A MADAME
€a Mavqnm Îï^ Ca i^onv^onm^i.
En vain vous m'honorez d'un peu de jalousie; Un si flatteur soupçon, hélas! ne m'est pas dû; J'en conviens, dans l'orgueil dont mon âme est saisie, Aux plus hardis succès j'ai souvent prétendu.
t74 A MADAME
L'obstacle, les dangers, enflammaient mon audace; J'am^ais vu sans effroi le tumulte des camps : Sans effort j'ai gravi des montagnes de glace, Et mes pas ont foulé la cendre des volcans.
J'ai vanté la clémence aux princes de la terre ; La crainte d'un dépit ne m'arrêta jamais. Plus courageuse encor, par un conseil austère, J'osai déplaire un jour à celui que j'aimais!
Ma voix, de parjure incapable.
Sut au pouvoir dire la vérité.
Et dépeindre un amour coupable En conservant sa pureté.
Aux vertus des médians j'ai refusé de croire; A ceux qui la causaient j'ai caché ma douleur :
DE LA ROURDONNAYE. 175
De ceux que frappait le malheur Ma lyre osa chanter la gloire !
Par de pieux transports, mon génie entraîné, Imita du Seigneur la divine parole :
On me reçut poète au pied du Capitole Où le Tasse fut couronné ! . . ,
Et cependant il est des rocs inaccessibles Où mes pas se sont arrêtés, Et des triomphes impossibles Que mon orgueil n'a point tentés.
Ainsi, malgré l'élan de cet orgueil extrême. Jamais je n'ai voulu, défiant l'aigle même.
lyÇ A MME DE LA BOURDONNAYE.
M'élancer avec lui dans l'espace des deux, Ni marcher sur les flots d'un pas audacieux!... Ni séduire un cœur — qui vous aime ! ,
Paris, i8a8.
€0 Y inné, aimée.
Corinne, aimée.
Il m'aime ! . . . ô jom^ de gloire , ô triomphe , ô délire ! Tout mon cœur se réveille, et je reprends ma lyre ; Je suis poète encore, — et veux que l'univers Devine mon bonheur à l'éclat de mes vers;
i8o CORINNE, AIMEE.
Je \eux pour le chanter, m'eiiivrant d'harmonie, Au feu de son amour allumer mon génie; Oui, je veux dans la lice, atteignant mes rivaux. Justifier son choix par des succès nouveaux , Et, digne de le suivre en sa noble carrière. Suspendre h ses lauriers ma couronne de lierre.
Par d'amères douleurs, si long-temps éprouvé. Mon coeur trouve en un jour tout ce qu'il a rêvé; Lui seul pouvait me plaindre, et comprendi^e mon âme. Lui seul pouvait aimer la gloire d'une femme ! Le riche, dans le temple assis avec orgueil. Permet à l'indigent de prier sur le seuil; Le monarque adoré que le pouvoir enchante Se montre-t-il jaloux de la voix qui le chante? Non; — et celui qui règne au milieu des combats, Qui, d'un mot, peut changer le destin des États,
CORINNE, AIMEE. i8i
Qui , d'un pas triomphal , marchant vers la conquête,
A guider son vaisseau fait servir la tempête ,
Et, calme, aux astres seuls demande son chemin;
Qui, pénétrant les coeurs d'un regard plus qu'humain,
Évoque la pensée, et traduit la parole;
Héros, de ses soldats la terreur et l'idole;
Qui, vers un noble but sans cesse s'élevant.
Est pour la jeune m.use un poëme vivant ! . . .
Celui qui s'illustra par des succès sans nombic.
D'un regard protecteur verra grandir h l'ombie
Un modeste laurier encor baigné de pleurs.
Dont une faible main ne choisit que les tleurs.
Des vers à sa compagne il permettra l'ivresse,
Car l'inspiration redouble sa tendresse.
C'est à lui qu'elle parle en son enchantement;
Chacun de ses accords est un noble serment.
Dans ces yeux inspirés que le vulgaire admire.
