‹ Napoléon, roi de l'île d'ElbeChapitre 6 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

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nul n'en doutât, il faisait préparer aux Mulini un appartement pour elle et pour l'enfant, le petit Roi de Rome. Le cheval qu'elle monterait dans ses excursions à travers l'île l'attendait dans les écuries impériales, avec sa bride à l'anglaise et sa selle équipée. Des cargaisons de verres de couleur et de feux d'artifice étaient commandées à Livourne. ^ Les Elbois virent dans cette promesse un aliment pour leur curiosité, des fêtes en perspective, et un gage certain de la résolution de leur monarque bien-aimé de se fixer dans leur île.

Il n'y avait qu'une ombre au tableau.

Autour de ce monde en miniature circulait une silhouette sèche, un œil perçant, un sourire factice, un front blessé, artistement enveloppé dans un foulard de soie, une oreille tendue. C'était le surveillant officiel, le colonel Campbell, qui, dans son uniforme impeccable et avec des manières on ne peut plus britanniques et élégantes, s'attachait à tous les pas de l'Empereur, et se trouvait toujours partout, à toute heure, comme par hasard.^ Le Commissaire autrichien Kol- 1er avait pris congé le 9 Mai.^ Lui seul était demeuré pour observer ce que pouvait faire et méditer le redoutable vaincu, dont il était prudent d'avoir peur.

D'origine écossaise, Campbell avait combattu en Espagne et en Portugal, sous Wellington, avait connu en Suède

* Sellier Vincent, p. a3i, 366 et 368; Registre de l'L d'E., n. 38.

2 Pons de l'H., p. lo, 83 et 336

3 Bertrand a Meneval, dans Meneval, p. 245.

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Mme de Staël exilée, et avait assisté à la bataille de Bautzen où il vit, pour la première fois, à l'aide d'une lunette, l'Empereur qui allait et venait devant les lignes de son armée. Pendant la campagne de France, à la Fère-Champenoise* il s'était trouvé pris dans un combat entre Français et Russes, et un Cosaque l'avait renversé d'un coup de lance. Un autre lui asséna sur la tête un coup de sabre, quoiqu'il criât en russe : « Anglisky polkownick ! (Colonel anglais I) » Un troisième allait l'achever, lorsqu'un officier russe le sauva, évanoui.

Désigné comme Commissaire anglais après la signature du Traité de Fontainebleau, il s'était présenté à l'Empereur, qui l'avait reçu, (( arpentant son appartement, mal peigné, semblable à un animal sauvage dans sa cage ». Campbell l'avait informé que, d'après les instructions de lord Castlereagh, il devait non seulement comme les autres Commissaires, veiller sur le voyage de Sa Majesté, mais « résider à l'île d'Elbe autant que l'Empereur jugerait que la présence d'un officier anglais lui serait de quelque utilité ». Ses instructions personnelles étaient, en outre, « de correspondre avec son Gouvernement dans l'exécution de cette mission, de s'adresser, si l'occasion le réclamait, pour leur demander assistance, à tous fonctionnaires civils et militaires de la Méditerranée ». Le mode de transmission de cette correspondance, et ses conditions, étaient laissées (( à sa discrétion ». Cette dernière phrase signifiait clairement que ce n'était pas une correspondance ouverte qu'on attendait de lui .*

C'était, pour un soldat, un rôle peu ragoûtant qu'il avait accepté là. Il était à la fois un geôlier et un espion, sans être

* Campbell, p. 9 à 12.

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franchement ni l'un ni l'autre, et devait rester homme du monde. Il s'acquittait de sa fonction, non sans se révolter parfois des camouflets qu'elle lui valait, mais avec conscience. Pour se sentir plus à son aise, il avait, après l'arrivée de la Garde et la prise de possession définitive de l'île par l'Empereur, offert de se retirer, et avait tenu à se faire écrire par Bertrand, le 27 Mai, une lettre le priant officiellement de ne point partir : « La présence du colonel Campbell à Porto- Ferraio paraît indispensable. Je ne puis que lui réitérer combien sa personne et sa présence sont agréables à l'Empereur Napoléon ». *

Indispensable, il l'était et le savait bien, car, sans lui, aucun lien ne rattachait l'Empereur aux autres Gouvernements de l'Europe. Ce n'était plus qu'un proscrit abandonné dans les flots, rayé de la vie commune, moins que rien; livré aux hasards de l'avenir, il pouvait être insulté, enlevé, voir son île bombardée et pillée, en dépit de son armée et des 16 canons de son brick, sans la protection de personne, sans personne par qui protester et réclamer. Campbell présent, au contraire, était un porte-respect, le garant des Traités, un ambassadeur presque, qui donnait une apparence de réalité à cette souveraineté dérisoire à laquelle l'Empereur tenait tant. G 'est Campbell qu'il chargeait de faire reconnaître à Alger le pavillon de l'île d'Elbe et, (( par l'intermédiaire du Consul de Sa Majesté Britannique », d'aviser le Dey, dont il craignait les corsaires, « que les Puissances Alliées se sont engagées à faire respecter ce pavillon, qu'il doit être tenu à l'égal de celui de France». C'est lui qu'il envoyait à Livourne, ville hostile et tracassière, négocier un

* CaMP££LL, p. 96.

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règlement de navigation.* C'était Campbell qui avait demandé et obtenu, pour Madame Mère, le passage sur un brick anglais, et protégé son embarquement. Et, si des difficultés survenaient avec le Gouvernement français, ce serait encore lui qui s'entremettrait.

Le colonel Campbell s'acquittait galamment de ces bons offices, et remplissait, sous leur couvert, l'autre partie de sa tâche, tenant un journal quotidien de ce qu'il voyait, et, sur le navire de guerre toujours tenu à sa disposition en rade de Porto-Ferraio, faisant la navette entre l'île et le continent, afin de recruter et d'entretenir des agents sur la côte d'Italie, jusqu'en Sicile et jusqu'à Rome, de réunir leurs renseignements et de les confronter avec les siens et avec ceux du général autrichien Strahremberg, Gouverneur militaire de la Toscane, de se maintenir en relation constante avec les officiers anglais de l'escadre de la Méditerranée. ^ A l'île d'Elbe même, il ne se gênait pas pour tenter d'audacieuses proposi-

' Campbell, p. 99.

^ « Arrivé à Rome, conformément à mon intention de voir les diverses personnes employées par le Gouvernement britannique dans le voisinage de l'île d'Elbe, et afin d'entretenir avec ces personnes des relations sûres et confidentielles... )) (Journal de Campbell, Campbell, p. 117.) « Il faut employer tous les moyens pour être au fait de ce qui se passe dans l'île, et vous m'obligerez infiniment en me communiquant ce que vous savez. » (Stharemberg à Campbell, Campbell, p. 129.) « L'amiral, lord Exmouth, commandant la flotte delà Méditerrannée, a bien voulu attacher à la station de l'île d'Elbe le brick SwALLovvr (I'Hirondelle), qui me permettra de communiquer avec tous les ports, et je me propose d'aller en Sicile pendant quelques jours, afin de donner à lord Bentinck tous les renseignements en mon pouvoir et de profiter de ses conseils pour ma conduite à venir. » (Campbell, p. 118 et 197) « J'exerce une stricte surveillance sur tous les bâtiments appartenant à l'île d'Elbe, et j'ai l'honneur d'en transmettre la liste à Votre Seigneurie, la même que j'ai transmise à l'amiral Penrose, qui succède à lord Exmouth, et à l'officier de la station de l'île d'Elbe... » (Campbell à Castlereagh, Campbell, p. 199.)

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tions auprès de ceux qu'il pensait être disposés à l'écouter. S'il réussissait, c'était tant mieux, et, s'il n'obtenait pas de résultat, peu lui importait d'être trahi, puisque aussi bien son rôle n'était point un mystère.

L'Empereur qui, au courant de ses menées, se condamnait à sa présence, le payait d'une hypocrisie égale et n'avait pas pour lui assez de sourires. Au reste qu'avait-il à cacher .►^ Il ne faisait rien que d'innocent dans son île, et mieux valait, somme toute, qu'un bon témoin pût en faire foi.

