‹ Napoléon, roi de l'île d'ElbeChapitre 14 sur 16 · LA SAIIE liv: I5AIN LE l'eMPEREUR A SAN MAR'llNO · texte numérisé non relu

LA SAIIE liv: I5AIN LE l'eMPEREUR A SAN MAR'llNO

ET JUSQU'A NOS JOURS

Cette heure, toutefois, où il conviendrait de tenter la fortune, il ne suffisait pas de la pouvoir connaître. Il fallait pouvoir l'attendre. L'Empereur pensait bien que ses ennemis ne tarderaient pas à s'apercevoir qu'en demandant l'île d'Elbe au lieu de la Corse, il s'était fait donner plus en paraissant demander moins, à se dire qu'en la lui accordant sans réflexion suffisante, dans la bousculade du moment, ils avaient commis une imprudence dont ils se repentiraient un jour. Il fallait prouver à l'Europe qu'elle se trompait, qu'il n'était point un homme dangereux, qu'il avait renoncé à toute ambition. Il fallait se faire oublier.

Alors il s'était fait petit et résigné, et, se souvenant du sang italien qu'il y avait dans son sang corse, du sang de ruse et d'hypocrisie de ses ancêtres génois, il avait joué, pendant

marche, et un tel luxe de détails, que la rédaction de ces pages après les événements accomplis en devient visible ?

Sans doute les renseignements apportés par Fleury de Chaboulon ne purent que réjouir l'Empereur et le confirmer dans son idée de départ, mais prétendre, comme le fait Fleury : « qu'il se décida à ce départ sur sa seule parole », qu'il fit de lui « l'arbitre de sa destinée, de celle des Bourbons, de la France et de l'Europe » et que « cette étonnante révolution fut l'ouvrage inouï de deux hommes (Maret et lui) et de quelques mots », est d'une exagération qui se fait tort à elle-même. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la visite de Fleury de Chaboulon, qui se laissait d'ailleurs singulièrement emporter par son imagination lorsqu'il affirmait à l'Empereur « que les rois de la Confédération étaient prêts à redevenir ses alliés, que la Prusse et la Russie se tairaient, et que l'Autriche lui permettrait de faire des Bourbons tout ce qu'il voudrait », fut une des dernières gouttes d'eau qui firent déborder le vase. Mais le vase était plein. Quant à établir s'il v eut un rapport direct, ou une simple coïncidence, entre la date d'arrivée de Fleury de Chaboulon et celle des ordres de départ donnés par l'Empereur à partir du i6 Février, cela semble difficile à démêler. L'une et l'autre thèse peuvent se soutenir, L'Empereur, en tous cas, à qui il n'était guère possible de partir plus tôt et qui n'avait nul intérêt à attendre davantage, a personnellement protesté contre les prétentions de Fleury de Chaboulon.

Après le départ

près d'un an, chaque heure de sa vie. « Commediante ! » lui avait, à Fontainebleau, crié le pape. Il s'était chargé de justifier cette parole, au delà de tout ce qu'on avait vu de lui jusqu'à ce jour.

La nécessité de sauvegarder sa liberté et sa tête développant ses instincts innés de comédien, et leur donnant la première place, toutes ses actions, toutes ses paroles avaient, à l'île d'Elbe, été doubles. Il avait feint de prendre au sérieux sa royauté de Sancho-Pança, ses vaches, sa basse-cour et ses cochons, et toutes les chamarrures qu'il avait jetées à ces mille petites ambitions qui l'entouraient. Il s'était, autant qu'il l'avait pu, proclamé le roi satisfait de son peuple minuscule. Il avait déclaré à tous qu'il était heureux ; il l'avait écrit sur les murs de ses palais. Jusqu'au dernier instant, il avait caché le réel sous le fictif, travaillant au budget de l'année courante et ordonnant à Bertrand de lui préparer son séjour d'été à Marciana, tandis qu'il faisait armer par Drouot le navire qui allait l'emmener. Et c'était, en même temps, sa prudence de tout, sa mise en compte coutumière de l'imprévu qui peut surgir. Départ, si nul obstacle ne survenait, prolongement de son séjour, s'il était retenu, l'une et l'autre alternative devaient être pareillement assurées.

