frémit au-dehors ; la discorde, au-dedans, Pour la cause des Rois fait siffler ses serpents ; Une autre faction, justement détestée.
Ose montrer encor sa crête ensanglantée ; (l) Enfin, quand il faudrait, pour le salut commun. Fondre tous les esprits, tous les partis en un. Chacun semble vouloir, dans sa sombre manie, Accélérer l'instant de sa propre infamie.
Tel qu'on voit, à l'aspect d'un sinistre horizon, Dont la teinte cuivrée annonce le Typhon, Un sage Nautonnier redoubler de prudence, Répandre autour de lui l'ardeur, la confiance, Et bientôt, dans le choc de tous les éléments, Lever un front serein sur les flots écumants j Tel paraît l'Empereur dans cette horrible crises La France impose encore à l'Europe surprise.
Auprès de ce héros que sont les demi-dieux Que le prisme du temps embellit à nos yeux ?
(1) Les Jacobins,
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Tout ce qu'a fait de beau la vaillance guerrière, Un seul homme l'embrasse en sa vaste carrière. Qu'importe qu'aveuglé par la haine ou l'erreur, On cherche à nous l'offrir sous un voile imposteur ? Qu'iniporte qu'aujourd'hui le vulgaire mobile ExE^lte maint Thersite et déprime un Achille ? Les grands noms à l'envie ont toujours survécu. Toi que, sans l'artifice, on n'eût jamais vaincu, Tu seras mis au rang de ces grands phénomènes Qui couvrent de splendeur les annales humaines !
Il touche à son déclin, cet astre lumineux Qui vient encor sur nous jeter ses derniers feux. En vain par le malheur sa prudence mûrie Des Français languissants stimule l'inertie : Ce peuple, qui semblait se ranimer d'abord. Au moment du péril, retombe et se rendort.
Peuple, réveille-toi, l'ennemi va paraître : Ton pays est sauvé, si ton pays veut l'être. Tes guerriers vont t'ouvrir les sentiers de l'honneur : Quoi ! tu pourrais rester indolent spectateur. Quand, pour te garantir du joug qu'on te prépare. Ils te montrent encore un dévoûment si rare ! Les vois-tu se presser sous ces nobles drapeaux, Prêts à braver pour toi mille dangers nouveaux ? A l'Europe en courroux dont le poids te menace,
MaQ CHANT IX. 163
Hâte-toi d'opposer tout l'eflFort de ta masse. En vain le fer, l'airain, hérissent tes remparts : C'est en toi que seront tes plus sûrs boulevards. Sôuviens-toi de vingt ans de gloire et de courage. Voudrais-tu retomber dans un vil esclavage ? Ne va pas te fier aux promesses des rois : (l) Que tes malheurs passés te servent cette fois ! De tes braves soldats sache imiter l'exemple : Tout prêt à te juger l'univers te contemple : Faible, tu te verras l'objet de ses dédains, Fort, tu vas commander le respect aux humains.
Un beau jour vient encor se lever sur la France, (2) Et fait luire à ses yeux un rayon d'espérance. Pour raffermir le Trône et l'Etat ébranlé. Dans un cirque imposant le Prince a rassemblé Les grands corps de l'Empire, avec ces mandataires. Du vœu national sacrés dépositaires.
Du peuple et des guerriers les flots silencieux Offrent, dans un tableau vaste et majestueux, La dignité, la force, ensemble réunies ; D'un doux frémissement les âmes sont saisies. L'Aigle triomphateur, balancé dans les airs, De ses yeux rayonnants fait jaillir des éclairs.
(1) Lisez toutes leurs proclamations, et voyez comme ils ont tenu parole.
(2) 1 Juin 1815, champ de Mai.
16Jj NAPOLEON. ^Bataille
On découvre, au-dessus, comme un ombre flottante, La France sous les traits d'une beauté touchante. A travers les longs plis de son voile ondoyant, Que le léger Zéphir agite, en se jouant. On croit voir sur son front la joie et les alarmes ; Le plaisir dans ses yeux, brille parmi les larmes : La pâleur a terni les roses de son teint ; D'une peine secrète elle a le cœur atteint ; Elle voudrait cacher le trait qui la déchire ; Mais son trouble se peint jusque dans son sourire.
