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Narcisse

Quand, pour la première fois, en 1846, je. fus envoyé à la Faille-sur-Gouvre, la ville était malpropre, comme la plupart des villes de France, laide en ce sens qu'à l'exemple général du temps, on s'était acharné à Tembellir sans goût, et à détruire sans discernement ses vieux édifices; mais elle était bien située au bord d'un plantureux ravin, et le faubourg offrait encore des rues tortueuses, grimpantes, d'un effet original, tt des groupes d'anciennes constructions assez pittoresques.

Quand le destin m'y amena, je mis pied à terre avant d'arriver, et, m'étant enquis du nom de l'hôtel où le conducteur de la diligence déposerait mon bagage. J'entrai seul et pédestrement dans la ville.

î NARCISSE.

J^avais une lettre de recommandation^ une seule, et pour cause. Je ne m'occupai pas de mon gîte; je demandai (a place de la Comédie (vieux style), on dit aujourd'hui la place de la Maison-de-YilIe^ bien que le théâtre^ la mairie et le tribunal vivent encore en bonne intelligence sous le même toit.

— C'est toujours tout droit, répondit-on.

Et, en effet, je me trouvai, au bout d'une longue rae, sur la place en question. Elle n'était pas grande : la maison de ville au fond, une maison bourgeoise à droite, un café à gauche. C'est à ce café que j'avais affaire.

Un grand et gros homme blond, jeune, d'une belle figure, agréable et douce, allait et venait d'une table à l'autre, tutoyant la plupart des consommateurs de son âge, tutoyé par ceux qui paraissaient avoir atteint la cinquantaine. Je demandai à la servante, qui m'indiquait une table vacante, où était le propriétaire de l'établissement, M. Narcisse Pardoux. J'avais à dessein prononcé son nom en le regardant.il m'entendit malgré le grand bruit qui se faisait dans le billard, dont les portes ouvertes envoyaient jusqu'à nous d'épais nuages de fumée de pipe, et^ sani paraître se distraire de ses nombreux consommateurs, il Tint à mol et me dit en se penchant :

— Êtes- vous M. E..., de la part de Mi. T...? A quoi je répondis à voix basse :

^ Je suisM.E...etJevou8 apporte une lettrede M. T..^

NARCISSE. a

— C'est bien, reprit-il.

Et, appelant Jeannette :

— Conduisez monsieur au jardin, lui dit-ii tout bas. Je suivis Jeannette, qui me fit traverser une petite rue

derrière la maison. Elle poussa une porte et se retira en disant :

— M. Narcisse va venir.

J^étais entré dans un jardin bien fleuri et bien tenu. 11 / avait, à gauche, une sorte de boulingrin planté d'arbustes, et surmonté d*un kiosque qui semblait approprié au môme usage que le café d'où je sortais.

M. Pardoux vint me rejoindre presque aussitôt et me fit monter dans ce kiosque, sorte de tente couverte en zinc, où Jeannette nous apporta de la bière, des cigares et quelques liqueurs à choisir.

Je dirai très-succinctement le but de mon voyage dans eette ville, où je ne connaissais pas une âme. J'étais chargé, par le directeur d'une association de capitaliste} sérieux, de faire des études sur la localité, en vue de rétablissement d'une exploitation industrielle d'une assez gi*ande importance. M. Pardoux avait eu et suggéré cette idée, qui avait été traitée de rêve par les indigènes. Il s'était adressé à l'homme de progrès et d'intelligence dont je lui remettais la lettre. On m'envoyait vers lui pour qu'il me mit à même d'examiner son projet et d'en vérifier les chances de succès*

Il me les exposa avec beaucoup de logique et de clarté. Je reconnus vite en lui Thomme sans culture^ mais doué' du génie du bon sens, qui avait écrit plusieurs lettres remarquables à M. T..., mon directeur et mon ami, et, comme je me montrai disposé à le croire et à commencer mes études avec confiance, le bon Pardoux se livra à une joie enthousiaste.

— Enfin! s'écria-t-il, voilà cinq ans que je m'époumone à dire à tous les gros bonnets de pays qu'il y a pour eux et pour les pauvres, une fortune dans mon idée. Et ils ne font que lever les épaules en répondant toujours:

» — Ça coûterait trop cher à établir I

» Et bien, je le savais, moi qui n'en ai pas appris plus long qu'eux tous, que la science réduirait les dépenses à cent pour cent au-dessous de ce qu'ils imaginent; et, . comme je suis sûr de n'avoir calculé les profits certains qu'au minimum, comme vous allez, sans prévention et tranquillement, vous en convaincre en très-peu de temps, je peux dire enfin que notre petit pays va devenir un des plus aisés et des plus utiles de la France, au lieu de croupir dans la paresse et la misère. Oui, oui, je vas le leur dire, à ces beaux esprits...

-i- Un moment l repris-je en arrêtant le bon jeune homme. Si vous voulez que votre idée aboutisse, il y faut le secret le plus absolu pendant quelques mois.

— Pourquoi ça? Vous craignez la concurrence? Ah!

bah) il n'y a pas de risque ! Ils sont trop poltrons de leur argent pour risquer un sou avant de voir le succès; alors Us regretteront leur incrédulité, mais il sera trop tard !

— Permettez, lui dis-je, nous avons Texpérience des entreprises; quelle que soit la couardise des habitants, dès que le bruit d'un établissement soutenu par des capitaux se répandra dans Fair du pays, tous ces gens qui raillent aujourd*bui continueront de railler, et même ils railleront davantage, voulant se tromper les uns les autres pour avoir chacun le monopole d'une fortune à faire. Et chacun d'eux agira en secret' pour obtenir du gouvernement le privilège de Texploitation. C'est à vous de savoir si vous voulez que quelqu'un d'eux en profite; alors je me retire, et leur laisse le soin d'étudier eux-mêmes la question, s'ils en sont capables.

— Il n'y en a pas un I Ce sont des ânes ! Et trop avares pour dire à un savant comme vous : « Travaillez à notre compte! »

— Alors, comme de mon côté je ne consentirais, à au* cun prix, à les servir, taisez-vous et laissez-moi faire. Votre but n'a jamais été d'enrichir monsieur tel ou tel de cette ville ondes environs?

— Non, certes! c'est en vue du pauvre monde que je rêve une industrie chez nous. Et puis l'amour du clocher, l'amour-propre si vous voulez! Je serais fier et content de voir nos rues bien pavées et éclairées au gaz, nos

campagnes assainies^ nos rues plas pa$$agères, no!re nooi

moins inconnu da reste de la France.

— Vous aurez tout cela si votre idée est réalisable ; quant à vous, en particulier, je suis chargé de vous demander quel prix vous attribuez à votre initiative^ et à souscrire à vos désirs sans conteste, en cas de succès.

— Quoi? que voulez-vous direî me payer?

— Vous donner une part dans les profits : c'est trop juste!

— Je ne veux rien! s'écria Narcisse Pardoux avec Taecent de Tenthousiasme. Moi, vendre mon idée? Jamais! Cest une idée qui m*a été transmise par mon pauvre père. C'est Dieu qui la lui avait envoyée. [Je crois honorer sa mémoire en faisant le bien. Si ça réassit, je serai bien assez récompensé!

Et, comme j'insistais, il ajouta :

— Eh! mon cher monsieur, sans faire le grand homme et le romanesque, je peux et dois refuser. Voyez : si le pays entre en prospérité, mon établissement, qui ne va déjà pas trop mal, ira vingt fois, cent fois mieux, et ce serait alors à moi d'offrir un payement on un cadeau à ceux qui auront mis les choses sur ce pied-là.

Il n'en voulut pas démordre. 11 y avait en lui une candeur et en même temps une solidité de caractère qui me gagnèrent le cœur. J'étais heureux de rencontrw cette belle nature dans un milieu où le désintéressement et le

^ÎPJJIiJ.

dévouement sont rares. Je ne me sentais plus triste et seul dans ce pays inconnu. Tavais un amî.

Nous convînmes de nos faits. Il s'agissait pou* moî de passer quelques jours dans la ville, de m'éloigner ensuite pour parcourir tous les environs, de revenir mettra mon travail en ordre, enfin, de rester, au besoin, quelques semaines dans ce pays, et de n'éveiller les soupçon! d'aucun habitant sur le but de mon séjour et de me! courses.

Quelque chose que je fisse, je devais certainement devenir vite un objet de curiosité, peut-être d'inquiétude ; mais, cela étant inévitable, je ne pouvais que donner le change en me posant en voyageur naturaliste, en me liant avec très-peu de personnes, et en usant, s'il le fallait absolument, de quelque dissimulation. Ma conscience ne s'en alarmait pas : j'avais un but honorable et utile. Le plus embarrassant, c'était de ne pas étaler aux regards un certain matériel d'instruments qui devait m'être expédié de Paris pour mes expériences.