Il possédait lui aussi sa police, et Campbell n'était pas certain que son propre domestique ne fût pas un espion. L'Empereur centralisait entre ses seules mains les rapports qui lui parvenaient. Le juge Poggi était chargé « d'explorer les familles », et de lui apporter ces commérages par lesquels, dans les petites villes, tous les secrets se connaissent. * Personnellement, il excellait à faire parler les gens, sans en avoir l'air, avec son apparente bonhomie, sa mauvaise humeur et ses colères feintes, paraissant se livrer, tout en donnant l'idée contraire de ce qu'il pensait. Il se renseignait et induisait les autres en erreur, ce qui était double bénéfice.

Campbell, p. i43 et 208; Pons de l'H., p. 73 et 81.

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l'empereur se constitue une bibliothèque, jl l'empereur achève d'explorer son

ILE. Il visite au pic DE GIOVE ET A MONSERRAT. || LA « CONQUETE » DE LA PIANOSA. I I SAINT-MARTIN SAINT-CLOUD. || LA SALLE DES PYRAMIDES ET LE PLAFOND AUX DEUX COLOMBES. Il LA CHAMBRE ET LA BAIGNOIRE DE l'EMPEREUR. || LES AVANIES ET LES AFFRONTS. || L'EMPEREUR TRANSPORTE SES PENATES SUR LE MONTE GIOVE. || MARIE- LOUISE NE VIENT TOUJOURS PAS. j| LA « LA VALLIÈRE )) DE L'EMPEREUR.

AINSI se passèrent les premiers mois du séjour impérial, aucun événement grave ne venant troubler le cours de cette existence provinciale, paisible et vide en son agitation même. L'Empereur se levait d'ordinaire avant le jour, vers les trois heures du matin, afin de profiter de la fraîcheur de l'aube, travaillait dans son cabinet, qui attenaitàsa chambre, et lisait. *

Il s'était occupé de se garnir une bibliothèque. A Fréjus il avait trouvé à acquérir pour 2^o francs de livres, qu'il avait apportés avec lui, ainsi qu'une Bible de Silvestre de Sacy, en 32 volumes, et un herbier, achetés en passant

* MoNivR, p. 56. — On trouve dans les comptes de Peyrusse (Peyrusse (^Appendice), p. 5i) la noie suivante: « Cabinet de Sa Majesté. Chaise longue: le bois peint en gris avec des raies d'or, comme la bibliothèque. Soie jaune. »

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à Lyon. Plusieurs malles de volumes, de sa bibliothèque de Fontainebleau , étaient arrivées dans les fourgons de la Garde, et il en avait commandé d'autres à Venise, à Gênes, à Paris, à Livourne, oii il donnait à relier et à marquer à son chiffre, une N ou un Aigle, ceux qu'il acceptait Car on lui envoyait souvent des rebuts de librairie, des. volumes dépareillés ou des ouvrages sans intérêt, qu'il refusait. ^ Parmi ces fonds de boutique qu'il recevait, se trouvaient des ouvrages dont la vente avait été, durant son règne, interdite par la Censure. Il les lisait, et, pour beaucoup, ne découvrait pas les motifs de cette proscription.^ Mais la prudence avait été de mise en cette matière, et c'était, au temps de sa grandeur, une tâche épineuse de prévoir ce qui risquait de lui déplaire.

A sept ou huit heures, après avoir marché un peu dans son jardin potager, il se recouchait. Il se relevait une heure ou deux avant le déjeuner, et sortait se promener dans la campagne environnante, à cheval ou en cabriolet, sans escorte.

Après le déjeuner, qui était frugal et rapide (parfois il déjeunait par terre, là oii il se trouvait) ^ il se remettait en route, et achevait d'explorer son île, il en visitait les sites les plus pittoresques, il escaladait ses caps et ses rochers, un bâton de berger à la main.

C'est ainsi qu'il gravit, par des sentiers de chèvre, le pic de Giove, qui se dresse non loin de Volterraio, à la pointe nord de l'île, et qu'il ne faut point confondre avec le Monte

* Pons de l'H., p. 199; Campbell, p. 76; Gorres. imp., 21.591, 21.655; Registre de l'I. d'E., n. 38, 78, 90; Peyrusse (Appendice), p. 33; Fabry, p. 3o ; Hérisson: Le Cabinet noir; Paris, 1887, P- ^^^•

2 Mémorial de Sainte-Hélène, 19 Dec. i8i5.

3 G^^ Vincent, p. 178.

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Giove, sur lequel se trouve le village de Marciana. L'un et l'autre sommets étaient, dans les temps antiques, consacrés au roi des Dieux, et le même nom leur en est demeuré. L'Empereur y remua des débris épars, sur lesquels il s'assit ensuite, tel Marins sur les ruines du Garthage, en disant : « Même les monuments périssent ! » Puis, « s'abandonnant à toute la fougue de son imagination, ardente, impétueuse et sans bornes, il traça le dessin d'une habitation solitaire à élever sur ce pic rocheux, retraite d'une idéale beauté, unique, merveilleuse. Là, le bâtiment principal; là, les dépendances ; là, un jardin ; là, une citerne. » Mais bientôt il laissa retomber ses bras, en secouant la tête, car il aurait fallu, pour rendre réel un pareil rêve, des milhons qu'il ne possédait plus maintenant. *

Un autre jour, par une après-midi radieuse, il se rendit à cette gorge de Monserrat, où nous avons erré tout à l'heure. Il était accompagné seulement de Bertrand et de Pons, qui nous a raconté l'excursion dans son amusant et précis détail. On peut la refaire aujourd'hui, livre en main, en retrouvant presque tous les cailloux du chemin. ^

« Nous prenons, dit Pons, en quittant la route de Porto- Longone, un sentier étroit, bordé de hauts cyprès, dans un ravin couvert d'aloès et de figuiers de Barbarie, et au fond duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la mer, à la fontaine de Barberousse... » Le sentier, les cyprès, les aloès et les cactus, le ruisselet et la fontaine, les voilà.

Pons montait un de ces petits chevaux corses, qui ne payent pas de mine, mais qui ont le sabot solide, et Ber-

* PoiNS DEL'H.,p. 254; G*^ Vincent, p. 2o3. 2 Pons de l'H., p. 267 et suiv.

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trand était juché sur I'Euphrate, ce grand cheval du Nord que l'Empereur lui avait donné. L'Empereur, qui était en humeur de se divertir, demanda à ses deux campagnons de faire la course devant lui. Pons s'y prêta de bonne grâce, Bertrand en affirmant que ce serait ridicule, car une enjambée de sa monture en valait quatre du cheval de Pons, et il serait revenu du but avant que celui-ci fût arrivé. Ce n'est point ce qui eut lieu cependant. Le grand cheval buttait dans les pierres de la ravine, tandis que l'autre sautait de caillou en caillou, comme un chamois. Au bout de quelques minutes, Bertrand déclara qu'il abandonnait la partie. L'Empereur s'en esclaffa, car rien ne le récréait comme de taquiner le Grand Maréchal, qui prenait ces plaisanteries au tragique.

Le trio rencontra un vigneron. L'Empereur ayant remarqué, sur le sol déchiré par la bêche, des morceaux d'une pierre blanche qui était de l'amiante, en ramassa un, et le montrant au vigneron, lui demanda si cette sorte de terrain était favorable au vin. Le vigneron répondit, sans se troubler, que le terrain d'amiante n'était pas mauvais pour le vin blanc, mais que le vin rouge réclamait une terre plus grasse. L'Empereur lui mit vingt francs dans son bonnet.

Ils arrivèrent à l'ermitage : « Les ermites, continue Pons, y ont amassé un peu déterre, planté quelques arbres et quelques ceps. L'église est simple et pauvre, mais bien tenue. La cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située sur une terrasse couverte de treillages. » C'est bien cela toujours. Voici les treillages, les pampres, la maisonnette blanche. L'ermite vint au devant de l'Empereur, et se plaignit d'un ton patelin que les temps étaient durs. (( Jadis les marins de de la côte avaient, dit-il, une sainte confiance dans la Vierge

de Monserrat, et lui consacraient beaucoup de messes. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Gela durera jusqu'à ce que la Vierge nous gratifie d'un bon miracle. »

L'Empereur était parvenu au seuil de la chapelle. 11 s'y arrêta, avant d'entrer, et, se retournant comme nous le faisons encore aujourd'hui, vers le paysage enchanteur, à la fois grandiose et doux, « si loin des amertumes de la vie », il se sentit pénétrer par le charme rare qui s*en dégageait, et demeura sans rien dire. Il se rappela les paysages d'Ossian. Mais, comme si l'image de cette paix et de son sourire ne pouvait longtemps subsister en lui : (( Oui, c'est beau, ditil, mais combien plus imposant encore que ce n'est beau cela doit-il être pendant une de ces tempêtes de l'équinoxe, comme on en voit en ces parages, sillonnées par les éclairs et menaçant d'engloutir la terre ! » Il demanda à l'ermite si la foudre n'exerçait pas ses ravages sur le Monte Serrato. L'ermite lui répondit qu'elle tombait fréquemment, mais que, par la protection de la Sainte Vierge, elle n'avait jamais frappé l'ermitage. L'Empereur se prit à rire, et, lui montrant les pics environnants : « Voilà bien qui vous garantit aussi, et ce sont là de fameux paratonnerres !» — (( Je le pense, comme vous, repartit l'ermite, mais il vaut mieux laisser croire au peuple que c'est un effet de l'influence d'En-Haut. » L'Empereur haussa les épaules, et, pour détourner la conversation, l'ermite le pria d'entrer dans l'église. Elle était illuminée. L'Empereur s'agenouilla un instant, et déposa une aumône. Puis il fit déballer un panier de provisions, expédié de Porto-Longone. Il invita ses deux compagnons à le partager avec lui.

