‹ NarcisseChapitre 4 sur 4 · SB · texte numérisé non relu

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isieun coulées de petites \ un yaste plateau élevé, châtaigniers^ et garnie sur létres et de bouleaux. Au dent en nombreux méan usaient de charmants ruisblocs de leur lit^ se donds airs de torrent. Mais, ts, cette nature était riante ne mystérieux, rouvait Tomhrage frais et de buissons semés au haruisseaux. Là^ les rochers blanche des eauxjaillisïs pleins de grâce, offraient s, dans un cadre que Tœil luosités des torrents vous ique pas variait et embelsait les talus, parfois tour* ravines, on découvrait de auté, «t la laide ville de la un lointain bleu^ son cloï son insu, le seul bon effet

t, mais profond et toijy'ours dions la principale espé*

rance de nos iisines fatares> foornissait encore, malgré la sécheresse et le mauvais état des pelles^ une eau limpide anx petits fossés du castel d'Estorade. Ce yieox manoir n'était pas d'une grande étendue. Son groupe de tourelles^ resserré sur une plate-forme de rochers d'un beau ton et d'une belle forme^ gagnait en hauteur le logement qu'il ne pouvait pas fournir en développement. Sa masse élancée plongeait d'interminables reflets dans l'eau tranquille des fossés, et de colossales vignes vierges grimpaient jusqu'aux fenêtres du premier étage.

Ce château se présentait, à mi-côte, en face de la maisonnette rose, à contrevents vert-pomme, que le père de Narcisse avait bâtie au versant opposé de la vallée, et décorée du nom quelque peu ambitieux de Folie-Pardoux. U n'y avait rien d'excentrique dans cette demeure bourgeoise, assez cofifortable, dont l'aspect criard rentrait dans le goût classique de la localité. Je doute que, vue des fenêtres du château, elle ofifrît un accident agréable dans le paysage; mais, tout au contraire, le château complétait la charmante vue que Ton avait des fenêtres de la Folle. Il avait l'air fier et mélancolique sous sa couleur sombre et son revêtement de feuillage; et, précisément de ce côté-là, la Couvre baignait de ses propres eaux limpides et hâtées son piédestal de granit.

Narcisse n'était pas artiste.

— Voyet, me dit-il, si ce n'est pas dommage de laisser

NARCISSE, omme ça nne si belle bâtisse! Gârle di&lndi, très-vieiis^ est trfts-^olide encore^ et les cavriers iisent qa'il ne serait plus possible/ d'établir one Lion comEn^ ça dans nn pareil endroit. Mais c'esl lige ! N'avait elle pas le moyen de fidre reblan^ tourelles et ses nrarailles^ qae voilà anssi noires roc? Et tontes ces herbes^ tontes ces branches l dégradent les portes et fenêtres I Qu'est-ce qu'il ndt pour arracher et couper tout ça? C'est bien est-ce pas^ d'abandonner une belle propriété? Et )i ? pour qui ? Est-ce que ça lui sera compté dans l'avoir quitté un endroit qu'elle aimait^ pour hacouvent où son pauvre cœur n'a pas été plus en l'aillenrs?

ne devions pas rendre visite à mademoiselle de. Comme elle ne recevait jamais personne à la Le, cela eût pu surprendre les gens du château et Hé à la ville. Conformément à l'accord fkit avec is devions donc la reiicontrer à la promenade^ et , prenant son fosil et sifQant son chien^ passa le pour me conduire au lieu du rendes-vous.

mivis pas à pas^ dans un sentier très-difficile^ en nt la Couvre dans la principale de ces longues dont j'ai parlé. Plus nous avancions-, plus le ta^r venait sauvage et le sol inculte. La goiige, en se ant; ne permettait plus à aucune cnltiire> à aucun

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-jfiXxxnge de s'établir sasc ses flmos 2dDrnpts> et^ pouilant la riante et channante frsâohonr de cette pet^ et lointaine solitude n'admettait pas d'idées «ombres. lies traites sautillaient dans le rnisseon de ^iital^. les mettes diantalent dans les taillist^ et le» martinfr-pècbearsr rasaient de leur Yol>^ sendylable à oeloi d'une flèehe d'or^ les rodies humides et les petites flaques de sable fin et proj^e^ où l'on ne voyait aueune empreinte de pas humains.

Nous marchions depins piés d'une heure, et le sentier n'exl^it presque phiiu Nous posions te pied de lûerre en IMeire> sur le rivage, remontant les innombral^s caseatelles de la Gouvre, on nous dirigeant à travers les branches et les ronces^ quand la rive, trop ardue, nous forçait de faire un petit crochet dans les bois jetés au flanc du ravin. La marche était assez fatigante, quelquefois même un peu dangereuse.

— Ah çà ! dis-je à mon compagnon, mademoiselle d*£storade a pris un autre chemin, je pense, pour aller à ce rendez- vous?

— Je le pense aussi, répondit-il. Autrefois elle était, non pas forte sur ses janâ>es, mai» très-«droite de ses I^eds : quand on a été élevé dans nos rocaUksI Mais elle doit avoir perdu rhabstode, depuis qu'elle &*est mise en cage. li y a un autre chemin, par le haut, où elle a^ pu aller en v<Htare ou sur un âne.

Mâuis,auboutdequelqaespas,Nard88ei^arrâ»t,endi8ant:

— Non! elle a passé par ici; voyez! c*est la trace de €on petit sabot qui est là sur le sable. C'est tout frais^ elle ne doit pas être loinl

En effety nous troavâmes mademoiselle d*Estorade assise au bord de Tean^ sons un vieui: chêne^ dans une étroite prairie en pente que baignait le ruisseau apaisé^ et qu'enfermaient^ comme un sanctuaire, d'énormes blocs de rocher aux flancs coupés à pic. Des arbres superbes remplissaient de leurs masses sombres les déchirures de Jette crête granitique^ dont Tattitude rigide et l'austère nudité donnaient quelque chose d'imposant et même de religieux à la mystérieuse enceinte de verdure qu'elle

Mademoiselle d'Eslorade était^ à son insu probablement^ un peu moins mal habillée que la veille. Un léger châle de mousseline blandie cachait le corsage de sa vilaine robe noire^ et jetait quelque ampleur sur sa jupe étriquée. Elle avait son grand chapeau de paille du fa* meux rendez-vous; mais elle l'avait posé à côté d'elle, ainsi que son béguin plissé, à cause de la chaleur qui

était accablante. Sa tête n*était donc couverte que da petit voile noir^ à travers lequel on voyait Tor de sa chevelure, et même quelques grosses boucles de ces beaux cheveux, impitoyablement sacrifiés, qui moutonnaient sur sa nuque blanche et lui donnaient cet aspect enfantin dont j*avais été déjà frappé.

Elle vint à notre rencontre d'un air ému mais ouvert, et la manière dont elle nous tendit à la fois ses deux mains témoignait plus d'attendrissement que de crainte.

— Asseyez-vous là, dit*elle; Dieu nous fournit les sièges de ce beau salon d'été. N*est-ce pas un endroit où Ton voudrait pouvoir rester, vivre de ses propres pensées, et mourir sans se rappeler que le monde existe t... J'ai bien des choses à vous dire, mais reposez-vous d'abord. Le chemin a dû vous lasser beaucoup.

— Oh! moi, un chasseur, répondit Narcisse en s'asseyant à une certaine distance d'elle, sur un rocher plat du rivage, je ne me fatigue pas pour si peu! Mon camarade est un naturaliste, habitué à de plus hautes montagnes et à de plus mauvais chemins. Mais vous, demoiselle f je n'aurais pas cru que vous vous souviendriez si bien de vos promenades d'autrefois !

— Vous pouvez dire nos promenades, reprit-elle; car nous sommes venus bien des fois ici avec nos sœurs. Notre pauvre Louise aimait beaucoup cet endroit; vous en souvenez-vous?

— ftr^ea! si je»*9a souviens! répondit Harasse en levant to é^aol^ ^uréUraiferim sonpir; je'i» suis pas fi vieux -qœ j^aie ooMié tant ie choses qui sont tristes^ «t ponrtaBt iionses à ^ Temémerer. 1^ perte Ûe ceax qa'on aima, e*est Inen ^Nir ! nuds l'oubU^ c'est pire qae tout!

iMemoiselle d'Ëstoiade -ne pamt pas comprendre le r^rocfae^ ou^ si elle le comprit^ elle ne Toohit pas s'en justifier. Je la«entais^Tis-fiHrisde nous^ dans une position excessiTement délîoate. La linHte entre la confiance roconnaissante qu'elle croyait nous devoir et la câlinerie couette d'une femme ipii craint d'être trahie^ était une nuaujce bien tee pour être saisie par eile^ ignorante du monde^ ou:liVFée si longtemps à l'isolement du cloître. Un mot^ un regard au delà ou en deçà de cette limite Teusseot reialiie impertinente vis-à-vis de nous^ on lâche envers elle-même, le remarquai, avec surprise, comme elle sut rester dans la mesure et dans la grâce, dans le dnrme pénétrant et dans ladraste dignité. Narcisse ne s'en rendit peut-être pas aussi Ueu compte; mais il le sentît et en fut secrètement dominé.

Je reconnus bien vite que mademoiselle d'Estorade avait l'esprltfln et délié des natures craintives et souffireteases; mais ce n*était pas un esprit de bossue; elle n'avait pas âe fiel otme raillait qu^vec nne douceur d'intention non équivoque. J'avais eu déjà la grande occasion devT)ir

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qofil courage moral olle poairait trooirer dans m eo»science^ en dépit de la saavage timidité.de^oB liabit«de&. Soit sopérionté d*expériâiice^ suit désiméressemeitt d'affection» je n'étais pas aussi scandaUsé que Nareâsse de rinclination pour rartiste. J'étais donc si bieii disposé à l'indulgence^ que je me laisi$ais aller à IVidminfloiL

Elle causa avec Narcisse quelques instants, M demaiH dant des nouvelles de la sceor qui kd restait et de ses neyeu]^ les enfants de cette sœur^ qu'elle n'avait junais vos.

— Hais je ne veux pas vous retenir trop longten^i» îtà, nous dit-elle. J'ai des secrets à vous c(mfier; je me suis demandé si j'aurais le courage de vous faconter ma vie. J'ai reculé; mais^ décidée à tenir une promesse (je devrais dire une prière) laite spontanéiaent et sous le coup d'une certaine exaltation, j'ai passé la nuit à écrire, et c'est quelques pages que je vous demande d'écouter. Je n'ai aucun talent de rédaction. I^enez seulement pour sincère le résumé que je vais vous lire.

— Demoiselle, s'écria Narcisfie esi la voyant tenir dfune main fort tremblante les feuillets qu'elle venait de prendre dans sa poche, si cela vous coûte, ne lisez pas; nous n'avons pas besoin de savoir pour nous taire!

— Je n'en doute pas, monsieur Pardoux, reprit-elle; mais je tiens à votre estime, et je dois aux principes religieux que j'ai proclamés par mes années de renonce*

ment au monde^ de ne pas laisser dans votre opinion une

tache sor ma conduite.

