UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL
En 1802, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo vint àl'île d'Elbe. Néà Besançon, où son père, Joseph Hugo, alors chef de bataillon, se trouvait en garnison, il avait déjà dû être, à six semaines, transporté à Marseille. C'était un terrible voyage pour un enfant de cet âge,
c< Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix »,
comme il l'a dit lui-même, si faible que le médecin qui l'avait mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas. Par surcroît de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât, pour venir à Paris, solliciter, en faveur de son mari, un avancement qui tardait plus que de raison. Le pauvre bambin resta seul avec son père, qui le bourrait de bonbons pour le consoler, car, depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de pleurer.
* Allusion aux mines de fer de l'île, dont nous parlerons tout à l'heure.
Enfin celle-ci revint, et le résultat de ses démarches fut un ordre d'aller plus loin, à Tîle d'Elbe, qui venait d'être incorporée à la France.
Voilà donc la famille qui se remet en route et s'embarque pour Porto-Ferraio, oii elle s'installe.
La santé du petit Victor laissait toujours à désirer. Un an après son arrivée dans l'île, il n'était pas parvenu à redresser sa tête (( qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine. » Cependant on ne tarda pas à remarquer que l'avorton était solidement charpenté, qu'il avait large carrure d'épaules et de poitrine. Le grand air de la mer et la salubrité du climat aidant, la vie prit le dessus, et quand l'enfant quitta l'île d'Elbe, au bout de trois ans de séjour entremêlés de pérégrinations en Corse, il était en train de devenir ce type de robustesse humaine, qu'il demeura toute son existence. De Porto-Ferraio, son père s'en alla en Italie, avec Joseph Bonaparte, et il vint avec sa mère et ses frères habiter à Paris, rue de Clichy, fin de i8o5 ou commencement de 1806.
De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la vie physique et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il balbutia ses premiers mots. La tradition nous a conservé la première parole qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas père dans ses Mémoires, s'étant disputé avec sa gouvernante, qui voulait le forcer à obéir et le menaçait, (( Cattiva I s'écria-t-il. Cattiva ! » Cattiva signifie « méchante » en italien. Oii avait-il entendu ce mot et pourquoi l'avait-il retenu plus spécialement .^^ On ne le sut jamais. Toute la maison connut aussitôt que l'avorton avait parlé, et en fut dans la joie. Ainsi le premier mot prononcé par le poète fut un mot étranger.
Mais les souvenirs de l'enfant « ne sont pas encore éveillés, et rien de cette halte de l'existence ne devait survivre en son esprit. » Plus tard, néanmoins, on ne manqua pas de voir un rapport de prédestination entre le passage à l'île d'Elbe de l'auteur de VOde à la Colonne et celui de Napoléon, dix ans après. L'hyperbolique BiOGRApmE Rabbe imprimera en i834 : « La première nature qui se réfléchit dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère physionomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite. Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée qu'elle devait célébrer ; ce frêle écheveau se mêlait à la trame splendide qu'il rehausserait un jour. »
Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, je vois se planter sous mon nez un bras noir, au bout duquel est une main noire, brandissant une bourse noire. Je me retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule avec un peu d'effroi, en me trouvant devant un homme tout noir, si l'on peut appeler «homme» un sac noir, se terminant par un capuchon pointu, percé de deux trous, au fond desquels deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un Pénitent, en tournée de quête. Il me poursuit de son bras noir, de sa main noire et de sa bourse noire, en m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte attachée à sa ceinture, et dont il sonne furieusement, jusqu'à ce que je lui aie donné les deux sous qu'il réclame.
Je demandai si c'était l'usage ordinaire de se promener ainsi en échappé de drame romantique. L'on me dit que cela se faisait lorsque quelqu'un de la Confrérie était mort, et que la quête était au profit de la cérémonie funèbre.
Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de I'Ape Elbana, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer,
tandis que, comme la veille, les gamins hululaient, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les accordéons soufflaient éperdument, voilà les cloches de l'église voisine qui sonnent le glas. En même temps, de l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne tardent pas à se rapprocher, faisant fermer les volets des boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange. Autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes, une foule de gens vêtus de cagoules noires, grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient en portant de gros cierges parfumés, en chantant des psaumes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient des lanternes emmanchées sur des bâtons, des croix et des bannières. C'était l'enterrement. Gomme je m'étonnais de son heure tardive, le facchino de l'hôtel me répondit que tel était la mode pour les personnes d'importance « parce que c'était beaucoup beau » de la sorte.
Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Tous nos capucins noirs jetèrent leurs cierges sur le sol, ils en piétinèrent la flamme, ils lancèrent dessus, afin de l'éteindre, de la terre à pleines poignées. Puis ils entrèrent dans l'église avec, chacun, cinq ou six bougies, minces comme des allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à psalmodier un bêlement bizarre : « Bai... ai... ai... ai... », quelque chose de traînant et de grave, qui subitement s'anime avec rage et devient aigre à se boucher les oreilles : ((Bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! » C'est le gémissement de la pleureuse antique, le lamento corse. Cependant les bougies
achevaient de se consumer. Le prêtre officiant avait terminé ses oraisons, et le cercueil était rechargé sur quatre épaules. Les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, rallumés aux petites bougies, et le cortège, se reformant, se dirigeait vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie interrompue. Longtemps je le suivis du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en couleuvres lumineuses. Afin que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une lanterne allumée qui le veillera jusqu'au jour.
Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des (( Noirs )). Cagoules blanches, ils auraient été à la nécropole des (( Blancs ». Les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun, sur la terre ni dans l'éternité. A Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était Guelfe ou Gibelin, et, si les cagoules ennemies ne se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ontelles jamais cessé de se regarder d'un mauvais œil. C'est à qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le gîte le plus avenant, la « case » la plus souriante et la plus immaculée. Car, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas déposés dans la terre. Sous des portiques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc et baignées de molles clartés, d'innombrables cases, taillées dans l'épaisseur des murs, sont rangées symétriquement comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé. Les longs couloirs ornés d'inscriptions, de fleurs et de tableaux, où tant de disparus dorment leur dernier sommeil, dans un calme pâle et silencieux comme celui des Limbes, n'ont rien de sinistre.
Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres, rappellent, à travers les arbres qui les entourent, les palais de Trianon.
De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin, plusieurs courriers partent de la ville avec leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête, comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en l'air. Dès que le cheval prend le galop, vous vous trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait vous asseoir sur la route, si vous n'aviez soin de vous cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Les bagages sont ligottés avec des cordes. C'est le seul moyen qu'ils arrivent entiers à destination.
L'une de ces routes s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont énorme qui barre l'horizon et dont la cime disparaît dans les nuages. C'est la route de Marciana.
Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville.
Ils ont tous un âne pour les porter. La femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le dos, le fils sur la croupe et, dans chacun des deux paniers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule. On ne voit
que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et ne s'effondre pas.
Puis les maisons se font plus espacées. Voici commencer le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriersthyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable, et parfumé de fortes senteurs. A un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte d'un col que le vent balaye, une autre face de l'île apparaît.
La mer se recourbe en un golfe circulaire et profond, dans lequel tombent les mille mètres du Monte Gapanne. Autour du Mont Gapanne et de son voisin, le Monte Giove (la Montagne de Jupiter), tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets. En haut, la bataille farouche de l'ouragan noir, oii gronde la foudre, et que zèbrent les éclairs. Par moments, à travers un déchirement des nuages, des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas l'Olympe redoutable oii trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands Dieux .^^
Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas s'abattre sur notre tête, avant notre arrivée à Marciana. Il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour l'instant. Le soleil, en effet, ne cesse pas de luire tout le long de la route, qui, se rapprochant de la mer, contourne le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana Marina, à F Auberge DE LA Paix, chez Ventura Braschi, bonne cuisine.
Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme
non plus, mais ils sont pleins de prévenances, et crient très fort, pour que je comprenne. Je m'explique de mon mieux. En attendant la « bonne cuisine » de l'enseigne, qui se réduira à du macaroni et à des œufs, je vais errer sur le port, oii les tartanes ont été tirées à sec, en prévision de la nuit qui menace d'être orageuse.
Les nuées sont descendues le long de la montagne et le ciel s'est voilé. Le soleil a disparu. Il fait gris. La mer houleuse bat le rivage de ses lames courtes. Une morne tristesse s'épand sur les choses. Porto-Ferraio paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas, et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et éraillé. Il fait froid.
Comme tout cela s'est modifié en quelques heures ! Voici la pluie, une pluie fine et pénétrante, qui, sous l'obscurité grandissante, donne aux objets des reflets blafards. L'on se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté par le vent, qui me lapidait de cailloux à travers la nuit. La mer crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je songeai que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse Walewska. Ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, oii ils revécurent quelques
heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tempête et dans l'ouragan.
Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove etdeMarciana Alta (Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana de la Mer).
C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs population s à l'abri des pirates barbaresques, qui, jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du xix® siècle, fondaient sur les rivages, tuant les gens et pillant leurs biens. Dès que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon, et dont les ruines subsistent encore sur les pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, le village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le village du haut, qui était suffisamment crénelé et fortifié pour repousser tous les assauts. Il était rare que les pirates se hasardassent jusque-là, car, sur ces pentes qu'il leur aurait fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne savaient pas oii les habitants étaient passés. Ils étaient là-haut, dans les nuages.
Je demande si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne.
Ici oii nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées, qui est remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure,
de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alla est derrière le rideau. Je n'ai qu'à prendre le sentier, et à monter jusqu'à ce que j'arrive.
Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant sans trêve, avec cette patiente persévérance, qui est nécessaire lorsque l'on chemine en montagne. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu. Derrière moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée. Tout disparaît, devant, derrière et autour de moi. Il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et sur ma barbe, comme sur les plantes et les brins d'herbe. La végétation a changé d'aspect. Elle est devenue celle des climats du Nord : bruyères courtes, gros châtaigniers au tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles, ni bourgeons, tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs ; puis des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule. Sans doute la femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car l'on ne doit pas avoir, sur cette montagne, grand'chose pour se nourrir. En passant, elle me jette le « Baona sera! (Bonsoir!) )), et paraît toute surprise de la langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête, Marciana Alta surgir des nuées.
Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid ; par derrière, la nuée opaque que j'ai traversée et qui cache la base de la montagne, comme d'en bas elle en cachait le faîte. On est comme suspendu sur les volutes nébuleuses. On plane au-dessus du vide. On est dans le ciel.
Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou, du moins, de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait. Aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les autres , entouré d 'un rempart de pierre . G 'est le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.
Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des marches, et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite, où aboutissent des rues, ou plutôt des ruelles, au pavé noirâtre et gluant. Une femme, au profil de vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée d'un fichu noir. Ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce qu'elle pense en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre noire ; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de foin. Mais oii sont les hommes?
Sur ma droite, j'aperçois un cabaret. Je vais pour entrer, afin de me reposer de mon escalade, et de m'enquérir d'un guide, avant de continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux ! Il y a
quelqu'un. Quelqu'un ! Mais tous les hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on faisait dans un pays pareil. C'est simple. On n'y fait rien.
C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux cartes, que l'on y parle, depuis le matin jusqu'au soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien le village corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude, sans voir, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à discuter, devant un vermouth et un journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les deux ou trois ans sont les principales occupations de l'existence. Quelquesuns essayent, durant l'été, de défricher la montagne et d'en obtenir des moissons ; un peu plus bas sur ses pentes, ils plantent de la vigne, qui réussit, mais le travail est dur et ils ont peu d'imitateurs. Les entreprenants, les hardis, s'expatrient et vont en Amérique tenter la chance. Lorsqu'ils ont amassé un petit pécule, qui sera ici une fortune, ils se hâtent de revenir dans leur nid natal.* Les autres possèdent des cochons qui se nourrissent à peu près seuls, des chèvres que la femme mène paître, en labourant ses pommes de terre, ou en ramassant des châtaignes. Les quelques sous qu'ils trouvent à gagner alimentent la pipe et le verre.
A mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit
* L'île d'Elbe, au cours de son histoire, a longtemps appartenu à l'Espagne (voir p. 43 et 5o) et c'est vers les anciennes colonies espagnoles de l'Amérique du Sud que se dirigent encore ses émigrants. C'est là que se font la plupart des fortunes de l'île, les plus considérables comme les plus humbles.
et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre : « Inglese ! (Anglais !) »
Je m'avançai, et demandai à haute voix si quelqu'un parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et me répondit : « Que veut le Signor ? » Alors, dans les groupes, j'entendis répéter : « Francese ! Francesel corne /'/mpera^ore. (Français ! Français! comme l'Empereur.) ))
Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'un des assistants voulait, moyennant rémunération, me conduire jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de La Madone. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner, à cause du brouillard, qui pouvait monter, et dans lequel je risquerais de me perdre.
Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond du cabaret, somnolent vis-à-vis d'une table vide. L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à carrure de taureau. De sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue. Il était pieds nus et tenait à la main un bâton aux allures de massue. Se rencontrer avec lui, seul à seul dans le maquis, aurait été tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher quelque part, n'importe oii, sa force étant apte à tous les métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque absolu I Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux eurent un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à lui, et sur lequel il demanda le crédit d'un café, qu'il ingurgita avec délices. Il se chargea ensuite de mon menu bagage, et se déclara à mes ordres. Cet homme, à
l'aspect redoutable, était le géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum, en échange du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.
Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris. De place en place, des niches de maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, lèvent et la neige, dont il reste des amas, encore non fondus, dans les creux tournés vers le nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin, nous rôtirions. Aujourd'hui, au début d'Avril, je grelotte malgré la marche.
Ainsi que je l'avais craint, le brouillard, débordant Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne. Lorsque j'arrivai à la chapelle de La Madone, on recommençait à ne plus voir à dix pas devant soi. Il était impossible de dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont, ou au fond d'un puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques châtaigniers difformes, aux branches défeuillées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la porte était fermée. La maison était habitée, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à tête de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite. ^
Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier. Il
* On rencontre en Provence, dans les Pyrénées et en différents pays du Midi, de ces ermites laïques, qui n'ont plus aucun caractère religieux, mais qui sont simplement chargés, par les communes ou par l'église, de la garde et de l'entretien de certains sanctuaires célèbres, en échange des bénéfices que visiteurs et pèlerins leur procurent. Les uns rentrent coucher, chaque soir, dans leur village, d'autres habitent l'ermitage, et s'accommodent, pour le restant de leurs jours, de ces solitudes tranquilles. Nous retrouverons un autre ermitage de ce genre à Monserrat.
L'ILE D'ËLBÊ
habite ici avec sa femme et sa chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana Al ta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina devient le but d'un voyage important; s'il va deux fois l'an à Porto-Ferraio, c'est beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit assister, dans sa masure, à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux climats du Midi et plus encore à celui des îles, lorsqu'une tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol ou pulvérisée par la foudre. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de sépulcre, toutes ces choses lui sont indifférentes. Il rit en vous apercevant, car il possède un registre, avec un crayon, et il offre à ceux qui viennent après Napoléon d'y inscrire leur nom. Il a aussi les clefs de la chapelle, qu'il montre aux visiteurs ainsi qu'une image d'Epinal représentant l'Empereur. C'est son état social, son unique espoir de faire fortune. Etant donné le nombre des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.
C'est dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans une de ces quatre chambres qu'il reçut la visite de la comtesse Walewska, le 2 ouïe 3 Septembre 181 4. Un Christ de bois, vieux de plus d'un siècle, resté accroché au mur, a sans doute été témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant une planche et un matelas de fougères, plat comme une galette, ne doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.
Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette chapelle qui Le connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller dévotement et faire vœu d'un cierge de cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout malheur. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de pierre rongé par les lichens et garni de bancs, quatre fontaines jaillissent, emplissant de leur glouglou régulier leurs vasques sculptées. La façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en i863, rappelle le passage de l'Empereur. Il séjourna ici, dit-elle, du 23 Août au i4 Septembre i8i/i. Cette date du i4 Septembre est erronée. L'Empereur quitta l'ermitage de La Madone le l\ ou le 5 Septembre.
Le brouillard est toujours intense et je n'ai plus espoir de contempler l'admirable panorama qui se déroule, quand le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher à Marciana Marina. La descente sera rude et longue.
Le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester et attendre un peu : « Poco ! poco, Signor ! » Il fait le moulinet avec ses bras, pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure. Alors je verrai « la Corsica », c'està-dire la Corse. J'éprouve bien quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au contraire s'épaissir de plus en plus, réussisse à se dissiper. Mais je sais que sur les montagnes tout l'imprévu est possible, et je rentre dans la maisonnette, pour attendre et me chauffer. Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise
entre-bâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer aune cruche d'eau, qu'il a découverte sous la table, et au goulot de laquelle il boit à pleines lampées.
Pendant que je sèche l'humidité de mes vêtements, le vieux sort pour examiner le brouillard, qui passe comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus intense. Mais voici soudain que les bruyères frissonnent, le vent s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. (( Venite, Signor ! Venite ! y) me dit le vieux. Il m'emmène jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et formant un trône cyclopéen, oii, dit-on, s'asseyait l'Empereur.
Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur invisible. Les nuages fuient le long de la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, accrochés comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante-neuf kilomètres pardessus la mer, de la poussière d'or de l'occident, se dégage le profil en dents de scie des montagnes corses, du Monte d'Oro, et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à l'autre bout. C'est un spectacle inoubliable et sublime.
Le vieux rit aux éclats de son triomphe. Ses yeux rutilent comme les miens au reflet du soleil, qui descend dans le ciel, vis-à-vis de nous, et touche presque à l'horizon. Au moment oii son disque commence à s'y mordre, le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique. L'astre de feu disparaît, et, dans la transparence de l'atmosphère qui précède le crépuscule, c'est à présent l'in-
L'ILE D'ELBË
croyable détail des objets. « Bastia ! » s'écrie le vieux, en me prenant par le bras. J'aperçois de petites taches blanches, carrées et serrées les unes contre les autres. Ce sont les maisons de la ville corse. Avec une longue-vue on distinguerait les fenêtres.
Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une floraison de lilas dans les jardins d'Eden. Leur mirage merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et luisante comme une lamed'épée.
Mais les nuées tournoyantes, un instant entr 'ouvertes, se resserrent. Le brouillard se referme, voilant, comme un rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots. Je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que le vieux enfonce sur ses oreilles son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, si je veux être, ce soir, à Marciana Marina.
Je revois Marciana Alla et ses ruelles étroites où les noires parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume j'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne suis qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit me prend. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la montagne. J'en suis, bientôt, complètement sorti. La nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient. C'est sous sa douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier et que j'arrive à « l'albergo » du Signor Ventura, qui s'inquiétait de moi. Je retrouve, à son carrefour, la Vierge engrillagée, et sa lampe paisible. De l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant.