L'Empereur, à la suite du déjeuner, endormi par la digestion et par la chaleur, s'assoupit sur une chaise. Lorsqu'il se

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fut réveillé, au bout d'un quart d'heure, il repartit avec Pons et Bertrand, a II était gai comme en venant, et ces moments furent vraiment des moments heureux » .

L'on ne manqua pas non plus de lui faire admirer les curiosités naturelles de l'île, la montagne d'aimant du cap Calamita, et tous les phénomènes végétaux : un figuier qui, comme aujourd'hui celui de Roscoff en Bretagne, « inclinait autour de lui ses branches, jusqu'à terre, oii elles reprenaient racine, enveloppant le tronc principal d'une génération de figuiers et formant de beaux salons de feuillage » ; un abricotier qui, l'année d'auparavant, avait produit 3.ooo kilogrammes d'abricots ; un pêcher qui donnait des fruits pesant trois quarts de livre, si surprenants que les gens non prévenus les croyaient artificiels, et deux caroubiers, l'un mâle, l'autre femelle, appartenant à un boulanger de Porto- Longone, sous l'ombrage desquels «on pouvait dresser pour les repas de noce une table de soixante couverts ».* L'Empereur allait voir, regardait, et n'oubliait pas de s'extasier.

Mais, quand il avait gravi un sommet d'oii la mer apparaissait aux quatre coins de l'horizon, il soupirait : (( Mon île est bien petite ! » ^

De la côte sud de l'île, par temps clair, le regard distingue, émergeant à peine des flots, un îlot plat comme radeau, C'est la Pianosa.

1 Pons de l'H., p. 365, a66, 378.

2 Campbell, p. 74.

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Dépendance géologique de l'île d'Elbe, la Pianosa en est distante de treize kilomètres, mesure cinq lieues de tour, et est recouverte d'une couche de terre végétale, sauf sur les points où perce le rocher. Elle produisait des herbages excellents. Aussi les habitants de Rio, de Porto-Longone et de Campo avaient-ils coutume d'aller s'y approvisionner en foin. Elle renferme des sources qui, bien entretenues, ne tarissent point. Mais l'île était inhabitée, les pirates barbaresques, à qui elle servait de relâche, en ayant depuis longtemps massacré les habitants. En 1806, des colons y étaient revenus de l'île d'Elbe, sous la protection d'un fortin et de deux pièces de canon. Les Anglais avaient détruit ces défenses, et les colons avaient abandonné l'île, où il ne restait que des chèvres sauvages \

L'Empereur, lorqu'il eut connaissance de cet îlot, déclara que, puisqu'il n'était à personne, il était à lui, et après s'y être fait transporter à bord de I'Inconstant, décréta son occupation militaire et sa colonisation.

Ce fut une expédition qui n'alla point sans traverses.

Les troupes se composèrent de lio hommes, soit : 20 canonniers et sapeurs de la Garde, et autant de soldats du Bataillon Corse, sous les ordres du commandant Gottmann, détaché de Porto-Longone, et du lieutenant de génie Larabit.

Elles débarquèrent avec un prêtre de Campo, quelques provisions, des caisses de biscuit, des maçons, un mortier, un cent de boulets et des gargousses. Les instructions de

* Larabit, p. 64 et suiv. ; Corres. imp., 21.5Ô7, 21.670, 21.574, 21.677, 21.679, 21.685 et 21.616; Registre de l'I. d'E., n. 36, 5i, 81, 82, 94, 121, 187, 167 ; Campbell, p. 84; Pons de l'H., p 3o2 et 387. — La distance de i3 kilomètres est celle du point le plus proche de l'île d'Elbe. La Pianosa est à 3o km., 5oo m. du port de Porto Longone.

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l'Empereur portaient que les pièces devaient être mises en batterie dans les quarante-huit heures, de façon à pouvoir balayer la mer, en cas d'attaque. * Ensuite le commandant Gottmann ferait installer une batterie couverte, à l'épreuve de la bombe, bâtir une caserne, une église et un village pour les futurs colons, et tuer toutes les chèvres, afin qu'elles ne fissent point de tort à l'agriculture. Un droit de 3 francs par trimestre serait payé par les pêcheurs napolitains qui se livraient sur les côtes à la pêche du corail, et «versé dans la caisse des travaux de l'île » .

Il n'y avait, en attendant, pour loger l'armée d'occupation, que des grottes, situées au bord de la mer, et qui avaient jadis servi de tombeaux. On y voyait encore les excavations creusées pour recevoir les corps. (( Les grottes serviront à la garnison, avait ordonné l'Empereur. Le commandant aura soin de les nettoyer, en commençant par y faire du feu pour brûler les insectes. Le prêtre de Campo sera nommé curé de la paroisse. Il emportera ses instruments, et dira la messe en plein champ, jusqu'à ce qu'on ait établi une église. Le village sera construit sur des dessins qui seront soumis à mon approbation. »

Mais le commandant Gottmann qui, en sa qualité de gouverneur provisoire de l'îlot, avait emmené avec lui sa femme et sa fille, refusa de s'installer dans une de ces cavernes, et voulut que le lieutenant Larabit employât d'abord ses sapeurs à lui construire une maison. Celui-ci répondit qu'il s'occuperait de sa batterie, et qu'il songerait ensuite à satisfaire le commandant. La discussion s'aigrit, et les deux officiers faillirent croiser l'épée. Un mauvais temps prolongé ayant inter-

* Attaque des Barbaresques, puisque l'on était en paix avec l'Angleterre.

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rompu le va-et-vient de la navigation, la Pianosa se trouva coupée de ses ravitaillements, le pain manqua, et, quand la garnison eut mangé les chèvres de l'île, elle fut réduite à ses biscuits, aux poissons qu'elle péchait, et aux coquillages recueillis sur les rochers du rivage. Le vin fut remplacé par de l'eau-de-vie étendue d'eau, ou par du vinaigre. Il y eut d'acerbes récriminations, des actes d'insubordination.

L'Empereur, aussitôt que le passage fut praticable, envoya k la colonie affamée un troupeau de moutons, deux vaches laitières, une trentaine de poules avec leurs coqs, et des cochons. Il expédia, par le même bateau, des portes et des serrures provenant des démolitions de Porto-Ferraio, et, faute d'horloges, «un sablier pour mesurer les heures». Peu après il vint sur I'Inconstant, avec Drouot, afin de se rendre compte de l'état des travaux et calmer les esprits.

Son inspection terminée, et comme il allait se rembarquer, une bourrasque s'éleva. Le brick ne put s'approcher de la côte. L'Empereur passa la nuit dans l'île, sous des ruissellements de pluie. Le lendemain, il profita d'une accalmie pour regagner I'Inconstant, pestant contre la mer et contre la marine.

Le récif inhospitalier de Palmaiola, qui commande le canal de Piombino, fut, comme la Pianosa, occupé et garni d'une batterie. *

Le colonel Campbell commença par ne pas prêter attention à ce qu'il appelait en riant (( les conquêtes » de l'Empereur, qui l'avait emmené avec lui, comme en partie de promenade, lors de sa prise de possession de la Pianosa. (( C'est pour les Anglais, disait-il, que l'Empereur travaille

* Gampbrlim p. 3io; PoA's DE l'H., p. 278, 296, 399,

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et nous irons, un jour, nous installer à sa place. » Quand la Pianosa devint un point stratégique en règle, il s'en inquiéta, et s'avisa qu'il n'avait pas été fait mention de cette île dans le Traité de Fontainebleau. Mais l'Empereur n'écouta pas ses réclamations. *

Le palais des Mulini n'était pas achevé que l'Empereur avait désiré une autre maison, plus distante des rumeurs de la ville, et dans le calme plus reposant de la campagne. La saison chaude, en outre, était venue, et il fallait songer à prendre ses précautions contre une température excessive déjà sous cette latitude.

