C.Nera
Plusieurs fois française, italienne maintenant, Elbe, par sa nature physique, son climat et les mœurs de ses habitants, se rattache surtout à la Corse.
Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à Porto-Ferraio que l'on débarque, ancienne capitale de l'île, fondée en i5/i8 par Gosme de Médicis, sa ville principale et sa sous-préfecture actuelle.
Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le ciel de l'Orient, une de ces baies méditerranéennes, âpres et harmonieuses à la fois, dont celle de Naples est une des plus renommées. Sur un promontoire escarpé s'avançant dans les flots et se repliant en croissant, une ville se superpose, serrée, avec des toits plats qui semblent s'escalader les uns les autres ; ses longues murailles, qui l'enveloppent, font grimper leurs lignes de pierre à tous les escarpements du rocher, et, à tous les angles, une petite tourelle s'accroche, pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on s'attend à voir surgir dans le décor. Dans un port, fermé par une jetée couverte de maisons et terminée par une vieille tour génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment sur l'eau, si bleue qu'elle en est noire, de grandes tartanes peintes en vert ardent, avec leurs voiles enroulées autour des mâts, pareils à des antennes de scarabées. Un éblouissement de couleur, un craquètement de clarté.
Ainsi se présente Porto-Ferraio, tandis que le vapeur qui m'amène se range le long du quai, parmi les hurlements des
facchini, ou portefaix, et leurs gestes exubérants à l'adresse des passagers et de leurs bagages.
Je me hâte de me faire conduire à I'Albergo de l'Ape ELBANA, HoTEL DE l'Abeille ELBOISE, en souvenir de l'abeille napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et bon gîte. Je remarque seulement que Ton m'apporte, en guise de dessert, des petits pois crus dans leur cosse, et des haricots verts, non moins crus, élégamment rangés sur une feuille de vigne. Les autres convives me paraissent se régaler de ces verdures.
Je m'informe des personnes près de quij'ai une lettre d'introduction : Signor Emmanuel Caméra de Asarta, qui remplissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et qui mit à ma disposition tout son crédit, Signor Tonietti, agent consulaire de France, Signor Bigeschi, syndic de Porto- Ferraio, et l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas oublier non plus un mot de remerciement pour Signor del Buono, le propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres aussi ont droit à ma gratitude. Il est peu de pays dont j'aie rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement à m'être utile, chacun selon son pouvoir.
Je m'aperçois avec plaisir que les gens mettent de la complaisance à me renseigner. Il y a sympathie pour le Francese qui déambule à travers les rues de Porto-Ferraio.
Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en larges escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des remparts vertigineux oii s'accrochent les feuilles en lame de sabre des aloès et les raquettes des cactus ! C'est ainsi que notre esprit se plaît à imaginer Carthage. La litière de Salammbô ne va-t-elle pas paraître sur ces marches, à ce carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre ces créneaux
découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer, leur profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue d'un mercenaire, graissant son arc, et fourbissant son cassetête ?
Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, est accouru vers moi et m'entoure de ses saluts : « Signor î La teste di Napoleone ! Venez voir, Signor I La teste avec son cercueil! » Il me prend pour un sot, pensai-je, et s'imagine que j'ignore si l'Empereur est mort à l'île d'Elbe ou à Sainte- Hélène. Je me contentai de faire un signe de dénégation, et me mis à marcher plus vite, afin de me dérober à ses (( nobilissime signor » et à ses gestes de moulin à vent. Mais le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme me suivait en répétant : « Si I si! La teste! L'empereur Napoleone ! La teste ! » Et, comme nous passions devant une église, il redoubla ses cris, en me montrant la porte du doigt : (( Ici, Signor, ici I »
Intrigué, et pensant en tout cas me soustraire, dans le lieu saint, à son obsession, j'entre dans l'église.
Mais déjà notre homme avait couru chez le bedeau, et le ramenait avec une clef qui ouvrait la sacristie. Il y avait là un cercueil somptueux, en ébène, noir et luisant, et chiffré d'une N. Aux quatre angles, quatre cierges dans leurs flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce que cela signifiait, quand, le bedeau ayant soulevé le haut du couvercle, qui était à charnière, la tête de l'Empereur apparut, rigide, immobile, et les yeux clos... Une tête en bronze, toutefois, comme mon cicérone s'empressa de me le prouver, en la cognant légèrement. L'impression n'en avait pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à voir paraître, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque
tragique, reproduction de celui qui, lorsque l'Empereur eut rendu 1 âme, fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le docteur Antommarchi. Au milieu du silence sonore de l'église, le bronze rendit, sous le choc du doigt, un bruit sourd comme un sanglot, que la résonance des voûtes se rejeta tour à tour, et qui s'éteignit ensuite, lentement. Je ne tardai pas à apprendre que, faute de posséder la tombe de son roi d'un jour, Elbe rendait à ce faux cercueil les mêmes honneurs que s'il était réel ; le 5 Mai, date anniversaire de la mort du grand Empereur, on le dresse sur un catafalque, les cierges s'allument, et, en présence des autorités officielles, une messe funèbre est dite.*
Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs et les volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et à monter des escaliers.
J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les dalles de pierre, dont elles sont pavées, ne sont souillées d'aucun immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque scrupule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans cette ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin au soir, quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, chacun avec une charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et qui est traînée par un tout petit âne. Ils y ramassent et recueillent sans trêve les détritus qu'ils rencontrent, et vont les déverser ensuite hors de la ville. Puis ils reviennent, et recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans s'arrêter, jusqu'à la nuit. Par d'interminables détours, ils se hissent d'étage en étage, aux quartiers supérieurs.
* Pour l'historique de cette cérémonie, voir p. 278.