La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, eût erré des mers du Sud à celles du Nord, et du royaume d'azur au triste pays des Gimmériens.
Je suis, une autre fois, deux ans après, retourné à l'ermitage de La Madone.
C'était en Mai. La montagne, désenveloppée de ses brumes, plongeait tout entière, de la base au faîte, dans le soleil flamboyant, mais l'ombreuse forêt de ses châtaigniers drapait sur ses pentes, jusqu'au village de Marciana Alta, le couvert splendide de ses verts rameaux. Le noir village semblait s'être réveillé à la vie. Des oiseaux chantaient dans le silence qui, cependant, planait toujours autour de lui. Des gens bêchaient leurs vignes, d'autres badigeonnaient de rose leurs maisons. Quelques-uns avaient sorti leurs guitares rouillées, dont ils grattaient, sur le seuil de leurs portes.
Je demandai s'il y avait une auberge, pour passer la nuit. L'on me conduisit vers un sombre logis, où l'on descendait par des marches suintantes encore de l'humidité de l'hiver, et qui, sur son autre face, surplombait en forteresse sur un précipice. Mais l'hôtesse posa devant moi, sur la table, à l'heure du dîner, en même temps qu'un bifteck de chèvre, un vase bourré de fleurs, tandis que son mari ouvrait un antique clavecin, au timbre usé, à la voix fêlée, et en jouait à tour de bras, afin de me mettre en gaieté
et de me donner appétit. Lorsque je fus me coucher, je vis la femme, qui s'était absentée, revenir avec une touffe d'herbe, dont elle enroula les brins, de façon à en former une petite couronne qu'elle accrocha ensuite à mon chevet, en me disant: « C'est l'herbe sainte de l'Ascension » (nous étions à la veille de cette fête) « et je l'ai cueillie pour vous sur la montagne. Elle porte bonheur à l'hôte étranger. »
Je passai la nuit suivante à l'ermitage. J'avais, en quittant la bonne hôtesse, repris le sentier que je connaissais, et la route dallée, aux niches de pierre, qui ne servaient plus d'abri contre les frimas, mais à donner une parcelle d'ombre contre le soleil, dont rien ne protégeait, au delà de Marciana. Cependant, à mesure aussi que l'on montait, Tair plus subtil vous dilatait la poitrine, et, le double gouffre d'azur du ciel et des flots se confondant autour de la montagne, l'on ne savait plus où finissait la mer, oii commençait l'éther. Des milliards de fleurs tapissaient le sol, des cistes légers, blancs ou rouges, avec un cœur d'or. Autour de l'ermitage et de la chapelle on retrouvait l'ombre, encore transparente, des châtaigniers à peine feuillus, l'intarissable glouglou des quatre fontaines, et leur frais gazon, piqué de violettes d'un mauve très pâle et de cyclamens pourprés.
De là je revis la Corse, semblable à quelque Léviathan gigantesque, et, à sa droite, l'îlot de Capraia, dormant comme elle sur les flots. Je revis le soleil disparaître derrière ses montagnes, et, dans la paix du soir, le vieil ermite à tête de bouc, qui m'avait bien reconnu, me prépara une des quatre chambrettes qui avaient reçu l'Empereur et Walewska. Je dînai d'une terrine de lait et d'un plat de fèves. Dans une autre terrine pleine d'eau, l'ermite m'expliqua qu'il fallait tremper, pour l'amollir, une miche de pain, qu'il renou-
L*ILE D'ELBÊ
vêlait tous les mois. Le lit était aussi dur que le pain, mais le gîte propice à la rêverie, et, par la fenêtre sans rideaux, j'étais comme ébloui d'étoiles.
Telle est, l'été, la montagne de Marciana. Mais la moindre nuée qui passe sur elle, s'y accroche aussitôt, et recommence à la voiler au monde des vivants.
L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.
Elle contourne, en se haussant par une pente insensible, la baie de*Porto-Ferraio, qui se développe dans l'ampleur et la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. A l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierre saillissent d'un champ, débris de gradins, arcades effondrées s'adossant à la pente du sol. Ce sont les Romains qui ont passé là. Un amphithéâtre s'élevait en face de ce lac bleu, sur lequel, au signal des buccins sonores, des galères de course venaient jouter à la voile ou à la rame, des galères de guerre se battre et se crever de leurs éperons d'airain. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus rude ; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de pins, un col avec un poste de douaniers, et nous sommes sur le versant oriental de l'île.
Le premier village que 1 on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au moyen âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par la loi, pour tous les débiteurs, faus-
saires et banqueroutiers, pour les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui venaient du continent s'y réfugier. D'où son nom de Capoliveri, Caput Liberum en latin, Capo Liheri en italien. Une immonde population s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de l'île. Perché sur une montagne dont il occupe la crête, il a bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire, entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui deux cent vingt soldats et gendarmes, afin de le contraindre à s'acquitter de ses impôts. Les mœurs se sont améliorées, mais la race ne s'est pas fondue avec celle des autres communes de l'île.
La route descend vers la mer, et arrive, bordée d'aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera à manger et à dormir à 1' Auberge de Marie (Albergo della Maria), oii l'on fut pour moi honnête et complaisant. Audessus du bourg, sur un promontoire rocheux, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols de i6o5 à 1619. Elle renferme un bagne dans son enceinte, et une église avec de nombreuses tombes espagnoles. *
De Porto-Longone à Rio Marina le chemin est une merveille, gravissant et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la ligne de la mer. Deux kilomètres après Porto-Longone, à gauche de la route, est un chemin creux qu'il faut prendre.
Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu des pins parasols et des sveltes cyprès,
* Il y a place pour 800 forçats dans le bagne, ou « ergastule », de Porto- Longone. Un autre bagne existe à Porto -Ferraio, avec 4oo forçats.
l'humble chapelle de Monserrat offre au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres. Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, oii, de loin en loin, des pâtres accrochés s'appellent. Au bout de la longue enfdade du vallon, que ferme la mer, on voit parfois, à travers les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, oii l'on se prend à vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au temps oii Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers ; tel il était quand le premier ermite chrétien y fît construire, sur cette pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs ; tel il apparut à l'Empereur, que nous y retrouverons tout à l'heure.
Mais notre cocher s'impatiente, en claquant du fouet sur la route. Ici encore, il faut laisser un peu de nous et partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques sont pareilles à des dominos empilés. A la bifurcation de la route qui mène vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et précédée d'un portique, semble un temple grec, devant lequel on s'attend à voir Daphnis apporter l'offrande d'un jeune chevreau ou d'un agneau nouveau-né.
Hélas ! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du chemin. Devant nous, une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins oii chante le vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon ! Nous entrons dans le monde du fer.
Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste
ne peut être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde contre nature, créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée, l'impression est mauvaise. Dans un lavoir couvert de tôle, des femmes, aux yeux effrontés, battent du linge et entre-croisent des quolibets criards. L'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un mot, et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une curiosité gouailleuse. Je les fixe, et pas un regard ne se baisse. J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île, le premier queje rencontre. Un pauvre être misérable et sordide, courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son milieu. (( Signor, la carital (La charité, monsieur!) » dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre. (( La carita ! la carita ! la carita ! » Je comprends de son balbutiement qu'il est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est tombé sur lui.
Je continue. J'arrive aux maisons. Des maisons à six étages, lugubres comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants trop nombreux, et d'où transpirent des odeurs de fricots. Aux fenêtres, des loques qui pendent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par moments, un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue. Le facteur y met ses lettres, le marchand y dépose sa viande, son pain ou ses légumes. C'est une façon commode d'économiser ses jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne cessent d'aller et venir le long des maisons.
Mais ce qu'il y a de plus particulier ici, c'est que tout est comme imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille, qui teint les maisons du haut en
bas, la figure des gens, leurs mains et leurs vêtements, jusqu'aux feuilles des arbres, jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout, qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan. L'on ne tarde pas à être poudré soi-même de cette cendre impalpable, que le vent ramasse et soulève en tourbillons.
Voici un ivrogne. C'est, comme le mendiant, le premier que je vois dans l'île. Il fonce sur moi et me prend les mains, qu'il presse avec effusion, en me faisant de pâteux discours auxquels je ne comprends mot. Il est près de midi, le soleil est brûlant, et je me réfugie à I'Albergo Ristorante, 1' Auberge Restaurant, de Rio Marina.
Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce partagent avec moi ce repas répugnant, et appuient mes réclamations, inutiles du reste. Quand il s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter. Chacun prend ma défense, et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 0/0, d'un air rogue et mécontent, et, sans soulever la casquette de velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son comptoir, rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh I cet industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche ! Comme il nous a ramenés à toutes les bassesses et à tous les vices qui, dès qu'il paraît, croissent à son ombre !
La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt considérable. Elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé sur des
wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à la base de la montagne. Celui qui est de qualité inférieure subit seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 3oo.ooo tonnes. Beaucoup de navires viennent d'Angleterre.
La montagne, attaquée par les Etrusques et par les Romains (on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent), semble inépuisable. Eventrée chaque jour plus profondément, elle prend des aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage, dans l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui les entourent. Les paillettes de métal reluisent sous ses rayons implacables, et l'on croirait fouler de fulgurants tapis de diamants.
Mais avec quel bonheur je revois au retour la gorge solitaire, si doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe sans tache où Porto-Ferraio mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises ! Ce n'est plus pour longtemps. La tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce jour Rio Marina, caché par une barrière de montagnes, demeurait relégué dans son coin. Le reste de l'île était intact. Cela va changer.
En pleine baie de Porto-Ferraio, les hauts-fourneaux s'élèvent. Ecrasant le paysage admirable, deux cheminées de quatre- vingt mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de guillotine. Elles vont s'allumer et, sur toute la splendeur de l'île, sur tout son azur, vomir jour et nuit leur fumée, cracher leurs flammèches. Où régnait Phébus radieux, Vulcain accourt avec ses Cyclopes barbouillés de suie, et le ronflement de ses fournaises.
Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté ? Car enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus naturel à son point de vue. Mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le ciel se ternir, qu'ont-ils dit ? Ils ont été dans le ravissement. Ils ont vu là une « administration )) qui s'établissait, c'est-à-dire le rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à des portes où ne passe personne, des places dans des bureaux oii il n'y a rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente de l'Etat, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de grattepapier. Oui certes, il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au frais, dans un fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans qui cultivaient leur champ, les quitteront; pour un gain immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à l'usine se brûler la figure et se dessécher la poitrine. Et, comme ces peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang, ils ont tous sauté de joie autour du Moloch qui s'apprête à les dévorer.
Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre, et couvrent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine de kilomètres, il n'y a d'autre voie carrossable importante que celle de Gampo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud, célèbre par ses carrières de
granit, d'où Pise tirait les colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient épars sur le sol de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence subitement éteinte. Audessus du petit port de Gampo de la Mer, perche sur la montagne le second village de San Pietro in Gampo. Toujours le nid d'aigle, le village d'en haut, refuge coutumier du village d'en bas.
Ge ne sont plus ensuite que chemins muletiers, sentiers suspendus au-dessus de caps inaccessibles et de golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant des crêtes déchiquetées.
Gravir tous les sommets dont Elbe se hérisse aurait de quoi lasser les jarrets les plus exercés et faire tourner les têtes les moins sujettes au vertige. En face de Porto-Ferraio l'on voit se silhouetter, au faîte d'un piton de Sgd mètres d'un seul jet, une forteresse ruinée, par les portes et les fenêtres de laquelle passent les nuages. G'est l'ancienne forteresse de Volterraio. L'Empereur ayant voulu y monter durant une de ses promenades, chacun de ceux qui l'accompagnaient se récria, et il se laissa persuader de renoncer à cette scabreuse ascension. Gomment des hommes ont-ils construit ces murs, sur ce pain de sucre aigu, que l'on ne gravit point, pour peu que le vent souffle, sans risquer sa vie ? G'est l'œuvre d'un géant, vous répond la tradition populaire ; seuls, des êtres surnaturels ont jamais habité pareille demeure, et peut-être y habitent encore. Des citernes y recueillent l'eau de la pluie, et, dans la forteresse, cinq cents hommes pouvaient loger.
Le point culminant de l'île est le Monte Gapanne, voisin
du Monte Giove, et qui mesure 1.006 mètres selon les géographes anciens, i-Oig selon les calculs modernes.
La largeur maxima de l'île est 27 kilomètres, de l'est à l'ouest, de 18 du nord au sud. Son pourtour, avec toutes les découpures de ses côtes, les golfes qui s'y creusent et les caps qu'elles projettent, est de 85 kilomètres.
Les femmes elboises sont belles, et régulières de traits. Elles ont la peau d'une blancheur de lait et des flots de cheveux noirs, fins et légèrement ondulés. Quelques-unes sont d'un blond roux, comme les Florentines, mais c'est l'exception.
Quant à l'histoire de l'île d'Elbe, elle n'est, comme celle de la plupart de ces îles méditerranéennes, qu'un tissu de misères. Territoires flottants qui ne sont à personne et peuvent être à tout le monde, il n'y a pas de peuples ayant armé une galère qui ne se les soient disputés, la flamme et le meurtre à la main. L'exiguïté de l'île d'Elbe l'aurait fait échapper peut-être à tant de convoitises, sans ses riches et néfastes mines de fer, qui, aussi loin que remonte le souvenir, ont causé son malheur et appelé sur elle l'étranger.
Les Etrusques l'avaient, les premiers, conquise et peuplée, bien avant que Rome existât. Carthaginois et Romains leur succédèrent et envoyèrent des légions d'esclaves la gratter à pelletées. Après la chute de l'Empire, Goths, Wisigoths et Ostrogoths traversent le détroit, pour s'emparer d'elle et la noyer dans le sang. Elle tombe ensuite au pouvoir des Lombards, des Allemands descendus sur l'Italie, des Pisans, puis des Génois, qui en sont chassés par les Espagnols. Bientôt les Français apparaissent à leur tour et, la guerre ayant éclaté entre François I" et Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi de France, envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la
flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Barberousse, devenu grand-amiral par son audace heureuse et sa férocité. Non content de faire pleuvoir sur les côtes ses grenades enflammées, il aborde, et parcourt l'intérieur de l'île, en massacrant hommes, femmes et enfants, en arrachant les arbres, en brûlant la terre. Cette dévastation, telle que les Turcs savent la faire, fut si épouvantable qu'il fallut, après leur départ, envoyer d'Italie des colons dans l'île, les habitants qui avaient survécu, cachés dans des trous de rochers, étant impuissants à relever seuls tant de désastres.
En i548, Gosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île d'Elbe à la Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, qu'il fortifie, et qu'il dénomme Gosmopolis, nom qui lui resta jusqu'au seuil du xix^ siècle. * Mais les malheurs de l'île ne s'arrêtent point. Italiens, Espagnols, Turcs et Français continuent à se disputer ce lambeau de sol, sans compter les corsaires d'Alger, qui se contentaient de passer et de piller, et les Anglais qui commencent à se montrer, avides de s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte d'Italie et sur la Corse.
Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable et songe à se délivrer de tous, une bonne fois. En 1799, la France, prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, avait débarqué ses troupes et occupé Porto-Ferraio ; les Elbois s'étaient soumis en apparence, mais pour préparer dans
* « Gosmopolis » ou ville de Gosme. Au-dessus de la vieille porte de chêne, toute vermoulue, du Forte Falcone (Fort du Faucon), qui domine la ville, on lit cette inscription : « Templa, moenia, domos, aras, portum — Gomus Med. Flo-
RENTI. — A FUNDAMENTIS EREXIT — A. D. MDXLVIII. (Gosme de Médicis, de
Florence, éleva de leurs fondations ces temples, ces murailles, ces maisons, ces auteli, ce port, l'an de Di«u i548.) »
L'ILE L'ELBE
l'ombre une révolte formidable et sauvage. La maison de tout Français avait été marquée par l'ange exterminateur, et le massacre fut simultané partout. En ces nouvelles Vêpres Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des bagnes, afin de donner la cliasse aux survivants, traqués comme des bêtes fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des montagnes, oii ils s'étaient réfugiés. Les gens de Capoliveri n'avaient pas failli à leur néfaste renommée. Ils avaient offert aux Français fugitifs l'abri de leur village et la sauvegarde de ce lieu d'asile, refuge séculaire de tous les poursuivis ; puis, quand ils les avaient tenus sans défense entre leurs murailles, ils les avaient égorgés. Après quoi, coupant en morceaux les cadavres, ils en avaient promené triomphalement les débris, comme faisaient les barbares d'Alaric et d'Attila.
En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la flotte française, bombardé en 1802, et, cette même année, le Traité d'Amiens avait officiellement donné Elbe à la France. L'île envoya à Paris des députés. Ils furent reçus par le Premier Consul (il ne se doutait guère de l'avenir), et l'assurèrent de la fidélité de leurs concitoyens, qui désormais se considéraient comme vrais Français et demandaient, en retour, protection contre tout autre envahisseur. Peu après, en effet, une attaque des Anglais fut repoussée par la coopération commune des troupes françaises et des troupes elboises.
Lorsque, douze ans après, le Traité de Fontainebleau donna l'île à Napoléon déchu, sa population était de 12.000 habitants, dont la culture intellectuelle et le bien-être matériel laissaient fort à désirer, les pauvres diables ayant toujours été plus occupés à défendre leur vie et leurs biens qu'à s'initier aux progrès de la civilisation, qui ne se manifestait envers eux que
par des bombardements et des incendies plus perfectionnés.
En leurs maisons, aux pièces basses de plafond, ils couchaient, toute la famille, dans le même lit, jusqu'à sept personnes à la fois, sans distinction de sexe, et dans une nudité complète. Les gens du peuple et ceux des campagnes ne possédaient comme ustensiles de cuisine que des poteries de terre, n'avaient pour nourriture que des légumes secs apportés du continent, des fromages gras de brebis, un pain grossier et malsain, et des viandes salées. Dans leur vin, mal préparé, ils ajoutaient du gingembre, ce qui rendait ce régime encore plus irritant. Avec leurs châtaignes ils faisaient de la bouillie, la lourde ((pollenta » corse, et une farine pétrie en gâteaux, qui se conservaient d'une année à l'autre. Les riverains de la côte se nourrissaient presque exclusivement de poisson ; en dehors de leur commerce de cabotage avec l'Italie, ils tiraient quelque argent de la pêche du corail et, autrefois, de celle des huîtres perlières, qui avaient disparu, faute des précautions nécessaires à leur conservation. La pêche du thon qui, dès le temps de Strabon, se pratiquait deux fois par an dans les eaux de l'île, était, comme les marais salants et comme les mines, monopolisée par les conquérants du jour, et, affermée par eux, n'enrichissait que l'adjudicataire et que des étrangers.
