Napoléon, roi de l'île d'Elbe
LE II Avril i8i/i, l'Article III du Traité signé à Paris, avec l'approbation du Gouvernement Provisoire, par les plénipotentiaires des Puissances Alliées, et par Gaulaincourt et Ne Y, pour Napoléon, qui le ratifia à Fontainebleau, donnait à Tex-empereur des Français la royauté de l'île d'Elbe. (( Choisie par lui pour le lieu de son séjour, elle formerait, sa vie durant, une principauté séparée, qu'il posséderait en toute souveraineté et propriété )). Il lui était en outre accordé (( un revenu annuel de deux millions de francs, porté en rentes sur le Grand Livre de France », Le roi de l'île d'Elbe conservait le rang, le titre et les honneurs des têtes couronnées, mais il devenait un étranger pour la France. Ceux même qui, partant à sa suite, ne seraient pas rentrés dans le délai de trois ans, perdraient leur qualité de citoyens français. (Article XYIII du Traité.)
Le 20 Avril, après avoir rapidement achevé de régler ses affaires et embrassé, dans la Cour du Cheval Blanc, le général Petit et le drapeau de la Garde, Napoléon quittait Fontainebleau, entre onze heures et midi, dans une (( dormeuse de voyage », sorte de berline attelée en poste, et se mettait
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en route vers la Méditerranée. Treize autres voitures, et soixante chevaux de poste, emmenaient avec lui le Grand Maréchal Bertrand et le général Drouot, qui s'attachaient à son sort, le commandant des Polonais impériaux, colonel Jerzmanowski, le trésorier Peyrusse, un médecin, un pharmacien, le secrétaire Rathery, le sieur Colin, régisseur de la dépense, deux fourriers du palais, deux valets de chambre, deux cuisiniers, un maréchal-ferrant, une demi-douzaine de domestiques, valets de pied et palefreniers, et quatre Commissaires étrangers, avec leurs aides de camp, à savoir: le général autrichien, feld-maréchal Koller, le général russe SchouwalofF, le général prussien Waldbourg-Truchsess, et le colonel anglais sir Neil Campbell, chargés de surveiller et de défendre, s'il était nécessaire, contre toute attaque ou insulte, l'empereur déchu, qu'ils devaient accompagner jusqu'à Saint-Tropez, où il s'embarquerait pour l'île d'Elbe. Douze à quinze cents cavaliers de la Garde devaient servir d'escorte. (Article XV du Traité.) Mais les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes ne dépassèrent pas Nevers, et ce furent des détachements de hussards autrichiens et de cosaques qui, à partir de Roanne (de Nevers à Roanne on voyagea sans escorte), s'échelonnèrent le long du chemin. ^
L'Empereur, voyant le mauvais effet produit sur les populations par cette garde étrangère, protesta contre sa présence, et déclara n'avoir besoin d'aucunes troupes pour le protéger, l'amour que lui portaient les Français n'ayant pas cessé. Il allait bientôt falloir en rabattre.
Les dernières acclamations et les derniers respects avaient
1 Campbell, p. g à 29 et 38 à 43; W.-Truchsess, p. i à 48; Peyrusse, p. 223 à 228 ; Fabry, p. 17 à 64 ; Pons de l'H., p. 18 à 25; Ile d'Elbe et Cent JouRg, p. I à 10 ; Sellier Vincent, p. 229 à a34; G^^ Durand, p. 289 à 246.
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pris fin peu après Lyon, et, à mesure qu'il approchait des provinces du Midi, l'Empereur voyait apparaître sur les chapeaux la cocarde blanche, villes et villages, illuminés le soir, fêter la Restauration, et l'hostilité populaire grandir, de plus en plus menaçante pour sa sûreté personnelle. A Avignon, des bandes armées l'attendaient, afin de lui barrer le passage, et l'intervention des Commissaires étrangers fut nécessaire pour hâter le relais (on ne s'arrêtait plus ni jour ni nuit), qui se fit dans un faubourg de la ville, aux cris de : « A bas le tyran ! A bas Nicolas ! » (Nicolas est le nom du diable dans le Midi) (( A bas la mort I » A Orgon, on le pendait en effigie quand il arriva. Un mannequin barbouillé de sang fourni par le boucher, et portant au cou une pancarte où était écrit : Buonaparte, se balançait au bout d'une corde, à un arbre de la place publique. En apprenant que c'était le vrai Buonaparte qui survenait, juste à point, la foule fit voler en éclats, à coups de pierres et de bâtons, les vitres de sa voiture, et il dut descendre de force pour assister à l'autodafé de son image, qui termina la cérémonie, au milieu des battements de mains et des hurlements.