L'unique fléchissement dans ses espérances et dans ses calculs avait été le naufrage de I'Inconstant. Il n'était venu, ni de lui, ni des hommes, mais de la nature, qui l'avait vaincu dans les steppes de la Russie, mais de la mer et des vents, contre qui, depuis la dispersion des vainqueurs de Troie jusqu'à celle de l'Invincible Armada, se brisent toutes prévisions et toute puissance humaine. Ce n'avait été qu'une simple alerte. Il avait conduit sa volonté jusqu'au bout, et cette comédie qui avait, autour de lui, brouillé toutes les idées,

ET JUSQU'A NOS JOURS

avait en effet, comme l'huile sur les flots, momentanément endormi les haines. *

Cette heure résolue et atteinte, il était parti, nu et désarmé presque, précédé de sa seule renommée, et tenant au poing (( sa tête de Méduse » comme on appelait la Garde. L'entreprise n'avait chance de réussir qu'en s'inspirant, en cours de route, des circonstances inconnues qu'elle ferait naître, des événements qui se produiraient. Ce n'était plus le temps de l'ordonnance mathématique des batailles et des tactiques savantes. 11 n'y avait à compter que sur de l'audace. Un plan préparé d'avance eût été inutile, et risquait d'être vendu, tandis que les apprêts du départ et de l'expédition étant réduits au strict nécessaire, les risques qu'ils fussent trahis en avaient diminué d'autant.

En agissant ainsi l'Empereur avait dérouté encore toutes les prévisions. La complicité des Barbaresques avait été envisagée ; Stahremberg s'était affolé des recrues faites en Toscane ; 5o.ooo Piémontais et Milanais, avait affirmé Mariotti, étaient prêts à se ranger sous les drapeaux du roi de l'île d'Elbe, le jour oii il débarquerait, et Louis XVIII avait écrit senten-

^ Personne n'ayant rien deviné, chacun découvrit, après coup, une foule de « combinaisons » de l'Empereur, Pons se demanda si la venue de Walewska à l'île d'Elbe n'avait pas eu pour but d'endormir la surveillance de Campbell (Pons de l'H., p. 379), et Peyrusse poussa la naïveté jusqu'à se convaincre « que Sa Majesté avait donné à Taillade cet ordre hardi d'échouer I'Inco estant, afin d'y faciliter, pendant sa remise à flot, l'entrée d'une plus grande quantité de provisions. » (Peyrusse, p. 268, 269 et 278.)

APRÈS LE DÉPART

cieusement à Talleyrand : « Ne perdons jamais de vue que s'il existe une ressource à Buonaparte, c'est en Italie, par le moyen de Murât, et qu'ainsi : delenda est Carthago. » * Le retour direct de l'Empereur sur le sol de France, avec ses seules ressources, coup de génie, qui nous paraît tout simple aujourd'hui, était l'unique supposition que l'on n'eût point faite.

Ainsi se décomposent, et se résolvent, les différentes faces de ce qu'on a nommé « le problème de l'île d'Elbe ».

Le retour de l'île d'Elbe était prévu, il était fatal. Mais cette équipée fabuleuse était aussi condamnée d'avance. Rien de stable n'en pouvait sortir. A peine la France eut-elle revu celui qu'elle désirait de loin et appelait, plus par esprit frondeur et pour faire peur aux Bourbons que par conviction, qu'elle en prit peur elle-même. A la nouvelle du débarquement au golfe Jouan, la rente recula, à Paris, de sept points en vingt-quatre heures, et la Bourse fut saisie de panique. ^ Un dernier regain de popularité ramena l'Empereur aux Tuileries, et, si l'Europe l'avait accepté, le pays, faute de mieux se fût arrangé de lui. Mais cette Europe, qui avait tant fait pour l'abattre, ne pouvait, raisonnablement, admettre à nouveau sur le trône celui qui venait de donner cette preuve de plus de son redoutable génie et de son indomptable audace. Elle se souleva contre lui et, à la première défaite, il tomba.

