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LA TOUR GÉNOISE A PORTO-FERRAIO

ET JUSQU'A NOS JOUkS

maison de San Martino, qui avait été démeublée comme les Mulini, et entreprit d'y établir un musée napoléonien où il réunirait les objets qu'il retrouverait dans l'île, augmentés d'une collection personnelle fort riche, se rapportant à différentes époques de la vie impériale. *

Afin de glorifier la petite maison qui avait abrité le grand Empereur, il profita de la déclivité du terrain pour faire construire, en dessous d'elle, et lui formant comme un piédestal, avec son toit en terrasse et ses colonnes, un large édifice de soixante-trois mètres de façade, à l'imposante architecture, portant à ses angles des aigles aux ailes éployées. Il y eut des glissements de sol, des effondrements de voûtes, et la construction dura huit ans. Peut-être eût-il mieux valu laisser au site son ancien aspect, à la petite maison son ambiance campagnarde, que nous ne connaissons plus que par une vieille estampe, souvent reproduite.^

C'est lui qui fit aussi placer, dans le jardin des Mulini, les écussons de marbre blanc et les bas-reliefs que l'on y voit parmi les parterres, et qui institua, à la joie des Elbois, la cérémonie funèbre du 5 Mai. Il donna le cercueil d'ébène, le masque par Antommarchi, et établit l'église de la Miséricorde bénéficiaire d'une rente perpétuelle de 5oo francs par an, dont loo francs pour les frais de la cérémonie, et /ioo

* Cf. p. 128. — D'après le Catalogue du Musée de San Martino, il ne se trouvait plus dans la maison démeublée, lorsque Demidoffen prit possession, que 3 bustes d'Elisa Bonaparte et de son mari, a vases de Sèvres, un divan de milieu en acajou, garni de tapisserie (aigle et abeilles)^ ouvrage de Pauline Borghèse, une console en marqueterie, recouverte d'un marbre blanc, 2 plans du domaine, quelques dessins d'architecte, et le plan d'une décoration pour une fête publique.

2 On la trouve dans Napoléon par l'image, par A. Dayot, Paris, 1895.

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francs à distribuer en aumônes aux indigents de Porto-Fer-

raio. ^

Après sa mort, son neveu et héritier, Paul Demidoff, dispersa tout ce que contenait le musée de San Martino. La vente eut lieu à Florence, le 1 5 Mars 1880.

On y vendit, parmi les objets ayant trait au séjour de l'Empereur à File d'Elbe : La cocarde que portait Napoléon à son chapeau, le jour de son arrivée, et qu'il échangea contre la cocarde elboise, 290 francs ; un lot de grandes et de petites cocardes de la souveraineté de l'île d'Elbe, 116 francs ; un nécessaire de travail, pour femme, en malachite, semé d'abeilles, ayant appartenu à la princesse Elisa, duchesse de Piombino, 33o francs ; une tasse de cuir, dont Napoléon se servait pour boire, pendant ses promenades à l'île d'Elbe, et qu'il avait donnée à son jardinier, 10 francs ; une paire de flambeaux argentés, donnés au même, par l'Empereur, 10 francs ; le sifflet en argent du contre-maître du canot impérial à l'île d'Elbe, i56 francs ; une copie du drapeau de l'Empereur à l'île d'Elbe (sans prix de vente). ^

San Martino a été revendu depuis à un richissime Elbois, signor del Buono, qui a expulsé de la maison quantité d'objets hétéroclites qui s'y étaient introduits, et qui s'occupe de reconstituer un nouveau musée.

1 Benvenuto Giunti: Il V Magcio, p i8. — Cf. p. i5.

2 Catalogue de la vente San Donato. (L'exemplaire que possède le Département des Estampes de la Bibliothèque Nationale de Paris porte, inscrits à la main, les prix de vente.) — Est-ce cette copie du drapeau de l'Empereur qui serait revenue à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio, et que l'on y montre aujourd'hui ? N'est-ce pas une autre copie, exécutée pareillement par ordre de Demidoff et donnée par lui à la ville, en même temps que le cercueil et le masque? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable. Il est peu probable que ce soit l'original qui ait survécu.

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Dans la galerie DemidofF il a fait entrer, tout d'abord, le superbe lit d'acajou que Madame Mère avait reçu de Paris, et qu'après le départ de l'Empereur elle envoya à Lucques, oii il servit probablement à Pauline, qui, pendant les dernières années de sa vie, vint souvent dans cette ville, afin d'y prendre les eaux. C'est à Lucques même que le signor del Buono l'a racheté. D'une famille de Porto-Ferraio, il a acquis le guéridon et le service à café qui sont dans la chambre de l'Empereur, et dont nous avons parlé. ^

C'est en effet dans les familles qu'il convient de rechercher ce qui a pu demeurer à l'île d'Elbe de souvenirs impériaux. J'en ai retrouvé quelques-uns, dont l'authenticité ne paraît pas douteuse.