•— Vous serez mal à l'hôtel, me dit mon nouvel ami. Vous pouvez louer dans une maison particulière; mais ce sera annoncer que vous voulez séjourner, et la curiosité vous assiégera. Tenez, voici ce que je vous propose: Louez une chambre pour la nm^t à l'auberge^ et Venez passer ici vos journées de travail sédentaire. Je Vbus abandonne la jouissance exclusive de ce jardin»

rr^

dont yons aurez les dets, et où personne ne mettra les pieds en votre absence. Vous installerez vos instruments dans ce kiosque; il est assez vaste, et, caché comme il Test dans les arbres^ nul ne peut voir ce qui s*y passe. Je me charge de vous y nourrir.

— Cest fort bien; mais que dira-t-on? Vos pratiques n'ont-elles pas coutume de venir ici?

— Non! je prête quelquefois le kiosque à des amis intimes pour de petites réunions particulières; mais c*est rare, et je saurai trouver des prétextes pour le leur refuser. Je dirai que j*y ai déposé des marchandises, qu'il est en réparation, que sais-je? nous trouverons bien.

J'acceptai, et il me prit par le bras pour me faire examiner rheureuse situation du jardin.

C'était un carré long, peu large, et assez profond. Le tertre en occupait la première moitié et n*y laissait de place qu'à une allée droite, bordée de beaux rosiers fleuris, qui conduisait à l'autre moitié, unie et dessinée en parterre. Le tertre et le kiosque étaient adossés à un vaste pignon sombre et nu : c'était le derrière du théâtre. Vn revêtement de pierre de taille séparait le reMe de notre parterre du jardin de la maison de ville. Je grimpai stir une brouette et vis que, le sol de ce jardin étac^t un peu plus bas que celui du jardin Pardoux, je pouvais voir, si j'en avais la fantaisie, sans être vu, à moins que l'on ne prit la peine d'apporter une échelle.

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Le fond de mon jardin s'ouvrait librement sur une terrasse solidement construite^ d'une dizaine de mètres d'élévation. A droite et à gauche s'étendait^ à peu près sur le même alignement^ une zone de jardins d'agrément ou de rapport.

Au bas de ce petit rempart^ de vastes prairies descendaient^ en pente rapide^ jusqu'à la Couvre^ joli ruisseau bordé de beaux arbres. Puis le terrain, herbu et cultivé, se relevait jusqu'à l'horizon, très-rapproché, mais découpé par des massifs de verdure et de jolis enclos rustiques. J'avais donc là les yeux en pleine campagne; pas d'habitations ni de chemins au-dessous de moi; un beau silence, absence complète de passants curieux ou d'enfants tapageurs.

— Le pré là-dessous est à moi, me dit mon hôte. Il est bien (ios : vous n'y verrez jamais que ma vache, qui se garde toute seule. Maintenant, par ici, ajouta-t-il en me montrant la gauche du parterre, vous n'êtes séparé du voisinage que par cette longue petite barrière en treillage; mais c'est tout ce qu'il faut. Personne ne vient jamais dans cette partie du couvent.

— C'est donc là un couvent? lui dis-je en regardant le toit en ressaut très-bas, couvert d'ardoises rongées de mousse, d'une construction voisine dont les volets vermoulus étaient fermés, et que dépassaient quelques clochetons d'ardoise neuve, partant de plans plus éloignés.

— G*est un coaTOBt de filles^ s'û tous pldt^ répondit le cafeUer. Elles sont cinq là-dedans^ quatre nonnes qa*oii appelle des sœors bleues^ et la panyre madeoioiselle â'Estorade... Quand je dis pauvre^ e*est parée qu*on plaint toujours une vieille fille ; car^ du reste^ elle a une belle fortune, et e*est elle qui a fait restaorer ce vieux petit couvent, et qui y entretient une école gratuite d^orpbelines* Elle vit là dans la haute dévotion; tout son bien passe en charités* On ne la voit plus jamais. Je crois qu'elle a, ou qu'elle doit prononcer des vœux... Moi, ça nL*est égal, quoique je lui en veuille un peu de n'avoir pas consenti à me vendre ce bout de jardin, qui aurait élargi convenablement le mien, et dont elle ne sait que faire; car le couvent possède, derrière ce gros mur qui forme le carré, du côté de la terrasse, un enclos superbe. C'est donc pour cette pauvre petite bande de terre que vous voyez là, qui ne lui sert à rien, puisqu'on y laisse pousser les orties et les mauves sauvages, qu'elle s'est obstinée à me contrarier. On dit que les dévotes sont têtues ! je le vois de reste.

— Mais ne trouvez-vous pas, cependant, que votre jardin, élargi de cette bande de terre, et allant toucher jusqu'aux fenêtres de ces bonnes recluses, eût pu devenir fort gênant pour elles?

«—Non! puisque mon jardin n'est pas public, et que, d'ailleurs, cette partie des bâtiments du couvent n'est ai

NARCISSE. Il

réparée ni habitée. Quand je vous dis que ces dévotes... Mais laissons-leg tranquilles. Je ne veux pas m'en cùagriner; au contraire, je m'en réjouis à présent, puisque vous avez besoin de solitude, et que cette disposition du terrain est cause que je n'ai pu faire de mon jardin, trop étroit, une salle de danse pour les bals d*été. Il est donc libre, et il est à vous!...

Quelques jours après, j'étais installé dans le kiosque, qui avait pris, entre Pardoux et moi, le titre de cabinet de travail, vu qu'il m'en offrait toutes les aises. Il était propre, frais et parfaitement solitaire. J'y passais mes soirées, après avoir couru les alentours de la ville tout le matin, et souvent i'après-midi. Quand j'avais rapporté et mis là mes échantillons, je n'avais plus que Tétroitô ruelle à traverser pour aller prendre mes repas dans une chambre particulière du café, avec mon brave Pardoux, qui s'attachait à moi autant que je m'attachais à lui, et qui, peu à peu, découvrait ce qu'il appelait des trucs pour faciliter la liberté de mes démarches et assurer le mystère de ma retraite.

En somme, rien n'était plus simple que de venir, soir et matin, manger avec lui dans une chambrette isolée, donnant sur la ruelle. Au-dessous était une porte dérobée, en regard de celle du jardin. Mon ami n'avait pas de famille : il avait perdu sa mère et son vieux père, dont il ne parlait qu'avec de grosses larmes dans îeç

yeux, et qai^ certes^ devaient avoir été gens de bien, pour avoir formé un tel fils. La vieille Jeannette était une fille très-fidèle et très-sûre^ chargée de son service personnel. La ruelle^ qui s'enfonçait vers le couvent^ entre des murs de jardin^ était aussi déserte que la place de la Comédie et la façade du café étaient bruyantes et animées. Il était bien rare que quelqu'un nous vît entrer dans le jardin; et que pouvait-on trouver d'étrange à nous voir chercher là un peu de fraîcheur et de silence en fumant nos cigares?

Narcisse n'y restait qu'un instant. Actif et riante toujours occupé de sa nombreuse clientèle^ dont il stimulait la dépense par une confiance sans bornes et une habile générosité envers les boute-en-train insolvables^ il ne s'asseyait que pour manger^ ou plutôt pour me regarder manger; car il ne vivait que de bière et de café. 11 se couchait à deux heures du matin; à six^ il était debout^ surveillant les préparatifs de sa journée de débita qui commençait à neuf heures. Cette vie fatigante ne le préservait pas d'être gras comme un Flamand; mais^ ce qui est plus surprenant, cet embonpoint lymphatique ne l'empêchait pas d'avoir l'esprit et le cœur aussi actifs que le corps.

J'avais commencé mes études. Chaque pas, chaque observation, comme chaque essai scientifique, me conduisaient à penser que Narcisse Pardoux ne s'était pas

trompé dans ses appréciations instinetives. Un jour« je lui annonçai avec joie une presque certitude. Je venais de faire un voyage de quarante-huit heures dans les environs. Notre dîner^ qui ne durait jamais plus de vingt mi* nutes^ se prolongea un peu plus que de coutume. On rappela; je passai dans ma petite Thébaïde^ et^ comme j'avais beaucoup marché^ je me permis d^aller respirer le frais sur la terrasse^ au fond du parterre^ avant de m*enfermer dans mon cabinet de travail.

On était à la fin d*août. Les jours baissaient rapidement^ mais les soirées étaient chaudes et sèches. Le ciel^ nn peu orageux, était^ en ce moment, comme un marbre précieux tout veiné d'or sombre et de pourpre enfumée. Ses reflets étaient déjà éteints sur le paysage, et il était encore éblouissant à regarder. Deux jeunes tilleuls ronds et trapus, qui ombrageaient la terrasse, se remplirent de noctuelles et de sphinx bourdonnants, que chassaient, de temps en temps, de légères brises courant comme en spirales dans le feuillage. Les fleurs du parterre, luxuriant dans cette arrière-saison, exhalaient des parfums si exquis, que je me trouvai barbare et brutal de fumer du tabac au milieu de ces purs arômes. Je jetai mon cigare et m'enivrai de la splendeur de cette belle soirée.