— Eh! mon Dieu, nous, savons bien qae vous ne pouvez rien avoir de mauvais à vous reprocher; nous avons craint seulement une amitié dangereuse...

» Eh bien^ s'il en es<, ainsi, reprit-elle, vous me donnerez un bon conseil.

Et elle essaya de lire; mais elle était trop émue intérieurement. La voix lui manqua dès les premières lignes.

— Tenez, me dit mademoiselle d'Estorade, je suis op* pressée et sottement timide. Mon écriture n*est pas difficile à lire. Voulez-vous bien vous en enarger t

Je pris .e manuscrit et lus ce qui suit :

« J*ai peu connu mon père. Il était bon et rude. Ma mère le craignait et le chérissait. Elle était frêle et douce, charitable et sainte. Elle m*éleva dans une piété ardente, mais toujours elle me prêcha Tindulgence pour les autres. Ses derniers entretiens avec moi furent pour me recommander de me préserver des passions.

» — Je les ai connues pour mon malheur, dit-elle. J'ai été éprise et jalouse de ton père. Je lui ai, par là, causé des chagrins que j'eusse pu lui épargner, et qui ont peut-être hâté sa mort; car il était irritable et supportait avec une impatience douloureuse mes pleurs et mes injustices. Quant à moi, le chagrin et le remords ont certainement hâté le cours de ma vie. Dieu me par*

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donnera, je Tai tant prié! Mais ma fin est endolorie, épouvantée par la crainte de ton avenir. Paavre enfant ^ai as bérité de ma sensibilité et de mon manqae de cbarmes, pourras-tu garder ton âme tranquille et tout entière i Dieu?

» Je voulus promettre à ma pauvre mère de me faire religieuse. Ce n'était pas alors précisément mon goût. Je n'aimais pas le bruit, il est vrai, et je n*aspirais pas à un monde que je ne connaissais pas; mais j'aimais la vie de campagne et la liberté. Cependant, j'eusse engagé tout mon avenir sur un mot, pour adoucir les dernières beures de ma mère bien-aimée. C'était là mon unique devoir.

1» Ma sainte mère repoussa mon vœu.

» — Non, non, dit-elle, point de promesses à moi, ni à toi-même, je te le défends.

» Et, comme j'insistais sur ce qu'elle m'avait dit des souffrances et des aveuglements inséparables des affections bumaines trop exclusives, elle ajouta :

» — Je te défends de prendre le voile, si tu dois le prendre, avant l'âge de trente ans. Pour se soustraire aux devoirs de la famille, il faut une vraie vocation, et tu ne l'as pas maintenant.

» Nous revînmes plusieurs fois sur ce sujet dans ses moments de calme. Dans ces moments-là, l'espoir de la conserver me donnait le courage de lui parler de moi-

Si NARCISSE.

même. EUe m*dpprit de moi^ unsi que 4a monde, âes

cfeoses que fignolais.

» ^ Pour être aimée de rhomme à qui ronéoniie sa vie^ me dii^lle^ il ne gnffit malhenreosement pas de Taimer de toute son âme^ il faut encore hii plaire. Les honmes nous demandent phitôt des agréments que des vertus. Eh bien, ma fille, ces agréments que je n*ai jamais possédés, ia nature ne te les a pas donnés. Gomme moi, tu es mince, pâle, sans tournure, sans gràee, sans aptitude de coquetterie. Ta taille se yoûte même pins tôt que n*a fait la mienne, et nos parents de Teuraine, quand ils me Toîent de loin en loin, me disent : « Prencfz-y » garde, elle pourrait bien devenir bossue. » Si cela t*arrive, ma pauvre enfant, il ne faudra pas songer au mariage. Tu es, par moi, le dernier rejeton d*ane race dégénérée physiquement. Mon père et ma grand'mère étaient valétudiuaires, et ils sont morts jeunes comme je menrs. Dieu te permetUait alors de te consacrer à Im sans partage, et là, ma ôUe, tu trouverais certainement le vrai bonheur. Mais retiens bien ceci, qa*il faut être plus qu'en âge de raison pour contracter un hyménée si ambiti^x et si sublime avec la divine sainteté.

V Je n'éprouvai aucun chagrin d'apprendre que j'élais ainsi disgraciée. Au contraire, ma mère, en me dévoilant les doirieurâ cachées et les Immiliations intérienres de sa vie conjugale, m'avait inspiré un: tel effroi de ra£fôetion

non partagée ûxbs le msanage» cpie j*a$pîrai dès lors, sinon au doilre, du UK^ns à la (sotitaâe, et j*étais, en qnelgae sorte, aatàsM^e de me dire :

• — £ti bien, pUsqœ }e suis oa doie être eontrefaite, Ti'esi-ee pas tant mieux poair moi? le ne me ferai pas de raines illaâons, et, sans espoir po8s9)te d'être aimée, je u'amierai jamais qae celui qui ne prise et ne récompense que la beauté de l'âme.

» Ce n'est pas ici le lieu de dire quel coup me porta la mort de ma mère. Je ne le pomrais pas, d'ailleurs. Je n'avais aimé exclusivement qu'elle au monde. Depuis longtemps, je la voyais dépérir, et je me faisais l'illusion «que ma tendresse et mes soins prolongeraient sa vie. Je restai seule sur la terre. Une excellente amie d'enfance, Louise Pardoux, songea bien à venir habiter avec moi; mais nous étions trop jeunes pour rester ainsi, sans «baperon, à la csunpagne. Sa sœur, que j'aimais aus^, alkût se marier. Une de mes tantes, qui était bonne et riche, m'emmena en Touraine, dans une très-belle propriété, où elle voyait du monde.

D J'avais dix-huit ans, et tout, dans ce brillant monde, était nouveau pour moL Mes cousii^s étaient belles et recherchées; je ne sentis point de jakmsie contre elles, jmâs je sentis bien mon infériorité, et, tout en les aimant •sans eifort, je m'attachai de plus en pfais à l'idée du célibat.

w Dans notre voisinage^ un riche propriétaire, nommé M. Gerbier^ avùt une belle résidence^ et les deux familles se voyaient souvent. Alban était le second fili de M. Ger» bier. Il était élégant^ froid^ rêveur. Mes cousines rappelaient le beau dédaigneux. Cependant, on remarqua vite qu*avec moi seule il se départait de son humeur farouche. Il causait avec moi et semblait éprouver de la sympathie pour la hoicatte; c*est ainsi que m'appelait ma tante pour me taquiner et me forcer, disait-elle^ à me tenir droite, chose qui m*était impossible, je n'osais pas trop l'avouer.

» Alban avait cette voix magnifique que vous savez, et, sans avoir étudié sérieusement la musique^ il chantait à ravir. On l'admirait beaucoup dans son entourage el dans le nôtre. Quand il voulait bien chanter^ on lui pardonnait sa mélancolie et sa froideur.

w Je l'accompagnais souvent au piano, et, pour le décider à se faire entendre (car il y faisait beaucoup de façons), j'avais quelquefois sur lui une certaine influence. J'avais l'air de pouvoir, seule, lui donner confiance dans son talent^ qu'il affectait de dédaigner comme le reste. On remarqua notre bonne entente et on en plaisanta dans la famille. Je répondis ce qui était vrai : Alban n'était certes pas indifférent à l'effet qu'il pouvait produire sur les autres femmes; s'il ét^t à Taise avec moi seule, c'est parce que j'étais absolument sans conséquence.

» A cette époque, je n'étais pas riche. Mes parents

m'avaient laissé cette terre d'Estorade, qui est yaste, mais dont, grâce à ces beanx rochers que j'aimais tant et gae J'aime toujours, le produit était mince. Ma pauvre personne ne faisait donc pas illusion aux chercheurs de mariage, et nul ne pouvait penser sérieusement que le fier Alban s'était épris de moi.

» Comme, tout au contraire, il songeait à épouser une de mes cousines et que l'on s'en doutait bien, les plaisanteries dont j'étais l'objet n'avaient rien d'amer, et j'en riais comme les autres.

9 Malgré cette velléité d'hyménée, Alban n'était décidé à rien. Un jour que nous causions ensemble dans un coin du salon plein de monde, je le confessai, ou plutôt je le pénétrai. Ce talent de chanteur, cette belle voix dont il paraissait faire si peu de cas, c'était là l'orgueil, le rêve, la passion de sa vie. Il avait alors vingt-deux ans. Il avait fini toutes ses études, et son père le pressait d'embrasser un état. Il les critiquait et les méprisait tous. La musique était la seule chose qu'il crût digne de lui. Il parlait si vivement de Vart et de ce qu'il appelait Vartiste (c'était pour lui comme qui eût dit Vhamme, le seul être digne de ce nom), que l'on remarqua l'émotion de son regard, et comme sa langue se déliait en me parlant.

9 Moi, je ne m'étonnais pas de son enthousiasme pour la musique, que j'ai toujours aimée passionnément. Mais je l'exhortais à ne pas contrarier le vœu de sa famille

m NARCISSE*

;P9iiroii6 satîsfaetioa toute p«rso&itôlle, lofeque ma tsoue fiBtnons huerrompre avec^pkelqtte dépiu L'exeellenld femme n^ait pas ^de jâloasie^ pour ses fittes ; eMe eroyai^ de bonnefoi^ qa'Alban se faisait vm jea ileme menler U fête pour se moquer de moi. E^le s*y pdt maJaifroile* ment, et les quelques mots qu'elle lui dit pour loi reproeher son assiduité auprès d'wM seule persêime de sa famille furent entenduset mal interprétés. AJiian lui*méme s'y trompa. Il orat qu'on cherdudt à rengager^ à le compromettre Yis-à-Yis de moi... Il répoo^t sècfaemenl^ «ortitau bout d'un instant^ et partit pour Paris le l^demain.

9 n s'y jeta dans layie d'artiste^ y msmgea son avoir {l'héritage de sa mère), demanda ^snitema coosine en mariage^ fut refusé et perétei de vue entièrement par ma famille.

Y) Quant à moi, l'incident n^ayait nullement troobèé mou r^os. Je me laissais toujours de bonne grâce plaisanter sur mon amitié mysiérîettse ponr Alban Gabier. Cette an^é n*existait ni dans s(m cœur ni dans le mien; je pouvais donc enrlre.

V Je passai trois ans en Tooraine, et, sur ces trois ams, deux bivers de trois mois à Paris. Je vis donc réellement le monde, et jedKHsdire que je ne le pris point en baine comme je m'y étais atlendaie. Je ne m'y jetais pas tout en* tière, ccmime mes cousines; |e n*aliais pas au bal, et, en

au db spMtacies^ j^allais -seatemeoCauxiilaliess. Je isoftais peu; yétaâs scmfinante rfort. souvent. La irie ée Psaris, ex même celle de la campagne en Touraine, aeeoBremmii pasà ma santé, l^fa» été éleyéeen montagnarde^ assez panvremeatty et te rode exeitice^ auquel nous sommes forcés ici, faute de cbemins et de voitores^ avait servi à me préserver des effets d*une coastitution déticate. Ia vie en earrosse^ fiomme je rappelais^ dans un air moins vif et moins pur ifue cekti d*ici^ me : rendit si ebélive que l'on araignlt pour ma poitrine. Je contractai on aq^et tato^me^ et j'y gagnai de ne prendre du monde et des plaisirs, qœ ce qu'U me plaisait d'en prendre.