Au nom du peuple-roi, le Prince du Sénat Consacre les pouvoirs du Chef d'un grand état. En présence du Ciel, sa bouche révérée. Prononce du serment la formule sacrée : Napoléon promet, sur la table des lois. De consacrer sa vie au maintien de nos droits. Ministres, Sénateurs, Magistrats, tout s'empresse A redire, après lui, cette sainte promesse : Le cirque retentit des élans du bonheur, Et la crainte se perd dans l'ivresse du cœur.
L'Empereur, adressant à sa Garde fidèle Quelques mots pleins du feu dont son âme étincelle : " Vous, soldats," leur dit-il, " vous jurez aujourd'hui " D'être encore de la France et la gloire et l'appui, " Et de mourir couverts d'une noble ruine,
de Fleurus.'] CHANT IX. 165
" Plutôt que de souffrir le sort qu'on lui destine !"...
Ils le jurèrent tous, cet entier dévoûment, Et quinze jours après ils tinrent leur serment !....
Il est donc arrive, cet instant déplorable, Que marquait des destins l'arrêt irrévocable ! La Ligue se ranime, aux cris des Léopards, Vingt peuples contre un peuple ont joint leurs étendards.
Attendre les Ligués au centre de la France, C'est doubler leur audace, accroître leur puissance : L'Empereur veut d'abord, avant qu'ils soient unis. Les chercher, les combattre, aux portes du pays. Il part, il vole au'Nord, assemble son armée, (1) Et surprend l'ennemi sur la Sambre alarmée. Tout cède au premier choc de nos vaillants soldats : Déjà jusqu'à Fleurus, ils ont porté leurs pas, Fleurus, cher au dieu Mars, lieu fécond en batailles. Témoin de tant d'exploits, de tant de funérailles ! Là Blucher attendait ce terrible rival Dont il redoutait l'art, à son art si fatal.
Les deux partis brûlaient de se vair en présence, (2) Et hâtaient, dans leur vœux, l'instant de la vengeance. Deux puissants aiguillons, la haine avec l'honneur,
(1) 13 Juin, 1815.
(2) Bataille de Fleurus, 16 Juin, 1815.
166 NAPOLEON. [Bataille
Entre ces fiers rivaux stimulaient la valeur.
Les uns ont à venger la Prusse humiliée ;
Les autres, à punir la perfide Alliée (3)
Qui, voyant, dans le Nord, les destins contre nous,
Du Rus>3e et des» frimas seconda le courroux.
Et qui naguère, au sein de- la France envahie,
De tous nos ennemis surpassa la furie.
On s'attaque, on se presse, avec divers succès ; Le coup fatal qui doit accabler les Français, Reste encor suspendu par leur rare courage ; Le glaive est altéré de sang et de carnage ; Les cylindres de fer et les tubes d'airain S'efforcent à l'envi d'atteindre un but certain. Vous diriez que chacun, dans cette conjoncture. En vengeant son pays, venge sa propre injure, Et, dans chaque adversaire expirant sous ses coups, Retrouve un ennemi que cherchait son courroux.
Blucher, cédant lui-même à l'ardeur qui l'entraîne, Pour animer les siens, s'élance dans l'arène. Tombe de son coursier, sur la terre étendu, Et parmi les mourants demeure confondu.
Le Ciel, dans ce péril, protégea sa vieillesse:
(1) Le général Prussien York fut le premier des alliés qui, en 1813, passa, avec 30,000 hommes, dans le parti des Russes.
ie Fleurus.] CHANT IX. 167
Tandis qu'avec fureur on se mêle, on se presse. Parmi les flots poussés, repoussés tour-à-tour, Ses yeux appesantis se sont rouverts au jour : Bientôt d'entre les morts le veillard se dégage j Il ne retrouve plus que tumulte et ravage : Il se remontre aux siens, raffermit le soldat. Et rallume par-tout la fureur du combat. Sur son char teint de sang, Bellone échevelée, Incertaine en sa rage, observe la mêlée.