* Mariotti a Talleyrand, i5 Novembre i8i4, et Louis XVIII a Talleyrand, lo Décembre.

2 « Cours du 5 °/o ' Ouverture, le 6 Mars, à 77 francs ; le 7 Mars, à 70 francs. » (Moniteur du 7 et du 8 Mars.) Après s'être un peu raffermi, le 5 °/o n'était plus qu'à 5o francs, le 19 Juin. Le 21 Juin, à la nouvelle du désastre de Waterloo, il remontait à 55 francs. Il était à 57 francs, le 28 Juin, après l'abdication de l'Empereur ; à 66 francs, le 3o Juin, après son départ de la Malmaison. (Moniteur des 20, 22 et 24 Juin et du le*" Juillet.)

ET JUSQU'A NOS JOURS

La France qu'il avait saignée à blanc, et où il ne restait que des estropiés, où les femmes ne trouvaient point de maris, n'avait plus d'hommes à lui livrer pour la boucherie des batailles. Son œuvre était terminée et le cœur de la nation ne battait plus avec le sien. Il le sentit, et qu'il était, ainsi que Fouché le disait crûment : « un personnage usé » . *

Alors, réellement las et vaincu cette fois, il demandera, après Waterloo, à finir ses jours dans le repos, en une paisible et modeste retraite. Il resongera à la Corse, ou à l'Amérique. Mais personne ne le croira plus, et les Anglais qu'il tentera encore de flatter en s 'adressant à eux, accusés de l'avoir, exprès ou par sottise, laissé sortir de l'île d'Elbe, furieux d'avoir été joués par lui, l'expédieront à 1.600 lieues de l'Europe, à Longwood, où il regrettera son île méditerranéenne et gémira: a Tout est gradation en ce monde. L'île d'Elbe, trouvée si mauvaise il y a un an, était un lieu de délices, comparée à Sainte-Hélène, qui peut défier les regrets

à venir. y>^

Il pouvait se dire, pour se consoler, que les Bourbons l'eussent fait fusiller, et, les faits achevant de s'éclairer les uns les autres, le poli mais mal chanceux Campbell, ridiculement mystifié, explique Hudson Lowe, et le justifie.

Lorsque, le 28 Avril, Campbell avait débarqué à Porto-

* Mémorial de St^-H,, 20 Mai 1816 ; Fouché, II, p. 3o3. 2 Mémorial de S'^e.H., 20 Février 1816.

APRÈS LE DÉPART

Ferraio, ramené par la corvette anglaise, il avait, saisi d'un pressentiment en ne voyant plus FInconstant dans le port, demandé aussitôt, avec inquiétude, si Napoléon était toujours là. On lui répondit que l'Empereur était allé faire une excursion en mer. Il le trouverait sans doute à la Pianosa. Il demanda le Grand Maréchal Bertrand. Le Grand Maréchal accompagnait l'Empereur. Il demanda le général Drouot. On ignorait où il était. Campbell comprit qu'on se moquait de lui.

A travers la ville déserte, oii pas un bonnet à poil ne se montrait plus, il monta aux Mulini. Les Mulini étaient vides. Il se rendit chez Madame Mère, et, reçu par Pauline, l'interrogea avec rudesse, la sommant de lui dire quelle route son frère avait prise. Pauline le rappela aux convenances et déclara qu'elle ne savait rien. Il alla chez Mme Bertrand et tenta de l'effrayer, en lui affirmant que l'Empereur et tous ceux qui l'accompagnaient étaient prisonniers. Mme Bertrand changea de couleur, mais ne parla point. La mine déconfite de Campbell la rassura.