D . J'aimads les relations douées^ anûcales^ et je dois^ je peux le dire^ la conversation des hommes distingués. Je ne m'y mêlais guère, je n'étais pas de force; mais j'écoutais ei j'apprenais à penser et à raisonner. D'ailleurs, je me sentais plus a Taise avec eux qu'avec les femmes. Celles-ci affectaient trop de vue i^aindre, et je n'avais pas besoin de cette continuelle pitié, moi qui prenais si lûennum parti dhvonr un T41e à part dans la vie, et de ne rivaliser sur anoin p<Hntavec elles. Les hommes me paraissaient et m'ont toujours paru pins indulgents ou plus délicals dans tenr compaasten. Du moment qu'on ne leur demande ipie de l'esëme et de la sympathie sans avoir la moâadrQ idée de leur plaire, ils portent, dans ce

genre de relations, une firanehise et nn sentiment de véritable protection que Ton ne rencontre pas toajoors chei les femmes*

» Cependant, quand j*ens atteint ma majc^ité, je pris, brusquement en apparence, le parti de revenir dans ma province et de m'enseveUr dans la retraite. Ce fut one grande surprise pour ma tante, car je venais d'hériter d*nn vieux parrain qui m*avait prise en affection et qui me laissait trente mille livres de rente en biens^onds. Dès lors, j'étais très-mariable, je n*étais plus boscoUe, j'avais même une figure agréable, et les partis se pré* sentaient. Je n'avais qu*à choisir.

9 Mais j*avais fait mes réflexions durant ces trois années. J'avais pris assez d'expérience et de jugement pour comprendre que, si je n'avais plu à personne dans ma pauvreté, je ne pouvais avoir acquis, par le fait d'un testament imprévu, le don de charmer les yeux. J'avais assez de la vie oisive et facile; ma santé s'y perdait, et mon âme n'y trouvait qu'un sentiment sans grandeur et sans vrai profit. J'étais restée, sans qu'il y parût beaucoup, aussi pieuse que ma mère m'avait faite; j'avais besoin d*enthousiasme et de dévouement. Les circonstances et le commerce du monde avaient retardé, mais non attiédi l'élan de ma foi. Riche, j'avais d'ailleurs des devoirs nouveaux. Je voulais me consacrer au soulagement des malheureux, et particulièrement à l'éducation des enfants pauvres :

j*adore les enfants! Je devais^ je yoqIos servir de môre à des orphelins.

» Il y eut on grand combat dans ma famille ponr me retenir. Je ne cédai point. Je Tins ici revoir ces lieux tout parfomés du souvenir de ma mère; puis je m'occupai de la fondation de l'établissement que je dirige, et, jusqu'à ce jour, j*y ai donné tous mes soins... »

— Et vous y avez trouvé le bonheur? dit Narcisse à mademoiselle d'Estorade^ en interrompant^ malgré lui> ma lecture.

— Le bonheur, n'est-ce pas ce que je cherchais? répondit-elle avec douceur et tranquillité. 11 s'agissait, non pas de me satisfaire, mais de m'utiliser.

Elle me fit signe de poursuivre, mais en se détournant un peu, comme si ce qm allait suivre eût dû lui causer quelque confusion.

Je repris son récit:

« Je menais depuis six ans cette vie régulière, sans vouloir m'asservir à la profession religieuse, et sans vouloir même y songer avant l'âge que ma mère avait fixé pour ma liberté sur ce point, lorsque, l'année dAmière, comme j'étais venue à Estorade pour renouveler le bail de mes vieux fermiers, je fus surprise par une rencontre imprévue.

» La soirée s'avançait, et j'étais seule au château, dans ma chambre, perdue dans la contemplation d'un beau

ciel d'orage. Lelonnerre grondait et lai^hiie eomnosçiit à tomber, lorsque j*eDtendis ane admirable voix d'homme cbanter, soas le bâteon, le passage da ConUe ùry:

Diajne de byeajolé, DooDez'Dous de grâce L'hospitaUté!

» J'ai 'toiijom's été enjouée, jamais prude, et, sans ^songer à reconnaître la Yoix d'Alban Gerbier, après huit ou neuf ans d*oubli complet^ je me mis à rire, en me pendmnt sur le balcon, ponr faire-roir au chanteur miprudent la figure et la taille de celle quil appelait dame 4e beauté.

» Il trouva alors dans sa mémoire ou il improvisa un antre tnagment musical pour me dire qu'il s'étadt égaré à la promenade, que la nuit s'annonçait bien mauvaise, et qu'il demandait un abri. Je lui envoyai le père Bondois, mon portier à la ville, mon écuyer à la campagne. On le conduisit chez le fermier, qui Thébergea, et où il apprit qui j'étais, car nous ne noce étions reconnus ni l'un ni Fautre.

» Je ne Ic'vis pas avant le lendemain matin. Il demanda à me parler au moment où je remontais en voiture pour retourner à mon couvent.

» Il se nomma et me fit connaître sa position précaire, 4iue J'ignorais entièrement. Il s'appelait depuis longtemps

NARCISSE. n

AHMKBy^ il avait «a cpielqaes «aeeès dans k& grandesTilIes ecméme à Paris; mais il n'avait, en samme^ Tonoontré que fort peu la gloire^ et pas da tout ht fortune. Je le plaignis et l'exhortai à retourner auprès de «on père. Il me promit de le faire^ sinon avec la résdlation de renoncer à k vie d'artiste^ du moinsavecla ferme intention^ disais il^de reconquérir Taffection qull avait froissée^iiaiSypcmr effeetaer ce projet^ il lui fallait passer quelques jours à la Faille pour remplir rengagement d'y chanter, et avoir de quoi faire le voyage de Touraine.

V Je lui offris de lui prêter la s<»mne néceesaîre. Il refusa avec sa hauteur aiccoutumée.

» — Dès lors, lui dis-je, notre enbrevue était inutile. J'ai choisi une position qui me fait un devoir d'obliger tous ceux qui réclament mon dévouement, et même d'aUer au-devant des besoins de ceux qui, comme vous, sont trop §ers pour leTéclamer. Si je ne puis rien pour vous, permettez que je vous: quitte : raen temps ne m'appartient pas.

1» Je tas un moîs^ns'le revoir et sans entendre parler de lui, bien qu'il chantât au théâtre de la ville, et que les répétitions des chœurs d^opéra vinssent quelquefois se mêler, comme un bizarre et iiiôdèle écho, aux chants de nos religieuses dans la chapelle.

» Un matin, je reçus la visite du docteur Fourchois. C'est un très^excellent homme, peu riche, qui s'adresse

souvent à mol pour ses malades indigents. Je le connais depuis mon enfance. Cette fois^ il me demandait des secours pour un pauvre chanteur que la troupe de passage avait été forcée de laisser à la Faille, où il avait été pris d'une fluxion de poitrine assez grave. Ce Jeune homme laborieux, mais imprévoyant, manquait de tout, et, grâce à la méfiance des boturgeois et des artisans de petite ville pour tout ce qui s*intitule arUOe, il était littéralement abandonné, presque mourant, sur un grabat.

9 Je lui envoyai une garde, des médicaments, du linge, enfin tout ce qui lui était nécessaire, en priant tout^ois le docteur de n*en rien dire. Que de lazzis n*eût*on pas faits dans la ville, en apprenant qu'une abbesse (on s'amuse à m'appeler ainsi quelquefois) s'occupait de secourir et de faire soigner un comédien !

» Le docteur fut discret; mais Albany se préoccupa beaucoup, lorsqu'il fut guéri, d'une petite somme que j'avais fait glisser dans son tiroir, pour le mettre à même de retourner chez ses parents, et il arracha au docteur l'aveu de la part que j'avais prise à sa situation. Il me fit demander alori la permission de venir me remercier et de me signer un billet avant son départ. J'espérais lui être utile en le maintenant dans ses bonnes résolutions, et je le reçus au parloir.

9 II était si changé et si faible encore, qu'il me fit peine. Il se montra plus reconnaissant de mes services

qu'il n'était nécessaire^ surtout envers moi^ dont le devoir est d'agir comme Je fais, et qui ne lui avais témoigné rien de particulier dans mon intérêt pour sa détresse. 11 fat plus expansif et plus affectueux que je ne l'avais connu autrefois. Son esprit avait beaucoup gagné, et, bien qu'il n'eût pas dû voir toujours très-bonne compagnie dans sa vie errante, ses bonnes manières n'avaient rien perdu. Assez pauvrement habillé et les traits ravagés par la fièvre, il était toujours, ou du moins je croyais retrouver en lui l'élégant rêveur et le beau mélancolique d'autrefois.

» Il me remercia avec une certaine effusion; il avait TU de près une mort affreuse, la mort au sein de la misère et de l'abandon. Sa fierté était ébranlée. 11 écouta mes remontrances, me jura d'aller implorer le pardon ée son père, et me demanda la permission de m'écrire pour me faire part et me bénir encore du bonheur que, grâce à moi, disait-il, il allait enfin trouver dans l'accomplissement de ses devoirs et la tendresse de sa famille. Il voulait aussi, dès qu'il serait chez lui, me renvoyer l'argent que je lui prêtais. Je dus y consentir pour ne pas froisser sa délicatesse.

» Au bout d'un mois. Je reçus de lui une lettre datée de Toulouse. Il avait été forcé, disait-il, d'y aller chanter pour satisfaire à une dette d'honneur qu'il n'avait pas voulu m'avouer, dans la crainte que Je voulusse ne la payer*

Il comptait partir pcMir la ToaraiB& an mois' de janvier.

» Je ne cros pas devoir loi répondis Je rae méfiais de sa parole. Je croyais qu'il ne cèer^ait (pie des prétextes pour y manqiier.

» Il m'écrivit^ au 1*" janvier, qu'il partait le lendemain. Sa l^tre était pleine d'affection^ de gratitude et de tous les meilleurs sentiments. Il faisait un retour sur le passé pour me rappeler la sympathie qne Ton nous attrilmait autrefois Ton pour Fautre^ et qui> de sa part, était vive et ^ncère. «Vous avez peuf-êOre, à cette époque, » disait-il, » trouvé mon brusque départ peu affectueux. C'est la 7^ faute de votre tante, qui me reprocbait de prétendre à » vous plaire. Héias ! je ne ymà» pa»- si haut! Je savais » fort bien que vous formiez dès lors Tunique voeu de » vous retirer du monde, comme voi^ l'avez fait depuis. » Votre caractère me semblait tellement supérieur à-tom » ce qui vous entourait et à moi-même, que j'ieiusse à » peine osé aspirer à une amitié fraternelle. Estnl trop » tard pour que j'y aspire encore? Mes erreurs et mes n fautes m'en ont-elle» rendu indigne? Le ciel sait pour- » tant que je n'ai rien à me reprocher contre l'honneur, y> et que j'ai été aux prises avec des circonstances aux- » quelles^ peu de consciences résistent. Je suis un homme 1» éprouvé, et j'ose dire invulnérable; Rendez-moi donc n cette coniance et cette estime que vous m'accordiez » autrefois. Donnes-moi de vos nouvelles, ou, si c'em

.Jl

NARClISSa 91^

y trop de bonllecB^ et de consolation poormol, lises da 1» moins mes lettres. Ce sont odles d*an bomrne qui 9 n'oubliera jamais Tattachemmit et le ceapeet qn'il toos y» doit »

)» Il m*écririt d'antres lettres snr ce ton; mais^ plutôt que de les transcrire par fjragment»^ j'en mettrai l'original sons les yenz des personnes qoi doivent me lire..» i»

— Dois-je en donner lecture? deinamdai-je à mademoiselle d'Estorade.