Tl n'y avait un peu de fortune et de société, une société bourgeoise de petite ville de province, qu'à Porto-Ferraio, siège du Gouvernement, port plus d'une fois florissant, et qui, sous les ducs de Florence, avait connu le luxe et les arts, mais que la guerre et les blocus ruinaient sans cesse. Une haineuse rivalité dans leur commerce maritime faisait s'entre-détester Porto-Ferraio et Marciana Marina. L'importance de Porto-Longone était toute militaire.
Par un singulier contraste, ce peuple, aux mœurs si primitives et au sort si précaire, aimait à déclamer, le Dimanche, sur les places publiques, des vers de l'Arioste et du Tasse, et se plaisait, dans ses fêtes, à des concours de poésie improvisée. Aussi, parmi les voyageurs, les uns représentaient les Elbois comme des sauvages, les autres comme des gens doux et policés. La principale coquetterie des femmes, nubiles entre treize et quatorze ans, consistait en un chapeau de paille noire à larges bords, orné de rubans, en anneaux d'or qu'elles se suspendaient aux oreilles, et en longs corsets, étroits et serrés comme ceux des infantes d'Espagne, véritables carcans dans lesquels on les enfermait dès l'enfance.
Toutes les maladies qui résultent, surtout en pays chaud, d'une méconnaissance totale de l'hygiène et d'une nourriture contraire à ses lois les plus élémentaires, avaient à demeure leur siège dans l'île, les maladies cutanées, la lèpre et la gale, le scorbut, la dysenterie et le typhus. Enfin les marécages non desséchés valaient aux habitants qui en étaient voisins ces fièvres intermittentes et putrides, qui, aujourd'hui encore, ravagent la côte orientale de la Corse et s'attaquent à quiconque s'expose à la froide rosée du crépuscule.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
DANS LE SOLEIL LEVANT. H INCERTITUDES MUTUELLES ET ENTHOUSIASME. 1| LA DEPUTA- TION ELBOISE À BORD DE L' « UNDAUNTED » || ENTREE DE l'EMPEREUR DANS SA CAPI- TALE. Il LE «TE DEUM» ET LA RECEPTION À l'hOTEL DE VILLE. || l'EMPEREUR PREND UNE PREMIÈRE IDÉE DE SON ILE. || l'EMPEREUR SE LOGE. || L'EMPEREUR SE MEUBLE ET REGAR- NIT SA GARDE-ROBE. || l'eMPEREUR SE CONSTITUE UNE COUR. || ARMEE ET MARINE. |1 LES FINANCES. Il LA NOUVELLE «SALENTE». 1| LES CHEVAUX DE l'EMPEREUR. || MADAME MÈRE.
Il UNE OMBRE AU TABLEAU.
E fut le 3 Mai i8i/i que l'Empereur arriva en vue de l'île d'Elbe et de son nouveau royaume. ^
* Principales sources consultées et citées en note : Archives du Ministère DES Affaires étrangères ; France, 6y5. — Bosworth (T.) : The island Empire. Londres, i855. — Brunschvicg : Cambronne. Nantes, 1894- — Gambronne (Vie de) et son procès. Paris, 1822. — Campbell : Napoléon AT Fontainebleau and Elba. Londres, 1869. (Traduit partiellement par A. Pi- CHOT, Paris, 1878, sous le titre : Napoléon a l'île d'Elbe). C'est à cette traduction que, sauf indication contraire, se rapportent nos renvois. — Catalogue DU MUSÉE Demidoff A San Martino. FlorcDce, 1860. — Catalogue de la Vente San Donato. Paris, 1880. — Chautard : L'Ile d'Elbe et les Cent Jours. Paris, i85i. — Constant (Valet de chambre de Napoléon): Mémoires. Paris, i83o. — Correspondance impériale i8i4-i8i5. — Durand (M «»e. Veuve du Général): Mémoires. Paris, 1828. — Fabry : Itinéraire de Buonaparte. Paris, i8i5. — Fieffé: Napoléon et la Garde. Paris, 1859.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Entre sept ethuit heures du matin, le temps étant radieux, la mer calme et resplendissante, les vigies des forts signalèrent une frégate, battant pavillon anglais, qui, toutes voiles déployées et poussée par une faible brise, semblait se diriger en droite ligne vers Porto-Ferraio.
Le général Dalesme, commandant français de la place, fit prendre aussitôt les précautions militaires réglementaires, fermer le port, charger les canons des remparts, mettre la garnison sous les armes, et la population courut sur le rivage, curieuse et agitée. Quel était ce navire, et que voulait-il à la ville ? Venait-il la bombarder une fois de plus, et était-ce un débarquement ennemi qui se préparait? Dans l'ignorance des événements extérieurs (depuis les cinq derniers mois de la guerre que la coalition européenne faisait à
— Fleury de Ghaboulon : Mémoires. Londres, 1819. — Foresi : Napoleone I all' isola Dell' Elba, Florence, i884- L'Isola d'Elba. Pitigliano, 1899.
— GiuNTi (Benvenuto): Appunti sTATisTici DAL 1806 AL i8i5. Bologne, 1902. Il V Maggio a Porto-B'erraio. Pise, 1902. — Helfert : Napoléon VON Fontainebleau nach Elba. Vienne, 1874. — Hyde de Neuville: Mémoires. Paris, 1888, — Ile (L') d'Elbe et les Cent Jours, Supplément à la GoRRESP. iMP. (Edition de 1870). — Joseph (Le Roi): Mémoires. Paris, 1857. — Labadie, Larabit, Sellier Vincent: Souvenirs, publiés par Léon-G. Pélissier dans la Nouvelle Revue Rétrospective, tomes I et II. Paris, 1894-95. — Laborde : Napoléon et la Garde. Paris, i84o. — Larrey: Madame Mère. Paris, 1892. — Livi(G.): Napoleone I all' isola d'Elba. Milan, 1888. — Marchand d'Huiles (Le) : Rapports a Mariotti, publiés par Marcellin Pellet, dans: Napoléon a l'île d'Elbe. Paris, 1888.
— Mémorial de Sainte-Hélène. — Meneval : Napoléon et Marie-Louise. Paris, 1844. — Monier (A. D. B. M***) : Une année de la vie de Napoléon. Paris, i8i5. — Montholon : Gaptivité de Sainte-Hélène. Paris, 1847. — NiNCi (Giuseppe): Storia Dell' isola Dell' Elba. Porto-Ferraio, i8i5. — Peyrusse : Mémorial et archives. Garcassonne, 1869. Lettres a son frère, publiées par Léon G. Pélissier. Paris, 1894. — Pons de l'Hérault: Souvenirs ET anecdotes de l'ile d'Elbe. Paris, 1897. L'Ile d'Elbe au début du
L'EMPEREUR S'INSTALLE
l'Empire, l'île était bloquée par les Anglais, sans communications avec le continent, et presque réduite à la famine), les Elbois se voyaient avec appréhension sur le point de payer encore pour les querelles de leurs maîtres. ^
La rumeur de l'écroulement de la puissance française était seule parvenue dans l'île, et l'avait rejetée dans l'anarchie. Le 21 Avril, la garnison de Porto-Longone, où étaient incorporés de nombreux Italiens, d'anciens déserteurs, et des voleurs, envoyés en dépôt à l'île d'Elbe, s'était révoltée. Une partie des rebelles, qui avaient assassiné leur commandant, avait été mitraillée ; les autres avaient gagné Rio, oii ils s'étaient saisis d'un navire marchand, sur lequel ils s'étaient enfuis. Le même jour, à Marciana Marina, Napoléon avait été, comme à Orgon, brûlé en efRgie. Le 22 Avril, à Porto-Ferraio, le général Dalesme avait, pour éviter une mutinerie de ses troupes semblable à celle qui s'était produite à Porto-Longone, offert leur rapatriement à tous les soldats non français qui le demanderaient.
xix^ SIÈCLE et l'Ile d'Elbe pendant la Révolution et l'Empire, (dans le Bulletin de la Société languedocienne de Géographie, 1896-97, et dans MiscELLANEA Napoleonica, tome IIL Paris, 1897.) Mémoire aux Puissances alliées. Paris, 1899. (Ces diverses œuvres de Pons de l'Hérault ont été publiées par Léon-G. Pélissier). Biographie. Paris, i848. — Registre de l'Ile d'Elbe. Paris, 1897. — Talleyrand : Correspondance avec Louis XVIII. Paris, 1881.
— Thiébaut (Arsène): Voyage a l'île d'Elbe. Paris, 1808. — Vincent (Général): Mémoires, publiés dans Mémoires de Tous, tome III. Paris, i835.
— Vincent (Sellier), voir Labadie. — Waldbourg-Truchsess : Itinéraire DE Napoléon de Fontainebleau a l'île d'Elbe. Paris, i8i5. — Marchand, Valet de chambre de Napoléon, a laissé sur cette période de la vie impériale des Mémoires qui ne sont pas publiés.
* Pons de l'H., p. 7 et 86; Mém. aux Puiss. all., p. 4 et 3o5; Peyrusse, p. 233; M™e Durand, p, 247; Monier, p. 22 ; Waldbourg-Truchsess, p. 5i ; Fabry, p. 64; G»^ Vincent, p. 167.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Les Anglais, de leur côté, intriguaient dans l'île et ne reculaient devant aucun moyen pour s'en emparer. Un parlementaire anglais était venu, le 27, sur un navire de guerre, apprendre au général Dalesme la chute de l'Empire, la restauration des Bourbons, et le sommer de se rendre à lui, prétendant que le Traité de paix signé entre la France et les Puissances Alliées avait donné l'île d'Elbe à l'Angleterre. Dalesme avait refusé de rendre la place jusqu'à plus ample information, et demaudé un sauf-conduit pour expédier à Paris un de ses aides de camp, qui éclaircirait l'affaire. Le parlementaire s'était retiré.
Le 28, second parlementaire anglais, escortant un envoyé du Gouvernement Provisoire, qui confirmait au général Dalesme l'abdication de Napoléon, l'invitait à remplacer sur la citadelle le drapeau tricolore et les aigles par le drapeau blanc, et l'avertissait que l'ex-Empereur, à qui l'île d'Elbe avait été attribuée pour retraite, arriverait bientôt. Etonnement et défiance croissante du général Dalesme, qui arbora le drapeau fleurdelysé, mais continua à se tenir sur ses gardes. Personne ne crut à la venue de Napoléon. La conviction de la plupart des habitants était qu'ils allaient devenir Anglais. Les patriotes reparlaient d'exterminer les étrangers et de proclamer l'indépendance.
Cependant la frégate continuait à glisser avec lenteur sur le satin bleu de la mer, dans la lumière d'or du soleil, et se rapprochait peu à peu. Quoique ses intentions ne parussent point hostiles, craignant une surprise, le général Dalesme, quand elle ne fut plus qu'à quelques centaines de mètres du rivage, lui dépêcha un aviso \ pour l'avertir que, si elle conti-
^ Petit navire, léger et rapide.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
nuait à avancer, il pointerait sur elle ses canons. Alors elle arbora le drapeau parlementaire, plia sa voilure et jeta l'ancre. Il était deux heures du soir.
Si l'on n'était pas rassuré dans Porto-Ferraio, à bord de la frégate (c'était I'Undaunted qui portait l'Empereur, et qui, par suite de l'intermittence des vents, avait mis quatre jours et demi pour la traversée de Fréjus à l'île d'Elbe), on était inquiet aussi.
L'Empereur n'ignorait pas au prix de quelles luttes sanglantes nous nous étions jadis emparés de l'île et il n'était pas sans se demander quel accueil lui réservaient ses futurs sujets. Il prévoyait qu'il allait peut-être trouver l'île en pleine révolution, tomber parmi quelque massacre des Français, et, en admettant que le loyalisme des Elbois envers la France fût demeuré inébranlable, lui-même, qui se les était adjugés sans les consulter, seraii-il persona grata auprès d'eux ? Les mêmes menaces, les mêmes poings tendus, qui l'avaient poursuivi à travers le Midi de la France, allaient-ils le recevoir ici.^^ A Fréjus, il avait demandé au Commissaire anglais « s'il pouvait compter sur un cent de marins de I'Undaunted, pour le protéger durant les premiers jours de son séjour dans l'île, et en attendant l'arrivée des /ioo hommes de la Garde que lui accordait le Traité de Fontainebleau». (Article XVII du Traité.) Il avait même envisagé l'impossibilité, oii il pourrait être, de débarquer, et parlé de se faire, en ce cas, conduire en Angleterre. ^ Les déclarations d'un pêcheur rencontré en mer et hélé, la veille, à bord de la frégate avaient augmenté ces
* Campbell, p. 4o et 60; Waldbourg-Truchsess, p. 12. — Il est curieux de rapprocher de cette première pensée de l'Empereur d'aller demander un asile à l'Angleterre la même idée qu'il en eut, et mit à exécution, l'année suivante, après Waterloo.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
craintes. Aussi les deux Commissaires, anglais et autrichien, qui étaient demeurés auprès de l'Empereur et avaient la responsabilité de sa personne, s'opposaient-ils, d'une façon formelle, à ce qu'il descendît à terre avant que Ton sût s'il y serait en sûreté.
D'ailleurs il n'entrait pas non plus dans son idée de paraître débarquer en fugitif, ni en simple particulier. C'était Napoléon Roi qui arrivait, et il prétendait être reçu comme tel.
La journée s'acheva, de part et d'autre, dans une incertitude mutuelle. L'Empereur se promenait de long en large sur le pont de la frégate, coiffé d'un chapeau de marin en toile cirée. * Assez tard dans l'après-midi, une embarcation quitta I'Undaunted et rama vers le port. Elle aborda, portant le général Drouot, le colonel polonais Jerzmanowski, le colonel Campbell, Commissaire anglais, et le major Clam, aide de camp du général Koller, Commissaire autrichien. Se frayant un passage au milieu de la foule, ils demandèrent à parler au général Dalesme, à qui Drouot remit une lettre de l'Empereur, rédigée à Fréjus, le 27 Avril, lui faisant savoir que (( porté par les circonstances à renoncer au trône de France », il était désormais le souverain de l'île d'Elbe et que (( remise devait être faite entre ses mains, sans délai, de la dite île, des magasins de guerre et de bouche, et des propriétés appartenant au domaine impérial».^ Le général Dalesme était prié d'apprendre cet état de choses aux habitants, auxquels quelques mots, hypocritement flatteurs, faisaient savoir que le choix de leur île par Sa Majesté lui avait
^ Peyrusse, p. a33 ; Pons de l'H., p. i4.
2 CORRKS. IMP., 21, 563.
(Go)
L'EMPEREUR S'INSTALLE
été inspiré « par la douceur de leurs mœurs et par la bonté de leur climat ». Le major Clam ajouta en guise de conclusion : (( Il faut se soumettre à ce que l'Europe a décidé », et le colonel Jerzmanowski mit la main sur le pommeau de son épée en disant : « J'espère que nous n'aurons pas besoin de nous battre. »
Le général Dalesme ne pouvait assurer que de son dévouement personnel et de sa respectueuse soumission. Il convoqua sur l'heure les autorités de Porto-Ferraio, leur présenta les envoyés de l'Empereur, dont il lut la lettre, et les invita à en communiquer la teneur à la foule.
L'annonce officielle de cet événement surprenant entre tous: l'arrivée de l'illustre Empereur Napoléon, son dessein véritable de se fixer dans l'île après avoir déposé le sceptre du monde, sa promesse de faire désormais des Elbois (( l'objet constant de son plus vif intérêt », fut comme un coup de stupeur pour ce petit peuple, un éblouissement d'orgueil, quelque chose comme Tarascon apprenant que le Czar de toutes les Russies ou l'Empereur de Chine abandonnent leur empire et leurs palais afin de se retirer dans ses murs. La minorité des douteux ou des récalcitrants fut noyée, emportée dans l'enthousiasme général. Ce fut du délire. ^
* IIelfert (p. 70) cite, existant dans les papiers de famille du Commissaire autrichien KoUer, une Protestation des Elbois où ils se plaignent que, sous prétexte de débarrasser le monde, on leur envoie le « fléau du genre humain, un être qui a fait couler plus de sang qu'il n'en faudrait pour submerger leur île ». Ils demandent « qu'on l'enferme plutôt à la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, dans la cage au tigre, parmi les rares animaux ses semblables », ou sinon, que l'on rende à la Corse « le Minotaure qu'elle a produit ». Cette protestation, signée « Fidanza et Buonafede (Confiance et Bonnefoi), députés de l'île » , est visiblement apocryphe. C'est un de ces pamphlets comme il s'en imprima à Paris et à l'étrancrer.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Il fut décidé qu'une députation, composée du général Dalesme, du sous-préfet, du commandant de la Garde Nationale elboise et du sieur Pons de l'Hérault, administrateur des mines, se rendrait auprès de l'Empereur, pour lui apporter les hommages de ses sujets. Elle s'embarqua immédiatement dans le canot de la frégate, tandis que le drapeau fleurdelysé, qui flottait sur la citadelle, s'abattait de sa hampe.
Il y a lieu de dire ici quelques mots d'un des membres de cette députation, de ce Pons de l'Hérault que nous retrouverons plus d'une fois à côté de l'Empereur, et qui nous a laissé un mémorial fort utile des événements qui se déroulèrent dans l'île.
Né à Cette, en 1772, d'un aubergiste espagnol et d'une Française, capitaine marchand, officier de marine, puis capitaine d'artillerie, il avait, à Toulon, connu Bonaparte, alors général. Il l'avait hébergé sous son toit, pendant deux jours, et avait eu l'honneur de lui faire goûter la bouillabaisse provençale. Républicain convaincu, ancien robespierriste et jacobin, il avait tourné le dos à l'Empire, sans vouloir lui rien demander, et n'était devenu, en 1809, directeur des mines de l'île d'Elbe que par la protection particulière de Lacépède.
C'était un de ces curieux produits de la Révolution, un type baroque, qui tenait du vieux Romain et du bureaucrate, un Caton à gros nez et à lunettes, têtu, rigide et solennel, qui se serait laissé hacher plutôt que d'agir ou de parler
L'EMPEREUR S'INSTALLE
contre sa pensée. Au demeurant naïf comme un enfant, et le meilleur homme de la création.