Alors pour éviter d'être écharpé lui-même (ce n'est qu'à grand'peine qu'il avait pu repartir d'Orgon), pour ne point finir, assassiné, en quelque fossé de la route, lui dont la mort n'avait pas voulu sur tant de champs de bataille, l'Empereur emprunta la livrée, habit bleu et chapeau rond, d'un des courriers à cheval qui précédaient ses équipages, et se mit à chevaucher à sa place.
Sous ce costume, et galopant en avant afin de mieux dérouter les soupçons, il vint s'effondrer, seul, de nuit, à l'auberge de la Calade, près d'Aix, harassé, les cuisses saignantes, horriblement meurtries par la selle, la respiration coupée par
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le mistral qui faisait rage et soulevait autour de lui des tourbillons de poussière. La femme de l'aubergiste, à qui il ordonna de préparer le relais de Sa Majesté, lui demanda si son maître le suivait de près : (( Ta mine me revient, mon garçon, ajouta-t-elle en roulant des yeux terribles, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui. Sûrement on lui fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa séquelle. Et on aura raison. Car sans cela il sera de retour avant trois mois. )) Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en toucher la pointe avec le doigt: (( Il est bien affilé, regarde. Si quelqu'un veut, tout à l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prêterai volontiers. Ce sera plus tôt fait. » Le reste de la caravane l'avait rejoint sur ces entrefaites, et put le voir, blême de colère, jeter à terre, comme du poison, le vin qui lui était servi.
Pendant le dîner, dont il ne mangea point, soit qu'il n'eût pas faim, soit qu'il redoutât en effet que les mets fussent empoisonnés, des attroupements de gens venus d'Aix s'étaient formés devant l'auberge et discouraient avec animation. L'Empereur alla examiner la fenêtre de la salle. Elle donnait sur les champs, mais était grillagée. D'autre part, brisé, et souffrant d'une indisposition d'ordre tout intime, il ne pouvait plus tenir à cheval. Il demanda au général Koller de lui prêter un de ses uniformes, l'endossa à la place de sa livrée, mit le képi et la capote du général Schouwaloff dont il envoya l'aide de camp occuper sa voiture, et monta dans celle du Commissaire autrichien. « Chantez! » lui dit-il. — « Sire, je ne sais pas chanter. » — (( Eh bien ! sifflez. » Il quitta ainsi la Calade, sans être reconnu, vers minuit et demi.
Avant de traverser Aix, les Commissaires étrangers écri-
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virent au maire pour l'inviter à assurer le passage de l'Empereur. Des mesures de police rigoureuses furent prises, et les liuées maintenues à distance. Saint-Maximin fut traversé ventre à terre. Douze gendarmes montés ouvraient la marche. On arriva au Luc, à quatre heures du soir, le 26 Avril.
L'Empereur se rendit au château du Bouillidou, qui était voisin, et oii sa sœur Pauline, malade, recevait une généreuse hospitalité. Elle ne fut pas peu stupéfaite de le voir apparaître dans son uniforme autrichien, refusa, en faisant la moue, de l'embrasser, tant qu'il ne s'en serait pas dévêtu, et lui promit d'aller le rejoindre à l'île d'Elbe. Il passa la nuit au château.
Le 27, dès l'aube, il se remit en chemin, et, au lieu de se diriger vers Saint-Tropez, bifurqua vers Fréjus, sur l'avis qui lui fut soi-disant donné que la route était meilleure de ce côté. L'on avait retrouvé les troupes alliées, qui occupaient tout le pays. Deux escadrons de hussards autrichiens formaient la haie, devant lesquels il défila, comme à la parade, blotti dans le fond de sa voiture, afin de leur cacher sa honte. A neuf heures du matin, sept jours après son départ de Fontainebleau, il était en vue de la mer.