— Non^ dit-elle en se leyant; ce serait vons fatiguer inutilement pour moi qui les ai luef si relues. Veuillez, les lire des yeux avec M. Pardrax, je désfre que vous vous formiez une opinion sur cdui qui les a écrites, et que vous ne l'accusiez pas d'avoir voulu exploiter mon coeur et ma bourse, car cela n'est pas.

Elle s'éloigna un peu de nous et alla s'asseoir dans les rochers, an-dessus de la prairie, mais sans nous perdre de vue.

Je lus avec Narcisse les lettres d'Albany.

Elles étaient d'un esprit cultivé et d'un homme intelligent. Le ton de familiarité amicale qu'il y prenait parfois eût pu sembler déplacé envers une personne qui, de son propre aveu, nf» lui avait répondu que rarement et avec beaucoup de mesure et de retenne; mais ^'enthousiasme de respect et de vénération qu'il affichait pour sa bonne sainte, son an^e gardien, sa douce madone, était un cor<'

rectif dont mademoiselle d*Estorade avait pu ne pas se défier. 11 avait écrit une douzaine de ces lettres singulières^ dont le bat n'était pas facile à pénétrer. Il y en avait d'assez éloquentes^ toutes étaient spirituelles, tantôt enjouées, tantôt mélancoliques. La dernière était triste et attestait, par certains airs de reproche, que mademoiselle d'Estorade ne s'intéressait à lui que comme une sœur de cbarité à un malade.

Le caractère que je lui avais attribué en causant avec lui se révélait clairement dans ces lettres. Un orgueil déplacé, exagéré, lui faisait, à chaque pas, perdre le bon chemin. Il s'en allait à reculons dans sa carrière, se plaignant de tout le monde, dénigrant toutes les occasions qu'il avait manquées, et ne voyant rien qui fût digne de lui ou de ses regrets. Mille projets vagues et fantasques se croisaient dans sa cervelle. Il se croyait certain de passionner l'Italie; mais le goût était perdu en Italie, et il craignait de s'y amoindrir. Il avait des velléités de fortune immense en Amérique; mais les Américains étaient incapables d'apprécier un artiste qui ne voulait pas faire de puffs et de réclames, et il reculait devant la nécessité de se mettre dans les mains d'un exhibiteur.

11 trouvait tous les projets admirables au premier abord, et annonçait des combinaisons excellentes qui se changeaient en déceptions avant le moindre commencement d'exécution. 11 démolissait alors avec beaucoup d'esprit

et de jugement l'édifice que ses illusions avaient élevé avec enihouKiasme. Mais^ à force d'ébaucher et d*effacer le tableau de son avenir^ il restait devant une toile blanche > Ces réflexions qu'il recommençait à faire^ après les avoir ressassées pendant dix ans^ avaient pu paraître nouvelles à mademoiselle d'Ëstorade. Pour moi^ elles me semblèrent de tristes redites d'un thème usé. La vie de ce jeune homme était manquée. Il était trop tard pour qu'il s'arrachât à cette habitude de courir la bohème^ dont il parlait avec mépris comme d'un pis aller où le rejetaient l'injustice et l'ignorance d'autrui, mais où^ pour son malheur^ il se plaisait à son propre insu^ par la seule raison qu'il s'y trouvait [dans des conditions où il pouvait primer son entourage. C'est là le secret de beaucoup d'existences d'artistes de province^ et ce serait^ en somme^ un assez bon secret^ s'ils en prenaient bravement leur parti; mais bien peu le prennent et acceptent sans aigreur une position secondaire. Presque tous se disent et se croient méconnus. Malgré tout son esprit^ Albany ne faisait point exception et donnait en plein dans ce travers ridicule.

La plupart des lettres que nous lisions avaient été écrites chez son frère^ en Touraine. Il racontait y avoir été accueilli avec douceur et bonté. Mais on n'avait pas tué le veau gras pour son retour. On s'était également abstenu de transports de joie et de reproches inutiles. Il

s*éiait laissé conseiMer d'abandonner FiA et de se laire one petite position indusirieUe ou admiaîatntfiltB; mais il n*ayait vonla s'engager à rien^ et â pariaitide^saiamille en termes conv^iables^ il est Ytdk, mais àvee un fond de tristesse qui frisait l'amertume et le dépit. S'U n'était rien et ne savait nen être^ c'était toujours parce que les a«lres ne l'avaient pas assez aidé. Du reste^ il montrait de k délicatesse^ et s'irritait presopie éos noureUes oOre» de service que paraissak lui avoir faites mademoiselle d'Estorade.

— Qu'est-ce que tonl edaT me dit Narcisse quandnous eûmes fini de lire. Je vcôs bien que ce garçon est un douillet cpâ craint d'éeovdier ses mains blanches aa trar vail utile. Je le savate de re^l Mais pourquoi^ M qui n'aime que lui-même^ qui ne d^onande aux femmes que du plaisir^ aux hommes que des applaudissements^ qui, enfin^ n'a jamais connu ni l'amitié ni l'amour^ fait-41 un si grand étalage de sentiments tendres et honnêtes pour mademoiselle d'Estorade? Ce n'est pas de la vraie reconnaissance; il est ingrat comme trente chats; je le sais» moi qui l'ai obligé maintes fois! Ësti-ce un calcul pour l'avenir? Veut-il lui montrer du désintéressement et de l'orgueil^ pour mieux la ptaimer ensuite?

— Ce serait possible^ répondis-je; pourtant, je ne le crois pas, et vous-même,, vous n'avei rien de trof sérieux à lui reprochei?

— C'est yroi ! Eh bien, alors ?

— Eh bieD^ âiors^ om il est amooreox de sa bieiifai« Jrice^ oa il y a^ dans un coîq de ee coeur sec^ une certaine faculté de conqpresdre et de chérir une nature d'élite. Peol-êlre eaicore l'orgue dluspirer de l'intérêt à use personne si haut placée dans l'estime i^lique y lrcmre4-4l son compte, il n'a pas été gâté^ prel)a]:^ment de ce côté-là^ depuis dix ans de nauTâise compagnie I

— Bah! bah! dit Narcisse repoussant les lettres avec humeur^ il songe à l'épouser^ et^ qoBsxd il vous a dit qu'elle était trop horrible^ il cachait son jeu ! Je gage cpie fiaforlosie lelente^ et<]ue...

— Attendez^ mon ami^ luidis-je^ nous allons peut-être «avoir à quoi nous en tenir; voici mademoiselle d'Estérade qui revient vers nous.

Elle revint, en effet, et, reprenant son manuscrit, qui n'était pas terminé, elle nous dit :

— Le temps et le courage m'ont manqué pour écrire le reste; je vais tâcher de vous le raconter.

— Eh bien, non, répondit Narcisse, il ne le faut pas.

Cela me fait souffrir de vous voir devant naos comme à confesse. Nous ne sommes pas des curés^ mordieu! Vos secrets sont à vous. Répondez seulement à une question^ demoiselle^ et croyez que, si je me la permets^ c'est parce que j*ai peur pour vous^ et que... et que, ma foi! je me souviens de Tamitié qu'il y avait autrefois entre nous! Cela me ferait de la peine de vous voir malheureuse, et je «rois que vous le serez diablement... Pardon! je veux dire beaucoup, si...

— Achevez, Narcisse; que supposez-vous? que me demandez-vous î

— Je suppose que... tant pis I Je vous demande si vous pensez à épouser ce monsieur?

— L'épouser, moi? y songez-vous? s'écria mademoiselle d'Ëstorade, surprise et troublée.

— Dame! reprit Narcisse embarrassé, une fille comme vous... je veux dire une demoiselle de votre rang, avec tant de religion et d'honneur, ne peut pas voir autrement dans ces choses-là!

— Ces choses-là? reprit en rougissant mademoiselle d'Estorade; vous croyez que j'ai de l'amour pour Albany?

— Dame! pardonnez-moî. Si vous n'en avez points c'est tant mieux; mais vous paraissiez convenir hier...

— Hier, j'étais folle. Je me suis crue coupable en me voyant dévoilée... Coupable! non, je ne le suis pas comme vous croyez... Pourtant* je devrais l'ôtre beau-

NARCISSE. lot

coup à mes propres yeux! Tenez^ tenez^ il fàat qaa je voas dise toat; ne m*en empêchez pas^ je m'en sens le cours^ge anjoard^hoi* Demain^ je ne l'aurais penMtre

plQS.

» Qoand Âlbany m'eut écrit la dernière de ces lettres, il arriva tout à coup à la Faille avec une troupe chantante^ il y a de cela six semaines. Je refusai de le recevoir. J'avais espéré qu'il renoncerait à sa mauvaise vie; je ne croyais pas à la déférence d'un honmie qui se jouait ainsi de ses bonnes résolutions^ et qui demandait les conseils de l'amitié pour ne pas les suivre. Dans ma vie oisive^ au point de vue de la personnalité, j'avais, j'en conviens, subi une sorte de cbarme et goûté un plaisir qui ressemblait, si j'ose ainsi parler, à un amusement sérieux, en recevant ses lettres.

» Nous autres recluses, nous ne savons rien du cœur humain, et, quand nous avons passé dix ans à oublier la vie de relations et à nous sentir étrangères à la société, nous n'avons guère sujet, convenez-en, de nous méfier de nous-mêmes. On nous représente toujours comme des âmes en peine, dévorées de regrets, d'ennuis, de rêves fonastei. Je crois bien que le cloître a caché des larmes, étouffé des victimes; mais ces temps ne sont plus. On ne force plus personne à s'immoler, on ne sacrifie plus les filles pour établir leurs frères. Les lois ne ratifient plus les vœux éternels. Toute religieuse qui regrette sa liberté

i02 NARCISSE.

peut mvoqaer le droH inaMénable'et retourner au inonde^ à la société^ à la famille.

p Pour mot qui nHnrais pas pris d'engagements^ mtoe temporaires, je n'avais aucun sujet de m'exalter, et vous ivez vu que mon caraotère et mes Ivabitudes d'esprit ne m'y portaient pas. Je n'éprouvais auenn ennui : je n'en avais pas le temps. €e n'est donc pas un besoin d'amiear une personne infortunée plus qu'une atntre qui m'ioté^ re&sait à Aibany. Mais, dans ce Imsard qui nous avait rapfidrocbés, et dans cette conGanceque j'avais peut-êtrd acquis le droit d'avair en moi-même, je n'ai pas songé à me défendre d'un certain attisait que son éloquence, son esprit et ses talents m'avaient inspiré. Je faisais plus de cas d'une iœ si bien douée <pie de ^elle^a premier veau> et, si j'avais pu la ramener de ses errenrs et la rendre à Dieu et à ses devoirs, j'amrais été contente et un peu glorieuse peut-être.