Reconquis par la séduction napoléonienne dès le moment oii il revit à l'île d'Elbe celui qu'il avait (( tant de fois honni tout en l'admirant », celui « dont le malheur effaçait maintenant le crime », et qui ne lui apparaissait plus « comme un tyran, mais comme un génie aussi grand que le monde », il devint un de ses plus fidèles serviteurs. Estimé de l'Empereur pour l'entêtement même de son étroite probité, il fut avec lui en rapports journaliers, et nota, à l'île d'Elbe ou plus tard, tout ce qu'il voyait ou avait vu. Ces notes, échouées à la Bibliothèque de Carcassonne et publiées récemment, ont les défauts et les qualités de celui qui les rédigea. Probes et exactes au sens absolu du mot, sauf quelques erreurs de mémoire, quelques lapsus involontaires, elles n'obéissent à aucun autre sentiment que le désir de dire ce qui est.
Mais s'il n'y a rien de plus vrai qu'un fait, il n'y a rien aussi de plus incomplet et de plus trompeur, si celui qui le rapporte n'en voit point le comment et le pourquoi. Esprit droit, simple et entier, personnellement incapable de dissimulation , Pons prend pour argent comptant tous les actes et toutes les paroles de l'Empereur, esprit double et retors s'il en fut. Toute une face de son sujet lui échappe. L'Empereur, à qui cette façon d'écrire l'histoire ne déplaisait pas, l'encouragea, paraît-il, dans la rédaction de ces notes, et Pons est le seul qui ait formé le projet de nous laisser un ouvrage historique d'ensemble sur l'éphémère royauté de l'île d'Elbe.
En dehors de cette compréhension restreinte des événements dont il fut le spectateur, Pons, dès que ses propres affaires sont mêlées à celles de l'Empereur, les enfle démesurément, et leur donne une importance qu'elles n'ont
L'EMPEREUR S'INSTALLE
pas. Lorsque l'Empereur n'est pas de son avis, et le lui dit un peu brusquement, il voit aussitôt là « une dispute ». Le lendemain, l'Empereur, qui a bien d'autres soucis, lui tend la main comme de coutume, sans reparler de rien, et Pons ne manque pas d'en conclure que « l'Empereur n'avait pas plus de fiel qu'un poulet », qu'il est « naturellement doux comme un agneau ». Lors même qu'il résiste matériellement aux volontés de l'Empereur, ce qui arrive, il demeure sa dupe morale.
Tel est, pour des causes diverses, le rapetissement perpétuel que Pons met dans les faits qu'il rapporte. Ses récits n'en sont pas moins, par leur nombre et leur sincérité (j'en ai, sur place, contrôlé souvent la précision descriptive rigoureuse), extrêmement utiles et vivants. Il n'y règne, par contre, aucun ordre, et, malgré le classement que s'est efforcé d'introduire parmi eux leur patient compilateur, Pons n'ayant jamais achevé son travail, ils forment un inextricable pêle-mêle. Toute date en est à peu près absente, et il faut s'adresser, pour les remettre en place, à des sources historiques différentes, comme le Journal du colonel Campbell, comme la Correspondance impériale, le Registre d'ordres de l'île d'Elbe et le livre de comptes de Peyrusse, aucune gazette, n'ayant enregistré dans l'île les faits du jour et ne pouvant servir à les repérer et à les classer .*
* Beaucoup des compagnons de l'Empereur, de ceux qui prenaient leurs notes au jour le jour, n'y ont souvent mis une date qu'après coup, et plus ou moins approximative. On trouve aussi aux lettres de l'Empereur, d'ordinaire si nettes, des rédactions doubles et semblant se contredire. L'Empereur dictait, à l'île d'Elbe, à mesure que ses idées lui passaient par la tête, prenant pour secrétaire celui de ses familiers qui se trouvait présent (Pons de l'H., p. 199); il parlait très vite, et, dans l'impossibilité de le suivre où il mettait celui qui écrivait, laissait celui-ci traduire le sens blocal de sa pensée, avec les répétitions et
L'EMPEREUR S'INST/VLLE
En montant à l'échelle de la frégate an glaise, la députation elboise se sentait défaillir d'émotion. Le colonel Campbell la présenta d'abord au général Bertrand, qui était assis dans la grand '-chambre du navire, pâle et triste. L'Empereur se lit annoncer. « Par instinct, dit Pons, nous nous serrâmes les uns contre les autres. L'Empereur s'arrêta, semblant vouloir nous considérer. Nous fîmes un mouvement pour aller à lui. Il vint à nous. Ce n'était pas Thémistocle banni d'Athènes, ce n'était pas Marins à Minturnes. L'Empereur ne ressemblait à personne. Sa physionomie ne pouvait appartenir qu'à lui. Il portait l'habit vert des chasseurs de la Garde, avec les épaulettes de colonel. L'étoile de la Légion d'honneur, attachée à sa boutonnière, était celle de simple chevalier. Son air était calme, ses yeux avaient de l'éclat, son regard était empreint de bienveillance. Il était tête nue et les bras croisés derrière le dos. Comme il se tournait à demi, nous vîmes qu'il tenait, dans sa main droite, un chapeau de marin, et cela nous étonna. Nous essayâmes de bégayer quelques mots. L'Empereur comprit notre trouble. Il nous répondit avec bonté, comme s'il avait entendu tout ce que nous ne savions lui dire. Puis il parla des derniers malheurs, de ceux de la France et des siens , et revint sur son intention de se consa-
les modifications successives qu'il lui faisait subir. Ce système n'avait pas ici grand inconvénient, car l'Empereur pouvait sans peine compléter verbalement ses ordres, et en surveiller l'exécution, dans ce royaume de vingt-sept kilomètres de long sur dix-huit de large. Il ne s'agissait plus de l'administration d'un empire.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
crer au bonheur des Elbois. » Il fut convenu que l'Empereur ferait, le lendemain, son entrée dans sa capitale/
A terre, l'exaltation allait croissant. Tous ces cerveaux méridionaux étaient en ébullidon. L'on ne rencontrait dans les rues de Porto-Ferraio que des gens, les yeux hors de la tête, commentant l'inconcevable événement, et des paquets de chandelle sous le bras, afin d'illuminer. L'Empereur vit, du pont de la frégate, dans le soir qui tombait, la ville s'étoi- 1er de ces clartés joyeuses. Les murs se couvraient de proclamations imprimées à la hâte : (( Elbois ! les vicissitudes humaines ont conduit l'Empereur Napoléon parmi nous. Votre félicité future est assurée. Donnez un libre cours à la joie qui doit inonder vos âmes 1 Rivalisons de zèle pour recevoir notre auguste souverain ! ce sera une douce satisfaction pour son cœur paternel. ))^
Pendant la nuit, les autorités civiles, militaires et religieuses tinrent conseil pour régler le cérémonial du lendemain, et des exprès furent envoyés dans chaque commune de l'île afin qu'elles vinssent en masse avec leurs maires et leurs prêtres. Les Français domiciliés à Elbe étaient les seuls à ne pas partager l'enthousiasme universel. Abasourdis de ce qui se passait, ils craignaient de se compromettre à faux. Quelquesuns conservaient à leur chapeau la cocarde blanche, qu'ils avaient prise, cinq jours avant; les autres la cachaient dans leur poche.
Sitôt le jour levé, la foule se pressa sur le môle du port et monta sur les toits des maisons qui le bordaient, afin de tâcher d'apercevoir l'Empereur, et toute la flottille des petites
^ Pons de l'H., p. i3 et i4.
^ Proclamations du Général Dalesme et du Sous-Préfet.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
barques, toutes les tartanes de pêche, ornées de banderolles, environnèrent la grande frégate, immobile et majestueuse, qui portait César. Sur les unes, étaient des musiciens avec leurs guitares, leurs tambourins et leurs flûtes, dont il ne cessaient de jouer ; sur les autres, les manifestants acclamaient, en brandissant leurs bonnets au bout de leurs rames. Ce fut toute la matinée, une allée et venue d'officiers et de fonctionnaires prenant les instructions de l'Empereur, qui se choisit un pavillon, d'après une estampe qu'on lui présenta d'anciennes armoiries de l'île au temps de Gosme de Médicis : fond blanc, traversé en diagonale d'une bande orangé-rouge, semée de trois abeilles. Pour se détendre les jarrets, et se soustraire aux demandes d'audience qui affluaient, il se lit conduire à terre, une heure ou deux, de l'autre côté du golfe. ^ Il revint déjeuner à bord.
Lorsque midi sonna, un coup de canon partit du fort Stella ^ auquel répondit l'artillerie des remparts. Le nouveau drapeau, confectionné avec de la toile à voile, fut hissé sur Porto-Ferraio , et la frégate anglaise le salua de vingt et un coups de canon. L'Empereur descendit dans le canot amiral, tandis que les marins anglais, rangés sur les vergues, lançaient trois hourras et que les Elbois poussaient des clameurs frénétiques. L'embarcation fendit les vagues bleues. Les cloches carillonnaient, les musiques exultaient, les barques chantaient :
« Apollon, exilé du ciel, Vient habiter la Thessalie ! » ^
* Pons de l'H., p. 34.
2 Le Fort Stella, ou Fort de l'Etoile, est situé au-dessous du Fort du Faucon et commande l'entrée du goulet de Porto-Ferraio.
* PoNs DE l'H., p. 38.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
En abordant, le front de l'Empereur se plissa. La réalité s'emparait de lui. Cette terre où il posait le pied, entrevue de loin, dans la fantasmagorie de la distance, lui apparaissait tout à coup pour ce qu'elle était : une prison. Du pont même de la frégate, Porto-Ferraio, baigné dans son éclatante lumière et cerclé de ses flots d'azur, lui avait semblé autrement. De près, ce n'était plus qu'une petite ville levantine, jaune et crasseuse, aux relents nauséabonds, aux façades entassées, suintantes, depuis des siècles, d'eaux fétides. Ce serait sa capitale I Et ce peuple étranger, ces gens descendus des villages de la montagne, aux hurlements de sauvages et aux faces d'égorgeurs, ce serait son peuple ! Ceux qui étaient près de lui remarquèrent l'étonnement et la répulsion qui se peignaient sur son visage. Mais, se reprenant presque aussitôt, il s'avança, souriant, vers les autorités qui l'attendaient.
Le maire Traditi s'approcha le premier, le salua profondément, et lui présenta les clefs de la ville, sur un plat d'argent.* Il avait préparé un discours, qu'il avait pris soin d'écrire, mais il ne put en lire un seul mot. Le Vicaire Général fit avancer un dais, pailleté de clinquant et enguirlandé de papier doré, sous lequel l'Empereur prit place, et Ton se dirigea vers l'église paroissiale, dont la cloche maigrelette sonnait à toute volée. ^L'Empereur était, comme la veille, en habit vert, avec une culotte blanche et des souliers à boucles
^ La signora Traditi, petile-fiUe de l'ancien maire de Porto-Ferraio, possède ces clefs. (Voir p. 275.)
2 Gl« Durand, p. 3^9 ; Pons de l'H., p. 89 et suiv. ; Waldbourg- Truchsess, p. 52. — C'est encore l'usage à Porto-Ferraio d'orner les églises, aux jours de fête, avec ces guirlandes de papier de couleur, entremêlé de bouts d'étoffe écarlate et de paillettes dorées.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
d'or.* Il portait l'étoile de la Légion d'Honneur et la décoration de la Couronne de Fer.^ A la satisfaction générale, il avait repris son petit chapeau, qu'il tenait sous le bras, et auquel il avait piqué, en place de la cocarde tricolore, la cocarde elboise avec les trois abeilles. Derrière lui venait le cortège le plus hétéroclite : Bertrand et Drouot, les deux Pylades, et le général Dalesme, puis les deux Commissaires étrangers. Le trésorier Peyrusse et le colonel Jerzmanowski marchaient ensemble ; ils formaient, avec les deux fourriers du Palais, le médecin, le pharmacien, et les deux secrétaires (le second avait été pris à Fréjus), la maison de l'Empereur. L'état-major de la frégate anglaise suivait en corps, et tout ce que Porto-Ferraio comptait de fonctionnaires, dans l'administration ou dans l'armée, fermait la marche. Les femmes de ces derniers, ainsi que les dames de la bourgeoisie, avaient tendu le long des maisons leurs châles de soie, et occupaient fenêtres et balcons, pompeusement parées. Les rues étaient jonchées de buis et de branches de myrtes.
Il n'y avait pas pour trois minutes de chemin à parcourir, de la Porte de Mer, où l'Empereur avait abordé, jusqu'à l'église, mais telle était la cohue, sur ce court trajet, que le cortège ne pouvait avancer qu'avec une halte à chaque pas.^ On bousculait la Garde Nationale elboise, qui s'efforçait de
* Peyrusse, p. 334; Monier, p. a^.
2 II avait reçu, à Milan, la Couronne de Fer des anciens rois lombards, le 26 Mai i8o5, après avoir accepté la monarchie héréditaire d'Italie, que lui avait offerte la République cisalpine.
3 « La Porte de Mer, dit Pons (p. 87), donne sur une place formant un carré long, et qui communique par deux rues, où sont des marchands, avec la Place d'Armes, vaste carré sur les deux côtés duquel il y a, en face l'un de l'autre, l'Hôtel de Ville et la Paroisse. » La disposition des lieux est restée la même. La Place d'Armes a été seulement plantée d'arbres et de parterres.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
maintenir l'ordre ; on bousculait la dignité compassée de Bertrand et la correction britannique de Campbell ; on bousculait l'Empereur, qui recevait des pétards jusque dans les jambes. Il paraissait résigné à cet enthousiasme un peu brutal, heureux au fond qu'il en fût ainsi, mais le Vicaire Général, rouge de colère et pénétré de la grandeur de la cérémonie, apostrophait furieusement ceux qui lui barraient la route, elles menaçait du poing.
Le dais oscillant arriva au seuil de la petite église, au milieu de laquelle un prie-Dieu, recouvert du tapis témoins râpé que Ton avait trouvé, était préparé. Deux chambellans improvisés, pétrifiés dans l'ignorance de leurs fonctions, y accompagnèrent l'Empereur et demeurèrent à son côté, calquant leur attitude sur la sienne, et se faisant souffler par lui chacun de leurs mouvements et de leurs gestes. Le clergé n'était pas davantage dans son assiette, tâtonnant aux rites coutumiers du culte, et le Vicaire Général, encore échauffé de son pugilat à travers les rues, se trompa deux fois. Il ne prit sa revanche que deux jours après, dans un magnifique mandement où il proclama que l'île d'Elbe (( déjà célèbre par ses productions naturelles, allait devenir immortelle dans l'histoire des nations en recevant dans son sein l'Oint du Seigneur. Que les pères le répètent à leurs enfants I Multitudes, accourez de tous côtés pour contemplerun héros ! »* L'instant du « TeDeum » approchait. L'Empereur, agenouillé sur son prie-Dieu, priait, ou du moins semblait prier. Sans doute il songeait à des choses du passé, à d'autres « Te Deum », à ceux de Notre-Dame ; et, la cocasse-
* Mandement de Joseph-Philippe Arrighi, Vicaire Général de l'île d'Elbe sous l'Évêque d'Ajaccio, le 6 Mai i8i4.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
rie de la céréinonie présente s'elTaçant dans le tragique de Tantithèse, une intense émotion lui devait étreindre le cœur, qui passa sur tous comme un souffle, lorsqu'aux deux versets de l'hymne ambrosienne : « Nous vous supplions. Seigneur, de secourir vos serviteurs ! » et (( C'est en vous, mon Dieu î que j'ai mis mon espérance ! », le peuple, pliant spontanément le genou, en reprit en chœur les paroles et se courba le front sur le pavé.
Quand la cérémonie fut terminée, le cortège se rendit de l'autre côté de la place, à l'Hôtel de Ville, oii l'Empereur logerait provisoirement. La salle de réception avait été ornée de tableaux et de candélabres de cristal ; un semblant de trône, fait d'un fauteuil exhaussé sur une marche, avait été enguirlandé, comme le dais, de papier et de bouts d'écarlate. Trois violons et deux basses jouaient des airs nationaux. L'Empereur donna audience aux Français qui voulurent lui être présentés, à la magistrature, et aux municipalités de l'île. Après les discours d'usage, il commença à parler aux Elbois de leur pays, de la nomination du maire de telle ou telle commune, de sa révocation à la suite d'un rapport administratif, dont il rappelait les principaux points. De chaque commune il connaissait les besoins particuliers, le nombre de ses habitants, ses ressources; il savait ce que rapportait au fermier du Domaine l'exploitation du sel, combien de bateaux se livraient à la pêche du thon, comment, dans quelle saison ils opéraient. Bien plus, non seulement il entretenait les Elbois de leurs mœurs, de leurs anciennes coutumes, de leurs châtaigniers et de leur bouillie de marrons (à ceux qui ne connaissaient par le français il parlait italien), non seulement il leur disait la date de fondation de leurs villes et de leurs villages, ce que la plupart ignoraient, et toutes les phases de
L'EMPEREUR S'INSTALLE
leur histoire, mais il semblait connaître mieux qu'eux la topographie de leur île et leur apprenait, à cinquante centimètres près, l'altitude de leurs montagnes. Les Elbois écoutaient bouche bée.
La clef du mystère était bien simple. De Fontainebleau, l'Empereur avait demandé à Paris la liasse des notes officielles concernant l'île d'Elbe, depuis son annexion à la France, et il avait connu par elles tout ce qui concernait l'administration supérieure de l'île. Dans sa bibliothèque, il avait fait chercher les livres et les cartes capables de lui fournir une idée de sa résidence future, et avait trouvé parmi ces livres le Voyage a l'île d'Elbe, historique et descriptif, d'Arsène Thiébaut, publié en 1808. Dans l'effondrement d'une catastrophe qui changeait la face de l'Europe et oii il perdait un trône, il avait eu soin de mettre dans sa poche ce « Guide Joanne », dont il s'était documenté en cours de route. Le volume renferme quelques erreurs archéologiques ; mais il pouvait se risquer, sans crainte, à les répéter. Enfin, sur le chapitre politique et administratif, il avait achevé de se renseigner, le matin même, sur la frégate anglaise, avec les dossiers de la Sous-Préfecture. Ainsi son habileté à en imposer à tous, sa préoccupation du moindre détail des choses, ne l'abandonnaient point. L'effet en fut, comme de coutume, immanquable. Les Elbois se retirèrent émerveillés/
La journée s'allongeait sans terme. Tous ceux qui escortaient l'Empereur étaient éreintés, et pensaient qu'il se fatiguait, lui aussi, lorsqu'il demanda un cheval pour courir la campagne.^
* Peyrusse, p. 223; Beausset: Mémoires. Paris, 1827, tome II, p. 243; Pons DE l'H., p. 42 et 61. — Cf. Campbell, p. 207. 2 Pons de l'H., p. 44.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Mais, deux personnages inconnus s'étant présentés, il s'enferma avec eux, et rien ne transpira de l'entretien. C'étaient apparemment deux agents secrets, qui lui apportaient des nouvelles de Marie-Louise, ou qui lui étaientenvoyés par quelqu'un de ses partisans demeurés fidèles. En le quittant, ils se rembarquèrent.