Sur les bords escarpés d'un immense ravin, Hérissé de soldats et de fer et d'airain, S'élevait d'un coteau le vaste amphithéâtre : Là, levieillard, h'abile autant qu'opiniâtre, A rangé fièrement, en nombreux échelons, Seis guerriers dont les feux plongent sur les vallons. Mais la Garde paraît : sa mâle contenance Dc-Blucher et des siens étonne la constance : Les ravins sont franchis, les obstacles forcés. Les redoutes, les forts, les hommes renversés. Tandis qu'au mêririe instant nos bataillons foudroient Le revers des coteaux où leurs feux se déploient.
Pour soutenir Blucher, par un plan concerté, Wellington vers Ligny s'était précipité : Tout son art échoua dans ce jour mémorable j Sa perte désormais semblait inévitable.
168 NAPOLEON. [BataiUc
Il vit tomber Brunswick et Hill et maint Breton,
Tous généreux soutiens des armes d'Albion.
Nos guerriers, peu nombreux, mais bouillants de
courage, Dans les rangs ennemis semèrent le carnage ; Un vaillant bataillon, la fleur des Ecossais, Succomba tout entier sous l'efFort des Français. Je crois le voir encor s'avancer dans la plaine. Couvert par les épis d'une moisson prochaine. Téméraires soldats, pour protéger vos jours. Les présents de Cérès sont un faible secours ! Un harnais trop brillant trahit votre présence : La foudre est près de vous, là, sur cette éminence j Eloigntz-vous, fuyez, vous êtes aperçus,... Mais la foudre s'allume et frappe... ils ne sont plus ?
Blucher a vu plier ses dernières colonnes, (l) Il a perdu l'appui des phalanges Bretonnes : Un brusque mouvement du fier Napoléon A séparé soudain Blucher et Wellington.
L'intrépide vieillard, malgré sa perte immense. Oppose à son vainqueur la plus noble défense :
(1) Voyez la proclamation de Blucher sur la bataille de Fleurus. Ce vieux guerrier est de meilleure foi que les détracteurs de Napoléon, il convient franchement et répète plusieurs fois qu'il a perdu une bataille sanglante.
âe Fleurus.'] CHANT IX. 169
Ralliant ses guerriers dans l'ombre de la nuit, Il cède, avec sagesse, au sort qui le poursuit, Par d'épaisses forêts il masque sa retraite, Et sa fermeté mâle ennoblit sa défaite.
Grôuchi contre Blucher tourne son étendard, Avec Allix, Vand amme, Excelmans et Gérard ; Et contre Wellington, bien redoutable encore, L'Empereur se dirige au retour de l'aurore. Mais l'abîme est par- tout entr'ouvert sous ses pas : Son noble dévoûment, celui de ses soldats. Digne d'être à jamais consacré dans l'histoire, Ne doit servir, hélas, qu'à sauver notre gloire! Un perfide transfuge a vendu son pays : Tous les plans sont connus, tous les secrets trahis j D'un peuple infortuné tout conspire la perte : Là, par ces bois lointains une armée est couverte, Qui viendra tout-à-coup s'élancer sur nos flancs, Et porter le désordre et la mort dans nos rangs, Tandis que, devant nous, un plateau formidable Vomira de guerriers un déluge effroyable. Grouchi, viens éclairer ces forêts, ces vallons, Et, pour nous soutenir, presse tes bataillons !
Au-delà de Fleurus l'armée est parvenue ; Un aspect l'encourage et réjouit sa vue, La Belgique par-tout prête à nous recevoir, Y
170 NAPOLEON. [Bataille
Et qui fait hardiment éclater son espoir.
Ni la rapidité d'une marche pénible,
Ni deux jours d'un combat, glorieux, mais terrible,
Ni les eaux qui du ciel descendent à grands flots,
Rien ne peut ralentir l'ardeur de nos héros :
Un fortuné début exalte leur vaillance,
Et tout semble, en effet, nourrir leur espérance.
Le sage Wellington, le nouveau Fabius, Atteint, comme Blucher, par l'échec de Fleurus, Pour renouer entr'eux la chaîne interrompue, Portait sur Waterloo sa colonne vaincue. Les nôtres le pressaient, et, toujours sur ses pas, Brûlaient de l'attirer à de nouveaux combats. Mais d'un ciel nébuleux les humides fumées De leurs voiles obscurs couvraient les deux armées ; Et bientôt la nuit vint, par sa noire épaisseur, Oter à la nature un reste de couleur.