La signora Traditi, petite-fille du maire de Porto-Ferraio, chambellan de l'Empereur, conserve, et m'a montré, les clefs de la ville, que son grand-père présenta à Napoléon, sur un plat d'argent, le 4 Mai iSil[. Elle possède aussi des fauteuils provenant, selon la tradition qui lui a été transmise, du palais des Mulini, une miniature de l'Empereur, très embelli, en habit vert de chasseur de la Garde, des boucles d'oreille, un collier de perles et un camée, que sa grand'mère reçut de la princesse Borghèse, lorsque celle-ci quitta l'île d'Elbe, et un bel éventail en ivoire sculpté, avec des peintures de style chinois, adressé de Rome, par Pauline, cinq ans après, à « la bonne Madame Traditi » en remercie-

1 Cf. p. III et 128. — C'est pour elle-même, semble-t-il, que Madame Mère, tandis qu'elle embarquait le reste de son mobilier à destination de Rome (voir p. 264), aurait expédié ce lit à Lucques. Elle avait eu l'intention de commencer par s'y rendre, en quittant Porto-B'erraio, tant pour y faire une saison thermale que pour se rapprocher de Pauline, tombée malade à Viareggio. (Lettre du Cardinal Fesch a Caroline Murât, citée par Larrey, II, p. io5.)

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ment d'une boîte de figues sèches. La lettre que nous reproduisons accompagnait l'envoi de l'éventail. ^

Elle m'a communiqué la lettre que le Grand Maréchal Bertrand écrivit de Paris, le 2 4 Mars i8i5, au signor Traditi, pour lui annoncer le retour de Sa Majesté aux Tuileries et le présent que faisait l'Empereur à la ville de Porto Ferraio, de son portrait en pied, placé dans la salle des séances de l'Hôtel de Ville.'

Le signor Squarci,dont le grand-père était, sous Napoléon, médecin à l'hôpital militaire de Porto-Ferraio^ possède l'original de la Note i3 du Registre de l'île d'Elbe, signée par l'Empereur, et ordonnant à Drouot de former une compagnie de canonniers avec les chevau-légers polonais démontés. Il a dans sa cave deux ou trois douzaines de bouteilles vides, provenant de la cave impériale, marquées d'une N qu'entoure un laurier, et sa fdle, la signorina Squarci, s'amuse à revêtir la robe de satin blanc que son aïeule portait aux fêtes des Mulini.

Le signor Bigeschi, Syndic de Porto-Ferraio et dont l'arrière grand-père lit partie de la Junte gouvernementale de 1 8 1 5 , garde dans ses papiers le passeport donné par le Pape

* ÏKA.DUCTION DE LA. LETTRE DE Pauline : « Ronie i5 Février 1820. J'ai reçu, avec plaisir, la boîte de figues sèches, que la bonne Madame Traditi m'a envoyée. Je la remercie beaucoup, et la prie d'accepter ce petit souvenir que je lui envoie et de croire que toujours je me souviens d'elle avec plaisir. J'espère qu'il lui sera agréable d'avoir deux éventails de moi. Je la prie de faire mes compliments à son mari, et à tous ceux de Porto-Ferraio, qui se souviennent de moi. — Princesse Pauline Borghèse. « La lettre mentionne deux éventails. L'un des deux s'est perdu depuis.

2 Ce portrait a disparu. Celui qui le remplace a été donné par le prince Demidoff, (Cf. p. 20.)

3 Pons de L'H.,p. 347-

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à Madame Mère, lorsqu'elle se rendit à File d'Elbe, sous le nom de Mme de Pont.^

Grâce à la cristallisation de la vie dans cette petite île, toutes ces pièces, tous ces objets, ne sont jamais sortis des familles qui les détiennent. Ce sont eux (nous en allons trouver d'autres) qui pourraient aider à reconstituer ce nouveau musée de San Martino et ramener à l'île d'Elbe les visiteurs étrangers.