Après leur départ, l'Empereur transforma sa promenade dans l'île en une visite de la citadelle, et donna encore, le soir, quelques audiences, tandis que la ville s'illuminait comme la veille et que la foule dansait dans les carrefours.
Et, pendant que le vainqueur d'Austerlitz s'en allait, dans rioiagination populaire, se faire berger et, comme Apollon déchu, garder désormais ses troupeaux, tandis qu'en ce coin de Méditerranée, sous le chaud soleil d'Italie, son petit peuple lui offrait ce familial et naïf accueil triomphal, Louis- Stanislas-Xavier de France, dit Louis XYIII, ramenant les perruques, faisait son entrée à Paris. Le 3 Mai, ce même jour où Napoléon abordait à l'île d'Elbe, il recevait à la barrière Saint-Denis les clefs de la capitale. Dans une calèche à ressorts blasonnée de fleurs de lys, tirée par huit chevaux blancs balançant sur leur tête leurs ondaleux panaches de plumes d'autruche, il descendait par les faubourgs, au grand trot sur le pavé retentissant, passait sous la porte Saint- Denis, et, après avoir entendu à Notre-Dame le (( Domine salvumfac regem », devant ce même autel où le pape avait, dix ans avant, sacré l'usurpateur, rentrait aux Tuileries.
La lente traversée de Fréjus à l'île d'Elbe avait reposé
lO
L'EMPEREUR S'INSTALLE
l'Empereur de son rude voyage à travers la France, et il éprouvait un impérieux besoin de remuer.
Son entourage s'apprêtait à aller dormir (personne ne s'était couché la nuit d'avant), lorsque, vers minuit, tandis que la population de Porto-Ferraio rentrait chez elle et que les gens de la montagne regagnaient leurs villages avec des torches, l'Empereur fit appeler dans sa chambre le maréchal Bertrand, le général Dalesme, et le sieur Pons, auquel il exprima son désir d'être reçu par lui à déjeuner, à Rio, le lendemain, à neuf heures du matin, et de visiter les mines. Bertrand, qui prévoyait devoir être de la partie, protesta que c'était impossible, le général Dalesme était aux ordres de l'Empereur, et l'administrateur des mines répondit que la table serait servie, avec réception officielle, à l'heure dite. *
Voilà Pons sellant son cheval, prenant une lanterne, et traversant l'île au milieu de la nuit, pour organiser un repas et un accueil dignes de l'hôte qui s'était annoncé. Avant l'aurore il ordonne de jeter les filets à la mer. Les filets ramènent un poisson pesant plus de vingt-cinq livres, sans compter le menu fretin. C'est une pêche miraculeuse renouvelée de l'Evangile. Les pêcheurs crient au sortilège. Dieu est complice. Pons a fait venir aussi un jardinier, et lui a commandé de garnir de fleurs le parterre de sa maison.
L'Empereur a quitté Porto-Ferraio, avec sa suite, à cinq heures du matin. A son arrivée à Rio, les bateaux du port déploient leurs pavillons, les capitaines marchands tiennent la mèche allumée sur la culasse de leurs bombardes, les vieilles escopettes font parler la poudre, les mineurs, rangés
^ Pons de l'H., p. 45.
L'EMPEREUR S^INSTALLE
sur les talus de la route, leur pic sur l'épaule, clament des vivats. Un essaim de jeunes demoiselles s'avance vers Sa Majesté, pour lui baiser la main, et le maire de Rio Montagne, un ancien massacreur des Français, se prosterne, un genou en terre, en murmurant : (( In te, Domine, speravi. »
Mais l'on ne pense pas à tout, et le parterre qui a fleuri devant la maison de l'administration est presque uniquement garni de fleurs de lys. Le jardinier a pris, sans malice, ce qui s'est trouvé, et l'administrateur n'a rien remarqué. Ce végétal cher aux Bourbons, ce lys maudit ramené sur le trône de France dans les fourgons de l'étranger, saute aux yeux de l'Empereur. « Me voici logé à bonne enseigne ! » dit-il avec un sourire qui ne présage rien de bon. Pons se trouble. Une manifestation inopportune des mineurs en sa faveur aggrave la situation. Il appelle l'Empereur : « Monsieur le Duc )), puis : « Monsieur le Comte », puis : « Monsieur )) tout court. Il voudrait être à cent lieues sous terre. Drouot revint le calmer, le jour suivant, et lui apprendre qu'il était confirmé dans son poste. L'Empereur avait compris que les revenus de la mine, qui formeraient une des principales ressources de son budget, avaient besoin de deiTieurer entre des mains honnêtes.
L'Empereur visita les différentes communes de l'île. Partout 011 il allait, le général Bertrand, qui voulait lui faire croire qu'il était le souverain d'un grand peuple, mobilisait pour le recevoir et l'acclamer tout le populaire disponible. L'Empereur, qui reconnaissait les mêmes figures, n'était pas dupe de la supercherie. Il ne protestait pas, pour ne pas contrarier le Grand Maréchal. Il ne manquait point, du reste, de se faire escorter, dans ces tournées, des deux chambellans, de deux officiers d'ordonnance, d'un capitaine de
L'EMPERFAIR S'INSTALLE
gendarmerie, du sous-préfet Balbiani, passé au rang d'Intendant Général de Fîle, du maire et du président du Tribunal de Porto-Ferraio, de Bertrand, d'un lieutenant de marine anglais, détaché de la frégate, du Commissaire anglais, Campbell, et de l'aide de camp du Commissaire autrichien. Des arcs de triomphe, en feuillage de châtaigniers et de chênes verts, étaient dressés pour lui et pour son cortège; partout il trouvait enfants et jeunes filles semant des fleurs sur son chemin, coulevrines et bombardes, mousqueterie, députations municipales, procession du clergé lui amenant le dais de la paroisse. A l'heure du dmer, il retenait à sa table six convives choisis, qui en étaient gonflés d'orgueil. Marciana Marina, quil'avait brûlé en effigie, se rallia à lui, et, le jour de sa venue, lui offrit un « Te Deum », tout comme la capitale. ^ Il se rendit dans les forts, examina leurs tourelles, leurs caves, leurs bastions, leurs magasins et leurs réserves. Il releva les points stratégiques, à pied, à cheval, marchant dix heures de suite, par des soleils à foudroyer un bœuf. Au bout de quinze jours il n'y avait plus personne qui ne fût sur les dents. (( Lui seul semblait encore frais et dispos ; il donne des ordres, et ses ordres sont toujours pressés. Chacun sue sang et eau. » ^
Il avait fallu se chercher un gîte.
* Pons de l'H., p. 38 et 82 ; Campbell, p. 84; Peyrusse (^Appendice), p. 25 : « Note de dépenses faites par le maire de Longone à l'occasion de la visite de Sa Majesté : 70 francs. »
2 Pons de l'H., p. 67 et 3oo; Campbell, p. 98; Fabry, p. 76.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Porto-Ferraio n'abondait pas en palais, ni en logements tant soit peu convenables. L'Empereur avait été hébergé à l'Hôtel de Ville, dans quelques pièces garnies avec des meubles loués à des citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait d'autant plus mal, qu'étant là, selon le vœu de la municipalité, (( au milieu de son peuple », il n'y pouvait avoir un instant de tranquillité et était exposé à des promiscuités par trop familières, à des effusions qui partaient d'un louable sentiment, mais gênantes pour une Majesté. Il s'exhalait, en outre, des ruisseaux de ces rues, oii chaque maison vidait ses immondices, des odeurs infectes, auxquelles ses sujets étaient habitués, mais qui lui donnaient l'impression d'habiter les écuries d'Augias.
Il songea à transformer à son usage une des casernes de la citadelle. Là, toute « la Cour » aurait été réunie. Mais le maréchal Bertrand s'opposa à ce projet, assurant que l'on serait beaucoup mieux chacun chez soi.* Finalement, l'Empereur décida d'abattre un amas de bicoques et de moulins à vent, qui encombraient le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferraio, et de dégager deux pavillons, occupés parle génie et par l'artillerie, qui seraient rejoints par un pavillon central. Ce fut le palais des Mulini ou des Moulins, ainsi que le baptisèrent les Elbois, en souvenir des moulins à vent qu'il remplaça. C'est la maison que nous avons visitée.
L'Empereur fut l'architecte de son domicile, en traça les plans pour les maçons et les menuisiers, et emménagea dans le plâtre humide et la couleur qui collait aux doigts. ^
Il importait d'aller vite et de joindre l'utile à l'agréable.
1 Pons de l'H., p. 58.
2 Pons de l'H., p. i!\^.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Une grande salle, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin, fut destinée à divers usages pratiques que régla l'Empereur : (( Cette salle servira de salle de spectacle, de salle de bains, et de salle à manger pour moi et pour la maison. A cet effet vous ordonnerez » (c'est à Bertrand, Grand Maréchal du Palais, que l'Empereur s'adresse) « qu'on y fasse un plafond de toile, six fenêtres avec des jalousies, et une scène élevée sur des tréteaux de 3 pieds de hauteur. On y placera un billard, et, à l'extrémité, on ménagera une petite pièce avec une baignoire. Une cloison pliante sera établie, pouvant séparer la salle en deux parties. Elle servira aussi de salle des fêtes. Il faudra, dans ce but, y mettre des lustres et quelques tables de marbre, pour le buffet. Elle pourvoie ra ainsi à tous mes besoins. » Et, comme la bâtisse traîne en longueur et que l'on est en Juin : « Ordonnez à l'architecte, ajoute-t-il, que tout cela soit prêt pour la fin de la semaine prochaine. » *
Tout le rez-de-chaussée de la maison, avons-nous dit, a été défiguré. L'Empereur y avait sa chambre, qui communiquait avec la salle précédente par une porte-fenêtre.
Au premier étage, « une superbe salle tenait le milieu de l'édifice)).^ C'est le salon, avec quatre fenêtres sur la ville et quatre sur la mer, que nous avons retrouvé, et que représente notre photographie.
Pour emménager il faut des meubles. L'Empereur n'en avait point. Mais il y en avait d'excellents sur la côte en
1 CoRREs. iMP., 31. 678. — La cloison mobile ne fut établie qu'en Novembre : « 24 Novembre. Devis d'une cloison mobile : 438 fr. 64 c. En marge l'Empereur a écrit : Approuvé pour 4oo francs, et a signé : Napoléon. » (Pey- RussE (Appendice), p. 47» note 8i.)
2 Peyrusse, p. 25o.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
face, dans le palais de Piombino, qui appartenait, ou plutôt avait appartenu, à sa sœur Elisa. L'Empereur ne fut point embarrassé, et, quoique le palais fût rentré dans le domaine de l'Autriche, « il les envoya prendre par un navire ». La razzia s'opéra sans coup férir, et le fourrier chargé de l'expédition remit, en guise de paiement, au Commissaire autrichien qui protestait, (( un état circonstancié de tout ce qu'il avait pris pour le compte de Sa Majesté ». On enleva jusqu'aux jalousies des fenêtres, jusqu'aux parquets. *
Une tempête propice apporta ce qui manquait encore. Le prince Borghèse, mari de Pauline, contraint par les circonstances politiques de quitter Turin, fit expédier à Rome une partie de son mobilier, qui fut embarquée à Gênes sur un bâtiment ligurien. Le mauvais temps poussa le navire sur l'île d'Elbe. L'Empereur, prévenu, (( ne se donna pas la peine de choisir le bon ou le meilleur ». Il prit le bloc, en disant : (( Gela ne sort pas de la famille. » Ge surplus devint une réserve pour l'avenir. Néanmoins « il fit estimer tout ce qu'il prenait », et le prince Borghèse, à défaut de ses meubles, eut, lui aussi, la consolation d'en recevoir scrupuleusement la liste. Pour sa suite, l'Empereur acheta les mobiliers des officiers de l'ancienne garnison, qui quittaient l'île d'Elbe. '
Restait à garnir la lingerie et la garde-robe. Le Gouvernement Provisoire avait fait saisir à Orléans, le lo A^^ril, les fourgons qui contenaient, en même temps que le trésor
1 G»^ Vincent, p. igS et 194; Pons de l'H., p. i4o; Campbell, p. 65 et 85; PEYRussE,p. 286 et (Appendice), p. 16, Note 10, et p. 34, Note 44- — L'expédition coûta 3.282 francs. Elisa Bacciochi avait reçu de l'Empereur, en i8o5 et 1806, les Principautés de Lucques et de Piombino,
^ Pekrusse {Appendice), p. 34.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
privé de l'Empereur, ses habillements, ses costumes de parade, en velours et soie brodés d'or, la majorité de son linge, et ses mouchoirs de poche. On ne lui avait laissé que six douzaines de chemises. ^ La cargaison d'une prise anglaise ayant été vendue dans l'île, l'Empereur nomma des commissaires chargés de retenir pour lui, aux prix de l'estimation légale, les marchandises qui lui conviendraient : (( De la toile de coton pour me confectionner des vestes, des culottes et des pantalons, de la percale pour les rideaux des croisées et de la mousseline pour les moustiquaires des lits, du drap vert pour les tapis de table et la livrée des valets de pied. » ^
L'Empereur, s'étant transporté aux Mulini, y offrit « la fête de la crémaillère », à laquelle les dames elboises les plus notables furent conviées. Il se les fit présenter à tour de rôle, demandant à chacune leur nom, si elles étaient mariées, et combien elles avaient d'enfants. ^ Après quoi, les lois de l'étiquette furent remises en vigueur, « le Roi », que l'on continua à appeler « l'Empereur », ne reçut plus que sur audience, avec demande préalable, et put s'occuper de son installation définitive, ainsi que de l'organisation de son gouvernement.
* Meneval, II, p. i84; G^® DuRA?jD, p. 244- — Sur la saisie d'Orléans, voir p. 98. La lingerie que possédait l'Empereur à Fontainebleau avait été emballée, avant son départ, dans les fourgons de la Garde, et n'arriva à Porto- Ferraio que le 26 Mai. Elle n'était pas encore déballée à la fin de Juillet (Registre DE l'I. d'E. n, 3i).
2 GoRRES. iMP., 21. 58o. — Cette «prise anglaise » était vraisemblablement quelque vaisseau de commerce capturé par les Anglais pendant la dernière guerre.
3 Pons de l'H., p. 147; Campbell, p. 81; Fabrt, p. 79. — L'Empereur avait donné, à l'Hôtel de Ville, le 16 Mai, une première fête en l'honneur de son arrivée dans l'île.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
La société qui l'entourait et les gens dont il pouvait disposer se composaient d'éléments divers.
Bertrand et Drouot représentaient les deux débris de sa grandeur déchue. Bertrand, devenu Grand Maréchal du Palais, en remplacement de Duroc tué à Wurtzen par un boulet perdu, ne l'avait pas quitté depuis l'Egypte. Ill'avait accompagné à l'île d'Elbe, comme il devait le faire à Sainte-Hélène. Il était l'ombre de l'Empereur, le type de la fidélité héroïque et passive, grognon, demandant le repos et la paix, et ne les obtenant jamais. Les plus ennuyeuses corvées lui étaient réservées. Il obtenait par contre, en maugréant, toutes les petites concessions qu'il désirait. « L'homme de Plutarque », c'était Drouot. Sage au conseil, hardi dans le danger, vertueux en sa demeure, bienfaisant envers tous, il était la fidélité active et gaie. Les missions les plus délicates lui incombaient. L'Empereur lui avait, au départ de Fontainebleau, offert, à titre de frais de voyage, loo.ooo francs qu'il refusa, pour ne point paraître, en s'exilant à l'île d'Elbe, obéir à un motif d'intérêt.
Bertrand, outre ses fonctions de Grand Maréchal, eut la direction des Affaires Civiles, aux appointements annuels de 20.000 francs. Drouot fut Gouverneur Militaire de l'île avec 1 2 .000 francs. ^
^ G'« Durand, p. 3^6; Pons del'H., p. 76; Pëyrusse, p. 342; Registre
DE l'I. d'E. n. 117; GoRRES. IMP., 31. 657.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Au trésorier Peyrusse, que l'on nommait aussi « Peyruche )) et que l'Empereur appelait « Peyrousse » , fut commis le maniement matériel des Finances. Il eut 12.000 francs de traitement, et le titre de Payeur et Receveur pour la Guerre et pour l'Intérieur, dont l'Empereur réglerait les budgets.* Natif de Garcassonne, c'était un fonctionnaire aimable, un méridional fluet et frisé, à la barbe en pattes de lapin, joyeux de vivre, quoi qu'il arrivât. A Lintz, en Autriche, après avoir marché tout un jour « en une atmosphère empuantie de l'odeur des soldats grillés, ensevelis sous les décombres enflammés », il regrettait de n'avoir point vu « le beau sexe de cette localité, si renommé pourtant ». ^ Il avait vu brûler Moscou, et, au lendemain de l'incendie, il s'étonnait de ne pas trouver une blanchisseuse pour lui laver son linge. ^ Il avait assisté aux horreurs de la retraite, à ces tueries affolées du pont de la Bérézina, si effroyables que les officiers les plus endurcis sentaient encore, des années après, leurs cheveux se dresser sur leur front à ce seul souvenir. Il avait vu les soldats de la Grande Armée, réduits à se nourrir de chair humaine, tirer les morts de la flamme des incendies, pour les manger.'* Rien n'avait troublé sa sérénité, que le passage de Fréjus à l'île d'Elbe, car il n'avait jamais navigué, et, la frégate ayant (( roulé » durant la nuit du 3o Avril au i'''^ Mai: (( J'avais cru, dit-il, ma dernière heure venue. »" Satisfait de se retrouver sur la terre ferme, loin des frimas
^ CoRRKs. iMP., 21. 568; Pons DE l'H., p. 76; Peyrusse, p. 242. 2 Lettre de Peyrusse a son frère, 12 Juin 1809. ^ Lettre de Peyrusse a son frère, 21 Septembre 181 2. * Sur l'anthropophagie pendant la retraite de Russie, voir Ségur: Histoire de la Grande Armée, II, p. 875 et 407. ^ Peyrusse, p. 239.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
de la Russie, dans son chaud climat du Midi, il estimait l'île d'Elbe fort plaisante, et répondait en riant à ceux qui le louaient de ne pas avoir abandonné l'Empereur : « Ce n'est pas lui que j'ai suivi. J'ai suivi ma caisse. » Il avait, en réalité, fait plus que de la suivre. Il l'avait sauvée, et, dans le désarroi de l'abdication, c'est lui qui avait recueilli la majeure partie des fonds emportés à l'île d'Elbe. ^
La marine fut confiée, faute de mieux, au lieutenant de vaisseau Taillade (( qui était loin de ressembler à un loup de mer. Il parlait bien science navale lorsqu'il était à terre, ou les flots à peine agités. Mais lorsqu'il y avait tempête, le Commandant se mettait à vider son estomac. Il laissait ses subordonnés se tirer d'affaire, descendait s'enfermer dans sa cabine, où il s'étendait sur sa couchette en attendant que le beau temps fût revenu. ))^ Vaniteux et fier de lui, il était détesté par tous les Français de l'île, et chacun se plaisait à exagérer son incapacité et son ridicule. L'Empereur n'avait pas eu grand choix. Taillade était installé à l'île d'Elbe depuis plusieurs années, marié à une Elboise de bonne famille, et cette nomination flattait l'amour-propre de l'aristocratie locale.