La campagne était muette, et la ville aussi, du côté de la place, circonstance dont je ne songeai pas à m'étonner. De temps en temps seulement, j'entendais un vague mur-

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mure et des sons d'instraments, comme si une porte, oit* yerte par moments^ eût donné passage au bruit â*un bal dans quelque maison yoisine. Quoi que ce fût^ cela se passait envers moi si discrètement, que j'admirai de noayeau Fisolemcnt de ma retraite au cœur de la yille.

Je m*étâis assis sur le cordon de pierres plates de la terrasse, le dos appuyé contre le pilastre qui terminait le massif de maçonnerie entre mon parterre et le jardin de la maison de ville. Tout à coup j'entendis parler si près de moi, que je me retournai comme pour répondre à une question qui semblait m'être adressée :

— Eh bien, qu'est-ce que tu fais là?

Mais je ne vis près de moi que la pierre de taille, et, au-dessus de moi, que l'épais ombrage des tilleuls de la maison de ville, qui semblaient s'étendre vers ceux de Narcisse Pardoux, comme pour les caresser en bons voisins de même âge.

Cependant la voix reprit :

— Oh! tu as beau ne pas répondre, je vois bien que c'est toi qui es là! le ne suis pas encore aveugle, et ton chapeau à plumes blanches... Tiens, je te le jette en bas de la terrasse, si tu ne réponds pas !

C'était une voix de femme, une voix jeune, rendue très-jeune et très-âpre par un accent de colère. Comme je n'avais sur la tète aucune espèce de chapeau, et encore moins de chapeau à plumes blanches; comme, d'ailleurç

NARCISSE. fS

était impos^Md qoe Ton me T)t da intdàû nMn, qui

était plus bas de niveau^ j'écoutai comment répondrait I» personnage interpellé^ leqoel^ apparenrmient^ n*était séparé de moi que par l'épalsseor do pilastre.

A ma grande surprise^ ce fut une voix dliomme qui reprit :

— Voyons, folle, est-ce que je me cache ? Venx-tn biea me rendre mon ebapeau? Après ça, jette-4e si tu yeuic, i) n'est pas à moi !

— C^est donc ça qoll te Ta si mal! Mais pourquoi es« sayaisHQ de grimper par là?

— Qu'est-ce que ça peut te faire? EsHn jakrnse d'un nraor?

— Non, mais de ce qu'il y a derrière. Oh! ne ris pas ! ta m'exaspères ! C'est la seconde (ois qoe je te surprend» à essayer de regarder par là. Ta as par là quelque rendez-Tous, sous mon nez! Eh bien, je saurai ce qui en est!

— Tu yeux pass^ par la terrasse malgré le |Âlier? YoyoBs, descends de là! Veux-tu bien... Le diable m'emporte, tu es folle!

— Qu'est-ce que ça me fait de me tuer, si tu me trompes?

J'entendis un bruit léger et comme une sorte de lutte qui se termina par un baiser. L'homme emportai la femme, qui sans doute avait grimpé sur la balustrade, tenfiatlTe périUense et iniutile peur pénétrer par là dans

i$ NARCISSE.

^r.^ «««!«« fî« ï>«î««^ ^^^^u ^g terminer le débat. Une

entrée !••• lit:

is pour voisins des comé- )présenler. Je compris les is par intervalles; je me n de la maison de ville,

verdure et ses tapis de celle opposée à la place; rrière le théâtre, qui forj terminait en un berceau

tenaient quand ils n'écoulisses. Hiver comme er que cette tonnelle ou- Narcisse Pardoux m'avait )liquant toutes choses, et

le jour, dans ce jardin, le et en robe s'échapper r sous la tonnelle causer n, ou s'asseoir non loin mt agité que l'on feignait lomédiennes.

truit le souvenir de cette )mment les voix m'arri-

vaient si distinctes^ et comme qui dirait dans Toreille. La rampe des deux jardins mitoyens était sur le même alignement, et le pilastre avancé, qui interceptait la vue, n*empêchait pas le son de passer chez le voisin. Aussi me *f ut-il impossible de perdre un mot de ce qui va suivre :

— Dites donc, monsieur Albany, murmura la voix éraillée, elle a raison, mademoiselle Julia; vous avez par là une amourette !

— Avec qui, perruquier, je vous prie ? répondit d'un ton dédaigneux la voix pleine et sonore de Tacteur.

— Dame! avec qui ?... Ça ne peut être qu'avec la servante à Narcisse.

— Qui, Narcisse ? Ah ! oui, le maître du café ! Il a donc des servantes?

— Et des gentilles ! Vous ne les avez pas reluquées?

— Je ne regarde pas les servantes.

— Oh! vous êtes bien fier! En ce cas, vous lorgnez le couvent 1 C'est du temps perdu, allez! Le bon Dieu vous fera du tort; et, d'ailleurs, elles sont toutes vieilles et laides, là-dedans! Vous allez fumer avant de chanter? Vous ne craignez pas que ça ne vous empêche ?...

— Au contraire!

lia conversation s'éloigna ; mais, l'incident m*ayant distrait de mes rêveries et de mon travail, j'eus la curiosité d'aller voir la tournure de ces acteurs dont j'avais surpris la querelle de ménage. Je fermai avec soin mon cabinet

et mon jardin^ et j*allai prendre un billet de galerie à !a

porte extérieure du théâtre.

Ce théâtre était l'ancien réfectoire des Carmes, dont la maison de ville avait été le couvent. La façade, modernisée et cradigeonnée, ne laissait plus soupçonner l'ancien édifice; mais, dans l'intérieur, de précieux vestiges étaient restés intacts. La porte de la salle de spectacle était une ogive finement historiée, et, dans la salle môme, quelques restes d'arceaux en relief et des figures symboliques étaient mal dissimulés sous la décoration des loges et des galeries.

Cette salle était sombre et mal disposée pour les spectateurs; mais sa coupe avait du style, et ses voûtes élevées prêtaient à la sonorité. Je ne fus donc pas étonné d'y entendre chanter l'opéra-comique. Ce favorable local devait être connu des troupes nomades qui, en se rendant d'une grande ville à une autre, cherchaient, en donnant quelques représentations dans les petits endroits^ à payer au moins leurs frais de voyage. Il y avait assez de monde, des bourgeoises en grande toilette aux premières places, un parterre d'ouvriers en blouse et en casquette ; des dames de la seconde et de la troisième société à l'amphithéâtre et aux gaferies : jeunes femmes et demoiselles aussi élégantes que celles de la vieille bourgeoisie* mais accompagnées de mères et de tantes en petits bo nnets plissés comme ceux des artisanes. Dans cette classa, on

ne 86 permettait pas le bouquet et réventail, attributs privilégiés de la première sociéié.

On représentait la Dame blanche avec assez d'ensemble. L'orchestre, composé en partie des amateurs de la ville, était un peu pâle, mais assez correct d'exécution. Les chanteurs manquaient de voix et de prestance, ce qui expliquait que Paris ne les eût pas recrutés; mais la plupart savaient leur métier, et, soit que je fusse disposé à l'indulgence, m'étant attendu à quelque chose de pire^ soit que cette aimable et charmante musique puisse se passer d'interprètes de premier ordre, j'écoutai avec plaisir, et je renforçai même les applaudissements assez parcimonieux de l'assistance.

Il est beaucoup de petites et môme de grandes Tilles de province où l'on n'applaudit jamais au théâtre. C*est un signe infaillible d'inintelligence, car il n'est si pauvre troupe et si maigre spectacle où il ne se trouve quelque situation convenablement rendue, ou quelque sujet relativement supérieur. D'ailleurs, l'intérêt bien entendu du spectateur est d*encourager les artistes qu'il vient voir pour son argent. Les bravos donnent de l'entrain et du nerf au comédien; le silence le glace et le paralyse.

Mais le publie de certaines provinces se compose de deux classes d'amateurs : Tnne qui a fréquenté la eapUàlê et qui rougirait d'approuver alllenrs quelque chose; l'autre qui n'est jamais scurtie de son département et qui prea^

draîî volontiers plaisir au spectacle, mais qui craint d'être

raillée par les connaisseurs.

Cependant cette salle timide parut se réveiller et s'enhardir lorsque mademoiselle Julia parut. Je reconnus sa voix dès les premiers mots qu'elle prononça, bien que cette voix, fort belle par elle-même, n*eût plus Taccent d'aigreur et de vulgarité qui me l'avait gâtée, un quart d'heure auparavant.