Le rideau du théâtre, qui représente Napoléon sous la figure d'Apollon, résiste, depuis un siècle, à l'usage qu'en font toutes les troupes de comédiens, de passage dans l'île. Mais il s'éraille de plus en plus, et c'est une pièce historique dont le transport dans la galerie Demidoff s'impose. -

L'abbé Soldani, que je trouvais, chaque jour, prêt à se mettre à mon service et qui avait voulu m'inscrire membre d'honneur de la Confrérie des Pénitents Blancs (sans obliga-

1 Cf. p. 109.

2 Les hauts fourneaux, récemment installés à Porto- Ferraio pour la fonte du minerai de fer de Rio Marina, aujourd'hui en pleine activité, sont, à bref délai, la mort de la vieille île d'Elbe. Non seulement ils souillent le ciel de leurs fumées et le sol de leurs scories, qui déjà s'entassent en montagnes autour d'eux, mais ils se préparent à aller capter et engloutir dans des tuyaux les sources murmurantes de Marciana. La belle race des femmes de l'île se perdra, en mêlant son sang à celui de toute une population nouvelle. Les rues de Porto- Ferraio se salissent, le prix de la vie augmente, les pauvres gens ne trouvent plus où se loger, et, dans la petite capitale, où chacun, le soir, laissait sans peur sa porte ouverte, on a connu les premiers voleurs.

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tion de rentrer à Paris avec une cagoule), m'avait promis de m'emmener, un matin, dans l'église de l'Insigne Archiconfrérie du Très Saint Sacrement, dont il était prêtre, et de m'en ouvrir la sacristie, aux armoires luisantes, aux murs silencieux, imprégnés d'encens.

Là, il me sortit d'un tiroir un cadre ovale, en bois doré, qui encadrait une Pieta, c'est-à-dire une Vierge Mère tenant sur ses genoux le cadavre de son fils descendu de la croix. Ce tableau était suspendu, en guise de crucifix, au chevet du lit de l'Empereur, et c'est devant lui qu'il s'agenouillait, soir et matin, dans cette vague croyance qu'une prière profonde à ce Dieu, dont il lui semblait se rapprocher plus qu'un autre, ferait fléchir peut-être, en sa faveur, les arrêts du destin. Et cependant, sa mère à lui, qu'en priant devant ce tableau il enveloppait dans la même superstitieuse adoration, ne devait seulement pas, comme celle du Christ, le tenir mort sur son giron I

Cette relique était arrivée ici directement, m'assura l'abbé, et c'était un zélé Confrère qui l'avait jadis achetée de ses deniers, pour l'offrir à son église, où l'Empereur était venu, le 29 Mai i8i/i, jour de la Pentecôte, en grande pompe, avec chambellans et voitures, entendre la messe de San Cristino, ainsi qu'en font foi les archives poudreuses du Chapitre.*

Puis l'abbé Soldani tira, d'une des armoires, un paquet d'étoffes, saupoudrées de camphre et soigneusement enveloppées. C'étaient de riches broderies de soie, ornées de guirlandes de fleurs, en étoffe rapportée. Leurs couleurs chatoyan-

* Registre de l'Insigne Archigonfrérie du Très Saint Sacrement de Porto-Ferraio, p. 86. — Cf. Pons de l'H., p. 227 et aa8.

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tes, un peu jaunies, avaient pris cette infinie douceur des vieilles choses. Elles provenaient sans doute de la razzia de Piombino, et avaient servi de couvre-pied, de rideaux et de baldaquin au lit impérial, dans la chambre des Mulini. Elles avaient été acquises par l'église du Très-Saint-Sacrement, et l'étofFe du couvre-pied taillée, puis recousue, sans que l'on touchât au dessin, pour recouvrir le trône épiscopal de l'évêque d'Ajaccio, quand il venait officier à l'île d'Elbe.

L'abbé m'avait aussi, avant que je parte, demandé la permission de me conduire à son père a qui (disait-il dans son amusant jargon français, meilleur que mon italien) était aveugle, et désirait me voir ».

Je le suivis.

Au premier étage d'une maison à l'escalier de pierre, et dont les fenêtres donnaient sur l'admirable baie, aux flots bleus et aux tartanes vertes, oii je devais me rembarquer le lendemain, dans une vaste pièce, nue et carrelée, un vieil aveugle était assis sur un canapé de style Empire, en acajou paillé, dans les rosaces duquel des cygnes sculptés enchâssaient des lyres. Encore un débris, contemporain du passé, et réfugié là.

(( // signor mio padre (Monsieur mon père) », me dit l'abbé.