Le Vicaire Général Arrighi, qui avait chanté le « Te Deum », un ivrogne, devint aumônier de la Cour. ^ Ce Corse effronté allait criant à tue-tête que l'Empereur était son cugino carnale, son intime cousin \ ce qui lui donnait, prétendait-il, le droit de tout régenter. L'Empereur le pria de se tenir tranquille dans son église.
1 Voir p. 98.
2 Pons del'H., p. i33, 3^9 et 353.
3 Pons de l'H., p. 34, 73 et 80.
* Littéralement « son cousin de chair ».
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Quatre chambellans furent pris parmi les plus notables habitants. Ce furent : le médecin Lapi, qui commandait la Garde Nationale elboise, et qui eut, en plus de son titre de chambellan, celui de Directeur des Domaines et des Forêts de l'île ; le signor Traditi, maire de Porlo-Ferraio ; le signor Vantini, un aristocrate ruiné par ses frasques de jeunesse, qui donnait dans la ville le ton de l'esprit et de l'élégance, et qui avait, de tout temps, favorisé l'influence française ; puis, par politique également, le maire de Rio Montagne, ce brigand (( qui faisait maintenant le chien couchant », et qui était borgne. Chacun d'eux fut inscrit au budget pour i .200 francs par an. ^
Des deux secrétaires, Rathery et Savournin, l'Empereur se réserva le premier et attribua le second au maréchal Bertrand, avec des traitements de 4.000 et de 2.000 francs. ^
Deux fourriers des Tuileries furent élevés au grade de Préfets du Palais. L'un était « un gendarme en habit d'officier )), rogue et grossier, sans méchanceté ; l'autre un brave soldat qui pouvait, à l'île d'Elbe, se risquer à la rigueur dans un salon. Ils reçurent chacun 6.000 francs. L'officier d'ordonnance, Perez, Napolitain de naissance, se faisait remarquer par son épaisse stupidité, et le Corse Paoli, spécialement attaché à la personne de l'Empereur, par sa platitude. Lorsque l'Empereur lui demandait l'heure, il lui répondait, selon une formule classique: (( L'heure qui plaît le plus à Votre Majesté », et « se pavanait ensuite dans sa réponse ».^ L 'ex-médecin, à Paris, des écuries impériales,
* Labadie, p. 879; Pons de l'H., p. 77 et i66; Gorres. imp., 21. 667; Peyrusse, p. 242; Fabry, p. 78.
2 Peyrusse, p. 224 et 242; G^e Durand, p. 245; Fabry, p. 59.
3 Pons de l'H., p. 79 et 80; MiÎMorKE aux Puiss. All., p. 147.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
monta au rang de médecin en chef de l'Empereur, et toucha i5.ooo francs par an. *
Ce Purgon avait pris son rôle au sérieux. L'Empereur, un jour, étant au bain, il vint lui apporter, de ses propres mains, un bol de bouillon. (( Le bouillon était trop chaud, et, pour ne pas se brûler, l'Empereur le humait. Le médecin en chef s'y opposa, au nom d'Aristote, parce que, dit-il, en humant son potage. Sa Majesté avalait des colonnes d'air, et ces colonnes d'air pouvaient lui donner la colique. » L'Empereur, impatienté, s'agitait dans le bain, où il était captif, mais son médecin continuait à développer la docte harangue, jusqu'à ce qu'enfin il l'envoyât promener aux cinq cents diables, lui et Aristote, en criant « qu'il était assez grand pour savoir comment il fallait boire )).^
Le pharmacien Gatti, d'un génie aussi peu transcendant, mais modeste, lui fut adjoint pour triturer les médicaments, avec 7.800 francs de salaire. Maintes querelles s'élevèrent entre eux, auxquelles l'Empereur, qui ne croyait pas plus aux préceptes de l'un qu'aux médicaments de l'autre, fut obligé de mettre le holà. ^
Ce fut la Cour de Sancho Pança.
La domesticité se composa: « Pour la bouche », d'un maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, d'un chef de cuisine, d'un rôtisseur, d'un aide de cuisine, d'un garçon de four-
1 Pons, de l'H. , p. 76 ; Peyrusse, p. 242. — Le docteur Foureau de Beauregard avait, durant la campagne de France, servi dans les ambulances. (Peyrusse {Appendice), p. ii3 et ii4.)
2 En principe, le médecin en chef de Sa Majesté avait cependant raison. Il vaut mieux boire les liquides que les humer. Mais en tout l'excès de zèle est un défaut.
3 Registre de l'L d'E., n. 177.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
neau, d'un garçon de cuisine, d'un aide d'office, d'un garçon d'office, d'un sommelier, d'un argentier, d'un garçon d'argenterie et d'un boulanger. Pour le service impérial proprement dit : deux valets de chambre, trois chasseurs, dont le mameluk Ali, de son vrai nom Saint-Denis, natif de Versailles, qui avait remplacé Roustan, et qui fut porté « arquebusier » ou gardien des armes de l'Empereur, un garçon de garde-robe, deux huissiers, huit valets de pied, un tapissier, deux frotteurs, trois hommes de peine, un allumeurlampiste et un portier. Ce personnel fut pris soit dans le pays, soit parmi d'anciens domestiques, venus avec l'Empereur ou qui avaient séparément rallié l'île d'Elbe. Les deux préfets du Palais en avaient la direction. *
Les laquais étaient, comme c'est la coutume, beaucoup plus arrogants et encombrants que le maître, et le dernier goujat de la cuisine se croyait un petit Napoléon.^
Une Elboise, la signora Squarci, fut préposée à la lingerie, avec une aide-lingère, et une Française, Mme Pétronille, au blanchissage. Un directeur des jardins, le sieur Holard, eut un jardinier sous ses ordres, et un directeur de la musique disposa d'un pianiste et de deux chanteuses. ^
Les traitements variaient entre 600 francs et 4- 000 francs. Les 4.000 francs étaient pour le maître d'hôtel; le chef-cuisi-
^ Peykusse, p. ada et 243 ; Gl® Durand, p. 320 et 321 ; Sellier Vincent, Marchand et Saint-Denis dans N^'^ Revue Rétrospective, tome I, p. 233 et suiv. ; Registre de l'I. d*E,, n. 5, 3o et m. — L'Empereur était venu de Fontainebleau avec deux valets de chambre, Hubert et Pelard, qui retournèrent en France ainsi que le contrôleur Colin, et qui furent remplacés par Marchand et Jillis. Les armes de l'Empereur étaient placés dans une petite armoire, près de sa chambre coucher ; le mameluck couchait en travers de la porte de la chambre.
2 Pons de l'H., p. 47 et 74.
3 Peyrusse, p. 244 et (Appendice), p. 24. note 28, et p. 128.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
nier en avait 3.ooo, l'allumeur i.5oo, les frotteurs 860, le portier 800, et les 600 francs étaient pour le directeur de la musique, le pianiste et les deux chanteuses, les soins de la table, du luminaire, du plancher et de la porte étant du nécessaire, et la musique du superflu.
Une nuée de Corses n'avait pas tardé à passer à l'île d'Elbe, et à s'abattre sur l'Empereur, en postulant des places. Ils étaient tous « ses cousins intimes » et prétendaient à tous les emplois.*
Sur la foi des promesses contenues dans le Mandement du Vicaire Général, que (( l'arrivée de Sa Majesté Impériale et Royale allait inonder l'ile de richesses », l'Empereur ne pouvait mettre le pied dehors sans qu'une cohue de quémandeurs se précipitât au-devant de lui, en brandissant des pétitions. Il y en avait d'originales. (( Sire, disait en l'une d'elles un pharmacien militaire de Porto-Longone, il m'est advenu comme à vous. J'ai été injustement destitué. » — (( Allons, répondit l'Empereur, puisqu'il est à deux de jeu avec moi, il ne faut pas qu'il meure de faim I » Les pauvres lui offraient des bouquets et lui demandaient de l'argent. De fausses religieuses s'agenouillaient sur son passage, au milieu de la route, en agitant des croix et des chapelets, et, s'il faisait mine de ne pas les voir, elles se roulaient dans la
* Pons de l'H., p. 34o.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
poussière, sous les sabots de son cheval, au risque d'être piétinées et blessées. ^
Les sérénades n'arrêtaient pas. Des musiciens ambulants venaient du continent, lui donner des concerts sous ses fenêtres. Il s'en défendait, et leur envoyait dire « qu'il n'aimait pas la musique ». Mais les bandes de symphonistes s'acharnaient, si bien que, poussé à bout, il les faisait emmener par les gendarmes. Des sculpteurs lui apportaient de Carrare des bustes de marbre, de lui et de l'Impératrice Marie-Louise, qu'ils avaient espéré vendre à prix d'or, et qu'ils finissaient par laisser à ooo francs la paire, piédestal compris. L'Empereur achetait à quelques-uns, mais la plupart demeuraient avec leurs marbres sur les bras, en se lamentant des frais de transports qu'ils avaient payés. ^
Afin de se soustraire à ces mendiants et à leurs récriminations, il isola davantage les Mulini, il fit ouvrit une voie carrossable sous la Porte de Terre, et tailler au ciseau les dalles glissantes des rues, ce qui lui permettrait, quand il sortirait, de monter aussitôt en voiture, et de gagner promptement la campagne.^
Brochant sur le tout, débarquaient les aventuriers, dans
1 Pons del'H., p. 126 et 268; Mémoire aux Puissances Alliées, p. 71; Campbell, p. 66. — L'Empereur inscrivit à son budget personnel une somme de 5oo francs par mois pour ses aumônes. (Registre de l'L d'E. n. gS.)
2 G^' Vincent, p. 191 et 202 ; Peyrusse (Appendice), p. 34: « Au sieur Francesoni pour vente de 4 statues, 1.200 francs. » — Carrare est sur la côte d'Italie, au nord de Livourne, à une trentaine de lieues de l'île d'Elbe.
3 Labadie, p. 49; M0NIER, p. 64; Gai Vincent, p. 197. — La Porte de Terre qui traverse en tunnel toute l'épaisseur des remparts (on la nomme Porte de Terre en opposition avec la Porte de Mer qui ouvre sur le port) existe toujours, ainsi que la voie carrossable, établie par ordre de l'Empereur, et qui la relie aux Mulini.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
l'espoir de pêcher en eau trouble, en se mettant soit au service de l'Empereur, soit à celui de ses ennemis, les faux militaires , se prévalant de dévouements imaginaires dont ils réclamaient la récompense, les (( demoiselles », qui venaient essayer sous le ciel de l'Italie les conquêtes et le fard de leurs sourires, et des dames, comtesses plus au moins authentiques et fanées, qui, reçues à dîner aux Mulini, trahissaient leur roture en se laissant glisser, à la fin du repas, dans les vignes du Seigneur. *
Un Gouverneur militaire supposait une armée.
En arrivant, l'Empereur avait trouvé, tenant garnison dans l'île, un détachement français du 3b^ de ligne ; le détachement italien s'était mutiné, nous l'avons dit, et était en majorité repassé sur le continent. Les troupes françaises devaient être évacuées après sa prise de possession de l'île et lorsque les 4oo hommes de la Garde l'auraient rejoint. L'Empereur s'efforça de retenir le plus grand nombre possible d'officiers et de soldats, mais tous avaient hâte de revoir la France et de rentrer dans leurs foyers. Ils avaient assez de l'exil, des blocus, des farines pourries, et des famines. ^
Quelques-uns cependant se laissèrent séduire. Ils furent
* Lettre de Madame Mère a Lucien, citée par Larrey, II, p. 35 ; Pons DE l'H., p. 195 et 218.
2 Lettre du Général Comte Dupont au Général commandant de l'Ile d'Elbe (Campbell, p. 18, note); Lettre du Comte de Chauvigny, dans
MiSCELLANEA NapOLEONICA, H, p. l54; LeTTRE DU GÉNÉRAL DuVAL (ArCHIVES ÉTRANGÈRES, 676).
xa
L'EMPEREUR S'INSTALLE
incorporés à un premier bataillon, dans lequel l'Empereur enrôla ses Corses sans emploi, et qu'il maintint, tant bien que mal, au chiffre officiel de /ioo fusils, par des recrues en Toscane et en Piémont, au fur et à mesure des besoins du moment. Il y eut dans ce bataillon, dit Bataillon Corse ou des Chasseurs de Napoléon, un capitaine pour quarante hommes, un lieutenant pour trente, un sous-lieutenant pour vingt, et un sergent-major pour dix. C'est dire que chacun voulait commander à son voisin, n'obéir à personne, et ces /Ioo fusils furent plus indisciplinés les uns que les autres. Un vieux Corse, le commandant Tavelle, ancien officier pontifical ayant été, par distraction, appelé « colonel » par l'Empereur, se hâta d'acheter les épaulettes de ce grade et de les accrocher à ses épaules. L'Empereur, par bonté d'âme, lui laissa son titre et lui accorda 80 francs de traitement par mois. *
Un second bataillon, dit Bataillon franc, officiellement aussi de /ioo hommes, se composa des milices elboises, garde nationale peu belliqueuse, qui aimait surtout à revêtir son uniforme, et dans les rangs de laquelle les pères de famille furent admis.
La Garde était partie de Fontainebleau six jours avant l'Empereur, le i4 Avril, à onze heures du matin, et, Cambronneentête, s'était acheminée vers l'île d'Elbe, sous les plis du drapeau tricolore, à travers les fleurs de lys et les étendards étrangers. Elle emmenait avec elle quatre canons, les chevaux de campagne et les voitures de l'Empereur, et, dans des fourgons, le restant de ses bagages. Le 16, elle était à Briare, où elle s'arrêtait pour attendre le passage de
^ GoRRES iMP., 21.566 et 21.568; Peyrusse, p. 246: Pons de l'H., p. i54> 34o et 34i-
L'EMPEREUR S'INSTALLE
l'Empereur et l'acclamer, puis, dépassée par lui, elle reprenait sa route par Vermenton, Avallon, Saulieu, Mâcon et Lyon, d'où elle bifurquait vers la Savoie et les Alpes. Dans les villes où elle faisait halte, le soir, les habitants renvoyaient de chez eux les soldats alliés qu'ils logeaient, et les envoyaient ^bivouaquer à la belle étoile, pour donner leur place aux grognards. A Lyon, 20.000 Autrichiens reçurent l'ordre de se tenir sous les armes, fusils chargés, artillerie attelée, comme k une veille de bataille, et la Garde n'eut pas le droit de traverser le centre de la ville. Elle passa par le faubourg de la Guillotière où, en dépit des autorités, se porta la population, aux cris de « Vive la Garde ! Vive l'Empereur! », accueillis par des manifestations contraires. Le 4 Mai, jour de l'entrée de l'Empereur à Porto-Ferraio, elle était à Chambéry ; par Saint-Jean de Maurienne et Lanslebourg, elle atteignait, le 9, le col du Mont-Cenis, après avoir été contrainte d'abandonner ses canons, qui entravaient sa marche. Elle arrivait à Savone, près Gênes, le 18. ^
Le 19, elle embarqua sur cinq transports anglais, qui jetèrent l'ancre à Porto-Ferraio dans la nuit du 25 au 26 Mai; elle débarqua le 26, à huit heures du matin. Elle se forma en colonne sur le quai du port, et entra dans la ville par la Porte de Mer, tambours battants. Sur la Place d'Armes, elle fit le carré et présenta ses aigles. ^
La phalange aux faces balafrées et dans les rangs de laquelle étaient des hommes de toutes les nations, jusqu'à des mameluks d'Egypte, avec leurs pantalons flottants et leurs turbans, bleus ou blancs, surmontés d'un croissant de
* Sellier Vincent, p. 227; Monier, p. /ig; Pons de l'H., p. 820 et 347. 2 Sellier Vincent, p. 229; G'^ Durand, p. 254; Monier, p. 48; G»l Vincent, p. 197; Campbell, p. 4i et gS ; Fabry, p. 80; Pons de l'H., p. 323.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
cuivre, fut accueillie par les Elbois avec des trépignements d'admiration, par l'Empereur avec des serrements de mains et de poitrine, et des caresses sans nombre. Il prononça aussitôt, sur la Place d'Armes, en présence du peuple, une vibrante allocution. Les grognards pleurèrent dans leurs moustaches.
A la tête de la Garde était Cambronne. Cambronne, que l'on ne connaît guère que par un mot trop uniquement célèbre , qui a fait tort au reste de sa vie, était né à Nantes, le 26 Décembre 1770. Il avait reçu à Jemmapes, en 1792, le baptême du feu. ^ C'était un soudard épique, d'une bravoure folle sur les champs de bataille, humain après le combat, protecteur de la veuve et de l'orphelin, terrible dans ses colères, et inflammable comme du salpêtre. Revenu à Nantes et sergent à la 2* légion, en Juin 1798, il prit part a la guerre de Vendée, parmi les bleus, et inaugura ses exploits en allant, dans une déroute, reprendre aux ennemis, seul, à coups de crosse, un caisson de munitions. En Septembre, il était lieutenant, mais faillit être guillotiné au Groisic, en Janvier 1794, comme coupable d'incivisme, pour avoir dormi dans une chambre dont la tapisserie de papier était ornée de fleurs de lys et de médaillons à l'efligie de Louis XVI. ^ Il se battit à Quiberon sous les ordres de Hoche, partit, capitaine, pour l'armée d'Helvétie, sous ceux de Masséna, et, à Zurich, enleva à la baïonnette, avec sa compagnie de grenadiers, deux canons russes qui faisaient feu à bout portant. Inscrit à la Légion d'honneur en i8o4, chef de bataillon en i8o5, il eut à Austerlitz, son cheval tué
* Brunsghwicg, p. 24 et suiv..
2 Biographie de Cambronne.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
sous lui, et reçut dans la fesse une balle morte. * Le 1 1 Avril 1809, Napoléon l'appelle dans les chasseurs à pied de la Garde, le nomme, en 18 10, Baron de l'Empire, Commandeur de la Légion d'honneur et général de brigade en 181 3. En montant en grade et en honneurs Gambronne ne perdait rien de sa plébéienne simplicité et de sa rare modestie. A chaque distinction nouvelle qui lui était accordée, il protestait qu'il en était indigne, et que beaucoup d'autres étaient plus méritants que lui.