Julia était, en scène, une fort jolie personne; sa taille surtout était remarquable. Elle avait de la grâce, une agilité dont elle faisait un peu abus, et un aplomb qui justifiait son succès un peu plus que ne faisait son talent. Elle avait ce qu'on appelle de grands moyens, mais peu de méthode, et il ne fallait pas l'examiner longtemps pour reconnaître en elle une créature bien douée, à qui manquait ce que l'on pourrait appeler la cheville ouvrière de l'âme, la conscience. Partant, point de persévérance, point de travail sérieux, trop de facilité à se contenter elle-même, à prendre pour argent comptant les encouragements d'un public vulgaire, qu'éblouissaient ses brillants regards et ses traits de cliant audacieux et hasardés.

Gomme, à tout prendre, c'était une petite étoile au milieu de cette troupe modeste, je ne m'occupai pas à la dénigrer, et je laissai mon voisin s'entretenir d'elle avec feu. C'était un vieux médecin qui n'était jamais retourné à Paris depuis qu'il avait reçu son diplôme, aucom-

NARCISSE. 2i

mencement du siècle. 11 avait donc eu le temps d'oublier un peu Ellevioa et madame Gayaudan^ et il ne se gênait pas pour comparer Julla à ce qu'il avait entendu de plus fort dans sa jeunesse. Il parlait haut pour être entendu de ses voisins, bonnes gens qui ne demandaient qu'à le croire sur parole; mais, avec moi, il fut gêné, ne me connaissant pas, et craignant d'avoir affaire à un homme plus fort que lui en musique.

— Monsieur est-il satisfait? se hasarda-t-11 à me dire dans l'entr'acte. Monsieur a sans doute fréquenté l'Opéra de Paris? Monsieur est étranger? C'est du moins la première fois qu'il vient dans notre ville? Il ne doit pas la trouver bien belle? C'est un petit pays où l'on ne cultive guère les beaux-arts!

Je répondis à toutes ces questions de manière à contenter son amour-propre de citadin de laFaille-sur-Gouvre et de connaisseur en musique. Pourtant, comme, sans critiquer Julia, je ne pouvais la louer avec un transport égal au sien, il reprit :

— Elle a beaucoup perdu depuis un an. Elle vint id l'an dernier, et c'était alors une chanteuse bien étonnante pour son âge, car elle n'avait que dix-huit ans. A présent, elle a moins d'étendue dans la voix^ et, quand on la voit au jour, sans rouge et sans blanc, on est désap^ pointé. Elle n'a plus sa fraîcheur, et même je crains pour sa poitrine. C'est moi au'elle consulte. Je lui ai conseillé

n NARCISSE.

de quiiler le théâtre pour un ou deux ans. Mais elle ne veut pas entendre parler de se ménager.

— Vous eussiez mieux fait, dit alors au docteur Four* chois un petit avoué à lunettes vertes, de lui conseiller de quitter son amant. C'est lui qui la tue; elle en est folle, et il parait qu'il la maltraite beaucoup.

-«-Il parait.,, il parait! répondit assez judicieusement le docteur ; dans ce pays-ci, quand on a dit : Il parent, on croit avoir prouvé quelque chose !

— Dameî on me l'a dit, reprit l'avoué.

— On vous a trompé l Je connais Albany; c'est aussi la seconde fois qu*il vient chea nous. C'est un brave garçon, un peu mauvais sujet; que voulez-vous! un artiste! mais incapable ue maltraiter une femme.

— Il ne paraîtra donc pas ce soir, cet Albany? demandai-je au docteur.

— Non, répondit le bonhomme. Il a très-bien chanté dans la première pièce. Il ne chantera plus aujourd'hui.

— Aussi, reprit l'avoué médisant, Julia est bien inquiète, allez! Je suis sûr qu'elle ne pense pas à un mot de ce qu'elle chante, et que, dans l'entr'acle, elle se démène comme un diable pour savoir où il est, et ce qu'il fait.

— Que savez-vous, dit le docteur en levant les épaules, s'il n'est pas dans la loge des actrices, auprès d'elle?

— Après ça, je n'en sais rien, reprit l'avoué; mais

"■ppp^

Tons aurez beau dire, c*est un fameux libertin, votre Albany! C'est dommage qu'il s'abîme comme ga* C'est un grand artiste, celui-là!

Et, s'adressant à moi :

--* Monsieur n'est pas sans la connaitrd?

— Pardonnez-moi, je ne le connais pas.

— Ab l jô voyais bien que monsieur n'était pas d'ici. Monsieur est étranger?

— Non, monsieur, je suis Français.

-^ Oh! je le vois bien! Je voulais dire : monsieur est de Paris?

— Non, monsieur, répondis-je en prenant mon chapeau.

Et je me dérobai aux questions.

Il était dix heures, et j'avais à travailler. Je retournai à mon jardin, tandis qu'un sous-'Omployé de la mairie et du théâtre faisait le tour de la place et allait jusque dans les rues voisines, sonnant une grosse clochette pour avertir de la fin de l'enir'acte les promeneurs et les gens attablés dans les cafés et guingueUes d'alentour. Dans le même moment, la cloche du couvent sonnait la prière du soir.

Comme je venais de fermer sans bruit derrière moi la porte du jardin, et que j'allais monter le sentier ombragé du pavillon, il me sembla voir, aux pâles clartés de la lune, voilée des mâmes nuée^ d'orage qui avûent em-

pourpré le couchant^ et dont maintenant les contours sombres s'irisaient aux reflets de Fastre mélancolique^ un personnage assez grand qui traversait le fond du parterre, et dont la tilhouelte se dessinait sur le fond ouvert en terrasse au-dessus du petit ravin. Je pensai d'abord que c'était Narcisse Pardoux qui m'attendait là, comme il faisait quelquefois pour m'offrir des rafraîchissements, dont j'étais d'autant plus sobre qu'il refusait obstinément de me les laisser payer.

Mais, en approchant, je vis clairement que l'envahisseur de ma solitude était moins grand et surtout moins gros que mon ami le cafetier. Dès lors, je me tins sur mes gardes, et, marchant sur la bordure de gazon, dans l'ombre des lilas, je pus, sans qu'il remarquât ma présence, me glisser dans un petit massif d'où il m'était facile de l'observer d'assez près.

II s*était approché de la palissade, et il furetait dans le chèvrefeuille à grappes rouges, qui courait en festons sur ce léger treillage.

Je pensai d'abord que c'était quelque entomologiste, à l'aifût des sphinx et des noctuelles qui abondaient dans le désert : c'est ainsi que Narcisse appelait le petit terrain inculte dont il voyait avec humeur les grandes herbes folles se dresser à côté de ses plates-bandes fleuries. Mais l'inconnu ne se livra à aucune espèce de chasse. Il me sembla l'entendre froisser un papier: après quoi, il se re-

tîra sans trop de précautions, faisant crier le sable sous ses pieds, et même rallumant son cigare, en homme qui ne se méfie ou ne se soucie de rien. A la rapide lueur de son allumette, je distinguai une très-belle figure brune qui annonçait une trentaine d^années.

Quand il eut traversé la terrasse, il jeta adroitement une corde sur le haut du pilastre, serra dans ses dents son cigare allumé, et, grimpant sur le rebord de la balustrade, il franchit le pilier, en dehors, le long du précipice, avec une adresse et une tranquillité qui annonçaient une grande pratique de la gymnastique.

Je ne me rendis pas compte tout de suite de la manière dont il avait opéré son invasion et son évasion. Je crus qu'il avait sauté dans le ravin. Je courus regarder, et, au petit bruit que faisait la corde en glissant le long du pilier, je m'assurai que mon homme était passé sain et sauf dans la tonnelle des comédiens, et qu'il retirait tranquillement sa corde pour s'en servir une autre fois. Je l'entendis siffler le motif du chœur des montagnards de la Dame blanche, que l'on chantait peut-être en ce moment sur la scène; puis ses pas se perdirent dans le jardin de la maison de ville. Ce devait être là le beau chanteur Albany, qu'une heure auparavant, la jalouse Julia soupçonnait de vouloir courir par-dessus mon mur à une aventure amoureuse.

Comme j'étais curieux de ce qu'il était venu chercher

26 NARCISSB.

dans ma retraite^ Je retoarnai à la palisdàcfé et fouillai le feuillage, à l'endroit où je l'avais vu fureter. Je n*eus pas de peine à y trouver un papier plié et chiffonné qui pouvait, à la rigueur, paraître apporté là par le vent. A mon tour, j'enflammai une allumette. Ce billet n'était pas cacheté et ne portait aucune adresse. Il contenait ce peu de mots: «i Demain jeudi, à six heures du matin, ici. Y viendrez-

l'OUS î

» Votre dévoué,

n Fra Diavolo. »

J'attendis, en me cachant dans le massif, pour voir si quelqu'un du dehors viendrait prendre le billet. Je l'avais replacé au même endroit où il avait été déposé. Au bout d'un quart d'heure, personne n'ayant paru, je me dis qu'après tout ce n'étaient pas là mes affaires. J'allai travailler une heure. Vers minuit, avant de me retirer, j'allai regarder encore : le billet n'y était plus. Je n'avais pas entendu le moindre bruit. Il est vrai qu'absorbé par mon travail, je n'avais pas eu l'oreille bien attentive.