Tandis que les soldats, étendus sur la terre, Cherchent dans le sommeil un repos salutaire. Les deux chefs, sous la tente, écartant ses attraits. D'un combat décisif méditent les apprêts. La sentinelle au loin repose sur la lance, Se défiant de tout, et même du silence. Et son œil vigilant, qu'elle ouvre au moindre bruit. S'efforce de percer les ombres de la nuit.
de Waterloo.'] CHANT IX. 171
L'Aurore vient répandre une morne lumière Sur ce fatal théâtre où le sort de la guerre, En servant, ou plutôt en trahissant Louis, Va plonger dans l'opprobre et la France et les Lis.
Les premiers feux du jour se déployaient à peine, Quand les Français, portant leur regards sur la plaine. Virent étinceler, sous un pâle horizon.
Les tranchantes couleurs des enfants d'Albion. D'une immense renfort l'arrivée opportune En faveur des Ligués a changé la fortune : Par ce puissant secours, Wellington raffermi, Et plein d'un juste espoir, attend son ennemi : Ses bataillons nonlbreux, dans leur fière ordonnance, Déployés sur un champ qu'il a muni d'avance, Annoncent aux Français, étonnés de le voir, Avec quelle vigueur il va les recevoir.
Depuis l'aube du jour, l'armée impatiente Attendait du combat l'heure à son gré trop lente. L a trompette a soudain retenti dans les monts, Et le bruit des tambours roule dans les vallons. Le coursier, l'œil en feu, hérissant sa crinière, Vers le champ du combat porte sa tête altière. Répond aux cris de Mars par ses hennissements, Et frémit sous la main qui retient ses élans. Tout s'ébranle, enflammé d'une ardeur belliqueuse ;
17â NAPOLEON. [Bataille
L'hymne au bruit des clairons mêle sa voix nerveuse» L'Aigle s'est élancé contre le Léopard : Une égale fureur anime leur regard.
L'air gronde, un sombre voile a couvert l'étendue i L'éclair étincelant perce à travers la nue ; Et la foudre, au milieu des feux et du fracas, Part, vole et va frapper des milliers de soldats ; Le Silex étincelle, et d'un tube perfide S'échappe, en frémissant, une grêle homicide.
La Fortune, propice à nos premiers efforts, Des valeureux Français seconde les transports, Et semble les conduire à des palmes nouvelles : Déjà les fiers Bretons ont vu fléchir leurs ailes ; Deux villages flanqués de bois et de ravins, (1) Après un long combat, tombent entre nos mains.
Mais c'est au Mont-St.-Jean que gronde la tempête ; C'est là qu'à nous trahir la fortune s'apprête : Ses nouveaux favoris paîront cher ses présents ? Vous croiriez voir lutter deux peuples de géants. Quelle rare valeur, que de nobles faits d'armes. Signalèrent ce jour, jour de deuil et de larmes ! La mort frappe et confond, sous les coups de sa faux,
(1) La Haye-Sainte et Houghoumon.
de Waterloo.'] CHANT IX. lyS
Des guerriers inconnus, des princes, des héros : Spectacle plein d'horreur, mais doux pour la barbare, Avide d'enrichir en un jour le Tenare ! Là succombe un Uxbridge, ici tombe Picton ; (1) Ailleurs, cent autres chefs d'un moins illustre nom. Plein d'ardeur et guidé par la main du génie. D'un côté, le Français attaque avec furie ; De l'autre, la prudente et ferme habileté Sait opposer le nombre à l'intrépidité....
Placé sur un coteau d'où sa rapide vue De cette vaste scène embrassait l'étendue, L'Empereur observait l'état des combattants, Leurs efforts, leurs exploits, leurs divers mouvements : Il voit que l'ennemi, plein d'un mâle courage. Dispute, avec vigueur, chaque point, chaque ouvrage, Et sans cesse sur nous lance de nouveaux corps ; L'Empereur met en jeu les plus hardis ressorts : Drouot va déployer, dans la Irce sanglante, De cent bouches de feu la rage dévorante , Il approche, il foudroie, il sème le trépas ; Le feu des bataillons redouble ses éclats j D'ennemis renversés les plaines sont couvertes ;
(1) ï-iord Uxbridge n'est pas mort de ses blessures.