Il ne voit qu'un regard qui le cherche et l'attiic;
i82 CORINNE, AIMÉE.
Cette main, sur le luth habile à moduler, Est la main qu'en la sienne il a senti trembler; Cette voix , que les vers rendent gi^ave et sonore , Pour lui n'est qu'un soupir, un accent qui l'implore. Dans sa fragile gloire il ne voit qu'un danger, Et, quand chacun l'envie, — il court la protéger!
Ah ! ce sont d'autres cœui^s que la gloire sépare !
Mais, dans ces voeux d'orgueil d'où vient que je m'égare?
Pom^quoi les désirer, ces triomphes d'un jour?
Est-il donc un succès plus beau que son amour?
L'orgueil de l'enchaîner suftit à ma mémoire;
Son bonheur désormais sera toute ma gloire;
Sous un reflet — mon front sera plus radieux :
Le lac de nos vallons éblouit plus les yeux.
Quand le disque du jour dans ses tlots vient se peindre.
Que le phare des mers, qu'un souffle peut éteindre; —
CORINNE, AIMÉE. i83
L'écho, qui de la lyre ose imiter les chants, A de plus nobles sons — que la flûte des champs^ La brise, qui se joue au front des lis superbes, A de plus doux parfums que le bluet des gerbes.... Et moi, pour mieux briller, je m'efface aujourd'hui . Gloire, succès, bonheur, je tiendrai tout de lui; Et mon ambition, pour seule renommée, Est que l'on dise un jour : Corinne en fut aimée !
Le présent, l'avenir, pour moi tout est changé; Du poids de ses regrets mon cœur est soulagé. 11 n'est plus, ce tourment dont j'étais poursuivie Un horizon d'espoir environne ma vie!... D'un constant souvenir j'aime à subir la loi ; C'est un secret brûlant que je porte avec moi.
i84 CORINNE, AIMÉE.
Ce bonheur, dont je suis doucement oppressée. Comme un parfum des cleux enivre ma pensée. Tout m'enchante à présent, le silence et le bruit, L'éclat d'un joui' serein, les ombres de la nuit; Je bra^e la retraite et sa langueur profonde. Et l'uniformité des vains plaisirs du monde. Pour celle qu'un doux rêve accompagne en tous lieux, 11 n'est plus d'importuns, il n'est plus d'ennuyeux. Un long récit me plaît; — sans effroi je l'enduis. Et je rêve à ce bruit comme au plus doux mm^mure. Je subis des pédans les fatigans débats; Je ris de lem^s bons mots, — que je n'écoute pas : C'est l'innocent moyen que mon adresse emploie. Ah! le rire, souvent sert à cacher la joie!
Et cependant, pioraise au plus bel avenir. Mon front est pâle encor d'un triste souvenir; Les traces de mes pleurs ne sont point effacées;
CORINNE, AIMEE. i85
Mon cœur palpite encor de ses craintes passées — On sourit avec peine après de longs malheurs, Et tout dit que ma joie est née au sein des pleurs. Tel l'indocile enfant que pardonne une mère, Oublie en sa gaité sa douleur éphémère; Il joue, — et cependant son visage enfantin Est pâle encor le soir des troubles du matin j Son maintien, moins hardi, reste empreint de tristesse ; Ses chants ont moins d'éclat, ses pas moins de vitesse; Et , des plem^s essuyés ses yeux encor brûlans , Son rire , entrecoupé par des soupirs trerablans , Sa voix émue encor des lointaines alarmes, Tout, dans ses jeux, trahit un jour entier de larmes.
Oh ! combien j'ai souffert avant ces doux momens! Que de nuits sans sommeil, d'affreux pressentimens ! Mais aujourd'hui mon coeur chérit ses craintes vaines. En le voyant sourire au récit de mes peines.
i86 CORINNE, AIMEE.
L'obstacle est un rempart ; alors qu ou le rraiichil,
De tous les maux passés le bonheur s'enrichit.