Il avait été convenu qu'il trouverait une corvette, fournie par le Gouvernement français pour le transporter à l'île d'Elbe, et destinée à demeurer ensuite sa propriété. (Article XVI du Traité.) Mais une frégate anglaise était seule en rade, I'Undaunted (1 'Indomptée), que le colonel Campbell, sur la prière de l'Empereur et au cas de difficultés quelconques avec les autorités françaises, avait fait venir de Marseille.
Il ordonna d'embarquer immédiatement sur I'Undaunted, qui avait rallié la côte, et dont Campbell et le capitaine Usher lui offrirent les services, ses bagages et une partie des voi-
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tures. Lui-même y embarquerait dès le lendemain. La fin de la journée se passa à rédiger, en compagnie de Bertrand, de Drouot et des Commissaires étrangers, quelques notes et quelques papiers officiels.
Dans la soirée, arrivait de Toulon, battant pavillon fleurdelysé, la frégate française la Dryade. Elle amenait à l'Empereur, qu'elle avait attendu à Saint-Tropez, le brick I'Ingonstant, et avait, en outre, reçu l'ordre de l'escorter, lui et le brick, durant la traversée, car les pirates barbaresques méditaient, disait-on, deTenlever et de l'emmener captif en Alger.
L'Empereur refusa d'accepter I'Inconstant, disant qu'il avait droit à une corvette et non à un vieux brick tout pourri. * Alors le capitaine Montcabrié lui proposa de le conduire à Elbe sur la Dryade même. Il répondit que, puisqu'il ne pouvait faire la traversée sur son propre navire, qu'on ne lui remettait point, il aimait mieux naviguer, d'égal à égal, sous un pavillon étranger, que, vaincu et proscrit, sous celui des Bourbons. Vainement le capitaine Montcabrié affirma que, s'il le fallait pour lui complaire, il n'arborerait, durant la traversée, aucun pavillon. L'Empereur s'obstina dans son idée, disant qu'il avait donné sa parole aux Anglais et ne la reprendrait pas.
Peut-être aussi cette détermination était-elle préméditée de sa part, et craignait-il, en se confiant à un navire français, d'être victime de quelque guet-apens, une déportation plus lointaine, ou cette noyade dont l'avait menacé la femme de la Galade.
* La corvette tenait, comme dimensions, le milieu entre la frégate et le brick. Elle avait d'ordinaire 3 mâts, outre le mât de beaupré, et i4 à 33 canons ; le brick, 2 mâts et 13 à 20 canons.
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Le 28, au matin, il était prêt à embarquer, mais le vent manqua. Il resta à terre, et fut pris d'un débordement de bile et de vomissements, malaise passager, fréquent chez lui, provoqué sans doute par la fatigue et par les émotions du voyage, autant que par une langouste, dont il avait déjeuné, et qu'il digéra mal. ^ A trois heures de l'aprèsmidi, il écrivit à Marie-Louise, et, vers le coucher du soleil, les hussards autrichiens, faisant la haie jusqu'au quai, il embarqua, en canot, sur I'Undaunted, dont l'équipage lui rendit les honneurs militaires, au petit port de Saint-Raphaël, le même oii il avait abordé quinze ans auparavant, lors de son retour d'Egypte. Son crépuscule de gloire en croisait l'aurore. Le cercle de sa vie se fermait.
Le général Koller et le colonel Campbell montèrent à bord en même temps que lui. Les deux autres Commissaires s'étaient retirés. Le capitaine Usher céda sa cabine à l'Empereur, qui la fit séparer en deux par un rideau, et s'y installa avec le Grand Maréchal Bertrand.
Le lendemain 29, à sept heures du matin, par bonne brise, les ancres furent levées. C'était encore pour l'Empereur, avant d'aborder à ses nouveaux Etats, deux ou trois jours de mer environ.
Il devait demeurer à l'île d'Elbe jusqu'au 26 Février i8i5.