» J'eus donc quelque triasse 4e le voir i«tDmS)é ^ bas, car le doctâmr Fourchois, en m'apppenanl jes iU)uveaux succès sur le peUt Hiéâtre de nc^e viUe, m'apprit ^u'il était plus que Jamais livré au désordre et ii la faUe ; qu'il passait sa vie à jouer et à se moquer de tout; enfin, gu'il vivait maritalement avec une actrice sans raimer, sans la {protéger et sans s'aèstenir d'autres intrigues plus fâcheuses encore. Tout cela me fit du mal et me eausa une .grande lionte. Je rougiss^rîs d'avoir cru à quet

qae ciiese de htm da&s cette malbeoreose sature* Je priais pour elle et ne sentais pu r«^olr d*értre eiaueée* £}nffifi^ j'éproiEvafe fme peine aagn^dre, et je dëeirais de ne plus entendre jamak parier de t/L

3 II fit alers tom au nio<nde pour me vcàr, malgré moi. Il se présenta dix fois an couvent^ et deux soirs de suite^ à minuit, je l'entendis chanter sous la terrasse de notre enclos. Il y revint^ dans le jonr^ comme par hasard. Il prodiguait là^ en plem air^ les plus doux trésors de sa belle yoix^ an risque de la perdre. Mes religieuses étaient ravies de Tentendre^ et voulaient m*emmener au jardin pour Técouter de plus près. Je m'y refusai. Il m'écrivit des billets fort exaltés; je ne répondis pas. Je pensais le décourager : je voulais qm tout iùii fini entre nous.

» M y a trois jours, une circonstance puérile détruisit le fhnt de ma prudence et de ma volonté. Une fauvette avait son nid dans le jasmin de ma fenêtre. Je protégeais la petite couvée, je m'y intéressais. Un coup de vent d'orage dérangea le nid, et un da^ petite tomba de branche en branche, jusqu'à terre, sans se faire de mal. Je courus pour le ramasser, mais ses petites ailes le portaient déjà. Il se sauva sur un arbre, tomba encore, se releva et franeldt le mur qui sépare notre jardin du petit enclos que vous me réclamiez hier, et que je suis prête, main* tenant, Narcisse, à vous abandonner.

— Merci^ demoiselle ! dit Narcisse^ mais j'y tiens comme à on fêta. Donc^ le petit làaTeteaa?.*.

— M'inquiétait d'autant plus, dit mademoiselle d*Estorade en souriant à travers un certain malaise, que votre jardin est fréquenté par des chats qui font un grand va^ carme toute la nuit. Je courus chercher la clef de cette fatale porte que je n'aurais jamais dû franchir, et je ne retrouvai pas le Aigitif, mais bien Âlbany, qui se promenait tranquillement chez vous, fumant un cigare et gesticulant un rôle tout le long de l'allée qui suit la palissade.

» Je me retirai sans paraître le voir; mais il m'avait vue, lui. Il s'élança et faillit briser le treillage pour me retenir; et^ comme je ne voulais pas qu'il portât la main sur moi^ et que^ d'ailleurs, fuir devant lui me paraissait d*une bégueule ridicule, je lui parlai pour lui dire que je ne voulais plus avoir aucune relation avec lui. Je lui montrai même un mécontentement assez sec de l'insistance qu'il mettait à se faire admettre à mon parloir malgré ma défense^ et sans se soucier des propos ridicules qui pourraient en résulter pour lui comme pour moi.

» Il s'accusa et me témoigna un repentir violent. Si je lui retirais mon amitié ou du moins ma pisié^ il était perdu* Il ne lui restait plus personne au monde. Il était de nouveau brouillé avec sa famille. Son père, ne pouvant l'amener à ses fins^ l'avait, disait-il^ chassé^ presque maudit. U parlait même de se tuer^ tant il était

malheoreux, isolé sur la terre ^ découragé de la vie* » Je l'engageai alors à s*expliqaer tout de suite et en pea de mots. Cela loi était impossible. Il avait des areax embarrassants à (aire. Je n*osais rester on instant de plus dans ce jardin où l'on pouvait nous surprendre. Je ne sus pas lui refuser de l'entendre^ mais je l'avertis que ce serait la dernière fois. Il s'engagea à ne plus jamais m'importuner, si^ après l'avoir écouté^ je le jugeais incapable de réhabilitation. Mais^ comme je ne pouvais le recevoir au couvent^ après l'espèce de petit scandale qu'il avait fait à la porte^ et dont mes religieuses s'étaient alarméesy je promis de revenir dans ce môme jardin où nous venions de nous rencontrer^ pourvu que ce fût à une heure où personne n'avait l'habitude d'y entrer. Il prétendait connaître parfaitement les habitudes de cette localité. Il la voyait, disait-il, à toute heure, en se balançant avec une corde de gymnastique, le long d'un pilastre qui fermait de ce côté la tonnelle des comédiens. 11 savait que personne n'y entrait la nuit. Je refusai d'y venir la nuit. Il me proposa le matin, m'assurant que, d'ailleurs, en m'asseyant sur des planches qui se trouvaient là derrière le chèvrefeuille, je ne pouvais être vue de personne.

B Je trouvai tout cela romanesque et ridicule; je m*y refusai. 11 me menaça alors sérieusement de se tuer si je n*écoutais le secret qu'il avait à me confier et a'où ûé-

ie6 NAflClSSB.

pendaient son lionnenr et sa vie. Je cédai à regret^ craignant que ma démarclie ne fftt ébruitée et mal interprétée. H parut y vouloir mettre beaucoup de prudence, et, m'a- Touant qu'une personne jalouse surveillait ses démarches, îl me pria de faire prendre, le soir, dans ce même chèTrofeuille qui nous séparait^ un avis qu*il me donnerait de nteure précise où il serait sûr de n*être suivi ni observé.

9 Vous savez le reste. J>us Timprudenoe de faire prendre le biHet par Bondots, «t, quand ie Teus entre les mains, je rougis de voir que j'acoeptais le readezvous d*un homme de mauvaise vie, et je résolus de ne pas m*y rendre.

» Pourtant, j6 m*y suis rendue, et là est ma vraie faute, ma vraie honte. Tai risqué une démarche innocente, il est vrai, mais qui pouvait compromettre ma réputation^ une réputation dont |e dois compte à Dieu, puisque je me suis, sinon enchwnée par des vœux, du moins consacrée, par une longue pratique, à son service exclusif.

n L'entretien que vous avez entendu, en partie, roida uniquement sur mademoiselle Mia. Albany avait été mis en prison pour dettes aussitôt après son di^^art de Touraine. Cette actrice, éprise delui,ravaitsauvéàson insu. Iim*avait attribué ce mystérieux bienfait. Il avait supposé qu'instruite de ses disgrâces, j'avais satisfait le créancier qui l'avait fait incarcérer. 11 venait de découvrir, en anivant à la Faille avec Julia, que le bienfait venait d'elle. Le sa-

NARCISSE. m

cbant orgaeilleax, elle le lai a^ait caehé Jasqae-tà; mais, aans tm accès de foreur jalouse, etle k M ayait reproché dans des termes insoutenables, arouant le moyen honteux dont ele s'était seni pour d)tenir d^un mtn homme, qu'elle haussait, Targem nécessaire pour sauver son amant, et Toulant que celui-ci admirât Fexcès de sa passion pour lui. Albany était tellement désespéré de cette humiliation, qu*il smôt engagé trois ans de son avenir pour aller chanter à Nantes, après avoir refusé des conditions désagréaMes dans cette vflie. H allait partir, mais on refusait, à ffentes, de Itiî faire Tavance d*une année, et il s'était résohi à accepter enfin mes ofhres de service, aimant mienr devoir à une amie sérieuse qu'à une folle et coupable msûtresse.

x> Je le remerciai d*avoâr en moi cette confiance, et je promis qijie la somme nécessaire lui serait remise dès le lendemain. En même temps, je Texhortai encore à changer de vie, à rompre avec cette Julia, ou à la prendre au sérieux, afin de la convertir. Il repoussa Fidée de la si:^porter un jour de ^s, et me remercia ardemment d^avo^ sauvé son hoBBeur. Voilà, mot à mot, toctte Thistoire de nos relations, et le biUet que j'ai reçu de loi^ hier au soir, en est la preuve :

cMe voici acquitté ^isqa*aa dernier o^i^me! Ah! vous êtes mon bon ange ! Je p»rs ce soir, après la représentation de Fra Diavolo. Vous seule en dtes iascnttld.

lOS NARCISSE.

A TOUS seole^ je dirai où je sois; car je ne yeux pas que cette malheureuu essaye de me suivre^ et je laisserai passer les quelques semaines que j'ai à courir avant d'aller à Nantes^ sans paraître devant le public. Je saura bien ainsi dépister cette créature. Adieu> je vous vénère et vous adore! Ne vous offensez pas de ce mot. N*exprime-t-ii pas le respect le plus profond et le plus fervent de votre bumble et reconnaissant obligé?

V AtBiiNT. »

«— Sans doute^ sans doute^ dit Narcisse^ vous êtes une sainte! c^est la vérité I mais^ en attendant^ cet homme^ qui n*a fail que des sottises et des débauches^ vous lâche là^ sans façon^ un mot que personne de vos parents ou de vos vrais amis n'oserait vous dire. Demoiselle^ demoiselle ! il faudrait rompre avec toutes ces écriture&-là^ ou bien ça mènera voure tête ou votre cosur plus loin que vous ne pensez!

Mademoiselle d'Ëstorade rougit beaucoup et parut faire un grand effort pour ne pas se montirer blessée d'une admonestation si franche. Je crus devoir prendre la p^* role^ car elle m'avait regardé involontairement^ et son regard semblait me dire : « Vous qui paraissez avoir l'usage et l'expérience du monde^ ne protesterez-vous pas pour moi contre un pareil doute? »

Mais, au lieu de le repousser^ j'avouai nettement que je le partageais.

NARGfôSE. 109

— Vous avez daigné demander on bon conseil^ loi dis-je^ et Narcisse vous le donne avec nne radesse qui est un hommage de plus à votre caractère. Ce caractère est si exceptionnel et si supérieur, qu'il ne s'offensera pas du dévouement et de Tintérêt qu'il inspire. Narcisse vous a dit que vous n'étiez pas ici à confesse^ et vous avez répondu : <c Je dois^ je veux me confesser. » Vous l'avez fait. Votre confession est une justification, nous l'avons très-bien compris. De quoi pouviez-vous, en effet, vous accuser? De trop de charité chrétienne et de bonté compatissante? A une pénitente comme vous, nous ne pouvons que dire : « Priez pour que nous soyons coupables comme vousl » Mais l'affaire ainsi jugée et enterrée quant au passé, permettez-nous de songer au chapitre de l'avenir... A moins pourtant que votre confiance ne s'arrête au fait accomplf, et que vous ne nous jugiez indignes de vous comprendre et incapables de vous servir. Quant à moi, vous ne me connaissez pas et pouvez m'imposer silence, mais non me forcer à penser autrement que votre fidèle et véritable ami, M. Pardoux.