Le bonhomme n'avait pas paru nous avoir entendus, car il était, également, à peu près sourd. Un manteau, dont les manches pendaient, était jeté sur ses épaules, et il chauffait ses mains osseuses à un pot de terre jaune, oii des braises allumées se consumaient sous la cendre, recouvertes par un grillage de fil de fer, afin qu'il ne se brûlât pas. Ce brasero, tout primitif, était posé devant lui, sur un escabeau, et il l'enserrait de ses jambes glacées par l'âge. Ses yeux blancs,

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levés, regardaient le plafond, le ciel sans doute, car, pour l'aveugle, il n'y a rien entre lui et l'objet de sa pensée.

L'abbé lui toucha l'épaule, et lui cria dans Poreille : (( // signor franc ese ! »

Alors je le vis se lever lentement (c'était rapidement pour sa faiblesse), et ses bras se remuer vers moi. J'allai vers sa main, la pris dans la mienne, et il demanda : (( Est-ce lui .^^ » Je l'entendis qui se répétait à lui-même : « Français... L'Empereur. . . Mon père. . . Waterloo. . . » Puis il se mit à parler avec volubilité : « Je suis le fils, monsieur, d'un soldat de Waterloo. Napoléon I Mon père l'a connu, lorsqu'il était roi de l'île d'Elbe. Vive éternellement Napoléon ! Mon père s'était déjà battu dans son armée, quand il était venu de France, encore général, pour délivrer l'Italie. Mon père était à son côté, au pont de Lodi, en qualité de sergent de cavalerie. Les balles pleuvaient comme une averse sur le régiment, qui essayait de traverser le pont, et tous les combattants tombaient morts, ou reculaient. Alors mon père avait vu l'Empereur qui prenait le drapeau du régiment, et qui allait le planter au milieu du pont, en criant : a Elle n'est pas encore fondue, la balle qui doit me tuer. » L'Empereur était brave et ne craignait pas la mort ! A l'île d'Elbe, mon père faisait partie de la garde mobile de l'Empereur, et il l'escortait partout dans l'île. L'Empereur lui parlait souvent. Il parlait de même à tous, sans orgueil. Mon père venait de se marier. L'Empereur lui avait promis, quand je naîtrais, de me tenir dans l'église pour le baptême. Mais alors l'Empereur n'était plus là. Il était parti un jour, tout à coup, et mon père s'était embarqué avec lui. Mon père disait : (( Je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre, et ici tous les autres comme moi, parce qu'il était le grand

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Empereur. » Il l'a suivi jusqu'à Waterloo. Ensuite il est revenu. Il a fallu qu'il revienne à pied, jusqu'à Piombino, sans ressources, à travers l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. Cela fait plus de quatre cents lieues. Il me racontait cela quand j'étais petit, comment l'Empereur était habillé, ce qu'il disait, puis comment il a été vaincu. Maintenant l'Empereur est mort, mon père aussi, et je suis vieux à mon tour, et j'ai oublié beaucoup de ces choses. Mais si l'Empereur revenait, je partirais avec lui comme a fait mon père. Vive l'Empereur I »

Le vieil aveugle s'était, en parlant, transfiguré. Son enfance semblait remonter en lui, et tout le brouillard des souvenirs de l'impériale épopée, qu'en le faisant sauter sur ses genoux lui avait contée son père, revenu à pied de Waterloo, balafré par la mitraille de Wellington et noirci par la fumée des canons du mont Saint-Jean.

Et c'était pour moi un des plus curieux sentiments qu'il fût possible d'éprouver, de me voir mêlé soudain à cette page d'histoire, de me trouver vis-à-vis d'elle, encore vivante, de la toucher du doigt en quelque sorte. Je me retrouvais devant cette fascination légendaire que l'homme au petit chapeau exerçait sur tant de ceux qui l'approchaient, devant ce culte idolâtre qu'à leur tour ceux-ci transmettaient à leurs fils. Je comprenais, par cet exemple, comment les hommes et les peuples se grisent de gloire et de paroles, et, se livrant à ceux qui savent les prendre, se précipitent à leur suite, comme moutons à l'abattoir, vers la folle tuerie des batailles. Moi-même, dont toutes les idées allaient à l'encontre, j'en étais remué malgré moi.

Le vieil aveugle s'était rassis, comme épuisé. Des larmes roulaient dans ses yeux morts. Je m'étais rapproché de lui.

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J'aurais voulu qu'il parlât davantage, lui faire préciser quelqu'une de ses ressouvenances.