Le lendemain, en déjeunant avec Narcisse, je lui racontai l'aventure. Il en fut beaucoup plus fnippé que moi.

&bw^^

Ifw

XARCISSB. 27

— Albany! s'écrîa-t-il. Oui, d'après ce que vous aviez entendu auparavant... Et^ d'ailleurs^ c'est bien lui qui chante Fra Diavolo jeudi prochain. On en a fait Tannonce hier à la fin du spectacle. Albany donnant un rendez-vous... à qui, je vous le demande? Et dans mon jardin!

— C'est peut-être, comme le prétendait le i>erruquier, à l'une de vos servantes.

— Ah bien, oui! Elles ne savent pas lire! Quanta la vieille Jeannette, ça ne tombe pas sous le sens!

— Certainement non! Donc, c'est à quelque nonne du couvent voisin.

— 11 le faut bien ! dit Narcisse en rougissant; car Qa ne peut pas être... Non, non, ça ne se peut pas! Je remarquai son émotion.

— Ce ne peut pas être à mademoiselle d'Estorade? re* pris-je d'un ton interrogaiif.

Il leva les épaules en riant, et répondit avec une sorte d'insouciance :

— Oh l celle-là, je le verrais, que je ne le croirais pas ! -— Mais vous avez sur quelque autre femme un soupQon

qui vous tourmente î

^ Ma foi, non! Je n'ai jamais vu ces religieuses. Elles ne sortent pas. Est-ce dans la règle de leur ordre, ou d'après un vœu particulier, comme celui que s'est imposé mademoiselle d'Estorade, leur patronne? Je n'en

It qu'il y en a deux qui ne sont pas trop annette^ qui est entrée chez elles plusieurs sont toutes laides ou conu*efaites.

oiselle d*Eslorade, comment est-elle?

li belle^ probablement. Il y a bien quatre ai aperçue. On dit qu'elle en paraît cin- ) qu'il est, et qu'elle est de plus en plus

loue bossue^ elle aussi?

, à force de prier et de se prosterner!...

5votes, c'est si mal tenu... Il est vrai exprès, pour qu'on oublie que ce sont

pas, dans ce couvent, quelque jeune

y a là que des enfants. Mais, après tout, nous fait, que M. Albany ait une intrigue durera pas longtemps; c'est le roi des m beau garçon, j'en conviens, et qui aus à Paris, s'il n'eût pas manqué de tête Dans des occasions, je l'ai vu ne pas ur. Mais ça a déjà trop roulé, ça s'est tera jamais que rouler, orte que ce monsieur roule ailleurs que i; mais, s'il s'en empare pour ses rendez-

— Oh! nous mettrons ordre à cela! Noos allons Tobserver, «t je me charge de l'y surprendre dune manière qui ne lui sera pas agréable. Pour commencer, je vas examiner avec vous les êtres, et voir comment nous pourrons Tempôcher de prendre pied sur nos * terres.

— Ëst-ee que vous n'aimeriez pas mieux le laisser tranquille quelques jours encore, l'observer sans en avoir l'air, et découvrir l'héroïne de l'intrigue?

Narcisse rêva un instant.

— J'en suis curieux, répondit-il enfin. Et pourtant» peut-être aimerais- je mieux ne pas savoir!

Il rêva encore, et il ajouta :

— Je veux, je dois le savoir!

Il était évidemment tourmenté. Gomme il avait éludé ma première question, je jugeai indiscret de la renouveler. Nous fîmes ensemble un tour de promenade au jardin; Narcisse semblait avoir oublié ce sujet de préoc* cupation. Tout à coup il s'arrêta contre la petite palissade en me disant :

— Est-ce là t

— Là, précisément, répondis-je.

— Et on est venu prendre le billet? Vous avez peutêtre mal cherché!

— Cherchez vous-même.

U chercha et ne trouva rien.

— Vous viendrez vous cacher ici avec moi^ demain matiu? reprit-il.

^ Je n'y tiens en aucune façon, et yous avez le droit de me l'interdire; vous êtes chez vous.

— Il faut V vAnjr, croyez-moi.

ae vous voudrez.

rci. Vous êtes un homme de bon conseil, rous demande le secret...

promettrai, et je vous tiendrai parole.

:-vous nous cacher ? Je ne vois ici aucun lier notre présence en plein jour.

; pas aussi facile à cacher, moi, n'est-ce ni sous une feuille. Nous n'entendrons Q de ce qu'ils se diront, car ils parleront s nous les verrons très-bien du pavillon, •ompez; du pavillon, on ne voit absoluhaut des arbustes, le ciel et les toits, qua qu'en effet les arbustes avaient si Is remplissaient de feuillage toutes les ne ; mais la difficulté fat bien vite levée, l de propriétaire, il fît, avec la serpette, e branchage, et nous ménagea ainsi, sur four que, du dehors, il était difficile de

nous étions à notre poste à cinq heures étions renfermés et silencieux d^ns le

IPPPW

kiosque; les persiennes étaient baissées, et nous regardions à travers, avec la certitude que rien n'échapperait à nos regards*

L'horloge du petit couvent venait de sonner Yavamquarty c'est-à-dire les cinq minutes avant l'heure, lorsqc» nous entendîmes grincer les verrous d'une porte. C'était celle de l'enclos des religieuses qui donnait dans le dé^ sert» La ville était bruyante; les ouvriers allaient à leurs travaux, et on entendait, sur la rivière, les battoirs nombreux des laveuses que cachaient les feuillages de U rive. Mais Narcisse, avec une finesse d'ouïe extraordw naire, distingua le bruit particulier de ces verrous, et me dit :

— Attention l c'est bien du couvent qu'on vient !

La porte nous était masquée; mais une femme glissa dans les touffes de sureau qui l'encombraient, s'approcha de la palissade, juste à l'endroit où la lettre était déposée par Albany, et Narcisse Pardoux mit la main sur mon bras, en me disant :

— C'est elle !

— Qui, elle?

— Elle ! répéta-l-il d'un ton de stupéfaction accablée.

— La personne qui vous intéresse ?

— Moi*^ Par exemple! ça m'est fort égall

— Alors... qui est celle-ci?

— Qui?,., qui? Mademoiselle d'Estorade, vous dis-je

Eh bien^ que dites-vous de sa tournure et de sa mise?

— Rien ; je ne la vois pas.

En effets sa tête ne dépassait pas la palissade^ qui avait de trois à quatre pieds de haut^ et dont le treillage en lattes offrait peu de prise à la vue.

— Elle est là comme un oiseau en cage, reprit le cafetier en levant les épaules; mais je Tai parfaitement re* connue, et ce n*est pas un bien bel oiseau, allez !

En ce moment, nous entendîmes sauter dans le fond du parterre, et bientôt nous vîmes Âlbany auprès de la palissade. Il y posa ses coudes comme un homme qui regarde devant lui au hasard; mais, en effet, il causait tout bas avec une personne assise, dont il ne voyait probablement pas la figure; car je finis par distinguer, à travers le feuillage, un grand chapeau de paille dont la position indiquait que la tête féminine était baissée dans une attitude de prudence ou de honte.

Ils causèrent longtemps. De la femme nous n'entendîmes pas un mot; mais, le comédien y mettant moins de précaution, nous pûmes saisir des mots et des membres de phrase d*après lesquels nous crûmes pouvoir être certains d*assister à une scène d'amour et de jalousie, tels que : « C'est vous seule... Julia est une folle... Jamais je ne me marierai... Il n'y a que vous au monde qui... »

— Est-ce que cela vous intéresse? dis-je au bout d'un instant à mon hôte, en me remettant à mon travail.

— Non^ répondit-il; mais je veux attendre qu'elle se lève pour s'en aller« afin de m*assurer^ encore une fois^ que c'est elle et non pas une autre.

Un quart d'heure a'écoula, et nous entendîmes Albany qui disait :

— Vous êtes mon ange gardien; vous me sauvez encore une fois.

— L'embrasse-t-ilT dis-je en souriant à Narcisse^ qui^ regardant toujours^ me tournait le dos.

^ Non^ répondit-il; il ne lui touche pas seulement la main. Venez la voir» elle s'est levée. Il s'en va^ il part, et elle reste là debout! regardez-la donc l

£n effets Albany avait opéré sapérilleusa sortie devant le pilier. Il rentrait par là, comme la veille^ dans la tonnelle des comédiens^ et mademoiselle d'Ëstorade^ effrayée^ oubliant la crainte et le danger d'être vue^ restait levée et penchée sur la palissade peur le suivre des yeux. Je la vis alors^ aussi bien qu'on peut voir à une dizaine de mètres de distance. Elle me parut petite et voûtée, sinon bossue; mais sa figure était agréable et presque jolie. Elle était habillée de noir, avec une collerette blanche et un petit bonnet plal sous un grand chapeau. Elle paraissait fort propre; mais la coupe surannée et disgracieuse de son vêtement lui donnait la tournure d'une vieille femme. Pourtant la tête était jeune, et je ne lui donnai pas plus de vingt-cinq ans.