Il demanda qui commandait dans l'île. On l'adressa au signor Lapi, président de la Junte gouvernementale nommée par l'Empereur. * Campbell lui annonça qu'il prenait possession de l'île au nom de l'Angleterre, et ferait occuper la citadelle, le jour même, par un détachement de marins de la corvette anglaise. Le signor Lapi répondit que l'île d'Elbe appartenait à Napoléon, que la garde nationale elboise, qui

* Cette Junte provisoire qui avait été constituée par l'Empereur, quelques heures avant son départ, se composait du Vicaire Général Arrighi, de l'Intendant de l'île Balbiani, du maire Traditi, du chambellan Vantini, du signor Senno, le fermier de la pêche du thon, et du signor Bigeschi père, sous la présidence de l'Intendant des Domaines, Lapi. (Pons de l'H., p. 383 ; Marchand d'H., p. i66.)

Ëï JUSQU'A NOS JOURS

avait repris les armes, la défendrait contre toute attaque, et que si la corvette essayait de débarquer des hommes, la forteresse tirerait sur la corvette. Campbell retourna à bord.

Que penser .^^ L'Empereur était peut-être caché derrière Gapraia, d'où il fondrait sur Livourne, afin de s'y procurer des vivres, des munitions de guerre et des troupes. Campbell fit mettre le cap sur Capraia. Les insulaires n'avaient rien vu. Il avait, d'autre part, dépêché au consul anglais de Sicile un courrier, avec le signalement de la flottille impériale et la liste des troupes embarquées, que ses espions de Porto- Ferraio lui avaient donnée. Il priait le consul de transmettre, d'urgence, ces renseignements à l'escadre anglaise de la Méditerranée, afin qu'elle arrêtât Napoléon, s'il avait pris la fuite vers le sud. Lui-même, il repartit de Capraia dans l'intention d'explorer les côtes de la France. Quand il aborda à Antibes, l'Empereur était à Grenoble. ^

Pendant la campagne de i8i5, Campbell rentra dans les rangs de l'armée anglaise, se battit à Waterloo, et, nommé en 1825 Gouverneur de Sierra-Leone, fut emporté, en 1827, par le climat pestilentiel de cette colonie.

Le i^' Mars, Pauline avait terminé ses préparatifs de départ, et, le 2, elle quittait l'île d'Elbe, pour Lucques, oii elle comptait se rencontrer avec sa sœur Elisa. Elle tomba malade à Viareggio, oii elle avait abordé. Elle y demeura quelque temps, et se rendit ensuite à Naples, la fragilité de sa santé la retenant sous les climats plus doux des pays du Midi. Avant de se séparer de son frère, elle lui avait remis une poignée de diamants, destinés à parer aux dépenses imprévues de

* Campbell, p. 329 à 235, et (éd. anglaise) p. 38i ; Marchand d'H.j p. 169.

APRÈS LE DÉPART

l'expédition. Lors de la lutte suprême, elle lui renvoya une partie de ses écrins, qui furent retrouvés, à Waterloo, dans les voitures de l'Empereur. Elle se fixa ensuite à Rome, puis se réconcilia avec son mari, le prince Borghèse, dans les bras duquel elle s'éteignit à Florence, le 9 Juin 1825, à i heure du matin, demandant qu'on lui couvrît le visage sitôt qu'elle serait morte et défendant au scalpel du chirurgien de profaner son beau corps. *