Quelle est, et quelle était l'île d'Elbe, et qu'y fit l'Empereur durant ces dix mois.^ Quelle y fut l'existence de l'homme qui, debout hier au sommet du monde d'Occident, se trouvait, du jour au lendemain, devenu quelque chose comme le souverain du Val d'Andorre ou de San Marin .^ On y songe
1 Lettre de Bertrand a Meneval (Meneval, II, p. 243); Fabry, p. 63.
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peu, et c'est dans riiistoire napoléonienne une période presque entièrement effacée.
Ce n'est pas que les documents fassent défaut. Nous en possédons un nombre très suffisant, pièces et relations officielles ou notes volantes, rédigées soit par les compagnons de l'Empereur, soit par les gens qui le surveillaient pour le compte des divers gouvernements intéressés à connaître ses actions.
Aucun de ces documents ne forme, à proprement parler, un ensemble, un tout complet et s'autorisant d'un grand nom, et l'impression qui se dégage de chacun d'eux, pris isolément, est assez confuse. Les réunir, les classer, les relier et les corriger l'un par l'autre, n'est pas cependant un travail impossible.
Mais, à ce moment, c'est ce qui se passe en France qui intéresse le public. Gela seulement attirait alors son attention, et l'attire encore aujourd'hui. On est un peu las du grand homme, et d'en avoir tant parlé. On le laisse reposer dans son île, pour le reprendre à son retour, aux Cent Jours et à Waterloo. La dépression à son égard est générale, parmi les contemporains comme dans l'histoire. Si des historiens modernes se sont occupés de cette période de la vie impériale, ils ne l'ont fait qu'au point de vue transitoire, sans s'y arrêter bien longuement, et que comme au lien au cinquième acte qui s'apprête.
(( L'île d'Elbe » est demeurée un mot. Elle n'évoque aucune idée, aucune image précises, comme Sainte-Hélène et la Corse évoquent Hudson Lowe ou le familial foyer d'Ajaccio. Des trois îles qui ont vu naître, passer et mourir l'Empereur, c'est la seule dont on ne parle pas.
Le sol même qui porte ce nom est-il vaste ou étroit, plat
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ou montagneux, aride ou souriant? Sait-on seulement, d'une façon exacte, oii cette île est située? Quelque part dans la Méditerranée.
Lorsque je débarquai à l'île d'Elbe, je croyais, dans cette vague idée qu'on se forge des choses, d'avance et malgré soi, trouver quelque triste et chauve rocher, pressentiment de Sainte-Hélène. Ma première surprise fut de rencontrer une terre pittoresque et variée, dont la seule vision valait le voyage, et au delà.
Ce n'est pas tout. Cette île, oubliée dans les flots, dont l'enserrement, si mince soit-il, a plus d'isolement que des centaines de kilomètres de terre ferme, était restée, ou peut s'en faut, ce qu'elle était il y a un siècle. Ce qui a pu y venir de vie moderne n'avait altéré ni la physionomie de sa nature, ni l'aspect de ses bourgades et de ses villes. Le vandalisme de l'embellissement au goût du jour avait épargné leurs sites étranges, laissé intacts leurs vieux murs. Ces mêmes maisons, ces mêmes chemins, les mêmes pierres de la route, parfois, avaient vu passer l'Empereur.
J'ouvris les Mémoires du temps, et tous les lieux dont ils parlaient, je les retrouvai. Chaque fait qu'ils enregistraient, chaque événement, y reprenait sa place. Je retrouvais, dans les fonctions publiques et dans la vie privée, les mêmes noms etles mêmes familles.
Comme les récits que je lisais se mirent à vivre et à s'animer I Ce n'étaient plus des phrases mortes en un décor inconnu, c'est tout le passé qui se réveillait devant moi.
Je revoyais aller et venir, comme s'ils étaient là, et l'Empereur un peu alourdi déjà, mais toujours infatigable, impénétrable à tous, et Madame Mère, la vieille Corse, et Pauline, la douce et belle « Vénus », et la blonde Polonaise Walewska,
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le grognon mais dévoué Bertrand, le sage Drouot, le dogue Gambronne, et toute la page se dessiner, si imprévue et si curieuse, de cette petite royauté d'un jour, où couva, sous le voile de cocasseries à la Sancho Pança, le coup de foudre du retour.
Ce sont toutes ces impressions, éprouvées ou reconstituées, que j'ai rassemblées en ce livre.