A Bar-sur- Aube, il reçoit un coup de feu à la cuisse, à Graonne et à la bataille de Paris, six blessures : à la cuisse, au bras et au côté gauche, au côté droit, à la cuisse droite et au jarret gauche.
Il était au lit, à Fontainebleau, soignant ses blessures, lorsque l'Empereur abdiqua. Il se releva pour tenter de ramener d'Orléans, sous la protection de deux bataillons de la Garde, l'impératrice Marie-Louise, qu'il n'y trouva plus % et lorsqu'il apprit l'article du Traité qui donnait à l'Empereur 400 hommes, officiers et sous-officiers, il écrivit à Drouot (( qu'ayant toujours été choisi quand il fallait marcher à l'ennemi, il regarderait comme la plus mortelle injure le refus qui lui serait fait de suivre son Souverain. Son uniforme, sa doublure, lui ordonnaient de partir ». ^ Sa requête avait été agréée, et il avait amené la Garde, en menaçant de sabrer quiconque barrerait la route. A Vermanton, un major autrichien avait refusé de lui céder ses logements. (( Allons I c'est bien, lui crie Gambronne, mets tes soldats
1 Lettre de Gambronne a son cousin Lefébure-Gambronne, citée par Brunschwicg, p. 58.
2 Meneval, II, p. 182.
^ Déclarations de Gambronne a son Procès.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
d'un côté, je mettrai les miens de l'autre, et nous verrons à qui les logements resteront. » Le major autrichien n'insista pas.* A Porto-Ferraio, l'Empereur lui tendit la main en lui disant : (( Cambronne, j'ai passé de bien mauvais moments en vous attendant. Mais enfin nous sommes réunis et tout est oublié. » Cambronne « était transporté au septième ciel » . ^
Il fut nommé Gouverneur Militaire de Porto-Ferraio. ^ Ce fut le dogue chargé de veiller.
D'autres offîciciers l'avaient accompagné, parmi lesquels le chef de bataillon Mallet, les capitaines Laborde, Combes, Lamouret, Cornuel. Le lieutenant Larabit voyagea isolément et, ayant touché 900 francs pour frais de route, il reversa à la caisse impériale, sitôt son débarquement, 3oo francs non dépensés. Ils formèrent, avec le colonel polonais Jerzmanowski, un état-major solidement dévoué, qui se partagea les fonctions militaires de l'île, la garde des forts, et le commandement de l'armée qui atteignit le chiffre de 1.600 hommes environ.
Ce n'étaient pas en effet 4oo hommes de la Garde qui étaient survenus, mais près de 700, et 54 chevau-légers polonais. A Fontainebleau, l'Empereur avait accepté plus d'engagements que le compte, se disant qu'on n'aurait point le temps de lui chercher chicane sur cette infraction au Traité. Le Gouvernement Provisoire laissa faire, sciemment ou non. Qu'importait d'abandonner deux cents hommes de plus à celui qui avait remué des armées de quatre cent mille
^ MoNiER, p. A9; Sellier Vincent, p. 228. — Pons dit que l'altercation se produisit à Saulieu, (Pons de l'H. p. 820.)
2 Pons de l'H., p. 822.
3 Registre de l'L d'E., n, 2; Peyrusse (^Appendice), p. 21, Note 20.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
hommes ? A Savone, les capitaines des transports anglais ne firent pas non plus d'observation/
Sur leur shakos et sur leurs bonnets à poil les soldats de la Garde arborèrent la cocarde elboise et ses trois abeilles. Afin qu'ils fussent plus fraîchement vêtus, autant que pour ménager l'usure de leurs uniformes, l'Empereur leur fit confectionner des gilets et des pantalons de nankin. ^
La flotte compta cinq navires.
Le 25 Mai, avait paru la frégate française la Dryade, capitaine Montcabrié, ramenant à l'Empereur le brick FIncon- STANT, qu'il avait refusé à Fréjus.
Le Gouvernement français ne voulait décidément pas donner une corvette. L'Empereur demanda qu'on lui concédât, en compensation, outre le brick, la goélette la Bag-
1 Cette armée se décomposa ainsi : Bataillon Corse : 4oo hommes ; Bataillon Elbois: 4oo; Grenadiers et Chasseurs de la Garde: ^72; Marins de la Garde: 20; Canonniers de la Garde: 28; Chevau-légers polonais: 84; Officiers et Sous-officiers de la Garde: 122, polonais: 2^; Mamelucks: 8; Musiciens de la Garde: 20; Tambours : i4. Total : 1.592 hommes, non compris le Grand Etat-Major : Bertrand, Drouot, Gambronne, Jerzmanowski, et le lieutenant de vaisseau Taillade. (Compte nominatif de la Garde, dans Fieffé, p 117 et suiv..) Plus: 5o Gendarmes, italiens et corses pour la plupart. (Campbell, éd. anglaise, p. 383.)
Des 108 Polonais, officiers et simples cavaliers, 54, détachés à Savone, vers Parme, pour le service éventuel de Marie- Louise, ne vinrent à l'île d'Elbe que le 4 Octobre (Registre de l'1, d'E., n. 91). Le Bataillon Corse et le Bataillon Elbois ne furent jamais complets.
L'Empereur savait que les enrôlements de la Garde avaient atteint au moins 600, et c'est ce chiffre qu'il porta, le 27 Avril, à Fréjus, sur la note remise par Bertrand à Campbell (Campbell, p. 4i), en demandant que des bâtiments anglais voulussent bien se charger du transport de ces troupes, de Savone à l'île d'Elbe. Il avait pu d'ailleurs faire à Briare un premier décompte de la colonne. Mais jusqu'au dernier moment un veto quelconque à l'embarquement était à craindre.
2 CoRREs. iMP., ai.58o; Registre de l'L d'E., n. 3.
L^EMPEREUR S'INSTALLE
CHANTE, qui était en station à Porto-Ferraio quand il avait abordé dans l'île, et qu'il s'était attribuée en attendant sa corvette. ^ Mais les ordres reçus par le capitaine Montcabrié étaient absolus. Le 4 Juin, la Dryade partit, emmenant la Bacchante et l'ancienne garnison de l'île, qu'elle rapatriait. ^ L'Empereur ne put conserver que l'espéronade la Caroline, un canon, qui assurait le service postal entre l'île d'Elbe et le continent. ^
Deux felouques, employées auparavant à la mine de fer, passèrent dans la flotte impériale et furent baptisées la Mouche et F Abeille. Le chebec 1' Étoile, de 83 tonneaux, venant de Livourne, fut acheté, le 5 Août, pour 8.822 francs. Il reçut six pièces de canon. *
Le brick I'Inconstant, 16 canons, devenu vaisseau-amiral, fut commandé par le lieutenant de vaisseau Taillade. Il fut affecté aux missions importantes, aux promenades en mer de Sa Majesté et de sa famille, aux ambassades à l'étranger. Il devait finalement ramener l'Empereur en France. Les
* Fabry, p. 79; Peyrusse, p. 237; GoRREs. iMP,, 21.570 et 21.571. — Goélette : Bâtiment léger, deux mâts, semblable à un oiseau de mer par sa voilure démesurée qui la fait glisser sur les flots avec une extrême rapidité, mais l'expose à chavirer au cas de grain ou de saute de vent imprévue. Parfois armée en guerre, malgré son peu de stabilité, avec 6 ou 8 caronades.
2 Pons de l'H., p. i35.
3 Pons de l'H., p. 35o; Registre de l'I. D'E.,n. 4. — Espéronade: Bateau maltais, à marche rapide, à fond plat permettant de le haler à terre, un mât, et non ponté.
* Registre DE l'I, d'E., n. i, 43, 44, 45; Gorres. imp., 21.601. — Felouque: Bateau long, étroit, navigue à la voile et à l'aviron, dix à douze rameurs sur chaque flanc, deux voiles latines, deux mâts inclinés vers l'avant, taille-mer en forme de bec, marche rapide. Ghebcc : Trois mâts, voiles et rames, avant et arrière en pointe, éperon à la proue, formes fines, marche rapide.
UMi HUK A PORTO-FERRAIO KT LE PALAIS DUS MULINI.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
rôles du brick portèrent 60 hommes d'équipage, ofTiciers compris, ceux de la Caroline 16 hommes, ceux de la Mouche et ceux de I'Abeille 8 hommes pour chaque bateau, ceux de I'Etoile i5 hommes. Ce furent de piètres équipages, et rarement complets. Les marins Elbois ne voulurent pas abandonner leur commerce de cabotage pour s'engager, et il fallut recruter oii l'on put, à l'île de Capraia et à Gênes. Les 20 matelots de la Garde encadrèrent ces équipages et y mirent un peu de cohésion.*
L'Empereur, pour ses courses en rade ou le long de la côte, eut trois canots, dont deux, le Hoghard et le Usher, ne serviraient qu'à lui seul. Le Usher était un présent du capitaine de la frégate anglaise. Il avait reçu, en remerciement, le nom de son donateur.
Le ministère des Affaires Civiles, dont Bertrand était titulaire, eut sous sa dépendance l'Intendant Général de l'île et le Directeur des Domaines, un Tribunal de Commerce, les juges de paix, un Tribunal de Première Instance, avec un Génois pour président, une Cour d'Appel et une Cour de Cassation, un Conseil d'Etat.^ Chacun, à Porto- Ferraio, eut la joie d'être fonctionnaire et de se pavaner dans les rues avec des broderies et des galons d'or sur ses habits. Le Grand Maréchal fut chargé de transmettre les ordres de l'Empereur, de diriger les incapables, de vérifier et de faire solder par Pey russe les notes des fournisseurs, après approbation de Sa Majesté, qui interdit de payer un centime sans sa permission expresse.
1 CoRREs. iMP., 21.571 et 2i.6o5; Pons de l'H,, p. 348.
2 Pons de l'H., p. 72 et 81 ; Registre de d'L d'E., n. 35; Peyrusse (^Appendice), p. 147.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Pour jouer au souverain et pour vivre, il faut de l'argent.
Le lo Avril, à Fontainebleau, Peyrusse, voyant qu'il n'avait plus en caisse que ^iSS.giSfr. i6c., avait demandé à l'Empereur les ordres nécessaires pour aller quérir à Orléans, tandis qu'il en était temps encore, le reliquat du Trésor des Tuileries. Le lendemain seulement, l'Empereur sortant de la torpeur dans laquelle il était plongé depuis l'abdication lui avait remis, avec un soudain effroi de se trouver sans argent, une lettre pour Marie-Louise, et l'avait fait partir.*
Entré, le 12, dans Orléans, autour duquel rôdaient déjà les Cosaques, Peyrusse apprit de l'Impératrice que, l 'avantveille, le Gouvernement Provisoire avait envoyé réclamer le Trésor, et que l'officier de gendarmerie, préposé à la garde des fourgons qui le contenaient, les avait livrés.
Il y avait dans les fourgons une dizaine de millions, propriété personnelle de l'Empereur et économisés sur sa Liste Civile, /ioo.ooo francs de bijoux, 3 millions de vaisselle d'argent et de vermeil, et la garde-robe impériale avec les manteaux et les costumes de Cour. L'agent du Gouvernement Provisoire avait consenti à laisser à l'Impératrice six millions, qu'elle était prête, dit-elle, à partager avec l'Empereur.
Elle fit verser à Peyrusse 2.58o.oo2 francs, et emporta le
^ Peyrusse, p. 217 et suiv., ci (Appendice), p. i45; Meneval, II, p. i83 à 186.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
reste à Rambouillet, où, le même jour, elle se retirait précipitamment.
Ces transports de millions ne se firent pas sans péril, à travers une contrée infestée de pillards ennemis. Peyrusse, couvrant ses caisses avec du fumier, attendit pour quitter Orléans la protection des deux bataillons de la Garde qui, amenés par Gambronne, à marches forcées, venaient chercher l'Impératrice. De Fontainebleau, il repartit à Rambouillet oii, sur ses instances réitérées, Marie-Louise, sans autres ressources elle-même, lui remit, par petites sommes, 911.000 francs.
G 'était, par conséquent, avec 3.979.915 fr. 16 c, que l'Empereur partait à l'île d'Elbe.
Il en fallut déduire, dès l'abord, 3o.ooo francs de frais de chancellerie au compte du Traité de Fontainebleau, 58.299 fr. 63 c. pour les dépenses du voyage et gratifications, et 60.000 francs volés à Fréjus, dans la nuit du 26 au 27 Avril. ^ Pendant le déballage des caisses, 20.000 francs furent encore volés à Porto-Ferraio, par un cordonnier de la Garde Nationale elboise. Le voleur ne se trahit que cinq mois après, par les innombrables messes qu'il faisait dire dans les églises et par les dépenses inconsidérées en cuirs et en crépins auxquelles il se livrait. Peyrusse, averti, le fit arrêter par le commissaire de police et demanda qu'on lui mît les poucettes. Sous leur serrement gradué, le cordonnier avoua
^ Peyrusse, p. 248 et (^Appendice), p. i6 et i33; G^^ Durand, p. 243. — Dans ces frais de route et gratifications figurent 4-200 francs aux marins anglais de I'Undaunted et 1.200 francs à l'équipage des transports qui amenèrent la Garde, le 26 Mai. Le vol de Fréjus eut lieu dans la nuit du 26 au 27 Avril. Tandis que l'Empereur couchait au Bouillidou ses équipages avaient continué vers Fréjus, et 60.000 francs y disparurent de la caisse du contrôleur Colin. Le voleur ne fut point découvert.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
qu'étant de faction devant les caisses, il avait heurté du pied un paquet renfermant vingt rouleaux, de cinquante napoléons chacun, oublié dans la paille, assurait-il. Il l'avait ramassé, puis caché dans son shako jusqu'à la fin de sa faction, (c pensant que la Sainte-Vierge lui avait ménagé cette bonne fortune». On retrouva 16.960 francs dans sa paillasse.^
Cette réserve, qui s'établissait à 3.8 t i .6i5 fr. 53 c. ^ était destinée à parer aux événements imprévus, et il n'y serait touché qu'en cas d'impérieuse nécessité, la rente annuelle de 2 millions que verserait le Gouvernement français à l'exempereur étant, jointe aux revenus de l'île, suffisante pour lui permettre de vivre.
En effet, les dépenses d'administration du royaume (fonctionnaires civils, clergé, justice, ponts et chaussées, frais de recouvrement des impôts), et ses recettes (contributions directes et foncières, douanes, timbre et enregistrement, et droits divers), se balançaient mutuellement entre 1 10.000 et 120.000 francs. Les revenus du Domaine: mines de fer 3oo.ooo francs, salines 20.000, pêche du thon 3o.ooo, au total 35o.ooo francs, susceptibles d'augmentation par une exploitation meilleure, tombaient donc entiers dans la caisse de l'État, c'est-à-dire de l'Empereur. Ils s'ajoutaient à ses 2 millions de rente, pour ses frais d'existence courante et de représentation souveraine, et pour l'entretien de son armée. Enfin plus d'un demi-million d'arriérés sur les comptes de la mine de fer et sur plusieurs autres chapitres lui donnait un boni initial, grâce auquel il pouvait mettre en train son budget et
* Peyrusse, p. 336 et 260 et (Appendice), p. i43.
2 3.828.575 francs 53 c, en comptant les 16.960 francs restitués, en Septembre, sur le second vol.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
couvrir quelques dépenses d'installation supplémentaires.* La situation financière se présentait favorablement.
Le budget de la guerre se fit tout de suite la plus grosse part et absorba, pour les sept derniers mois de l'année (il commença à courir, avec régularité, le i*'' Juin), la somme respectable de 689.317 francs. ^ Ce n'était pas que le roi de l'île d'Elbe pût songer, avec ses 1.592 soldats, à déclarer la guerre à personne, mais il lui était indispensable d'être en état de parer à un mauvais coup dirigé contre lui. Lorsque l'on a, sur soi, amassé tant de peurs et tant de haines, trop de sécurité est téméraire.
Les côtes de l'île étaient hérissées de forts bâtis par ses différents conquérants. Les garnisons de ces forts furent augmentées, leurs fissures réparées, et ils furent pourvus de canonniers et artificiers pris parmi les soldats de la Garde et les Polonais démontés. Ils furent débarrassés de tous les vieux fers, vieux canons, vieux boulets, vieilles poudres hors d'usage, qui furent vendus par adjudication, ainsi que les farines gâtées des approvisionnements de siège. ^ Les citadelles de Porto-Ferraio et de Porto-Longone furent condamnées à
* Registre de l'I d'E., n. 20, Sa, 76, 100, lo/i; Pons de l'H., p. 86 et i44 ; Peyrusse, p. 289 et 24i et (Appendice), p. 53. — 229.000 francs étaient en outre entre les mains de Pons, sur le produit de la mine antérieur à l'arrivée de l'Empereur. Il y avait sur les contributions de i8i3 un arriéré de 9, 166 francs 35 c, et le receveur avait en caisse un solde de 3 .401 francs 91c. L'Empereur était, en principe, redevable de ces sommes au Gouvernement français, mais elles ne pouvaient qu'entrer en balance dans le compte de spoliation du Trésor des Tuileries et dans celui de la rente de 3 millions. C'était donc, en fait, de l'argent qu'il ne rendrait jamais.
2 GORRES. IMP., 31.673.
3 Peyrusse, p. 34 1 et {Appendice), p. 54; Pons de l'H., p. 94; Registre DE l'I. d'E., 37, 50,69 et i36. — L'Empereur vendit, en i8i4. pour 77.803 francs de ces rebuts.
L'EMPEREUR S'INSTALLE
être rasées dans un avenir prochain, afin d'être remplacées par des ouvrages de défense plus modernes.
Ces jeux militaires étaient pour l'Empereur un dernier regain de la grande passion de sa vie. Il créa à Porto-Ferraio, à l'imitation de l'Ecole Polytechnique de Paris, une Ecole de Cadets, qui formerait de futurs officiers. La pension à payer par les parents était de 3oo francs par an, et les Cadets, au nombre de dix, touchaient une solde de i8o francs. L'uniforme était : chapeau noir avec bordure rouge, pantalon bleu, bottes à l'écuyère, épée avec ceinturon blanc, et épaulettes de sous-lieutenant.^ Ce fut pour les Elbois un hochet de plus.