Le 5 Mars, Madame Mère expédiait ses meubles à Rome. Dans la seconde moitié du mois, elle partait pour Naples, rejoindre Pauline. De Naples elle se rembarquait pour la France, et, le i^' Juin, retrouvait à Paris son fils remonté sur le trône. Moins d'un mois après, elle lui disait, à la Malmaison, l'éternel adieu. Talmaqui était présent, en uniforme de garde national, vit deux larmes rouler sur l'énergique visage de celle qui, depuis, retirée à Rome, ne porta plus que des vêtements de deuil, méditant, dans ses rêves, d'armer une flotte et de traverser l'océan, afin d'aller délivrer son fils crucifié. Elle lui survécut, tronc robuste, « mère de toutes les douleurs », et réclama inutilement à l'Angleterre les cendres du mort, inutilement demanda « que la haine ne s'étendît pas au delà du tombeau » . Estropiée d'une chute qu'elle fit dans les jardins de la Villa Borghèse, et aveugle, semblant « oubliée par la mort», elle prolongea sa vie dans un autre âge, assez pour connaître un jour que la statue de l'Empereur s'était redressée sur la colonne de la Grande Armée. Le 2 Février i836, elle rendit l'âme, à 85 ans révolus, léguant son cœur à sa ville natale d'Ajaccio. ^

1 Marchand d'H., p. 170; Constant, I, p. 208; Larrey, II, p. 108, 129, lôg, 297, 3o8 et 009.

2 Larrey» II, p. io5, m, 117, laS, 137, i3o, ibg, 26661267, 355, Sôg,

ET JUSQU'A NOS JOURS

La comtesse Walewska était à la cour de Murât, lorsqu'au milieu d'un bal, la nouvelle y arriva, envoyée par Napoléon, de son évasion de l'île d'Elbe. ^ Walewska se hâta d'accourir à Paris, et revit, à l'Elysée, son amant couronné. « Après le départ de l'Empereur pour Sainte-Hélène, elle se crut libre. Le comte Walewski était mort en i8i4. En 1816, elle épousa à Liège, oii elle s'était réfugiée, un cousin de l'Empereur, le général d'Ornano, ancien colonel des dragons de la Garde. » Ce mariage, qu'il connut, fut une des dernières douleurs du prisonnier de Longwood. Celle qu'il avait aimée si longtemps, et qui lui était si longtemps demeurée fidèle, s^était donnée à un autre homme ! En 181 7, elle avait un enfant, et, rentrée à Paris, la même année, y mourait, le i5 Décembre, dans sa maison de la rue de la Victoire. ^

La jolie Mme Bellina, qui dansait le fandango aux Mulini, fut jetée par le sort au Pérou, à Lima, où elle tenait, vers i84o, un important pensionnat de demoiselles. ^

Le maréchal Bertrand et sa femme suivirent l'Empereur à Sainte-Hélène, ainsi que le valet de chambre Marchand, le faux mameluck Ali, son camarade Noverraz, et l'Elbois Gentilini, valet de pied. *

Drouot et Cambronne (ce dernier avait été ramassé à Wa-

362, 873, 434, 484 et 492; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. io8. Mémorial DE S'^^-H,, 19 Mai 1816; Mémoires DE Mlle Gochelet (Paris, 1 838), III, p. 172. — 86 ans, si l'on prend le 24 août 1749 pour date de sa naissance.

^ L'Empereur envoyait son pardon à Murât, en le conjurant de demeurer calme et de ne point commettre d'imprudence (Mémorial de S^^-H. 7 Février 1816 ; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 137). L'on sait que Murât se hâta de ne pas suivre ce conseil.

^ Campbell, p. 167 (Note); Masson : N. et les Femmes, I, p. aSo.

3 Pons de l'H., p. i55.

'* Mémorial de S'^^-H., i5 Décembre 18 15.