L'Empereur se fit construire la résidence de San Martin o.

L'on s'y rend par la route de Marciana. A quatre kilomètres de Porto-Ferraio, un chemin bifurque, et s'engage dans un vallon, dont le fond est, comme à Monserrat, fermé en amphithéâtre par une montagne escarpée, plantée de vignes à sa base, et, plus haut, de touffes de chênes et de broussailles. On s'élève peu à peu, jusqu'à mi-côte. De là, en se retournant, on aperçoit Porto-Ferraio et sa colline, sa citadelle, et le cercle de sa rade, en un tableau qui semble agencé tout exprès pour le plaisir des yeux. Le site n'a pas le charme virgilien de celui de Monserrat, mais il est beau différemment, très à effet, et, par sa proximité de la capitale, il était indiqué pour le c( Saint-Cloud » impérial, ainsi que

^ Pons de TH., p. 3o4; Campbell, p. i63; Ile d'Elbe et Cent Jours, p. 27.

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les grognards ne manquèrent pas de baptiser le nouveau palais.

La maison rappelle un de ces agrestes réduits à la Jean- Jacques Rousseau, asile de Philémon et de Baucis, comme nous en montrent les estampes de la fin du xvm* siècle. Quatre murs blancs, un toit de tuiles, un rez-de-chaussée avec une porte étroite, et un premier. Par derrière, et par suite de la déclivité du terrain, il n'y a plus qu'un rez-de-chaussée, qui est le premier étage de la façade. Alentour, des arbres d'essences diverses, micocouliers, chênes verts, magnolias aux feuilles lisses et aux fleurs charnues, et, dans le jardin, de petites allées ombreuses avec des charmilles, des buis et des bordures de pervenches.

Nous entrons. Voici «la salle des Pyramides». Elle est en proportion de la demeure, et mesure 8 mètres de large, sur 8 mètres et demi. Au centre, et pour la couleur locale, un bassin et un jet d'eau, à sec l'un et l'autre ^ Au plafond, les Signes du Zodiaque, et, sur les murs, des colonnes égyptiennes s'entremêlant de minarets, de palmiers et de charges de mamelucks, en souvenir des victoires de la première heure. C'est, en dépit des assertions du Mémorial de Sainte- Hélène, qui affirme avec audace que (( les meilleurs peintres d'Italie se disputaient l'honneur d'embellir les logis impériaux )) ^ de la peinture qui rappelle celle de nos cabarets de banlieue, de cette peinture en trompe-l'œil, semblable à un décor de théâtre, dont usaient déjà les Romains, et dont les Italiens aiment encore à orner leurs maisons. Ils y sont, du

* Registre de l'I. d*E., n. 53 : « On pavera de marbre la grande salle, au milieu de laquelle on fera un bassin octogone, avec un jet d'eau selon l'usage d'Egypte. »

2 Mémorial de S'«-H., ao Février 1816.

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reste, assez habiles. La cheminée, faite d'une table de marbre supportée par deux fines colonnettes, est jolie. Toute une époque revit là, et, sur le fût d'une des grosses colonnes peintes, on lit trois mots, qui semblent négligemment jetés comme une inscription de poète ou d'amoureux : (( Ubicun- QUE FELIX Napoléon. (Napoléon est partout heureux.) » L'Empereur a voulu proclamer qu'il était satisfait dans son île, qu'il ne songeait point à en sortir jamais.

On passe dans le salon. A son plafond, voletant dans un ciel d'azur, deux colombes sont enlacées par un ruban, (( dont le nœud se resserre à mesure qu'elles paraissent s'éloigner l'une de l'autre». Les deux colombes représentent Marie-Louise et l'Empereur. L'Empereur a indiqué au peintre ce motif. Il a désiré qu'à son arrivée, sa femme connaisse bien qu'elle n'a pas été oubliée. Marie-Louise n'est pas venue, mais les colombes et leur ruban bleu volètent toujours.

A droite du salon, la chambre de l'Empereur. Elle occupe l'angle de la maison. Il s'y trouve un lit en acajou, de style bateau, un fauteuil à bascule, et un guéridon bombé qui porte un service en porcelaine. Ce lit, que le portier affirme être celui de l'Empereur, serait, d'après une autre tradition, celui du Grand Maréchal Bertrand. Il n'est rien de cela. Le mobilier primitif de San Martino a été dispersé comme celui des Mulini. C'est probablement un lit ayant appartenu à Jérôme, et apporté à San Martino, en 1869, parle prince DemidofT. * Le fauteuil à bascule, fauteuil de jardin

* Le Catalogue descriptif du Musée de San Martino, publié par Demidoff, est formel. Demidoff a reçu la chambre vide. — « chambre de l'empereur. Le mobilier qui garnit cette chambre offre de beaux spécimens de l'industrie des frères Jacob, ébénistes renommés de l'époque impériale. Il ne s'y rattache aucun souvenir dynastique. » (Les meubles dont parle le catalogue et placés là par

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ou de navire, n'a pas d'histoire, et le guéridon, ainsi que son service, ont été acquis à l'île d'Elbe, par le propriétaire actuel de la maison. Ils peuvent provenir soit du mobilier de San Martino, soit de celui des Mulini, dont beaucoup d'habitants achetèrent jadis les débris. ^

L'Empereur réunit à San Martino ce qu'il possédait de souvenirs et de bibelots provenant de Marie-Louise et du Roi de Rome. En guise de tableaux, il colla, dans les différentes pièces, des gravures extraites d'un ouvrage illustré sur l'Egypte.'

Les deux étages de la maison communiquent entre eux par un escalier raide et étroit comme une échelle de moulin. L'Empereur en faisait peu usage, le premier étage, qu'il habitait, étant par derrière, comme nous l'avons dit, de plain-pied avec le jardin. Le rez-de-chaussée était réservé au personnel et à la cuisine. L'Empereur n'y avait qu'une salle de bains, où il descendait chaque matin.

Elle a conservé sa baignoire de pierre. Sur le mur rongé d'humidité, une fresque peinte, effritée comme une mosaïque de Pompeï, représente une femme nue couchée, qui tient un miroir, le miroir de la Vérité, ainsi que nous l'apprenons par cette inscription : « Qui odit Veritatem, oditLugem. (Qui hait la Vérité, hait la Lumière.) )) La mélancolique Naïade a survécu, dans son geste immobile et gracieux vers

Demidoff ont été, depuis, dispersés à leur tour. Voir p. 274.) Dans le même Catalogue, on trouve : « N» 260. Dans la chambre du Grand Maréchal est un lit en acajou ayant appartenu à S. A. I. le Prince Jérôme. » C'est ce lit, dit: Lit de Bertrand, et apporté par Demidoff, qui serait resté.

* Voir p. 275.

2 Larabit, p, 69; Peyrusse, p. 260. — C'est de l'ouvrage en 12 Tomes infolio, publié de 1809 à 1822, par les Savants de l'Expédition d'Egypte, qu'il s'agit.

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l'impérial baigneur qui, s'il aimait la vérité, quand il s'agissait de la tirer des autres, n'aimait guère, par contre, à la dire.

L'Empereur avait décidé que, pour payer les frais de construction et d'entretien de San MartinoS la majeure partie du domaine serait mise en valeur, et que non seulement il continuerait à produire de la salade et de la vigne, dont (( une feuille, une grappe, seraient mentionnées au budget delà propriété ))\ mais encore du blé. San Martino deviendrait un lieu de culture modèle.

L'Empereur manda son chambellan Traditi, qui était agriculteur, et lui exposa ses projets, avec toute la conviction apparente d'un bon propriétaire. Mais San Martino était plus riche en cailloux qu'en terre végétale. Le signor Traditi laissa parler l'Empereur, l'écouta entasser ou feindre d'entasser, en idée, des centaines de sacs de blé, destinés à ravitailler l'île en cas de blocus, et, quand sa Majesté eut terminé son discours, il s'écria en italien, oubliant que l'Empereur comprenait : (( 0 questa, si, che è grossa ! (En voilà des bourdes, et de grosses 1) » ^

On vit l'Empereur, suffoqué par cette franchise en plein visage, perdre contenance. Mais redevenant maître de lui, il

^ Les frais d'acquisition du terrain furent payés par Pauline. (Peyrusse, p. 25l.)