174 NAPOLEON. iBataille
Mais le masse se serre et répare ses pertes : Rien ne peut ébranler ce redoutable front. Et la foudre à la foudre avec fureur répond.
Nos escadrons, voyant, d'un œil d'impatience, Le centre où du combat le destin se balance. Se laissent emporter à leur bouillante ardeur. Et devancent l'instant qu'attendait l'Empereur : Ils poussent leurs coursiers vers ce centre immobile. Assis sur des hauteurs d'un accès difficile. L'abordent furieux, mais sans ordre et sans fruit : Par un sol inégal leur ensemble est détruit ; On oppose à leurs coups des phalanges pressées, Des murailles de bronze et de fer hérissées. Et des fleuves de feu qui sortent de leurs flancs. Roulant avec fracas leurs flots étincelants. Mais de ces fiers soldats rien n'étonne l'audace ; S'ils ont fait une erreur, l'héroïsme l'efface. Pour rompre le massif de ces nombreux carrés. Ils ont lancé vingt fois leurs coursiers effiarés. Que de sang fit couler cette affreuse rencontre ! Là, dans tout son éclat la vaillance se montre : Près de chaque Français vous verriez étendus Les corps défigurés de maints Bretons vaincus ; Et le hideux aspect de leurs larges blessures,
4e Waterloo.-] CHANT IX. 175
Et les sanglants débris des glaives, des armures, Tout dit éloquemment aux yeux épouvantés Quels étaient nos guerriers, quels coups ils ont portés !
L'Empereur admirait cette valeur ardente ; Mais il voulait finir une lutte imprudente : Que d'habiles leviers il lui fallut mouvoir ! Là, d'un art admirable éclata le pouvoir ; Il ramène, à la fin, la troupe magnanime : L'armée, à ce retour, d'un nouveau feu s'anime. Revient sur les Anglais en bataillons serrés. Et leurs feux amortis pâlissent par degrés j Inquiet, incertain, le Léopard chancelle, Il porte ses regards vers les tours de Bruxelle.... Mais je vois de ses yeux se ranimer l'éclat.... Qui donc a pu changer la face du combat ? Ce globe de guerriers que l*on distingue à peine. Qui se montre à nos yeux comme une ombre lointaine.
Vient-il nous apporter la victoire, ou la mort ? O funeste revers ! jeu terrible du sort ! C'est BuLow qui sur nous dirige cette masse : Le plus brave, à ce coup, sent mollir son audace j En vain Napoléon doute, ou feint de douter: L'affreuse certitude enfin vient d'éclater !
176 NAPOLEON. [Bataille
Cependant, le héros, dans ce péril extrême, Se montre inaltérable et digne de lui-même î Il a jeté déjà, d'un bras ferme et nerveux, La digue qui doit rompre un choc si dangereux.
Lobau marche, suivi d'une ardente jeunesse, Il marche sur Bulow et l'attaque et le presse : Que Grouchi le seconde, et Bulow est perdu !.. Qui retient ce guerrier si longtemps attendu ? O Fortune ennemie ! ô marche trop tardive ! Hélas ! il ne vient point quand l'heure est décisive ! Tout combat contre nous, et le ciel aujourd'hui Semble avoir aux Français retiré son appui !..
Espérant décider le sort, par sa présence. Le Prince, avec sa garde, au Mont-St.-Jean s'élance. Les braves ont redit leur généreux serment : La victoire ou la mort !.. ô terrible moment ! Ils volent à la mort !... mais du moins la cruelle Ne pourra dévorer leur couronne immortelle ! Pour la dernière fois leur chef guide leurs pas, Trop heureux s'il pouvait partager leur trépas ! Planant au-dessus d'eux, la patrie éplorée Contemple en frémissant, cette troupe sacrée ; Sa dernière espérance est morte dans son sein : Elle a prévu déjà l'horreur de son destin ; La honte est désormais ce qu'elle doit attendre ;
de Waterloo.'] CHANT IX. lyy
Sa gloire, avec ses fils, au tombeau va descendre ; Déjà la mort lui montre, avec un rire affreux, Le gouffre dévorant qui s'entr'ouvre pour eux» A cet horrible aspect, la France anéantie Incline sur son sein sa tête appesantie.