Ainsi, le vieux soldat rentré dans sa patrie
Contemple avec amour sa blessure guérie ,
La montre à ses enfans comme un noble trésor,
D'un reste de douleur aime à souffrir encor;
Des jours de grands combats il raconte l'histoire,
Et chaque cicatrice a son nom de victoire;
De ses fils avec joie il excite les pleurs,
Et lorsqu'un ciel changeant ramène ses douleurs ,
u Oh ! dit>-il en riant d'un facile courage ,
« Ma balle d'Austerlitz nous annonce l'orage. »
Ainsi, mon cœm- joyeux aime à se rappeler Les chagrins dont un mot a su me consoler ; Et, dans ce souvenir, trouvant de tristes charmes, Ose croire au bonheur — payé par tant de larmes I
III^;s^ncl)rtntem^nt.
Dé0encl)antfment
Adieu, — ne blâmez point mon exil volontaire; Le monde et ses flattem^s ne m'offrent plus d'attraits. Qu'importe un vain éclat? — Pour l'âme solitaire. Chaque plaisir est un regret.
Un triomphe isolé ressemble au météore Dont l'éclat fugitif brille un moment — et fuit. Dans le vide d'un cœur la gloire est trop sonore. . . Sans écho, sa voix n'est qu'un bruit.
Misérable destin ! — Quoi ! vivre sans son âme , Méconnaître l'amour, et toujours le rêver ; Parler, sans s'émouvoir, un langage de flamme ; Peindre un bonheur, sans l'éprouver!
Dans l'ivresse des vers, lorsque ma voix flexible Modulait des accords que le monde admirait. Mon cœur indépendant restait seul insensible Aux chants d'amour qu'il m'inspirait.
Ainsi, lorsque les mers balancent son image, Font trembler ses rayons sm^ les flots furieux,
L'astre pâle des luiils, insensible à l'orage, Reste immobile dans les cieux!...
J'ai vu tous ces heureux que le plaisir entraîne, Dont le regard est tendre — et le souris moqueur : L'un d'eux m'offrit l'attrait d'une brillante chaîne, Mais il n'entendait pas mon coeur.
L'espoir de m'inspirer a\ait pour lui des charmes; L'éclat de ma douleur flattait sa vanité, Et, pour son cœur léger, tout le prix de mes larmes Était dans leur célébrité.
Ce n'était point ainsi, pour charmer ma souffrance. Que parlait à mon coeur le fantôme adoré ; Ce n'était point celui, qu'en mes jours d'espérance. Un songe heureux m'avait montré!
Image sans modèle! idéal de ma vie!...
De loin je t'appelais , et je volais vers toi y Dès mes plus jeunes ans en vain je t'ai suivie!... Tu fuyais toujours devant moi.
Les grâces de l'enfance animaient mon visage, Mais ses jeux ne savaient déjà plus me charmer; Et, triste, devinant le bonheur d'un autre âge. Je voulais vieillir pour aimer.
Et je n'ai point connu cette joie enivrante Qu'à mes voeux innocens promettait l'avenir; Dans le passé désert , en vain mon âme errante N'a qu'un rêve.... pour souvenir!
Est-il dans nos forêts d'assez sombres demeures Pour voiler à mes yeux les clartés d'un long jour .''
Quel assez lourd beffroi peut mesurer les heures D'une jeunesse sans amour?. . .
Nul objet ne distrait mon regard qui sommeille; Nul ordre ne m'arrête.... ou ne me fait agir; Nul pas ne me conduit, — nul accent ne m'éveille ; Pas un nom ne me fait rougir!
Lorsque , de son tombeau levant la froide pierre, Une ombre vient errer dans l'absence du jour, Elle gémit; son àme attend une prière Pour monter au divin séjour;
Moi , comme elle, implorant une voix généreuse. J'erre dans la tristesse et dans l'isolement; Et comme elle, ici-bas, j'attends, pour être heureuse, La prière d'un cœur aimant!
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Gloire aux coeurs généreux inspirés par l'aumône, Qui , nous associant aux largesses du trône , Et Yolant au secours du malheur abattu, Ont montré des Français la plus belle vertu !