Les décrets pleuvaient pareillement dans le domaine du civil, et beaucoup pour des objets utiles. L'île serait dotée de routes, d'un lazaret, qui recevrait en quarantaine sanitaire les navires suspects et leurs marchandises, et détournerait, au profit de Porto-Ferraio, le trafic avec l'Afrique et l'Orient que faisait Livourne, de puits, de fontaines, de cultures variées, de celle du blé surtout, qu'il fallait acheter à l'étranger, ce qui rendait le pain cher.^ Porto-Ferraio aurait une pompe à feu et des pompiers, une promenade plantée d'arbres « comme les Champs-Elysées », oii ses citoyens pourraient déambuler, le Dimanche.^ « De toutes parts se déploie une activité inconnue aux Elbois. Les grenadiers de la Garde s'associent à tous les travaux et se mêlent aux ouvriers, semblables
^ Pons de l'H., p. 78; Registre de l'L d'E., n. 96. — La signature du décret, cité par Campbell (Campbell, p. 167), est du i3 Octobre; la première idée en est du 22 Mai. (Corrés. imp., 21.670.)
2 Qal Vincent, p. 197 et 2o5 ; Pons de l'H., p. 279; Registre de l'I* d'.E, n. 8, 9, 18, 26, 57, 66, 83, 86, 128, i56, 175.
^ Registre de l'L d'E., n. 77.
L^EMPEREUR S'INSTALLE
à ces soldats de César qui quittaient le glaive pour Téquerre, le pic et le ciseau. »* Ce ne sont que démolitions et bâtisses. Les sculpteurs venus du continent sculptent des cheminées et, pour les jardins impériaux, des vases et des balustres. Tous les bras qui veulent s'occuper trouvent de l'ouvrage, l'île devient une ruche bourdonnante, et Pons, qui connaît ses classiques, peut s'écrier, en exprimant le sentiment public : (( Porto-Ferraio ressemble à la Salente de Fénelon ; l'illusion est complète. Chacun grandit. L'industrie lève sa tête radieuse, l'enclume retentit sous le marteau, la hache frappe sans cesse, la truelle n'a pas de répit. ))^
L'Empereur avait, en même temps, entrepris d'approprier ses sujets. Il fit assainir les casernes, dont les puanteurs le poursuivaient jusqu'aux Mulini, gratter et blanchir celles qui avaient contenu des galeux, et réglementa la voirie. La municipalité fut invitée à faire balayer les rues et chaque habitant tenu, dans le délai de deux mois, d'installer des latrines, qui seraient vidangées pendant la nuit. Ceux qui continueraient à jeter leurs immondices par les fenêtres seraient punis d'une amende.^
Avec la Garde et sa colonne, les chevaux de campagne de
* MoNiER, p. 52; Peyrusse, p. 249. — Le commencement de la phrase est identique dans Monier et dans Peyrusse. Le livre de Monier ayant paru le premier, c'est Peyrusse qui est le plagiaire. — Campbell, p. 208.
2 Pons de l'H., p. 69.
3 GoRREs. liMP., 21.567; Registre DE l'L d'E., n. 11, 48, 77, i46i
(io3)
L'EMPEREUR S'INSTALLE
l'Empereur étaient venus le retrouver dans l'exil. Chacun d'eux marquait le souvenir d'une bataille, d'un glorieux événement du passé/
Le Wagram, cheval arabe, gris panaché, avait été monté par lui le jour de la bataille de ce nom. Lorsqu'il voyait son maître entrer dans l'écurie, il se mettait à hennir, à gratter le sol, à frapper du pied. L'Empereur alors s'en approchait, un morceau de sucre dans la main, et l'embrassait en lui disant: (( Te voilà, mon cousin! »
Le MoNTÉvmEO, beau et fort cheval bai brun, de l'Amérique du Sud, avait fait la campagne d'Espagne, ainsi que I'Emui, cheval turc, alezan, avec une raie noire sur le dos, comme un mulet, crinière et queue noires, et, aux quatre jambes, quatre bottes noires. C'était sur I'Emir que l'Empereur était entré à Madrid. Il l'avait aussi monté durant les campagnes de Russie et de France.
Le GoNZALVE, grande taille, bai doré, avait les mêmes états de service : Espagne, Russie et campagne de France. Il portait l'Empereur à Brienne, et avait eu, durant la bataille, sa bride gauche tranchée net par une balle.
Le Roitelet, grande taille, queue en balai, croisé d'un cheval anglais et d'une jument limousine, avait, à Schœnbrunn, en i8og, pendant une revue, emporté l'Empereur à fond de train dans les rangs des grenadiers de la Garde, manquant de renverser son cavalier et de blesser plusieurs hommes. Il avait fait les steppes de la Russie, où l'Empereur qui, depuis l'incartade de Schœnbrunn, lui gardait rancune, s'était réconcilié avec lui, heureux de le trouver un jour où, sur le sol glacé, ses autres chevaux
1 Sellier Vincent, p. 217 et suiv.
(io4)
L'EMPEREUR S'INSTALLE
glissaient et tombaient. Le Roitelet, fraîchement clouté, l'avait pris sur son dos et porté toute la journée sans un faux pas. Il le montait à Lutzen, au plus fort de la mêlée, quand un boulet, qui faillit les emporter tous deux, rasa de si près le train de derrière de la bête qu'elle en fléchit les jarrets, dont un morceau de peau fut enlevé avec le poil. Il le montait à Arcis-sur-Aube, où un obus éclata devant eux. Le Roitelet fit un écart, lançant à dix pas l'Empereur, qui, s 'étant relevé, revint l'enfourcher en disant : « Allons, nous en sommes quittes pour la peur I » Depuis, quand il venait le caresser dans l'écurie, il ne manquait point de lui passer la main sur les jarrets, là où le poil n'avait jamais repoussé.
Mais les deux bêtes les plus populaires étaient les deux chevaux blancs, que l'on appelait communément « le cheval blanc )) de l'Empereur, et qui étaient, en leur genre, aussi fameux que le fameux petit chapeau.
L'un, le Tauris, cheval persan d'une merveilleuse finesse de formes, d'un gris blanc argenté, légèrement pommelé, à crinière blanche, qu^ue effilée, était un don d'Alexandre, au Congrès d'Erfurth. L'Empereur l'avait monté aux batailles de la Russie, à Vitepsk, à Smolensk, à la Moscow^a, et était entré sur lui dans Moscou. La jolie bête, ardente et pleine de sang malgré sa gracilité, l'avait ramené durant presque toute la terrible retraite. Elle le portait, le matin où il faillit être enlevé par les Cosaques, le 25 Octobre, sur la route de Kalouga, et, tandis que l'état-major de l'Empereur chargeait, sabre au clair, afin de le dégager, elle s'anima tellement aux hurlements des Cosaques et au cliquetis des armes, que Berthier (Rapp, selon d'autres) dût lui saisir les rênes, pour calmer sa fougue et l'empêcher de charger elle-même, entraînant à nouveau l'Empereur parmi les ennemis. Elle le
( io5 )
L^EMPERËUR S'INSTALLE
portait sur le pont sinistre de la Bérézina, où ils passèrent tous les deux, à onze heures du soir. Elle fut en Saxe, à Dresde, à Leipsig, et lit la campagne de France.
L'autre cheval blanc, de robe unie, race normande, régulier d'allure, servait pour les parades et pour les entrées triomphales. Pour ce motif, il s'appelait 1 'Intendant, mais les grognards le nommaient Coco. Du plus loin qu'ils l'apercevaient, avec l'Empereur sur son dos, ils criaient à la file : (( Voilà Coco ! ))
L'EuPHRATE, cheval du nord, et 1' Héliopolis, cheval arabe, jadis montés par l'Empereur, étaient passés ici au service de Bertrand et de Drouot, et le Cordoue, andalous, couleur alezan brûlé, ramené de l'exjDédition d'Espagne, humeur paisible, était destiné à Marie-Louise.
A ces animaux éminents, qui avaient chacun leur selle de velours cramoisi, avec étriers et ornements en plaqué d'argent, et, aux arçons, pistolets cannelés dont le pommeau figurait une tête de Méduse, l'Empereur fit ajouter un petit cheval corse et un petit cheval elbois, pour les courses à travers le maquis et les escalades dans la montagne. *
Les écuries, établies dans les magasins de la pêcherie du thon, dont le locataire fut expulsé (il obtint, en réclamant, une indemnité), furent « bien pavées, avec poteaux, mangeoires, râteliers à droite et à gauche, et une chaussée au milieu ». De hautes fenêtres, ouvrant sur le golfe, les éclairaient. ^
Les Elbois qui n'avaient jamais vu faire tant d'honneur à des chevaux, vinrent tous considérer cette somptueuse
* Sellier Vincent, p. aSo; Registre de l'L d'E., n. 5. 2 MoNiER, p. 63; Pons de l'H. cité dans Registre de l'L d'E., p. ii6; Qal Vincent, p. 3o4; Sellier Vincent, p. 363.
( io6 )
L'EMPEREUR S'INSTALLE
installation et tâcher d'entrevoir les nobles coursiers, qui devinrent un sujet de commentaires et d'interrogations.
Quarante-huit chevaux de moindre importance étaient pour les équipages des voitures : six berlines et la « dormeuse )) de voyage qui avait fait le trajet de Fontainebleau à Fréjus avec l'Empereur ; deux calèches à la Daumont, l'une jaune et rouge, l'autre jaune ; un landeau café au lait, train doré ; deux chariots de poste, l'un train doré, l'autre train amaranthe ; une calèche de chasse et une calèche « de bouche )) (ces treize voitures venues avec l'Empereur ou amenées par la Garde), et un cabriolet à fond jaune. Plus : cinq mulets avec des bâts, quatre baroches ', huit fourgons de campagne, qui servaient de tombereaux pour les travaux de construction et de voirie exécutés au compte de l'Empereur, et vingt-quatre gros chevaux. ^
Au total, avec treize chevaux des écuyers et des piqueurs, 102 chevaux et mulets, et 27 voitures, qui furent remisées à l'arsenal, en compagnie des affûts de canon et des caissons.
Le personnel de l'écurie, dont les attributions furent réglées par l'Empereur, avec un formalisme aussi exact qu'à Paris, se composa du sellier Vincent, chef- sellier, de trois selliers en second, d'un bourrelier-sellier, d'un artiste-vétérinaire pris à Saulieu pour soigner le Tauris qui boitait, d'un maréchal ferrant, d'un premier piqueur qui avait seul le droit de monter les chevaux de selle de l'Empereur, d'un piqueur et d'un sous-piqueur, d'un cocher et de huit postillons, de dix palefreniers, dont un Russe, de deux brigadiers,
^ La baroche, ou baroccio, est une voiture commune en Italie, en forme de haquet, et dont un filet de corde forme le plancher.
^ Sellier Vincent, p. 229 et 282; Registre de l'I. d'E., n. loi. — Le cabriolet arriva de Rome avec Madame Mère (Voir p . 1 10)
L'EMPEREUR S'INSTALLE
de deux charrons-serruriers, d'un charron-menuisier, et d'un tailleur pour les livrées, soit 35 personnes, sous la direction d'un des Préfets du Palais. ^
Les deux calèches devaient être toujours attelées, prêtes à partir, et la calèche de bouche garnie de citrons, d'oranges, de bouteilles de vin et d'eau-de-vie.
Les harnais portaient l'Aigle impérial, les postillons et les cochers avaient galons d'or au chapeau, frac vert à boutons d'or, veste rouge galonnée, et collets superposés. Les pantalons d'écurie eurent un bout de broderie, et les vestes des palefreniers furent rouges, sans galons.
Cette mise en scène avait pour but de montrer aux Elbois et aux étrangers qui viendraient, que Napoléon, roi de l'île d'Elbe, demeurait une tête couronnée, qu'il était un souverain et non un banni. Elle était nécessaire au respect que lui devaient ses sujets. Et, lorsqu'il sortait dans le fracas de ses voitures dorées, avec ses piqueurs, ses postillons faisant claquer leurs fouets, et Bertrand galopant à son côté avec Drouot, c'était encore, parmi les nuages de poussière qu'il soulevait, quelque chose comme l'illusion du grand Empereur qui passait.
Le 2 Août enfin, apportant sa majesté vénérable et sévère, Madame Laetitia Bonaparte, mère de l'Empereur, dite Madame Mère, avait débarqué à l'île d'Elbe.
* Registre de l'L d'E., n. 5; Sellier Vincent, p. aaB et 226; Peyrusse, p. 243. — Ce personnel s'augmenta de 2 sous-piqueurs et de 3 cochers pour Madame Mère, pour la Princesse Pauline et pour la Comtesse Bertrand, lorsque
L'EMPEREUR S'INSTALLE
Passant, impassible en apparence, parmi les grandeurs et les écroulements de son fils, prête à trôner aux Tuileries comme à reprendre la robe et la capuche noires de son pays natal, espèce de Gornélie antique que rien ne courbait, ni le malheur, ni le faix des années, elle était, à l'heure du disséminement de tous les siens, partie d'Orléans pour Rome, le 1 1 Avril, accompagnée de son frère le cardinal Fesch. Rude voyage pour une femme de son âge, et qui dura un mois.*
Dès le 2 Juin, sachant l'Empereur en possession régulière de l'île d'Elbe, elle lui écrivit (sa lettre n'arriva que le i/J), qu'elle était disposée à le rejoindre. Après un échange de correspondance sur les conditions dans lesquelles ce voyage s'effectuerait, elle quitta Rome le 26 Juillet. Les pirates barbaresques écumaient la mer et les brigands, en Italie, écumaient les routes. Entre les deux dangers. Madame Mère, qui avait toujours eu pour l'élément liquide une superstitieuse aversion, choisit le risque des brigands, et la voie de terre. Le passeport que lui remit le Pape, par l'intermédiaire du cardinal Pacca, dissimulait son identité sous le nom de Mme de Pont.^
Arrivée sans encombre à Livourne, le 29 Juillet, avec son chambellan Colonna et une petite suite, dans deux voitures
ces trois dames vinrent à l'île d'Elbe. Il y eut en plus, comme voitures, la calèche qui avait amené Madame Mère de Rome à Livourne, et une petite calèche à roues basses, avec deux petits chevaux, arrivée de Naples avec Pauline. Le nombre des domestique de l'Empereur, écurie, sellerie, et service des Mulini, l'ut donc de 76 à 80.
* Larrey, II, p. 56, 67, 62 et suiv. — Madame Mère retrouva son frère, le Cardinal, au couvent de Pradines, près Roanne, et arriva à Rome dans la nuit du 12 Mai, Elle avait alors 64 ou 65 ans. La date de sa naissance est imprécise.
2 Ce passeport est à Porto-Ferraio, entre les mains du syndic, signor Bigeschi. Il est daté du 37 Juin, époque à laquelle il fut remis à Madame Mère. 11 porte deux visas de route, l'un du 37 Juillet, l'autre du a8, à Sienne.
L'EMPEREUR S'INSTxVLLE
attelées de six chevaux, une calèche et un cabriolet, et escortée de quatre gardes fournis par son fils Lucien, de quatre hussards autrichiens depuis Pise, elle embarqua, le 3 Août, sur le brick anglais Grasshopper (la Sauterelle), saluée par les huées et les sifflets de la canaille/
Reçue avec honneur par le capitaine du brick (capitaine Battersby), elle fit la traversée, étendue sur un canapé disposé pour elle sur le pont du navire, tenant à la main sa tabatière ornée du portrait de son fils Louis, et regardant l'île d'Elbe poindre à l'horizon. Lorsqu'on lui apprit que l'on distinguait, en haut de la falaise qui le portait, le palais des Mulini, elle descendit de son canapé et, pour mieux voir, grimpa avec agilité sur raffut d'un canon. Elle se montra offusquée, quand le Grasshopper jeta l'ancre à Porto-Ferraio, le soir du même jour, que son fils ne fût pas présent sur le quai du port. L'Empereur, qui manquait de renseignements précis sur la date de cette arrivée, était en tournée dans l'île. Il se hâta d'accourir et fit à sa mère un accueil emphatiquement ému (il y eut des larmes publiques), qui acheva de lui gagner tous les cœurs, et prouva que, loin d'être l'ogre sans entrailles dépeint par ses ennemis, il n'ignorait aucune des douceurs de la plus tendre sensibilité.^
Madame Mère fut logée dans une maison voisine des Mulini, louée au chambellan Vantini, au prix de 200 francs par mois. ^ Ses diamants, qu'elle avait laissés à Rome, la
^ Campbell, p. I24 et i3i.
2 Pons de l'H., p. 3o5 et ao6.
^ Peyrusse (^Appendice), p. i^a. — Cette maison existe toujours; elle est aujourd'hui occupée par le sous-préfet de l'île et porte intérieurement une inscription commémorative. C'est, sur notre gravure, la troisième à droite de la ru«. La rue monte aux Mulini.
( IIO)
L'EMPEREUR S'INSTALLE
rejoignirent par une occasion sûre, et elle écrivit à Paris et à Rome qu'on lui envoyât ses meubles, dont un grand lit d'acajou, à quatre colonnes, ornementé de cuivres dorés, et treize fauteuils rouges.* Elle étendit son égide protectrice sur tous les Corses de l'île, qui en devinrent plus insupportables et plus avides.^
La maison Vantini avait été, en premier lieu, destinée à Pauline Borghèse, la princesse Paule, comme on l'appelait dans l'intimité. Lorsque l'Empereur l'avait rencontrée au Bouillidou, elle s'était aussitôt dirigée vers Fréjus, afin de s'embarquer avec lui pour l'île d'Elbe. Elle était malade alors, santé nerveuse et fragile, douloureusement ébranlée par tant de funestes événements ; si malade, qu'elle n'avait pu parvenir jusqu'à Fréjus, et s'était arrêtée au Muy, quatre lieues avant. ^ Malade, elle était arrivée à l'île d'Elbe, le 3i Mai, et elle avait dû être portée aux Mulini, où l'Empereur lui avait cédé son lit, le seul qui fût en état dans le (( palais », plein de maçons, de plâtras et de coups de marteau. Au bout de deux jours, la tête fendue, n'y pouvant tenir, elle était partie pour Naples, promettant de revenir quand sa santé serait meilleure et lorsque son frère lui aurait trouvé un logis. L'Empereur loua pour elle la maison Vantini, et y plaça Madame Mère, Pauline n'ayant pas reparu.
Quant à l'impératrice Marie-Louise, séparée de son époux par des circonstances indépendantes de sa volonté, elle viendrait incessamment, avait déclaré l'Empereur. Afin que
^ Larrey, p. 79, 84» 85, 86 et io5. — C'est ce lit qui, selon toutes probabilités, est revenu actuellement dans le Musée de San Martino. (Voir p. 375.)
2 Pons de l'H , p. 308.
3 Waldbourg-Truchsess, p. 4o; Helfert, p. 70; Campbell, p. 89 et 99; MoNiEu, p. 53; G»^ Vincent» p. aoa et ao3; Fabry, p. 55 et 81.