"^ CORRES. IMP,, 21.567.

■^ Pons de l'H., p. 3o6, 809 etSio; Registre de l'I. d'E., n. 128.

sourit, et consola son chambellan, qui avait compris à la mine effarée des assistants Fénormité de son inconvenance.

Déjà, au départ de Fontainebleau, le Commissaire autrichien lui avait, à plusieurs reprises, répété : (( Votre Majesté se trompe. Votre Majesté a tort. » Peu accoutumé à ce genre de contradiction, l'Empereur avait répondu avec vivacité : (( Vous me dites que j'ai tort, et continuellement que j'ai tort. Parlez-vous donc comme cela à votre empereur .^* » Le général KoUer lui avait assuré que son Souverain serait très fâché de supposer qu'il ne parlait pas toujours selon sa pensée, et l'Empereur avait repris, cachant sa mauvaise humeur : « Il est, en ce cas, bien mieux servi que je ne l'ai été. ))*

A l'île d'Elbe, une autre fois, ayant demandé à un homme de Piombino ce que sa sœur Elisa avait fait de bien ou de mal, pendant qu'elle gouvernait la principauté, l'homme avait répondu, sans baisser les yeux : a Elle faisait l'amour. » Il avait fallu que l'Empereur lui coupât la parole, pour l'empêcher d'en dire plus.

C'était encore le commandant Gottmann, celui qu'il avait envoyé à la Pianosa s'installer avec sa famille dans une caverne, qui, revenu pour protester contre ce logis et contre les manques de respect du lieutenant Larabit, s'était planté sur la route, et, l'interpellant en public comme un énergumène, n'avait cessé sa scandaleuse insolence que devant la menace du général Bertrand de le faire arrêter. ^

C'était Taillade, le commandant du brick impérial, qui, discutant avec l'Empereur une question mathématique que

^ G^^ Durand, p. 35i; Waldbourg-Truchsess, p. 55. 2 Pons de l'H., p. 256 et 267.

celui-ci trouvait embarrassante, lui avait pris le papier des mains, en disant : « Il n'est rien déplus simple. C'est l'affaire d'un enfant. » ^

C'était le général Dalesme, l'ancien gouverneur de Porto- Ferraio, un vieux brave « qui se serait, disait-il, cent fois fait tuer pour l'Empereur », mais pour qui (( un chat était un chat )), et qui, lorsqu'il était consulté, émettait son opinion avec une telle rudesse qu'il avait été préférable de se priver de ses conseils. ^

C'était, à Rio-Marina, un sergent-major elbois, vigoureux gaillard, qui, voyant l'Empereur, déjà alourdi et prenant de l'embonpoint, hésiter à sauter en selle, l'avait, par derrière, empoigné à la taille, enlevé en l'air, et jeté sur son cheval. L'Empereur avait essayé de résister, se débattant d'une façon burlesque. Il avait subi la loi de la force. Quelques jours après, l'auteur de cet exploit recevait les épaulettes de souslieutenant, afin qu'il ne fût pas dit qu'un malotru en avait usé avec ce sans-gêne vis-à-vis de la majesté impériale.^

C'était Pons, qui, le jour de la fête de San-Cristino, patron de Porto-Ferraio, avait, dans un banquet auquel assistait la Garde, porté un toast (( à la Liberté, soleil de l'univers! », et qui, sur sa table de travail, laissait traîner le Télémaque de Fénelon, avec ces passages soulignés d'un coup de crayon noir : « Le Roi doit être plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre... Minos aimait encore plus son peuple que sa famille... J'en fus réduit à me réjouir de posséder, avec un petit nombre de soldats et de compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage,

* Pons de lH., p. 49-

2 Pons dkl'H., p. 58, 64 et i34.

3 Pons de i/H., p. 69 et 284.

et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus espérer de revoir jamais le sol fortuné où les Dieux m'avaient fait naître pour y régner. Ainsi tomberont les rois qui se livrent sans frein à leurs désirs et aux conseils des flatteurs. » Et, la fdle de Pons, une (( toute petitote », ayant été présentée à l'Empereur, avait, toute nourrie de fermes maximes républicaines, répondu à sa mère qui lui demandait, au retour, si elle était contente d'avoir vu de près le grand homme : (( Oui, maman, mais je crois que je l'ai trop salué, etje le regrette. » Réponse que le père n'avait pas manqué de rapporter à l'Empereur, dans une admiration mal contenue pour la précoce sagesse de cet enfant. ^

Enfin l'Empereur ayant ordonné au rigide administrateur des mines de lui verser les 229.000 francs, reliquat de l'exploitation antérieure à sa prise de possession de l'île d'Elbe, Pons, qui estimait devoir ces deniers au Gouvernement français, avait refusé d'obéir « parce qu'il ne faisait rien contre sa conscience». D'interminables discussions en avaient résulté, qui avaient duré deux mois. Impatienté, le souverain des Mulini était venu lui-même à Rio. Lui qui se vantait que personne ne lui avait jamais dit non, il s'était entendu répéter en face le mot outrageant, et n'avait pu s'empêcher de s'écrier, avec une violence qui fit trembler les vitres : « Je suis toujours Empereur I » Il avait dû lever le siège sans rien obtenir. Le trésorier Peyrusse fut dépêché vers Pons, pour lui dire que, s'il ne cédait pas, l'Empereur lui enverrait ses grenadiers. Pons répondit (( que trois cent mille baïonnettes ne le forceraient pas à se dessaisir de cet argent » , et que (( si les grenadiers venaient, il les jetterait par la fenêtre ». Il

* Pons de l'H., p. 280, 235, 287 et 257.

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n'avait cédé qu'après en avoir référé à Paris, et lorsque « sa conscience le lui avait permis ». *

L'Empereur affectait de ne pas prêter attention à ces algarades, les unes inconscientes, les autres froidement voulues. Ce n'en étaient pas moins autant d'amers affronts, autant de pointes aiguës qui lui entraient dans la chair, et lui rappelaient à tout moment combien fragile était maintenant sa majesté.

Lorsque l'Empereur était entré en possession du domaine de San Martino, il ne s'y trouvait qu'une masure en ruines, occupée par le fermier, et un magasin qui servait à serrer le vin. Tout avait été à créer, et l'unique sentier, entrecoupé de marches, d'escaliers taillés dans le rocher, rendait le travail plus lent et plus difFicultueux. Quoique vingt-quatre grenadiers eussent été adjoints à vingt maçons pour hâter les travaux de construction et établir une route qui rendrait les charrois plus faciles, il ne fallait pas compter que (( Saint-Gloud » serait prêt de sitôt. Par économie, et pour éviter d'acheter sur le continent ses tuiles et ses briques, l'Empereur avait ordonné l'étabHssement d'un four à cuire, où elles seraient fabriquées surplace. G'étaientdes devis, des essais, des retards. ^

La chaleur augmentait à Porto-Ferraio (on était fin Juillet) et l'Empereur en souffrait physiquement. Aussitôt que

1 Peyrusse, p. 24i; Pons de l'H., p. 85 et 109; Campbell, p. 109. ^ Registre de l'I. d'E., n. 16, 24, 34; Gorres. imp., 21.617.

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trois pièces avaient été habitables, il s'était transporté à San Martino avec un aide de camp, un domestique et trois lits de fer. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, là aussi, il étouffait. Dans ce cercle de montagnes, oii se réverbérait le soleil, l'air ne circulait pas. L'ombre manquait. Les arbres qu'il faisait planter et dont les frondaisons se sont épanouies depuis, si luxuriantes, étaient à l'état de squelettes, et séchaient sur pied. L'Empereur allait s'asseoir, écrasé, au bord d'une source pierreuse, que l'on montre aujourd'hui, et à laquelle il buvait avec une tasse de cuir. Il fut reconnu que San Martino serait une charmante résidence de printemps ou d'automne, mais qu'il était indispensable, pour l'été, de chercher encore un autre gîte.

C'est alors que l'Empereur songea à Marciana Alta et au Monte Giove. Sur ce faîte sublime dominant l'immensité, où il avait, une fois de plus, tressailli devant l'incomparable spectacle qui s'offrait à lui, il aurait rêvé peut-être le palais merveilleux que son imagination avait bâti sur les cimes de Volterraio, mais ce rêve n'était pas plus réalisable ici pour le roitelet de l'île d'Elbe.