— Parlez donc ! reprit-elle; dites tout ce que vous pensez; j'ai tort d'hésiter à l'entendre. C'est de l'orgueil, je le sens! Parlez et ne me ménagez pas! Vous trouvez qu'un sentiment de compassion m'a entraînée trop loin?

— Non, certes, non, si tout est fini entre Albany et vous. Oui, assurément* ouij si cette liaison doit continuer.

^ la iofe bien décidée à ne pas le revoir; j*y ooorrais le ris^ie d*étre démée. Mais, en dehors de ce danger, |e ne yoîs pas où s^^t le erime de recevoir ses leUres»

— fit d*y répondre? s*écna Narcisse, umt à fait enhardi par la ^vacité de sa sollicitude. Ohl convenes-en, demoiselle^ voas avez dans Tidée de lui répondre encore I

— Pour<piei non?

•*» Voos Y tenez donc bien?

'^ Bas tant qoe vous croyez, Rardsse« le vous demande sevUement de me dure où serait Tinconvénient

— Vous êtes donc bien sûre de lui? D*où vous vient cette confiance? Sur quoi est-elle fondée? Sur ses bonnes mœurs, sur son caractère irréprochable? Voyons I dites, demoiselle! Pourquoi êtes-vous sûre de cet bomme-làj tandis que vous vous méfiez de tous les autres?

— Moi, je me méfie de tous les autres?

— Oui, puisque vous vous renfermez d^uis si long* temps!

— Je vous ai dit pourquoi je mène cette vie; vous avez bien vu que ce n'étaient ni la haine du monde ni le mépris du genre humain qui m*y avaient portée. Je ne sois pas méfiante... je n*ai pas le droit de Têtre l

— Pourquoi donc n*en avez-vous pas le droit? Je ne comprends pas cette parole-là!

— Elle signifie que, n'étant plus jeune et n'ayant Jamaàs été belle, je ne pourrais pas, sans sottise, me per*

IfAaCIS8& ut

madâr qoa je sois exposée hceqae \h an'jres f6iai:et aiqpeUent des dangers. Je ne les coonais pas, moi, eas dangers-là ! Us n*om pas de sens dans mon esprit. On m*a sooYom Cait entendre que j*^is bien à plaindre d*être ainsi posée dans la vie; et moi, je ne me sois jamais désolée de mon sort. II a ses avansages, et je les réclame. Voyons, n'ei^-ce pas nne véritable forée que de 86 sentir, je ne veux pas dire aa-deesns, mais m dehors des passions homaines? Ne dols-je pas jouir de rûmpnnité attacbée ima disgrâee? Ne sais*je pas une sœnr de cha» rite, nne infirmière, an moral et an physique? Si j*ai le devoir de ne pas d^nmer la tête devant les plaies et la eormption, n*ai-je pas aussi le dr(^t de dire : « Rien ne peut me souiller, et ma robe d'innocence est si bien tissue, qu*il n'appartient à aucune fange de s'y attaclier? » Aux auties femmes la pudeur farouche et l'horreur des cadavres; à moi le courage de voir tous les maux, de panser toutes les blessures, d'assister toutes les agonies! Savei-vous pourquoi, en dépit de mes inclinations austères, je ne me suis pas arrêtée au projet d'être tout à fait religieuse? C'est parce que la tâche du cloître m'a semblé trop restreinte, et qu'en dehors de ce petit cercle de dévouemck^ts joumalien^ où l'on tomme teneurs sur soimême, je voyais, dans la liberté, une suite de dévouements imprévus dont la limite n'était pas posée à mon a^iratinn. Ne eomprenei-vous pas que j'étoufifô parfois

oître, où^ je Tai reconnu peu à peu. Ton ne tablemenl service qu'aux siens, c'est-à-dire aux pensent comme yons? C'est un sanctuaire où ; afflaent, et dont les impies n'osent approcher; nt, les croyants n'ont pas réellement besoin de sont les désespérés qu'il faudrait sauver. Laislonc essayer de sauver Albany, et ne dites pas » fie à lui. Non^ je ne m'y fie pas, et je sais que I le dispute avec des armes plas fortes sur lui diennes. Est-ce une raison pour que je l'abanle lui ai-je pas déjà fait quelque bien? Est-ce la d'ailleurs, de laisser sans secours et sans assisraie les malades condamnés? Ne leur doit-on consolations et des encouragements jusqu'à la heure ?

lonc est le danger pour moi, je vous prie? Vous que je ne vienne à aimer trop cet homme? Que rop pour un être comme moi? L'amour est-il posiii sait ne pouvoir l'inspirer? Cet être-là serait se dirait : « J'aime, en vue de moi-même, un icessâirement et fatalement ingrat envers moi. » Q ! je ne suis ni méfiante, ni confiante! Mon rôle eutralité absolue, VimpersonnalUé f J'ai trouvé ce mot-là, et j'aime à me le répéter. Ne suis-je en dehors de toute convenance sociale, en ren- I avec vous deux? Toute autre femme que moi

pourrait-elle y être avec cette tranquillité d'âme, et y parler^ à cœar ouvert^ de choses si délicates, sans éprouver de confusion et de crainte?

Mademoiselle d*Estorade parlait avec un grand abandon. Toute sa timidité avait disparu^ et, bien qu'elle eût pu dire toutes ces choses avec une arrière-pensée de coquetterie^ tant elle était idéale et d'un charme pénétrant dans ce moment-là^ il y avait dans son exaltation une foi vive et aussi une bonne foi sincère. Elle m'inspirait un grand intérêt^ mêlé d'un grand étonnement. Était-il possible que jamais l'espoir d'être aimée ne fût entré dans son cœur? Il le fallait bien^ puisqu'elle était riche et célibataire à vingt-huit ans. Mais cette certitude de ne pouvoir inspirer l'amour fût-elle mieux fondée, s'ensuivrail-il rigoureusement qu'elle ne pût ressentir l'amour en dépit d'ellemême?

Ce dernier point était plus douteux, et je lui en exprimai la pensée avec toute la réserve possible. Narcisse enchérit sur ce doute avec sa rondeur ordinaire.

— Demoiselle, dit-il, moi, j'appelle les choses par leur nom, et ne sais point prendre le biais. Je ne sais pas si on peut, à nos âges, faire la croix comme vous la faites; mais je dis qu'une femme est toujours une femme, comme un homme est toujours un homme. Une femme a toujours besoin d'aimer un homme plus que tous les autres, surtout quand on est bonne et sage comme vous êtes» Eh

bien, ce serait an grand malheor pour roxxs d'aimer Albany, qui est honnête. Je te reox bien, mais qni ne peut être pour une femme qa*an tourment, jamais un sontien.

Bien que mademoiselle d*Estorade écoatftt Narcisse avec bienveillance, je vis qa'il ne pouvait la persuader ea lui parlant de ses propres intérêts. Cette âme dévonée trouvait probablement à satisfaire son penchant natorel dans ridée de soufiTrir et de se tourmenter pour Tobjet de son affection. Elle fut plus effrayée de ce que je lai dis de ravillssement où une âme pure pouvait tomber en faisant alliance trop intime avec uiie existence souillée par le libertinage. Elle était fiére et s*estiniait elle-même, en dépit de son humilité ctirétlenne et de sa modestie exagérée.

--- J'y penserai, me dit-^Ue en terminant Tentretien. Vousm*avez dit des choses sérieuses; je vous en reme^ cie tous deux, et vous promets de les examiner attentivement.

— Il eût mieux valu, dit Narcisse, nous promettre de ne pas tant examiner, et de couper court à ce commerce de lettres. Je m*en irais plus content, si J*étaiB sûr que c*est fini ! Mais je n'en suis pas sûr^ et je m*en vais cbi* grin!

^ Je vois que vous avex encore de l*amitié pour moi, répondit mademoiselle d'Estorade en lui tendant lamain^ et je vous nn remercie. Ne soyex pas trop inqiùet. Ce

qui 8*68t passé entre nous m*a fait sentir que je devais à toat jamais supprioier les entrevues avec Albany, puis** que je ne pourrais le voir ouvertement sans scandale^ et secrètement sans descendre aux moyens de l'hypocrisie. Qu'eussé-je fait, qu'eussé-je dit, si, au lieu de vous, j'avais été observée par des gens sans délicatesse et sans générosité? Il m'eût fallu nier, mentir... m'avilir, par conséquent. Non, je ne le reverrai plus ! Cela, je vous le jure, et vous devez compter sur ma parole!

— C'est toujours ça, dit Narcisse. Pour le reste, ma foi, si je savais parler au bon Dieu, je le prierais de vous rendre aveugle pour un temps!...

— Afin que je ne pusse ni lire ni écrire? Mais ne pourrais-] e pas alors vous prier de me lire les lettres d'Albany et vous dicter mes réponses?

-^ Faites-le, demoiselle! Oh! je sais bien que Thonnêteté de la chose vous permet de tout confier à des amis! Mais je vous réponds, moi, pourtant, que je jetterais au feu les belles écritures de ce monsieur, et je lui répondrais, de votre part, d*aller à tous les diables!

On se sépara ainsi amicalement et gaiement, sans se promettre de chercher ou de saisir l'occasion de se revoir, et mademoiselle d'Estorade s'éloigna, sans que Narcisse eût su trouver un mot pour lui en témoigner le désir. H demeura fort triste, et, comme je lui en demandais la cause :

ilO NARCISSE.

— Ah! ces dévoles, répond Wl, ça n'aime réellement personne! Ça peut se mettre des rêvasseries en tête, mais ça ne tient pas aax bonnes amitiés. N'aurait-elle pas dû me dire d'aller quelquefois à son parloir, causer avec elle^ ou bien que, quand je viendrais chasser par ici, et qu'elle se trouverait par hasard dans son château, elle ne serait pas fâchée de me rencontrer? Voyez l'indifférence ! Elle a eu affaire avec nous, rien de plus; une affaire délicate, on peut dire ! Eh bien, elle n'avait qu'une idée : se justiGer et nous empêcher de mal penser d'elle. Et puis apréSy serviteur, je ne vous connais plus; en voilà encore pour une dizaine d'années.

— Narcisse, lui dis-je en voyant son émotion et son dépit, vous aimez mademoiselle d'Estoradel

^ C'est absurde de dire ça, répondit-il en haussant les épaules. Je l'aime... pardié ! oui, je l'aime comme vous voyez, comme je vous le dis, mais pas autrement. Vous êtes bien sûr à présent que ce n'est pas une femme; ça n'existe pas, ce pauvre petit être! C'est un souffle; on plaint ça! On pourrait prier ça comme une image... Et encore! se faire une grande idée de la sainteté... C est des romans; à froid, bons pour les Albany. Moi, je dis que les dévotes, ça ne vaut pas les mères de famille, et que ça fait le bien en vue de sol-même, sans rien aimer qui vaille en ce monde*

— Vous dites, repris-je, que mademoiselle d'Estorade

n*est pas une femme? Moi^ je là vois autrement. G'esT ane femme frôle qui n'aura jamais l'étoffe d'une matrone; mais c*est une figure qui s'empare de tous et qui tous reste dans l'imagination. On peut très-bien être amoureux de cette figure-là... et même de la personne. Tenez^ . n'est-ce pas elle qui s'en ya^ là-bas?