APRES LE DÉPART

terloo parmi les morts, complètement dépouillé par les pillards et (( nu, disait-il, comme un petit saint Jean»), sauvèrent leur tête des conseils de guerre, acquittés tous deux comme ayant agi en qualité de sujets d'un souverain étranger, et non en rebelles contre l'autorité de Louis XVIII. Drouot termina sa vie dans la retraite. Cambronne, qui ne concevait pas l'existence en dehors d'une caserne et sans un uniforme, sollicita sa réintégration dans l'armée, prêta au roi le serment de fidélité prescrit « dont la loyauté de son passé serait, dit -il, garant », et fut appelé, le 9 4 Avril 1820, au commandement de 16^ division militaire, à Lille. Il se maria, le 10 Mai de la même année, avec une Anglaise (( la dame veuve Marie Osburn, rentière, née à Glascow». Il mourut, vicomte et chevalier de Saint-Louis, dans la nuit du 28 au 29 Janvier 1842. ^ Le commandant Mallet fut tué à Waterloo. ^ Pons de l'Hérault, chargé par l'Empereur, après le débarquement, d'aller à Marseille sonder Masséna, et, s'il le pouvait, à Toulon, soulever la ville et la flotte, échoua dès le début de sa mission, fut emprisonné au château d'If, et n'en sortit que le 11 Avril. Il fut promu préfet du Rhône, puis, craignant les représailles bourbonniennes, s'exila, et adressa, sans succès, une triple pétition à Marie-Louise, à l'empereur d'Autriche et au prince-régent d'Angleterre, afin que l'autorisation lui fût accordée de rejoindre à Sainte-Hélène (( l'illustre et infortuné Napoléon ». Longtemps persécuté par les polices autrichienne et française, il fit en Italie plusieurs résidences, et ne revint à Paris qu'en 1822. Il y continua à

* Procès de Drouot et de Cambronne ; Brunschvigg, p. 157, 270, 272, 378, 283 et 807.

^ Peyrusse, p. 333.

ET JUSQU'A NOS JOURS

être surveillé comme suspect. Le gouvernement de Louis- Philippe lui donna la préfecture du Jura. Au bout de six mois, ses raideurs de conscience et de conduite lui valaient d'être destitué. Entré au Conseil d'Etat, à la suite de la Révolution de i848, il vit encore, à 79 ans, sa situation renversée par le coup d'Etat du 2 Décembre. Estimant (( que l'Empereur était descendu tout entier dans la tombe », il protesta avec énergie contre « la violation de la Constitution et l'érection de tout pouvoir illégal » . « Le vieux père Pons )) comme l'appelaient ses amis, mourut pauvre, en i858.*

Le joyeux trésorier Pey russe se tint coi durant la Restauration, fut, après i83o, élu maire de sa bonne ville de Carcassonne, conseiller général de l'Aude, et, moins âpre que Pons dans ses principes, se rallia au prince Louis Napoléon et au coup d'Etat. Commandeur de la Légion d'Honneur en i853, il ne mourut qu'en 1860, à 84 ans. '

Le cheval blanc, le Tauris, avait porté l'Empereur du golfe Jouan à Paris. Il fut monté par lui pendant la bataille de Waterloo. Avant de partir pour Sainte-Hélène, l'Empereur, à la Malmaison, le confia aux soins d'un de ses écuyers, M. de Montaran. Tant que vécut le Tauris, M. de Montaran l'emmenait par la bride, chaque matin, place Vendôme, et lui faisait faire le tour de la colonne. *

* Mémoire aux Puiss. All., p. i63 à 268, p. i, et xxxiii à xlviii (Jntroduction)y p. 378, 280 et 381 (Appendice).

2 Peyrusse (Notice biographique en tête du Mémorial et Archives de la Couronne).

3 Sellier Vincent, p. 219.

APRÈS LE DÉPART

Napoléon, roi de l'île d'Elbe, avait régné un peu moins de dix mois.

L'île lui devait d'innombrables bienfaits. Il y avait poursuivi, en petit, durant quelques mois, sous des apparences parfois mesquines, et en s'occupant de tout par lui-même, le même travail de systématique ordonnance et de progrès matériel, qu'il avait, durant des années et avec des rouages plus compliqués, accompli dans son immense empire.