Il se contenta de beaucoup moins et fit dresser à côté de la chapelle de La Madone sa tente de campagne où, « comme les rois de l'antiquité, il éleva son trône voyageur». * Il prit en plus la maisonnette de l'ermite, qui alla loger dans son étable. Deux ou trois autres tentes furent tendues sous les châtaigniers, pour deux officiers d'ordonnance, qui se faisaient la barbe dans la chapelle, et qui furent toute sa garde, et pour quelques valets. ^ Madame Mère quitta de même Porto-

* Pons de l'H., p. 211 et 212.

- FoRESi (N. all' is. Dell' Elba), p. 64.

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Ferraio et s'installa au village de Marciana Alta, avec son chambellan, son intendant, ses deux dames de compagnie, deux femmes de chambre, son cuisinier et quatre domestiques. *

L'Empereur, à l'instar aussi de ces rois antiques, s'occupa de tous les détails du ménage : « Monsieur le comte Bertrand (écrivait-il de La Madone, le 23 Août, au Grand Maréchal du Palais, à Porto-Ferraio), il me manque deux volets pour les fenêtres de ma chambre. La troisième fenêtre en a. Tâchez de me les envoyer demain. Envoyez-moi deux lanternes pour accrocher à la porte de ma tente, et un fanal. J'ai apporté mes trois lits de fer. J'ordonne qu'on en descende un à Marciana pour Madame Mère. Elle sera bien dans la maison de l'adjoint, et pourra venir jeudi. Elle aura une chambre pour elle et trois pour son personnel. Il y a dans cette maison les gros meubles nécessaires. Je ferai ajouter une commode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine, de bougies et de lumières. Envoyez trois rideaux pour sa chambre. Les tringles y sont. Envoyez-nous des feux, des pelles et des pincettes. Je crois que c'est avec raison qu'on dit qu'il faut faire du feu le soir. » ^

(( Je ne compte pas rester ici plus de quatre ou cinq jours », écrivait l'Empereur, le lendemain de son arrivée, à Bertrand. ^ Il y demeura près d'une quinzaine, et ne quitta La Madone que le 4 ou 5 Septembre, après les événements que nous allons raconter. L'attrait fascinateur du Monte Giove le retenait sans doute (ainsi qu'une visite qu'il attendait), et cet abrupt

* La maison habitée par Madame Mère à Marciana Alta, existe, et porte sur sa façade une plaque commémorative.

2 GORRES. IMP., 2I,6l5.

•* GoRRES. IMP., 31.617.

Si

1. LA MAISON BK MADAME MliRH A MAKCIANA ALTA. — 2. LA CUAPELLK DE LA MADONE. — 3. LA « SEDIA DI NAPOLEONE » SUR LE MONTE GIOVE.

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village de Marciana, qui devait exercer la même attirance sur Madame Mère. C'était la Corse que, l'un et l'autre, ils avaient retrouvée là.

C'étaient ses mêmes maisons farouches, c'étaient l'enivrement de son air libre et de ses purs sommets, et ces mêmes senteurs du maquis, qui leur faisaient revivre à tous deux le passé lointain. Du roc maçonné où il s'asseyait, les pieds dans la bruyère, son fusil de chasse entre les jambes, non seulement il le respirait ce parfum, qui, comme il l'a dit, à Sainte-Hélène, lui aurait fait reconnaître la Corse (( les yeux fermés », mais il la voyait se dessiner sur l'horizon, dans le flamboiement du soleil couchant. Quelle émotion secrète devait le saisir, et le serrer à la gorge, à l'aspect de sa terre natale apparaissant sur la mer, au déclin du jour, et devant laquelle il se retrouvait, à son déclin lui-même. Elbe et la Corse, c'étaient les deux extrémités de sa gloire. Là, elle n'était pas née encore, ici elle commençait à mourir. Sa vie tout entière tenait entre ces deux sommets, celui oii il était assis, celui qu'il apercevait là-bas.

Là-bas, c'était, à Corte, la vieille maison Gaffori, criblée de boulets génois et toujours imprenable, que sa mère, mariée à quatorze ans, célèbre dans l'île pour sa beauté, habitait à la veille de le concevoir, pendant la lutte dernière de l'indépendance corse contre la France ; c'étaient les vallées et les plaines du Nebbio, à travers lesquelles elle était partie à cheval, enceinte de lui de six mois, faire le coup de feu, côte à côte avec son mari. Dès le sein maternel il avait respiré l'odeur de la poudre, entendu les balles siffler à ses oreilles. Là-bas, c'était le souvenir de l'ancienne maison d'Ajaccio, pillée et brûlée par les clans ennemis, lorsque la famille Bonaparte s'était ralliée aux Français. C'étaient Gia-

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cominetta, son premier amour, à huit ans, et Pauline, sa petite sœur espiègle, avec laquelle il jouait si gaiement, ses bas pendants sur ses souliers. C'était son oncle, l'archidiacre Lucien, patriarche au manteau de poil de chèvre, dont il suivait dans la montagne les nombreux troupeaux, reprochant aux bergers de donner en pâture à leurs bêtes les fraîches pousses vertes des forêts, qu'ils dévastaient et dont ils faisaient des déserts. C'était le départ pour Brienne, le retour en uniforme de lieutenant d'artillerie, puis le second départ, celui vers la renommée et vers l'Empire.

C'est tout ce passé qu'il retrouvait devant lui, du haut du Monte Giove, resté seul aujourd'hui avec sa mère, dans les regards muets de laquelle il devait lire les mêmes pensées, sa mère dont l'énergie n'avait pas fléchi, dont l'austère tendresse était la seule affection qui lui demeurât. La nouvelle de la mort de Joséphine, dont d'autres doigts que les siens avaient fermé les yeux, lui était arrivée aux Mulini, faisant jaillir ses sanglots, et son autre femme, l'Impératrice, était, il ne savait où. *

Marie-Louise, en effet, ne venait toujours pas. Inutilement son appartement de Porto-Ferraio l'attendait, en vain les colombes du plafond de San Martino commençaient à dérouler, sous le pinceau du peintre, leur banderoUe amou-

* Pons de l'H., p. 206, et Mém. aux Puiss. all., p. 36 et 87. — Joséphine était morte à la Malmaison, le 29 Mai.

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reuse dont le symbole devenait, de jour en jour, d'une plus mordante ironie.

L'Empereur n'en dissimulait pas son irritation et son chagrin. D'abord, à sa façon, il aimait Marie-Louise.^ Il l'aimait par devoir, parce qu'il l'avait épousée, et que tout chez lui, même le cœur, se pliait à la règle. Homme mûr, il l'avait charnellement aimée pour sa jeunesse d'enfant timide, initiée par lui à la vie et éblouie des pierreries dont il l'avait couverte. Son orgueil, enfin, avait, par-dessus tout, battu de cet amour qui avait mêlé son sang de soldat heureux à du vrai sang d'empereur. Et maintenant qu'il était à Elbe, exilé et solitaire, se repliant sur lui-même dans les longues heures contemplatives imposées à son activité insuffisamment assouvie, ces sentiments divers se fondaient en un seul : le besoin d'avoir près de lui (( sa femme », c'est-à-dire ce qui constitue le foyer, tout Empereur que l'on soit, une caresse différente de celle de sa mère, une compagne un peu intime des battements de sa poitrine, sinon de sa pensée, qu'elle avait toujours été incapable de comprendre, et qu'il ne livrait d'ailleurs à personne.

Lors du règlement de leurs sorts, il avait essayé d'obtenir pour elle la Toscane, ou du moins l'adjonction à Parme et à Plaisance des territoires de Lucques et de Piombino, afin que leurs deux retraites fussent voisines ^et qu'il n'y eût que le

* Outre ses relations avec la Comtesse Walewska, qui ne cessèrent point après son mariage avec Marie-Louise, Constant rapporte qu'il la trompa, au bout de très peu de temps, avec la belle-fille d'un chef d'escadron, qui habitait Bourg-la- Reine, et qu'un « protecteur » officieux lui avait signalée, une brune, de 17 ans, à jolis pieds et à jolies mains, excitante et coquette, qu'il reçut à Saint-Cloud, à II heures du soir, en la faisant passer par l'Orangerie, et qu'il garda « trois heures » avec lui. (Constant, VI, p. 94.)