— Oui, oui, c'est elle, dit Narcisse, je la vois bien, allez! Elle prend le plus mauvais chemin pour ne pas s'en revenir avec nous.

Nous avions gravi les rochers qui nous entouraient, moi, sans m'en apercevoir, en causant avec Narcisse, qui marchait devant et obéissait instinctivement au besoin de suivre des yeux mademoiselle d'Ëstorade le plus longtemps possible. Elle descendait légèrement la déchirure d'un massif de roches très-âpres, et gagnait le lit d'un ruisseau qui faisait plusieurs angles avant de se jeter dans la Couvre. Elle semblait voltiger plutôt que marcher sur les roches. On la sentait faible dans ses mouvements, et de courte haleine, mais adroite et souple, obéissant, sans y songer, à une habitude d'enfance, à une insouciance du danger, ou à une certitude d'en triompher.

— C'est bien cela, me dit Narcisse, à qui j'exprimais mon idée. Elle ne se méfie de rien. Elle croit ne pouvoir janu^is tomber!

— Qui sait? répondis -je. Elle est si menue et si aérienne ! A chaque instant, on dirait qu'elle va glisser;

oar elle regarde à peine i set pieâs^ et o*est peut-être son esprit cpii marche i Hnsa de son corps* Si elle tombe**, ma foi^ elle a pent^ètre des ailes qai s'ouvriront tout à coup pour la soutenir sur ral)iaie.

— La voilà hors de danger, sans accident» reprit Narcisse en redescendant avec moi vers le lit de la Couvre. Quant an précipice moral qu'elle affronte avec trop d'orgueil> selon moi> que Dieu vous entende !

Le soleil se couchait, et, à mesure que nous avancions vers notre point de départ, ses admirables reflets doraient plus chaudement toutes les masses de v^dure et toutes les silhouettes des rochers. Cette stdte de tableatu charmants qui se déroulaient devant nous dans le sens (^ posé à celui où nous les avions déji vus^ prenait des aspecu féeriques, et> comme je m'extasiais à chaque pas, Narcisse me dit avec sa candeur liabituelle :

-^ Vous trouvez donc vraiment que c'est beau, ces endroits-là ? J'en suis content, parce que, moi, je lea ai toujours aimés. Je n'aurais pas osé dire que des rsivitis si sauvages et si abandonnés me plaisaient pour autre diose que pour les perdrix et les lièvres qu'on y trouve. Mi^ quand j'ai de la fàUgue et de l'ennui dans mon chien de métier, et que je vais m'asseoir tout seul> dng ou six minutes, dans mon petit jardin de ville, je me mets toujours à pen^icr à ce petit ravin tortillé de la Couvre* Je ferme les yeux et je le vois» Croyes-moi si vous vooteSi

NARCISSE. ilQ

cela me donne de la fraîcheor dans tout le corps. Je me rappelle le temps où je courais là-dedans nu^pieds comme un petit paysan... et aussi le temps où je commençais à être grand garçon^ et où j'y venais avec ma sœur et la grande Juliette, pêcher des écrevisses dans les ruisseaux qui descendent du talus et qui se perdent dans la rivière. Tenez, en voilà un où eUe se plaisait à grimper au milieu de Teau, car les roches y font comme un escalier naturel, et elle avait coutume de dire : « C'est nam ruisseau, c'est l'endroit que j'aime ! » Elle était comme vous, elle disait qu'il n'y avait rien de plus beau que les endroits Sauvages et les chemins perdus.

Mous venions de dîner, Nardsse et moi, à la Folie- PardouXi et nous songions à nous remettre en route; car, à l'heure lucrative du soir, mon ami le cafetier n'aban* donnait pas volontiers son établissement, lorsqu'une servante du château nous apporta un billet ainsi conçu i

€ Mon cher monsieur Pardoux, ayez, avec votre ami, robligeance de venir tout de suite chez moi.

» Juliette d'Estorade, »

Qaq minutes après, nous entrions dans la cour delà* brée du vieux manoir.

La servante qui nous avait remis le billet et qui nous conduisait dans les appartements avait l'air curieux des

flairent un mystère^ et cette physionomie întris avait empêchés^ Narcisse et moi^ d^échanger^ trajet^ nos réflexions sor cet incident inattendu, rouvâmes mademoiselle d*Estorade très-agitée, n'arrive^ dit-elle en venant à nous^ une avendésagréable que tout lereste^ et je vous appelle le. Vous voyez si je vous traite en amis dévoués. Il vient de me tomber sur les bras une demoi- I j*ai refusé de recevoir. Mais elle s*obstine et e restera à la porte toute la nuit^ s*il le faut^ le guetter au passage et de me dire^ devant mes qu'elle a à me dire.

>ourquoi refusez- vous? dit Narcisse, ne refuse plus^ j'hésite... Cette personne s'apia.

û\e Julia ? La chanteuse , la maîtresse d^Albany ? cisément ; elle a décliné ses noms et qualités en nt à me voir.

Bile attend à la porte? Nous ne l'avons pas ren-

rant qu'elle s'obstinait^ et ne voulant pas qu'elle sindre^ je l'ai fait introduire dans le salon en bas, ivoyant dire que j'étais en affaires^ mais que je obablement libre dans un quart d'heure.

! dit Narcisse^ et vous allez recevoir cette prin-

— Je n*en sais rien. Je vous ai fait veni pour que vous me donniez conseil.

— Je crois, lui dis-je, qu'il faut recevoir selle et savoir ce qu'elle veut.

— Ce qu'elle veut l je m'en doute, moi, Albany a dû, comme il Ta écrit hier à la partir la nuit dernière, et mademoiselle Jo mander son adresse pour lui écrire ou le rej

— Demander son adresse, à moi ? s'écria i d'Estorade

^ Dame ! vous seule pourriez la connaît!

— J'en conviens; mais comment cette des elle supposer que je connais M. Albany ?

— S'il le lui a dit!

— Il ne l'a jamais dit à personne ; à elle, ( qu'à tout autre !

— Qui sait ? Écoutez-la, vous saurez à < tenir.

— La recevoir !... Oui, il le faut bien ; mj d'elle, je vous le confesse I

— Et vous avez raison, dis-je à mon toui vez pas seule. Qui sait à quelle extrémité f la jalousie?

— Vous voyez donc bien ! reprit Narcisse jalouse, et la demoiselle a peur ! Preuve qa pas si discret*

m NARCISâa

— Mais^ si Je garde un de mes gens auprès de moi, dit mademoiselle d*Estorade eu Tinterrompant^ elle affecten de m*iu9ulter en sa présence.

— Sans aucun doute ! répondit Narcisse.

•^ Cest donc à vous de rester auprès de moi. Seulement^ elle en parlera arec malveillance ; elle dira qu'elle m'a surprise à la campagne en compagnie de deuï jeunes gens.

-** Vous ôies bien bonne pour moi, dis-je en souriant à mademoiselle d'Ëstorade ; mais j'ai trente-huit ans^ je suis marié et père de famille. Il n'y a rien d'inconvenant à ce qœ je sois id avec Narcisse pour tous parler d'affaires. Vous nous vendez le petit terrain pour lequel nous avons été hier vous trouver à la ville. Voyons ! Ceci est un cabinet de travail. Nous nous mettons à cette table^ nous venons de faire un sous-seing privé. Mademoiselle Julia entre^ et nous achevons en sa présence notre petite comédie. Elle demande à vous voir seule ; vous lui dites que c'est inuUle et qu*elle peut, si elle a uu seoret à vous confier, vous parler bas sur cette causeuse. Nous, nous restons dans l'embrasure profonde de la fenêtre, en ayant l'air de relire et de méditer l'acte important pour lequel nous attendons votre signature ; et nous ne vous perdons pas de vue. Est'-ce convenu f

*- J'adnnre et j'obéis ! 8*écria mademefselle d'Estorade. Cette personne peut me dire, en votre présence, tout e$

qu'elle tondra. Vous en sayez plus qn*elle> puisque vous savez la vérité !

Mademoiselle d^Estorade sonna et envoya dire à mademoiselle Jalia qu*elle la priait de monter.

Dans rintervalle^ Narcisse prit une feuille de papier timbré dans un carton que lui désigna la châtelaine^ et il rédigea Tacte en disant t

^ Demoiselle» vous répugneriez à faire trop de «orné* die. Je fais Facto en conscience, et tous le signereii n*est-ce pasi

— Oui> répondit-elle en souriant^ puisque tous tenei tant à condamner la porte de mon enclos de ce côté^là !

— Meroi^ demoiselle » vous avez compris! Combien youlez-vous de oe terrain 7

*^ Combien voulez-voUs le payef t

-*- Les yeux de ma tête^ si c'est li votre prix.

^ Non» ce serait trop ohw. Mettons cent franos^ quo vous port0rez demain dans le tronc des pauvres de kt |^ roisse.

^ Cent finance» un terrain en viiie? C'est trop peu de moitié au moins I Vous n*y songez pas. Aht si c*est comme ça que vous faites vos affaires...

^ Eh bien» puisque c*tu pour les pauvres, mettei le double» el n'en parlons plus. Void 09tte demiriietle I

iU NARCISSE,

Jalia entra^ en effet. Elle était mise avec nne simplicité élégante ; mais sa taille était la seale beauté réelle qu'elle eût conservée ; à dix-neof ans^ elle était ravagée par la fatigue du vice ou des passions. Elle était presque laide^ vue de près.

Je crois que cette découverte^ si elle ne fit pas un secret plaisir à mademoiselle d*Ëstorade, lui causa au moins cette sorte de soulagement intérieur que les femmes seules pourraient définir si elles voulaient bien être franches^, et qu*à la vue d'une rivale laide ou enlaidie^ la plus austère éprouve encore, sans se l'avouer à ellemême.

La scène que nous avions préparée ne s'engagea pas absolument comme nous l'avions prévu. D'abord Jalia nous regarda d'un air d'ironie triomphante. Elle salua Narcisse en l'appelant par son nom de baptême, et en lui disant qu'elle était fort surprise de le trouver là. Narcisse, qui ne manquait pas d'à-propos quand il n'était pas intiiDidé> lui répondit qu'il était bien plus étonné lui-même de l'y voir se présenter. C'était provoquer d'emblée la

colère de la chanteuse, et ce n'était pai^ une mauvaise idée. Il valait beaucoup mieux que la discussion s*étabUt entre nous tous^ que si nous eussions été forcés, Narcisse et moi, d'intervenir maladroitement.

Julia répliqua avec aigreur que les choses les plus surprenantes n'étaient pas si rares qu'on le croyait ; et elle ajouta :

— Mademoiselle d'Ëstorade me reçoit devant témoins. Puisque c'est son intention, je m'y conforme, et j'entre en matière sans préambule.

— Allez ! dit Narcisse ; ça ne nous fait rien ; nous sommes occupés, nous autres, et nous n'écoutons pas.