A ce pays, oiilon ne pouvait, avant lui, circuler qu'à dos de cheval ou de mulet, il léguait tout un réseau de routes. Il avait mis en valeur ses ressources, d'après les lois de l'économie moderne. Il avait appris aux paysans à défricher des territoires abandonnés, à semer plus de blé, en prévision des disettes, et les milliers d'oliviers, d'orangers et de mûriers, venus d'Italie, restaient derrière lui sur cette terre jadis aride. A ces gens qui croupissaient dans l'ordure il avait enseigné et imposé les lois de l'hygiène. Il avait desséché les mares fétides, qui engendrent les moustiques et la fièvre, défendu de souiller les fontaines. Il avait fait chercher et jaillir des sources, creuser des citernes pour les années de sécheresse. Il avait vivifié le commerce de l'île, commencé des travaux d'amélioration dans les ports, et songé à faire de Porto-Ferraio un port franc, qui eût servi de point de relâche et d'entrepôt à la navigation du Levant. De toutes les dépenses, en principe, il prenait la moitié à son compte. Il les avait, souvent, entièrement supportées. Les finances

ET JUSQU'A NOS JOURS

municipales de Porto-Ferraio étaient, malgré leurs charges nouvelles, en excédent de recettes*, et si les particuliers s'étaient, pour lui plaire et pour faire honneur à leurs dignités, quelque peu ruinés en fêtes et en parades, il les en avait royalement payés.

Bruslart, gouverneur de Corse, et le Grand Duc de Toscane avaient, après Campbell, tenté de mettre la main sur l'île d'Elbe. La Junte gouvernementale s'opposa à leurs prétentions, comme à celles de Campbell.

Le général Dalesme, envoyé par l'Empereur, revint, le 6 Juin, avec des troupes de Toulon, reprendre à Porto-Ferraio son ancien commandement militaire. Mais, le 9 Juin, le Congrès de Vienne restituait l'île d'Elbe et la principauté de Piombino au Grand Duc de Toscane. L'île fut bloquée par les croisières anglaises, et, le 29 Juillet, un mois après la seconde abdication, une flotte anglo-toscane invitait Dalesme à se soumettre au décret du Congrès. Dalesme signa un armistice et demanda des ordres à Paris.

Le Gouvernement français refusait d'admettre qu'il y eût une question de l'île d'Elbe. L'île avait été donnée à Napoléon; son sort n'intéressait pas la France. Dalesme était autorisé à faire (( ce qu'il jugerait convenable ». Dans ces conditions, il ne pouvait que céder. D'accord avec le Conseil de Défense elbois, il tint bon cependant, jusqu'au 2 Septembre. Alors, se voyant décidément abandonné parle Cabinet de Paris, il livra la place aux troupes toscanes, et, le 6 Septembre, il se rembarquait pour Toulon, avec la garnison française. ^

La France ainsi perdit l'île d'Elbe.

* Comptes MUNICIPAUX DE Porto-Fep.raio, p. 79: « Bilan de i8i4 : Recettes, 64 954 fr. i5. Dépenses, 62.285 fr. 94. Excédent de recettes, 3.668 fr. 21. » 2 Registre de l'I. d'E,, p. 267, 271 et suiv.. (Notes de Léon-G. Pélissier.)

APRÈS LE DÉPART

Des années noires recommencèrent. L'année i8i5 n'était pas achevée, que les pirates barbaresques, maintenant que (( le grand Dieu de la terre » n'était plus là, objet de leur vénération et de leur crainte, avaient reparu. Il fallut repousser une descente de huit cents d'entre eux, qui renouvelaient les pillages et les incendies. 1816 fut une année de faim et de misère. Des pluies diluviennes noyèrent les récoltes, le typhus décima la population, et le Grand Duc de Toscane dut expédier des secours à l'île infortunée, qui demandait vainement au ciel de lui rendre le temps heureux où Apollon exilé veillait sur elle. Ce ne fut qu'en 1829 que la prospérité se rétablit.