— Elle en a vingt-huit, me dit Narcisse lorsqu'elle eut disparu, et que, interrogé par lui, je lui rendis compte de mon impression. Elle a été très-bien, malgré sa taille, qui n'était pas belle et qui> à présent, est toute tournée... à ce que Ton dit, car elle est si mal fagotée! Allons, c'est tant pis pour elle, ce qui lui arrive. Il ne fallait pas être si farouche et viser si haut dans la sainteté. N*est pas sainte qui veut, voyez-vous! On en veut trop prouver à Dieu, et Dieu vous punit en vous laissant retomber plus bas qu'une autre. N'eût-il pas mieux valu être une bonne mère de famille qu'une espèce de religieuse avec un cabotin débauché pour amant? Mais ce ne sont pas nos affaires; je vais aux miennes. Sortez-vous, ce matin?

— Oui, mais après déjeuner.

— Alors, je vous attends à neuf heures comme à Tordinaire. Au revoir!

Il descendit le tertre et le remonta.

— - Dites donc, reprit-iU ce que nous avons surpris là doit rester entre nous, n'est-ce pas?

— Ne vous l'ai-je pas promis? Qu'il s'agisse de mademoiselle d'Estorade ou de toute autre, il n*est pas dans mes goûts de perdre une femme qui jouit d'une considé« ration plus ou moins méritée.

— Elle la m^y te ! s'écria Narcisse ému« Et il ajouta tristement :

IPPPW?"!^

— ^ Da moins elle Ta méritée jusqu'à présent, et c'est bien malheureux pour elle, une pareille faute!

— Mais savez-Yous, mon cher ami, que vous me faites l'effet d'être jaloux d'Albany ? Voyons, vous avez besoin de parler, je le vois. Ne vous gênez pas, j'écoute.

— Eh bien, vous avez raison, répondit Narcisse en s'asseyant. J'ai besoin de vous parler d'elle, car j'ai beaucoup de chagrin. Mais ce n'est pas ce que vous croyez. Je ne suis pas, je ne peux pas être amoureux de mademoiselle d'Estorade, personne n'a jamais été amoureux d'elle, et personne ne le sera jamais, Albany moins que tout autre. C'est un misérable qui la trompe, et qui l'exploite, j'en suis certain. Bien des gros bourgeois, bien des jeunes nobles eussent voulu l'épouser, dans le temps, à cause de ses écus et de son nom. Moi, je ne pouvais pas y prétendre, et je ne l'eusse pas voulu. Mais cela ne m'empêche pas d'avoir de l'amitié pour elle : quand on a été élevé ensemble !

— Comment cela s'est-il fait?

— Mon Dieu, c'est bien simple. Mon père avait un petit bien de campagne qui jouxtait les terres et le château d'Estorade, à deux lieues de la ville, dans nn joli vays> allez! Madame d'Estorade était veuve. Sa fille est fille unique. Moi, j'avais deux sœurs; l'une, qui est morte, fut longtemps l'amie intime de Juliette : c'est ainsi que nous appelions familièrement autrefois ma-

NÂRGISSR.

ide. Nous étions camaraaes avec eîle.

lUn au soir; on Jouait, on courait enyait, on s*est tutoyé longtemps! a âge d'apprendre quelque chose, on où j'arrivai seulement en quatrièma Uut revenir aider dans son commerce lisait infirme. Ma pauvre mère venait [)ère ne voulait pas que ses filles mis- \ et la figure au comptoir, jours retrouvé à la campagne, aux torade et nous. Nos mères étaient et se convenaient beaucoup, malgré j. Mais, quand je fus cloué à la boude vue. A son tour, mademoiselle i mère et s'en alla passer trois ans d'ici. On pensait qu'elle se marierait vint à vingt et un ans avec d'autres ersonne de ses anciennes connaisdans ce couvent, où elle se fit une lation en y établissant des sœurs et . C'est une bonne âme, voyez-vous a rien, elle donne tout aux pauvres, er, comme font certaines autres déconfession. Il suffit qu'on soit malnsulle personne là-dessus que son Lt, c'est dommage, bien dommage

qu'elle soit tombée de si haut! J*en suis tout étourdi, comme si j*étais tombé moi-même du faîte d*une maison! Mais que faire à celât Si Dieu ne Ta pas préservée, personne ne pourra lui porter secours.

— Alors, répondis-je, puisque vous êtes son ami d*enfance, vous avez au moins le droit de la plaindre et le devoir de la défendre^ si sa faute est divulguée.

-- La plaindre, oui, je la plains! Mais la défendre, comment ferais-je? Est-ce possible, après ce que nous avons vut

Narcisse était, malgré sa grande raison et son bon cœur, rbomme de sa petite ville, en ce sens qu'il craignait de devenir ridicule et même un peu immoral aux yeux de ses concitoyens, s*il cherchait à excuser une chose honteuse ou à nier un fait avéré.

Je lui fis observer que ce fait pouvait bien n*être ni avéré ni honteux. Que savions-nous, après tout, de Tétrange roman dont nous venions de voir, sans le comprendre, un mystérieux chapitre? Pas la moindre familiarité n*avait été échangée entre ces deux personnages qui se croyaient si seuls. N*était-il pas possible que Tartîste endetté et livré au désordre eût réussi, à la suite de je ne sais quels hasards et de quelles rencontres imprévues, à exploiter la pitié et la charité d*une sainte fille, ignorante de la vie réelle, et chaste au point de ne rien craindre pour elle-même d*un pareil contact?

)! dame! reprenait Narcisse^ vous m*en direz y est-ce possible à nue fille de yingt-hoit ans? 1 qu'autrefois eUe était si innocente^ que^ quand mandé de Tembrasser aux petits jeux, elle me joue et eUe ne rougissait seulement pas. Moi^ lis un peu. J'avais seize ans^ et^ bien qu'elle )as pour belle, c'était une demoiselle, et j'avais ûs, à présent, voyez-vous, c'est impossible sache rien de rien, comme à quinze ans!

i, que voulez-vous faire pour la préserver du (!l elle se jette? Car je vois bien que vous cherloyen de lui prouver votre affection.

)rouver, non! Est-ce qu'elle se souvient senlej'existeî 11 n'y a rien d'ingrat et d'oublieux s bigotes tE\, lorsque j'ai voulu acheter ce petit i est là et dont la propriété est ti'ès-contestable, ... car mon père s'en était emparé. .h. Voyez! ce i a poussé au hasard faute de soins, et cette grimpe sur le mur de l'enclos des religieuses^ ai les avait plantés. Personne ne lui disait rien, i terrain abandonné. Eh bien, quand elle a couvent et ses dépendances, son avoué m'a aerelle, et elle a fait faire cette barrière à ses établir sa possession, sans aucun égard à mes demandais à acheter une chose qui m'appartient voyez-vpus! et, si j'avais vouhi plaider!... Tout

le monde in*a dit qoe je gagnerais. Mais la chose n*en valait pas la peine; et pais je répugnais à plaider contre une personne qui a été antrefeis comme masœm* !

— Et, à présent^ vons avez pourtant encore cette grosse mfiaire sur le cœor?

— Que Yoolez-voas! c'est le procédé qui m*a blessé! Dans nos petits endroits^ on se souvient longtemps des petites bisbilles. £h bien^ voyez-vous^ elle a été punie de son entêtement. Si ce bout de terrain m'eàt appartenu, elle eût fait murer cette porte par où elle est sortie^ on peut dire, du bon chemin, et elle n*eût peut-être jamais échangé un mot avec ce comédien, ni seulement aperçu sa figure.

— Convenez que c'est payer bien cher ime bien légèpe faute envers vous !

«- Oui, oui, cent fois tirop dier! Et je voudrais que le diable eût emporté la porte, le terrain, et Albany pardessus le marché.

Je voyais Texcellent Narcisse très-agité et très-affecté. Il voulait écrire à mademoiselle d*Estorade pour lui dire de prendre garde à elle, mais il n*osait pas ; il ne s'en sentait pas le droit. Il avait envie de chercher querelle à Albany.

— S'il était lâche, disaiuil, je le ferais partir en le menaçant de le tuer; mais il ne Test pas, et il pourrait faire nn scandale où, en dépit de moi, le nom de Juliette d'Es* lorade serait compromis et sa faute ébruUée.