L'abbé qui, mieux que moi, savait se faire entendre, lui exprima mon désir. Il demeura pensif quelques instants, puis se mit à rire : « C'était un malin, l'Empereur I et il n'était pas facile de le tromper. Il y avait dans une rue proche de la nôtre, je me souviens, car mon père me Fa raconté bien souvent, une petite vieille, nommée Battini. Elle habitait une chambre, au rez-de-chaussée, où elle travaillait, toute la journée, avec son métier à tisser. On la voyait, par la fenêtre, faire aller et venir le battant de bois et les fils. L'Empereur, quand il passait dans cette rue, ne manquait jamais de la regarder. Un jour, il s'était arrêté pour lui causer. L'Empereur était très généreux. Il avait toujours, dans son gilet, des pièces d'or, pour donner aux pauvres gens. Il s'était avancé, avec ses généraux, et il lui avait dit : (( Bonne femme, combien gagnez-vous par jour .f^» La petite vieille (elle se doutait bien de son dessein) avait voulu se faire plus pauvre qu'elle n'était, afin de recevoir une plus grosse aumône. Elle avait pris un air contrit, et lui avait répondu : (( Hélas I Majesté, quatre ou cinq sous par jour. )) Elle mentait, la Battini I Car elle en gagnait bien davantage. Mais l'Empereur savait le prix des choses. Il fronça le sourcil : (( Si peu que cela, vraiment? Voilà qui prouve que vous ne travaillez guère. » Il lui tourna le dos, et plus jamais il ne l'avait regardée. Elle n'eut rien du tout. C'était bienfait. Personne ne pouvait tromper l'Empereur. » Et le vieux ajouta avec conviction : (( L'Empereur n'aimait pas le mensonge, »

Puis il s'agita sur son siège, et dit quelques mots à l'abbé, qui alla vers un secrétaire placé au fond de la chambre et en

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rapporta un coffret, qu'il lui remit. Le vieux l'ouvrit à tâtons. 11 y prit une clef d'or et un flacon en cristal ciselé. (( Ceci, me dit-il, c'est l'Empereur qui l'a donné à mon père, pour qu'il le garde en souvenir de lui. Mon père l'a toujours gardé, et moi aussi. Je ne voudrais pas le donner pour un trésor. Il y avait encore une lampe de cuivre, que ma mère a conservée bien longtemps. Elle lui servait à mettre sur sa fenêtre, lorsque l'Empereur rentrait tard en ville. Quand on entendait s'approcher dans la nuit, à travers la campagne, le galopement des chevaux, chacun, dans la rue oii l'Empereur devait passer pour rentrer aux Mulini, ne manquait pas d'en allumer, sur sa fenêtre, une semblable, qui était tenue toujours prête. Car la rue était très en pente et le sabot des chevaux glissait souvent sur les mauvaises dalles qui la pavaient. Il aurait pu arriver malheur à l'Empereur. La lampe, depuis, s'est usée, et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais ma mère me la montrait quand j'étais jeune. »

Le vieux se tut. Je lui demandai s'il n'avait rien d'autre à me dire. Il secoua la tête, et je vis que tout recommençait à se brouiller dans son cerveau las de la vie. Il m'avait confié la clef d'or et le flacon de cristal. Je les lui rendis et il replaça dans leur boîte les deux reliques, après les avoir embrassées. Retenant mes mains, il les porta aussi à ses lèvres ; puis, avec cette hyperbole coutumière au langage de l'Italie : (( Il me charge de vous dire, me transmit l'abbé, qu'avoir vu un compatriote de son Empereur sera la joie de sa] vieillesse. »

Il tenait toujours ma main serrée contre ses lèvres et s'était remis à pleurer. Une de ses larmes y glissa, brûlante. Il semblait ne pas vouloir me lâcher et craindre de laisser s'envoler avec moi ce passé lointain, que j'avais réveillé en lui. Presque de force, je me dégageai de son étreinte, et il

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rentra dans la nuit. On le réinstalla sur le canapé d'acajou, aux cygnes sculptés. Il ramena sur lui son manteau et reprit entre ses jambes le petit brasero grillagé, sur lequel s'allongèrent à nouveau ses mains grelottantes. Une dernière fois, en sortant, je me retournai. Il s'était remis à fixer le ciel.

Le lendemain je regagnai le continent. Revenu depuis à Paris, repris comme tous par le flot dévorant de nos vies, je n'ai jamais resongé sans étonnement au vieil aveugle elbois, qui en est demeuré au temps de Déranger, et qui attend paisiblement la mort en rêvant « du grand Empereur )), alors que pour nous les disparus d'un an sont déjà vieux, ceux de vingt ans, entrés dans l'histoire, et ceux d'il y a un siècle à peine, presque aussi lointains que les Césars romains et les Pharaons d'Egypte.

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