Forte de son courage et forte de son Roi, La Garde au Mont fatal aborde sans effroi. Cette troupe, long-temps à vaincre accoutumée, Communique son âme au reste de l'armée : Tout suit de ce grand corps l'exemple glorieux ; Tous nos feux rallumés ont embrasé les cieux. Bientôt les vieux guerriers, d'un front que rien
n'étonne, Attaquent des Anglais la terrible colonne, Et repoussés trois fois, trois fois se reformant, Ils reviennent heurter ce roc de diamant. Des essaims d'ennemis, du centre de la terre, Semblent sortir armés des vapeurs du tonnerre. Toujours inébranlable au milieu des dangers, La Garde brave encor cet amas d'étrangers, Et ces affreux volcans dont les bouches tonnantes Vomissent les métaux et les laves brûlantes. La Garde est sous les feux de cent foudres d'airain : On la voit sans pâlir affronter son destin.
Mais l'ange de la mort embouche la trompette, Z
178 NAPOLEON. \Bataille
Il a sonné pour nous l'heure de la défaite !... Naguère fugitifs, des milliers d'agresseurs Reviennent sur leurs pas et couvrent les hauteurs ; Tout s'est précipité sur la Garde affaiblie : Rendez-vous! crie alors une voix ennemie. Non, non, La Garde meurt^ elle ne se rend pas ^ Dit Cambrone, un des Chefs de ces nouveaux d' Assas :
Mots dignes d'être inscrits aux fastes de la gloire, Et dont les cœurs Français garderont la mémoire !
Justifiant la voix qui les a prononcés. En lions dévorants tous se sont élancés : Le rang que vient d'ouvrir la grêle meurtrière, Avec calme et sang froid se ferme et se resserre ;' Ils percent à travers les glaives et les feux. Répandant la terreur et la mort autour d'eux j L'Aigle, terrible encore avant de se dissoudre, Exhale de son sein les éclairs et la foudre. Combattant en soldat, et le fer à la main, Trois fois Napoléon sur le sanglant terrain Ramène ces guerriers animés de son âme. Et son exemple accroît l'ardeur qui les enflamme ; lyiais tout semble trahir ses efforts généreux : Tandis qu'il lutte encore, entouré de ses preux. Soudain du Mont St. Jean part un cri d'épouvante,
de Waterloo.'] CHANT IX. I79
On entend retentir cette voix effrayante, La Garde est repoussée, et, sur l'aile des vents, Ce cri vole et parvient jusqu'à nos derniers rangs: A ces funestes mots, dans sa terreur subite, Un corps sur l'autre corps tombe, se précipite j Tout se heurte, se mêle, armes, coursiers, soldats ; Tout n'est plus que désordre et tumulte et fracas ; L'impulsion terrible, à la masse imprimée, Parcourt, comme l'éclair, tous les points de l'armée. En vain, pour ralentir ce fatal mouvement. Quelques corps isolés combattent vaillamment ; En vain la voix des chefs cherche à se faire entendre : Les voiles de la nuit qui viennent de s'étendre j Par le désordre affreux les Anglais enhardis. Pressant de tout leur poids nos soldats désunis ; Et BuL0w,et BLUCHER,tous deux pleins d'assurance, Ramenant leurs soldats qu'anime la vengeance ; Notre attirail de guerre engagé dans les eaux ; Tout redouble à la fois la grandeur de nos maux. Les débris de la Garde, étincelants de rage. S'éloignent pas à pas de ce champ de carnage. Et suivent du torrent l'irrésistible cours. En couvrant le retraite et combattant toujours.
O vous, qui frémissiez du succès de nos armes, Français dégénérés, jouissez de nos larmes,
180 NAPOLEON. [Bataille.
Laissez de votre joie éclater les accents ! Venez voir, étendus sur ces funestes champs, Les guerriers dont la gloire affligeait votre vue. Qui doués d'une force à vos cœurs inconnue, Cherchaient, dans la victoire, ou dans un beau trépas, Un prix que vos fureurs ne leur raviront pas. Ces hommes généreux, morts pour notre défense, Tant d'autres que poursuit votre basse vengeance, Transmettront, malgré vous, à la postérité, Des titres glorieux, sous un nom détesté.