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détroit entre elle et l'île d'Elbe. Les Puissances Alliées avaient refusé, autant pour l'éloigner de Marie-Louise, selon le désir de l'Autriche, que pour qu'il ne se fît pas, du droit de venir voir sa femme, un autre droit, celui de passer perpétuellement sur le continent/

Dès l'abdication, l'idée d'une séparation complète de l'Impératrice et de son époux avait été envisagée. Le lo Avril, Meneval, secrétaire de Marie-Louise, interrogé par l'Empereur, lui avait répondu « qu'il craignait que l'Impératrice, malgré son désir de le suivre, ne fût pas libre », mais que cependant elle avait encore confiance en l'humanité de son père. Trois jours avant, Cambacérès, Jérôme et Joseph étaient venus à Blois, afin de persuader à la malheureuse, affolée, qu'il fallait fuir en toute hâte. Marie-Louise avait reculé. Elle craignit de mal faire, en agissant sans un ordre direct de l'Empereur, et prit tellement peur de l'insistance des trois hommes qui la pressaient, qu'elle appela au secours, et que les officiers qui étaient dans la maison accoururent en tumulte pour la protéger. Deux heures après, un Commissaire russe arrivait s'assurer d'elle et de son fils. De ce moment elle était prisonnière.

L'Empereur tente de lutter encore. Il demande qu'elle vienne le rejoindre à Gien ou à Briare. Ils chemineront ensemble, elle, vers Parme, lui, vers l'île d'Elbe. Mais l'empereur d'Autriche répond que Parme et Plaisance sont dans tout le désordre de la guerre, et que Marie-Louise ne peut s'y rendre sans une organisation gouvernementale préalable. Puis c'est le médecin Gorvisart qui déclare, d'une façon formelle, que le climat de l'île d'Elbe serait pernicieux pour

* Meneval, II, p. i47 à 2i4.

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l'Impératrice, en son état de santé présent, et qu'il est nécessaire qu'elle aille faire une cure aux eaux d'Aix. * Gorvisart ne possédant aucunes notions réelles sur le climat de l'île d'Elbe, son affirmation pouvait sembler sujette à caution. L'Empereur proteste « que ce qu'il y a de meilleur pour la santé de sa femme, c'est d'être avec lui ». Gorvisart, imbécile ou complice, et qui ne tient, ni à s'expatrier à l'île d'Elbe, ni à paraître abandonner l'Impératrice, s'opiniâtre et s'obstine.

L'Empereur dispute pied à pied le terrain : « Il est en Italie des eaux tout aussi salutaires que celles d'Aix. » Sur cet autre point, Gorvisart maintient sa première affirmation : (( Seules les eaux d'Aix conviennent à l'Impératrice. »

L'Empereur comprit qu'il n'y avait rien à tenter, pour l'instant du moins, contre la ligue de toutes ces mauvaises volontés. Il accepte pour Marie-Louise le voyage aux eaux d'Aix, de crainte, ce qui serait encore pis, qu'elle ne se dirige sur Vienne, comme il sait qu'il en a été question, comme c'est, en réalité, décidé par l'Empereur d'Autriche. Lui-même, il ignore quelles ressources lui offrira l'île d'Elbe, 011 il pourra loger une femme, s'il ne faudra pas se battre en débarquant, et le temps presse. Il se résout à partir seul, espérant, ou feignant d'espérer, qu'après l'apaisement de la crise politique actuelle et des rancunes du moment, Marie- Louise lui sera rendue.

La veille de son départ de Fontainebleau, à 8 heures du

^ Aix en Savoie.

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soir, l'Empereur écrivit à sa femme une première lettre, avec un mot aimable pour Corvisart, qu'il était essentiel de ménager. Avant de quitter la Cour du Cheval-Blanc, le lendemain, il lui en adressa une seconde, pour lui envoyer son adieu et « un baiser au petit Roi »/ A dix heures du matin, lorsque les voitures qui vont l'emmener sont attelées, les bagages chargés, il annonce aux Commissaires étrangers qu'il ne part plus. Puisqu'on le sépare de Marie-Louise, ce qui n'était point dit dans le Traité, il révoque son assentiment à ce Traité, et son abdication.^ C'était le déchirement suprême. Protestation toute fictive, car il fallait partir.

A Fréjus, il écrit à l'Impératrice, le 28 Avril, à 3 heures de l'après-midi, et reçoit de ses nouvelles, par Meneval, le lendemain 29, à sept heures du matin, comme I'Undaunted levait l'ancre.^ Il lui récrit de Porto-Ferraio, le 9 Mai, avec quelques renseignements engageants sur l'île d'Elbe, et charge de la lettre le feld-maréchal Koller qui se retirait. Trois jours après, il la fait aviser, par Bertrand, qu'elle trouvera à Parme, quand elle y viendra des eaux d'Aix, 5o chevau-légers polonais et une centaine de chevaux d'attelage, qu'il lui envoie.'^

Le 25 Mai, une lettre arrive de France." Est-ce une réponse

* GoRREs. iMP., 2i.56o, 21.562. — Marie-Louise ne reçut que la première de ces lettres. Le Préfet du Palais, Beausset, qui était chargé de la seconde, ne put, ou ne voulut pas la remettre. (Note de la Gorres. imp..)

2 Waldbourg-Truchsess, p. 9.

3 Meneval, II, p, 242 et suiv. ; Helfert, p, 69. — Dans l'édition de Meneval, de i844> la lettre pas laquelle Bertrand avertit Meneval que l'Empereur vient d'écrire à Marie-Louise est datée, par erreur : « Fréjus, 26 Avril. » C'est 28 Avril qu'il faut lire.

*- Gorres. imp., 21.569. — Il s'agit des 54 chevau-légers polonais, qui se détachèrent, à Savone, de la colonne de la Garde . s Meneval, TI, p. 217.

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à ces trois lettres? Non, la missive est vieille d'un mois, et date de Provins, 26 Avril. Elle confirme à l'Empereur, qui le sait par les journaux, que sa femme, au lieu d'aller à Aix, commence décidément par se rendre à Vienne, pour s'y reposer dans sa famille, avec son fils, de toutes ses émotions. Ainsi, ce qu'il avait tant redouté s'accomplit. Puis, plus rien.

Le 26 Juin, le silence dure encore. Bertrand écrit à Meneval, de la part de l'Empereur, afin de demander des explications. C'est sans doute l'irrégularité des services postaux qu'il faut accuser. Dans les premiers jours de Juillet, en effet, c'est-à-dire après deux mois d'interruption complète, cinq lettres surviennent coup sur coup : deux de Meneval et trois de l'Impératrice, qui en a écrit, paraît-il, quatre autres. Elles ont été interceptées ou se sont perdues.

Les nouvelles, si avidement attendues, sont mauvaises. Après un séjour de cinq semaines à Vienne, Marie -Louise va en repartir, mais ce n'est point pour venir à Parme et se rapprocher de l'île d'Elbe. C'est pour aller prendre ces eaux d'Aix, ordonnées par Corvisart, et sans emmener son fils avec elle.

Sans son fils! L'Empereur sursaute, et, le jour même, il fait répondre à sa femme que (( son désir est qu'elle n'aille point à Aix, ou que, si elle y est déjà rendue, elle en revienne au plus tôt )). Il lui rappelle ces eaux de Toscane (( qui ont les mêmes qualités que les eaux d'Aix. Elles sont plus près de Parme, de l'île d'Elbe, et elles permettront à l'Impératrice d'avoir son fds avec elle. » Et la lettre, que l'on sent nerveuse, insiste : (( Quand M. Corvisart conseillait les eaux d'Aix, il ne connaissait pas les eaux de Toscane, dont les propriétés sont identiques. Le voyage d'Aix plaît d'autant

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moins à l'Empereur qu'il n'y a plus probablement à Aix de troupes autrichiennes, et qu'alors l'Impératrice peut être exposée aux insultes de quelques aventuriers. Il n'y a aucun de ces inconvénients en Toscane. »

Ce n'étaient pas (( les insultes » que l'Empereur craignait à Aix pour Marie-Louise. C'était, pour cette femme qu'il avait si jalousement gardée en une sorte de sérail d'Orient, et qui, maintenant, désencagée, livrée à elle-même, se promenait par les grands chemins, ce monde interlope et joyeux des villes d'eaux à la mode, parmi lequel elle s'aventurait, sans la sauvegarde seulement de son enfant, ce monde qui allait la courtiser, la distraire, pour le moins, du mari qui l'attendait. On eût dit, dans l'effort désespéré de cette lettre pour la détourner de ce voyage, que l'Empereur, à travers la distance, voyait Neipperg.