Depuis cette époque, l'île d'Elbe confond son histoire avec celle de l'Italie. En 18/48, des comités patriotiques s'y organisent et entrent en rapport avec ceux de la péninsule, où fermente le sentiment de l'unité italienne. Garibaldi, poursuivi, aborde dans l'île, sur une barque de pêcheur, et s'y cache. Le 9 Février 18^9, Rome proclame la République. La Toscane suit son exemple. Le Grand Duc Léopold II est jeté à bas de son trône et l'arbre de la liberté relevé à Elbe, pour y être abattu quelques semaines après. En 1860 seulement, lors de la constitution définitive de l'Italie, l'île, après tant de vicissitudes, trouva la paix et le repos.

La population a plus que doublé depuis un siècle. Elle était, au dernier recensement, de 26.000 âmes. La Pianosa s'est colonisée. Elle nourrit 600 habitants, agriculteurs et pêcheurs.

Tout en étant loyaux sujets de la monarchie de Savoie, les Elbois aiment la France, et accueillent toute démarche amie de sa part. Ils fraternisent avec les Corses, leurs voisins

ET JUSQU^A NOS JOURS

dans les flots. Porlo-Ferraio et Bastia choquent volontiers leurs verres en de cordiaux banquets.

Ils aiment aussi à glorifier, chaque année, le souvenir de l'Empereur, par la cérémonie funèbre du 5 Mai, dont nous avons parlé au début de ce livre. Là, les passions politiques que ce mort soulève chez nous, n'existent pas à son égard. On le respecte parce qu'il fut grand, et que s'élever au-dessus des hommes est plus ardu que de critiquer et de juger ceux qui ont su y parvenir. On l'honore également par reconnaissance durable du bien qu'il a fait à son petit royaume, pour la place qu'il lui a réservée dans l'histoire. '

Lors de la chute du deuxième Empire français, le bruit se répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan songeait à se retirer au milieu d'eux. Désireux de lui prouver leur inaltérable amour pour le sang dont il descendait, les habitants de Porto-Ferraio lui firent parvenir, par leur Syndic, une adresse officielle l'assurant de la satisfaction que cet espoir leur causait.

Napoléon III répondit par la lettre suivante :

Wilhelmshôhe, lo Mars 1871.

(( Monsieur le Syndic, j'ai reçu l'adresse par laquelle les habitants de Porto-Ferraio m'offrent l'hospitalité dans leur ville, pensant que j'avais choisi Fîle d'Elbe pour y fixer ma résidence. Quoique cette nouvelle n'ait jamais eu aucun fondement je suis heureux du témoignage de sympathie qu'elle a provoqué et dont j'ai été vivement touché. Veuillez, monsieur le Syndic, vous faire auprès de vos

* Benvbnuto Giunti: Il V Maggio, p. 17.

APRES LE DEPART

concitoyens l'interprète de mes remerciements et croire à mes sentiments.

Revenu à Paris, l'Empereur avait fait don à la ville de Porto-Ferraio de son palais des Mulini, qui serait conservé avec les meubles et transformé en musée, et dont le salon servirait de salle des fêtes. Ses livres constitueraient une bibliothèque publique.

Le Grand Duc de Toscane, rentré en possession de l'île d'Elbe, ne tint nul compte de ces dispositions. Il confisqua la maison, il vendit ou déménagea les meubles, et prit une partie des livres.

Les archives impériales avaient été empaquetées à la hâte, et emportées par le maréchal Bertrand et par Peyrusse. Il ne reste à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio qu'un paraphe du maître, au bas d'un des budgets municipaux.

L'Hôtel de Ville conserve, comme nous l'avons dit, le drapeau de la souveraineté de l'île d'Elbe, quelques chaises du mobilier de l'époque, branlantes et défoncées, reléguées au grenier, le dessin à la sépia du chef de bataillon Mellini, représentant le départ nocturne du 26 Février, et ce qui subsiste des livres ayant appartenu à l'Empereur. ^

En i85i, le prince Anatole DemidofP qui s'était allié aux Bonaparte, en épousant Mathilde, fille de Jérôme, acquit la

^ Original à l'Hôtel de Ville de Porto-Ferraio.

2 Voir p. 20 et 289. — Sur l'authenticité du drapeau, voir la note 2 de la page 27^.

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