NARCISSE, séparâmes sans rien conclure.

m, à déjeuner» Narcisse semblait avoir» en* , oublié Taventure. Moi» j*y avais réfléchi»

veillai de dissimuler avec Àlbany» qui était ratiques les plus assidues» et de le sonder (nent pour savoir quel genre de sentiment il ouait pour mademoiselle d*Estorade.

uis pas adroit» me répondit le cafetier avec aenr. Et puis je me sens irrité contre lui. Sa plaît. Je le souffletterais volontiers» voyez-

i» voulez-vous que je tâche de le faire caa-

ouriant savoir à quoi s'en tenir sur ses in-

abandonner votre ancienne amie à son sort.

rez raison. 11 faut savoir si» au moins» il est

gez-vous de ça» et, s'il parle trop» et mal,

à lui!

le disiez pourtant hier qu'il y avait du bon

)n-là ?

r moments» il semble qu'il ait du cœur. Pa?

isi» c*est un don Juan!

le ville I Ce n'est pas bien dangereux!

t dangereux pour une religieuse.

'ai! Eh bien, nous verrons. Est-ce la pre>

'il vient dans ce pays?

1 ! Il n'y a reparu que depuis quelques Jours

rar*"^^'

NARCISSB. 41

avec la troupe de musiqui de M. Darleville. J*aime à croire qa*il lai a falla plas de temps pour séduire JoUette... je veux dire mademoiselle d*Estorade. 11 a passé ici^ Tan dernier^ environ trois mois... Mais» tenez, le voilà qui entre en bas, j*entends sa voix!

Mous descendîmes au billard. Nous y trouvâmes Albany^ en effet. Il ôtait son habit noir un peu râpé, et semblait prendre plaisir à exhiber une magniOque chemise de batiste arlistement piquée et brodée^ et à faire sentir, sous ce léger vêtement^ Télégance de ses formes et la souplesse de ses mouvements. Il acceptait le défi d*un des plus forts joueurs de la ville et entamait la partie avec nonchalance, laissant à son adversaire le temps de prendre une apparence d*avantage, et le louant avec beaucoup de grâce des coups heureux qu'il semblait re*garder avec admiration.

-— U est très-ûn^ me dit Narcisse sans trop baisser la voix en le désignant, il laisse gagner, et puis, comme il joue la consommation et qu'il ne vit guère d'autre chose, il pousse si bien au quitte ou double, qu'il est sûr de son affaire. Vous allez voir, si ça vous intéresse. Moi, je vas ànion ouvrage!

Albany me parut avoir entendu ou deviné les paroles du cafetier. Un nuage passa sur sa ûgure et ses yeux sui- Firent Narcisse avec une expression où je crus lire un mélange de dépit et de confusion. Puis ils se reportèrent

4t NARCISSE.

SOT moi d'an air do défi ; mais ils so détournèrent aussitôt» soit qao ma figura loi parût sérieuse ou Indilërente.

Albany était un booune superbe^ un peu trop préoccupé d*imiter tuitôt le gracieux laisser-aller de MéUngoe, tantôt Taplomb triomphant de ChoUet; et^ comme une copie n*est Jamais qu'une copie^ il perdait à n'être pas toujours lui-même.

En ce moment^ il me parut assez naîf^ et j'admirai ses grands yeux pleins de feu, de dédain^ d'ironie caressante ou de langueur paresseuse selon les émotions de la partie de jeu, ses traits admirablement dessinés^ sa plantureuse chevelure noire^ qu'il affectait un peu de mettre^ comme par hasard^ dans un heureux désordre. Je remarquai la blancheur de ses mains^ la petitesse aristocratique de ses pieds finement chaussés^ bien que son large pantalon^ tombant sur les hanches, ne fût pas d'une fraîcheur irréprochable. Mélange singulier d'élégance et de débraillé, on voyait bien qu'il se sentait beau de la tête aux pieds, et qu'il chérissait tendrement son être. Mais, à la vanité de ses préoccupations sur ce point, on devinait une sorte d'incertitude et comme une secrète souffrance de n'être pas mieux posé dans la vie. Enfin, quoi qu'il fît, il n'avait pas, sous l'œil d'un observateur, ce que Julia avait en face de tout un public, la confiance aveugle en soi-même* Je le jugeai donc moins présomptueux, partant meilleur et plus intelligent

Pendant qne je Texaminais ainsi, il perdit la partie. J'attendais qu'il demandât sa revanche, et son adrersaire la lui proposa; mais il la refusa avec une sorte d'emphase» disant qu'il ne voulait plus jouer avec personne à la Faille, et me regardant comme pour protester contre l'accusatioa de Narcisse.

— A moins, lui dis-je, que ce ne soit gratis et poca l'honneur, auquel cas vous ne refuserez pas une leçon à xm écolier, et je vous la demande, si votre adversaire se retire sur sa victoire.

— C'est ce que j'aurai à faire de plus prudent, répondit rindigène en nous saluant après avoir regardé sa montre ; d'autant plus que c'est l'heure de mon bureau.

— Mais alors, monsieur, dit Albany en portant la main à sa poche, qui avait bien la mine d'être vide, je vous dois...

— Nous réglerons ça une autre fois, reprit l'employé. Et il ajouta à voix basse, en se tournant vers moi

comme pour me remettre la queue qui était très-bonne :

— Ce garçon n'a pas le moyen de perdre; aussi ne fàutril pas trop le gagner.

Était-ce une manière très -spirituelle de me dire: «Prenez garde à vous; » ou bien tout simplement une sollicitude de triomphateur généreux? Je ne sais. Mais Albany vit bien qu'il me parlait bas, et je le trouvai fort troublé.

44 NARC!S6E.

Noos commençâmes la partie sans rien dire. J^étais on joueur des plus médiocres^ mais je n*eus point à en rougir. Il me gagna sans quitter la queue; après quoi^ il me salua poliment et voulut se retirer, iê lui offris à déjeuner^ quoique jeusse déjeuné moi-même. Il refusa, j'insistai. J'étais réellement curieux de connaître un homme qui, dans cette situation, avait pu se faire aimer d'une espèce de sainte.

— J'accepte, me dit-il enfin, parce que nous n'avons rien joué et que vous ne me devez rien.

Cette préoccupation persistante me sembla confirmer la maussade vérité, et, dès que nous fûmes à table dans un coin assez tranquille de rétablissement, j'abordai franchement la question.

— Pourquoi, lui dis-je, êtes-vous si inquiet de ce que l'on peut penser de votre habileté au jeut

— Que voulez-vous! répondit-il, quand on est maheureux, on est toujours accusé, et je sais fort bien ce que l'on dit de moi dans cette sale bicoque de petite ville. Au reste, c'est ainsi partout : les gens vous provoquent, et si, par complaisance ou par modestie, on ne leur montre pas tout d'un coup ce que l'on sait faire, il vous reprochent de les avoir enferrés pour les rançonner. Vaniteux et avares» voilà les provinciaux.

— C'est possible, repris-je, je ne connais pas encore ceux-ci; je suis, comme ils disent, un étranger, c'est-à*

dire qae je n'ai pas eu le bonhear de voir le jour dans Tenceinte de leurs murs.

— J*ai bien vu ca du premier coup d*œil; vous êtes un homme trop distingué...

— Ne parbns pas de moi, parlons de vous. Pourquoi êtes-vous malheureux ?

—Ah! ce serait trop long à vous dire; on a une étoile, ouonn*ena pas!

— Vous me paraissez pourtant n'avoir pas le droit de vous plaindre de la nature.

— Hélas! je suis beau garçon, je le sais. C*est un avantage dans ma profession. Mais cela rend le public d'autant plus exigeant; et puis le monde est plein de bossus et de bancroches qui détestent on artiste bien tourné.

— Ceci est un paradoxe. Voyons, dites-moi, est-ce que vous n'avez pas de talent? Je ne vous ai pas encore entendu. Les gens d'ici prétendent qu'il eût dépendu de vojQis de briller sur d*autres scènes lyriques...

— Peut-être, monsieur, peut-être! j'ai du talent, beaucoup de talent. Ëntendez-moi, et vous verrez que je ne me vante pas; mais... les envieux, les ignorants qui gou-

/ vement le monde, le public qui ne s'y connaît pas, une fierté qui ne sait pas se plier au caprice d'autrui; que vous dirai-jet... toutes les misères de l'artiste!

— Depuis que le monde est mende, toutes ces misères

46 NARGISSB.

existent, et les grands artistes triomphent qoaad ntoie»

N*ôtes-Toas pas on peu paresseux?

— Non, dit-fl, ]e travaille beaacoap> et le désordre njie Ton me reproche n*a jamais pris sor ma santé ni su* mes étades.

11 me disait la vérité» et, pour résomer Tapprédalion que je veux donner ici de son caractère et de son existence, j'ajouterai qu'ayant eu plus tard Toccasion de ren« tendre, je reconnus qu'il avait beaucoup d'acquit et des dons naturels remarquables; mais, dès notre premier en^ tretien, je pénétrai aisément la cause de sa mauvaise fortune. Il avait, non pas comme il le croyait, une fierté légitime, mais une hauteur excessive vis-à-vis des directeurs de théâtre et même du public. H ne voulait tran* siger avec rien, et, prétendant entrer à TOpéra de Parls^ aux Italiens, ou tout au moins à TOpéra-Comique avec des appointements et des honneurs énormes, il avait si souvent et si fâcheusement dédsùgné le moment favorable, qu'il était condamné à comrir la province pour avoir du pain. Malheureusement, il avait agi tout aussi follement avec les directions de province, et il se voyait attaché à une troupe de troisième ordre, préférant, disaiNl, être le premier au village que le dernier à la cour.