La lettre part, et les précautions sont prises pour qu'elle parvienne à destination. Point de réponse. Le silence recommence. *

Si le cœur de l'Empereur pouvait souffrir de l'absence de Marie-Louise, combien plus en'^.ore son amour-propre devaitil s'en exaspérer. Disposer ainsi de sa femme, c'était lui signifier, à lui qui avait prétendu traiter avec l'Europe, à lui qui se proclamait ici roitelet, sans doute, mais roi tout de même,

^ La lettre partit en double : pour l'Impératrice, de l'Empereur directement, et pour Meneval, par Bertrand (Meneval.p. 248). Ce mode de correspondance fut employé par l'Empereur pour toutes les lettres qu'il écrivit de l'île d'Elbe à l'Impératrice,

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qu'il ne comptait plus. Et ces préparatifs de réception, et l'arrivée de l'Impératrice solennellement annoncée et promise à ces bons Elbois, qui, depuis quatre mois, préparaient leurs lampions ! Des députations se présentaient à son audience, pour s'enquérir, avec sollicitude, des causes qui retardaient la venue de cette chère souveraine, pour protester de l'accueil chaleureux qui lui était réservé et du désir de tous de voir leurs Majestés réunies. Il finissait par jouer un rôle de sot.

Cette rancœur qui pesait sur sa vie, cette incertitude continuelle qui en empoisonnait le repos, se traduisaient, soit à l'égard de Marie-Louise, soit au sujet de l'enfant, par des exclamations qui lui échappaient devant témoins, ou par quelqu'une de ces scènes théâtrales dont il était coutumier, et par lesquelles il aimait à manifester publiquement certains de ses sentiments.

Sur le couvercle d'une de ses tabatières était peinte une miniature représentant son fils. Souvent, en public, il sortait cette tabatière de sa poche, fixait le portrait, puis le baisait avec vivacité, en disant assez haut pour être entendu : (( Pauvre chéri I Cher petit chou I » Et, tout en contemplant l'image bien-aimée, il butait dans les pièces de bois et les pots de couleur des ouvriers qui préparaient la chambre future de l'enfant. *

Un jour, il était assis devant une table, feuilletant un paquet de gravures apportées de Rome. « Tout à coup (raconte Pons, témoin de la scène), il s'arrêta, et, avec un frissonnement marqué, s'écria : (( Voilà Marie-Louise ! » Nous portâmes sur l'Empereur un regard d'anxiété. Il s'en aperçut et cher-

1 Campbell, p. 53 ; Poks de l'H., p. 69.

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cha à se remettre. Alors il décomposa la figure de l'Impératrice, il en apprécia chaque trait. Il prit la gravure suivante. C'était le portrait du Roi de Rome. Ici les paroles me manquent pour faire comprendre l'expression que l'Empereur mit dans ces mots : « Mon fils I » Ce tableau est toujours présent à ma pensée. Ce n'était pas un cri. Non. L'Empereur ne cria pas. Nous l'entendîmes à peine. Et, se couvrant le visage avec la gravure, il répéta : « Mon fils I » Nous n'osions pas respirer. » '

Il y avait, dans cette dramatique expansion sentimentale, la même part de sincérité et de calcul que dans toutes ses actions. Le récit, répété, de ses souffrances de père et d'époux lui conciliait la sympathie de l'opinion publique. S'il n'obtenait pas Marie-Louise, ni son fils, de ceux qui les lui refusaient, et dont il sentait par là l'hostilité toujours inapaisée, son obstination à les réclamer près de lui prouvait, une fois de plus, qu'il ne méditait pas de quitter son île et que son seul désir était bien d'y terminer son existence au sein de sa famille.

Au fond, il comprenait que, plus le temps marchait, plus diminuaient les chances de voir paraître sa femme. Tout espoir cependant n'était pas perdu. Il valait mieux savoir Marie-Louise à Aix qu'à Vienne, et, son traitement terminé, elle pouvait redescendre sur Parme et l'île d'Elbe. Une lettre d'elle, qui était parvenue, le lo Août, par un prétendu voyageur de commerce italien, ne disait pas que ce fût impossible.^

La fête du i5 Août fut célébrée sans l'Impératrice. Il

* Pons de l'H., p. 217.

^ Beausset, III, p. 48.

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y eut bals et réjouissances publiques, et, sur la route de San Martino, des courses de chevaux, que l'Empereur présida. D'une estrade en planches, ornée de feuillages, qui servit de tribune à toutes les élégances de la capitale, il couronna le vainqueur. ^ Le lendemain, fut tiré le feu d'artifice, préparé par les artilleurs de la Garde, et dont le motif central figurait deux médaillons, où se profilaient sur un transparent lumineux les portraits de Sa Majesté et de Marie- Louise :

« Sa Majesté Napoléon

A mis le feu au Dragon.

Ah ! quelle belle fête, De voir le portrait de Marie-Louise paraître. » ^

Les Elbois, ignorants du sombre drame domestique que cachaient cette fête et ses fusées, et à qui l'Empereur avait promis que l'Impératrice viendrait, sans faute cette fois, (( dans le courant de Septembre », acclamèrent l'apparition des deux têtes. Mais un vent impétueux survint, qui dérangea la fête, et éteignit une partie des illuminations.

L'Empereur, résolu à savoir la vérité sur Marie-Louise, si elle était violentée dans son désir et dans ses actes, comme il voulait le croire et le proclamait, et elle devait, en ce cas, briser, pour le joindre, tous les obstacles, ou si c'était elle-même dont le cœur se détachait, avait, le 20 Août, reçu en audience privée, aux Mulini, le capitaine de la Garde, Hurault de Sorbée, pour qui un congé d'un mois avait été signé « afin de lui permettre d'aller voir sa femme » , dame

* Pons de l'H., p, aSi ; Monier, p. 71; Archives aff. et., Lettre écrite de Porto-Ferraio, 28 Août.

2 Gazette rimée de l'adjudant Labadie, p. 5o. — On appelle « le Dragon » la fusée qui, dans les pièces montées, enflamme toutes les autres.

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d'Annonce de Marie-Louise. L'Empereur lui expliqua ce qu'il attendait de lui. Parvenir secrètement près de l'Impératrice, avec l'aide de sa femme et de Meneval, observer, et offrir à Marie-Louise, près de qui une lettre dont il serait, porteur l'accréditerait, de venir, sous sa conduite, s'embarquer à Gênes pour l'île d'Elbe. Il tiendrait l'Empereur au courant de ses démarches, par quatre voies différentes. Hurault de Sorbée était parti. ^

Tel est l'état d'esprit dans lequel l'Empereur était venu s'installer, le 23 Août, sur la montagne de Marciana, qui lui apportait à la fois la détente bienfaisante de son calme immense et l'angoissante tristesse de ses soirs solitaires. Toujours tourmenté et inquiet, il récrivait, le 28, à Marie-Louise, de l'ermitage de La Madone, qu'elle pouvait lui écrire sans crainte, que ses lettres arriveraient sûrement, en les lui adressant « au nom de Monsieur Senno, et en les faisant passer par Gênes, sous le couvert du sieur Constantin Gatelli)).'

Etre contraint de s'abriter derrière le sieur (( Constantin Gatelli » et d'emprunter son nom à (( Monsieur Senrio » quand on a été l'empereur Napoléon, c'était, il faut l'avouer, une pitoyable chose d'en être réduit là. ^

Tout à coup, le i" ou le 2 Septembre, à la nuit tombée, un bâtiment franchit le goulet de Porto-Ferraio, et, sans que les gardes du port lui demandent qui il est et d'où il vient, se

1 GoRRES. iMP., 31. 611 ; Meneval, p. aSi et 288.

2 CoRREs. IMP., 21.634

3 Le signor Constantin Gatelli était un négociant génois, avec qui l'Empereur était en rapport d'affaires pour sa basse- cour et sa vacherie de San Martino, et pour ses achats d'oliviers et de mûriers. Le signor Senno était, à l'île d'Elbe, le fermier de la pêche du thon.

1. I.ICK.MirAOI': DIC L.V MAUONK, SUR LE MO^ÏK GlOVi;, OU LICMPKREL II IIKÇLT LA VISIÏH DK LA COMTESSK WALRWSKA.

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