En somme, c'était un de ces hommes qui n'ont pa$ de thcmee, comme ils disent, mais qm ne s'avouent jamais ou'il y a de leur faute^ qu'ito manquent leur vie pour un

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moment d'obstîBatioii déplacée^ oa^ tout aa moiiis> qu'ils retardent de dix ans leur ayenir pour n'ayoir pas Sd, pendant trois mois, accepter une position au-dessous de toors espérances. Le monde est peuplé de ces hommes-là ; Albany n'était pas une exception.

Cela était pourtant assez bizsmre en lui, car il avait des qualités aimables qui contrastaient arec sa déraisonnable hauteur; et, par une conséquence de cette déraison, il se trouvait entraîné à vivre parfois, avec tout son orgueil, d'une manière peu digne, sinon peu délicate. Il était criblé de dettes sur lesquelles les rêves de son ambition lui faisaient fermer les yeux, et il ne savait pas attendre qulls fussent réalisés, si jamais ils devaient Tôtre, pour se ranger à une existence sobre et prudente.

Fils d'un riche propriétaire campagnard (son véritable nom était Alban Gerbier), il avait été élevé dans une grande aisance. Pour suivre sa vocation d*artiste, il avait, disait-il, brisé héroi<piement tous ses liens de famille. Son père l'avait abandonné, espérant le ramener par les privations; puis, le voyant dans des situations déplorables, â avait payé ses dettes avec résignation, en l'avertissant de ce qui lui arriverait, de ce qui lui était bien vite ^rivé : c'est-à-dire qu'il avait mangé sa part d'héritage paternel et maternel, et qu'ayant plusieurs frères et sonrs, il ne pouvait phis prétendre à rien dans l'avenir. Le père, avec beaucoup de patience et de fermeté, l'avait sauvé

tant qa*il avait pa le fdre sans frustrer ses antres enfants. Le moment était venu où il ne le pouvait plus et ne la vonlai( plus; son abandon était irrévocable.

Comme ce jeune homme me confiait sa vie avec beaucoup de candeur, se plaignant trop des autres et pas assez de lui-même^ Je ne me gênai pas pour lui dire ses vérités et lui donner tort contre sa famille, le public et la société. Il se laissa gronder» et, bien qu*il se défendît d'être perdu sans ressources, je vis qu'il était plus efiùrayé de Tavenir qu'il ne voulait l'avouer; mais je vis aussi que mes sermons étaient inutiles; que tout le monde lui avait déjà dit, en vain, tout ce que je lui disais, et qu*il avait cette mauvaise manière de s'aimer soi-même qui consiste à se faire tout le tort possible plutôt que de se refuser quelque chose.

J'avais peiue à comprendre comment, dans cette vie manquée, par conséquent obscure et misérable la plupart du temps, il avait pu gaspiller un patrimoine assez rond, et s'endetter par-dessus le marché. Il eût été fort embarrassé de le dire lui-même; mais je vis, à sa manière d'agir dans les petites choses, qu'en dépit de son mépris pour les provinciaux, une sorte d'ostentation provinciale, dont il avait peut-être pris le pli dans sa propre famille, Tentraînait au gaspillage. Ainsi, bien qu'il n'eût pas de qaoi déjeuner, il jeta à la servante une gratification disproportionnée, pour le seul plaisir de faire ouvrir les

yeux à seft voisins; et^ déjà endetté chez Narcisse, il ût une commande de liqueurs qu'il voulait avoir chez lui, disait-il, pour recevoir ses camarades quand ils allaient le voir. Narcisse la lui refusa carrément, disant qu*il débitait au détail, et qu*il n'était pas marchand, mais cafetier.

Âlbany parut mortifié de ce refus, mais il le supporta sans rien lui dire d*offensant.

<— Je ne sais, me dit-il, ce que ce gros garçon a contre moi aujourd'hui; il a l'air, à chaque instant, de vouloir me sauter à la gorge. Je suis très-doux, et je déteste les querelles; pourtant...

— Voulez-vous que je vous apprenne, lui dis-je en baissant la voix, ce que M. Pardouz a contre vous?

— Parbleu! oui, je le veux. Dites! Croit-il que je lui ferai banqueroute?

— C'est la chose dont il se préoccupe le moins; vous attirez du monde chez lui, parce que l'on est curieux do voir de près un acteur...

— Et vous pourriez bien dire aussi parce que je ne suis ni un idiot, ni un mauvais diable. Tous les flâneurs de cette ville s'attachent à mes pas, et, pour la plupart, ils m'adorent. Je les amène ici, je fais leur partie, ce qui les pousse à boire. Moi qui ne m'enivre jamais, je tiens lête aux plus solides. Donc, je suis tout profit pour lo beau Narcisse.

^ Mais le beau et bon Narcisse ne veut pas qu'on se

.^G oQc^le^

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promène dans vm jardin sans sa peoinlssion^ et smloat Hlessas les mars.

toat son aplomb, se décoQcerta.

entre par-dessus les mors? Où prenez je me livre à cet exercice?

rien; je sois tout nonveau ici, moi;

assez pris pied pour connaître tontes il par^t, d'ailleurs, que ledit jardin

celui de la maison de ville, où les )in ponr causer et fumer quand il leur

tct; mais le diable m'emporte si je sais itre côté da mur!

qu'il y a, non pas tout près, mais à deux le femmes.

tssible, dit Albany en se versant de la [muler son trouble; mais qu'a cela de ïcusation de Narcisse?

qu'avant-hier au soir, on vous a va

une servante, un jardinier, quelqu'un \ avoir va marcher, à la nuit tombée»

ides de fleurs de M. Pardoux, et epire, nne palissade, une séparation quelardin et celui des religieuses.

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'^ Celai qui a dît cela en a menti I s'écria vivement l'artiste. Je n'ai jamais passé.».

Il s'arrêta^ voyant qoe cette négation da second fait inventé par moi poor le faire parler était un aven de l'autre fait dont il ne voulait pas convenir, celai de son entrée fartive dans le jardin du cafetier. Il se reprit :

— Je ne connais rien de cet endroit-là ! S'imagine-t-^n que je veuille enlever une de ces rechtses? Si elles étaient jolies, passe I mais il paraît qu'elles sont affreases.

'— Mais n'y a-t-il pas là une demoiselle noble qui est libre d'écouter une romance ou de recevoir un billet doux?

Âlbany paya d'audace; mais, si sa discrétion fut irrépro(Âial)le, sa manière de se défendre me parut fort triste pour mademoiselle d'Estorade.

^ Je sais de quoi vous voulez parler, dit-il gaiement; grand merci! Vous ne savez donc pas que l'héroïne du roman dont vous me faites le héros est vielle et bossue ?

^ Je n'en sais rien; mais vous, vous l'avez donc vue?

-f* Ma foi» non! Je ne sois pas corieax de voir une femme bâtie comme un sac de pommes de terre.

-*- Alors, ce n'est pas voos qai égratignez les mors et qui écrasez les œillets de M. Pardonx?

— Le ciel me préserve de pareils méfaits 1 s'écria-t-il avec gaieté. Dites à notre ami Narcisse de me rendre son estime» Je n*ai pas le plus petit coquelicot de son

jardin sur la conscience^ et, si jamais le diable me tente et me pousse de ce côté-Ii^ c*est qa*il y aura, derrière les mnrs da couvent^ nne belle Espagnole à Tœil noir et à la basquine rebondie^ mélodieuse comme une sirène et amoureuse comme une colombe. Malheureusement^ on n*en fait plus^ et cela ne se trouve que dans les vignettes de romances.

•^ Et^ d^ailleurs^ votre cœur est engagé^ à ce que Ton assure?

— Juliaî Vous savez déjà que je suis sous Tempire de Juliaî Hélas! c'est une créature étourdissante! surtout quand elle chante. Vous Tavez ome ?

— Elle a une très-belle voix.

— Une voix superbe, une tournure de reine Hab, et c*est tout.

^ Vous n*en êtes pas plus épris que cela?

— J'en fus épris! Mais^ à présent, elle m'ennuie. Elle n'a pas le sens commun. Parlons d'autre chose.

Comme je ne savais rien des mœurs et du caractère de mademoiselle Julia, je ne pus rien conclure de Fingratitude ou de la dédaigneuse fatuité de son amant. D'ailleurs, je savais tout ce que je voulais savoir, et Je le quittai, peu d'instants après, pour rendre compte à Narcisse de ce qui concernait mademoiselle d'Estorade.

Ce qu'il y vit de plus consolant pour elle à enregistrer, c'est que le comédien n'avait jamais franchi la pa«

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