— Écoutez, au contraire ! reprit Julia avec une audace extraordinaire chez une si jeune femme. Aidez-moi à découvrir ce que mademoiselle d'Ëstorade a fait de mon mari.

— Votre mari? qui donc, votre mari ? dit Narcisse en riant.

— Je n'en ai qu'un, répondit Julia. Il y a six mois que je vis exclusivement et maritalement avec Albany ; mais, si le mot de mari écorche de trop saintes oreilles, je dirai mon amant.

— C'est comme il vous plaira, lui dit mademoiselle d'Ëstorade avec une tranquillité singulière.

Je la regardai. Elle s'était assise un peu en arrière de la table, dans une attitude de résignation patiente et

■-mm

eontonie i nais son re- )itoées à tous les genres

remiére fois, avec une

un silence moitié émn, Estorade ? Eh bien, }e pas. On m*a trompée...

tée, et elle-même, à ce bossae, depuis qa*elle ^onrqQoi toutes ces biscontrefaite, et ces peaprices, et, à ce qu*on n m*a menti ! Ce n*est fon ne peut pas regar- ^moiselle mal attifée et nais qui peut bien ennonter la tête à un fou

farcisse en fjrappant du

oiselle d'Estorade; tout ) résultat de cette diva-

dvie de Jeter Julia à la d*Estorade prenait le

NARCISSB. m

seul parti CMifraable en de sonblables reBcontres, le parti do mépris impas^Me»

Elle éfHrouTait cependant^ et nous épreofitat km, eue assez vive anxiété^ relatitemem à ce qne Jnlia pearait avoir découvert de réel au milieu des indoetions de sa Jalousie. Il fallait le savoir. Cétait doue une raison de plus ponr prendre patience.

Elle épancha sa bile en on tCHrrent de récriminations contre Albany. Elle le représenta comme le dernier des bommes, capable de tont. Il lai avait fait quitter ce qu'elle appelait un établissement sérieux^ c*est-à^ire le protectorat d'un ricbe bourgeois de Montaoban^ pour Tabandonner^ après six mois d'ingratitude et de brutalité^ à la miiière et au désespoir ; car elle Taimait encore^ malgré tout. Elle s'en vantait avec une sorte d'égarement^ et trouvait^ par moments^ des paroles assez vives ^ sinon touchantes, pour peindre l'état de son cœur brisé et de sa cervelle en démence.

Quand elle eut tout dit^ mademoiselle d'Estorade pni la parole avec son imperturbable douceur.

— Je vous plains^ lui dit-elle^ et^ si vous veniez me demander des conseils^ Je vous ferais peutrôtre comprendre que vos chagrins ont leur cause dans votre passé. Hais vous êtes venue pour autre chose. Sont-ce des secours que vous désirez? M. Âlbany vous a-t-il, en effets laissée sans ressources?

Je Yis bien que la principale préoecapatioa de mademoiselle d'Estorade était de savoir si Âlbany loi avait extorqué de Targent comme xm misérable^ ou si^réeliement^ sentant la honte de sa sitoation, il avait restitaé à Jnlia eeqnUl prétendait loi devoir.

Celle-ci, comme si elle eût deviné ce qoi se passait dans Tesprit de sa rivale, hésita on moment à répondre ; mais le désir de l'offenser remporta snr celui de se venger d* Albany par un mensonge»

— Il m*a restitué une somme que j*avais dépensée pour lui, réponditrelie, et, quand je parle de misère^ c'est pour l'avenir. C'est à cause du tort qu'il m'a fait en m'avilissant par ses mauvais traitements, au point que ma voix en a souffert, tout le monde l'a remarqué; et, si je perdais ma voix, je pourrais bien lui reprocher d'être véritablement mon assassin. Mais, quand même je serais sans pain, ce n'est pas ici que j'en viendrais demander» Non, non, je suis trop fière pour ça! Je sais très-bien que c'est d'ici qu'est parti le coup.

— Comment cela? dit Narcisse.

— Je le dirai si mademoiselle d'Estorade l'exige.

— Mais certainement, reprit mademoiselle d'Estorade. J'attends que vous le disiez, et vous perdez le temps en paroles inutiles. Vous voyez, je suis en affaires, expliquez-vous.

— Expliquez-vous vous-même î s'écria Julia prenant

dlastinct une pose de théâtre assez réussie. Qa'avezvoas faUd*ÂIbany? Où est-il? Dans qoel coin de yotre vieux château est-il caché? Prétendez-vous me faire croire que vous n'en savez rien, et que vous n'avez pas avec lui des rapports mystérieux ? Tenez ! votre Albany est un maladroit et un étourdi! En me renvoyant, hier au soir^ l'argent qu'il me devait, au moment de s'enfuir ou de se cacher comme un coupable, il a fait la bévue d'envelopper les billet^ de banque dans un bout de papier que voici. Regardez, regardez, messieurs I II ne reste qu'une phrase à la fin d'une lettre, mais elle est claire : « Je bénirai vos bonnes résolutions. » Et la signature : Miette d'Estdradet en toutes lettres! hein ? 11 a cru se servir d'une page blanche; mais il y a un Dieu pour éclairer les femmes jalouses et pour perdre les hypocrites !

— Pourquoi diable, s'écria Narcisse en s'adressant avec humeur à mademoiselle d'Estorade, signez-vous vos œuvres de charité ?

— Parce que je suis une hypocrite, répondit-elle en souriant. Je signe tout et toujours, m'enlevant ainsi l'occasion de pouvoir jamais nier une ligne de mon écriture.

^ Ainsi, vous en convenez? s'écria Julia exaspérée ; c'est bien vous qui lui avez fourni cet argent-là ; c'est bien vous qui lui avez conseillé de me quitter ; c'est bien vous doi me l'enlevez?

130 NAECISSB.

— Oo^ mademoiselle^ répoQcUt avec one fermeté glaeiale mademoiselle d'Estorade.

Et elL me regarda comme pomr me dire : « C'est à votre tour de me justifier comme voos Tenteadrez. »

Je pensai que la vérité de fait était le meillemr moyen d'en sortir. Grice au m\, Jalia ne savait rien da rendezvoosy de la correspondance et des sentiments secrets qu'à tort on à raison nous pouvions attribuer à mademoiselle d'Estorade.

-* Mademoiselle^ dis-je en lui montrant Juliette, est one sœnr de charité^ et nous savons comment M. Âlbany lui a demandé i emprunter une somme dont il lui a dit être débiteur envers vous. Nous savons que mademoiselle d'Estorade, qui avait connu H. Âlban Gerbier autrefois dans sa famille, en Touraine, a engagé cet artiste à réparer ses torts envers vous, s'il en avait, et à vous épouser, si vous étiez sage. Ge qu'il a répondu, nous vous l'épargnons. Nous étions témoins de l'entrevue, M. Pardoux et moL Vous voyez donc bien que ces relations mystérieuses, qu'il vous plaît de souiller dans votre pensée, ont eu la sanction de deux personnes sérieusement dévouées à mademoiselle d'Estorade, qui ont approuve sa générosité et apprécié son désir de rendre à la famille et â la société uu esprit égaré, maïs non perverti. Que voulez-vous faire pour contrarier ses pieux desseins T Courir après M. Âlbany et le replacer dans les

Narcisse iii

condttloBS htmnUlaiitei oft il se trouvstit Ti»4^*Ti8 de toqsT A coup sùr^ mademoiselle d'fistonde ne peat tous en empèdier ; mais, si, par hasard^ elle sait quel chemin il a pris pour TOUS fuir^ |e rengage fort à ne pas per^ le fruit de sa bonne action en vous mettant sur sa trace. Tenez*vous donc tranquille^ an moins vis-à-vis d'une personne que probablement vous n*ètes pas capable de comprendre, mais que ses amis sai»ront bien faire respecter ecmme elle le mérite. Vos soupçons ne peuvent la noircsr, vos injures ne peuvent Tatteindre. Vous avez va et vous voyez qu1ls ont glissé sur elle comme sur un maH)re. Retirez-vous, on n*a plus rien à vous dire.

lion speech ^t un succès auquel j'étais bien loin de m'attendre. Je ne parle pas de Narcisse, qui était tout près de m'embrasser séance tenante, ni de mademcHsella d'Estorade, dont les beaux yeux clairs me remerciaient, mais de Julia, qui resta comme frappée de la foudre, et qui, tout àcmip» par une de ces réactions propres aux caractères mnportés, se jeta aux genoux de mademoiselle d'Estorade en sanglotant et en se tordant les mains.

Si elle eût calculé sa sortie pour une scène de drame, elle n'en eût pas trouvé de meilleure que ce qu'eUe fit, d'instinct, avec des poses brisées d'un mouvement trèspathétique. Après s'être agenouillée devant la châtelaine, sans pouvoir loi dire un mot, elle alla tomber, suffoquée, auprès de la porte^ et nous dûmes la ramener auprès de

la fenêtre ouverte^ tandis qae mademoiselle d*Estorade lui prodiguait ses soins. Narcisse, toujours méfiant^ craignait que Julia ne fît cette scène pour attirer les domestiques et faire scandale dans la maison. Mais la pauvre fille était vraiment en proie à une crise de nerfs. Elle étouffa ses cris dans ses cheveux dénoués, et fit son possible pour comprendre ce que nous lui disions, mademoiselle d'Estorade et moi, pour la calmer, tandis que Narcisse fermait les portes et remuait les chaises pour que, de la cour, on n*entendît pas môme ses soupirs et ses sanglots.

Au bout de quelques instants, elle s*apaisa, et, voyant que mademoiselle d*Estorade la soutenait dans ses bras avec la même sollicitude calme et attentive qu'elle eût témoignée à toute autre malade, Julia fut dominée par un grand attendrissement. Ses larmes coulèrent, et elle demanda pardon avec effusion.

— Ayez pitié de moi, disait-elle à mademoiselle d'Estorade en lui baisant les mains; ne me haïssez pas; je suis folle, je suis méchante , c'est vrai. Je vous ai insultée, vous si bonne et si charitable; que voulez-vous! j'ai cru que vous étiez une Tartufe, une Catherine de Mé* dicisf Je n*ai pas compris, que voulez-vous! J'ai été si mal élevée, perdue si jeune! Ah ! si vous saviez mon histoire! mais je n'oserais pas vous la raconter... Plaignezmoi! Ne me chassez pas sans m'avoir pardonné... on

plntôt, gardez-moi chez vous^ instruisez-moi dans la religion. Je veux quitter le théâtre^ je veox me convertir^ me faire religieuse^ et mourir de chagrin pour qu*Albany me pleure et que vous m'estimiez I

Elle débita mille extravagances de ce genre^ se confessant à tort et à travers^ comme un enfant^ et demandant la rébabilitaiion et la sainteté au bout d'un quart d'heure d'exaltation^ qu'elle prenait pour du repentir. Mademoiselle d'Estorade la traita avec une grande douceur^ sans faire montre^ avec elle^ d'un prosélytisme trop naît, ei, comme Julia était venue à pied^ elle pensa à la faire coucher dans le château, mais sans consentir à passer la nuit sous le même toit^ car elle donna tout bas des ordres pour son propre départ.

Quand, au bout d'un quart d'heure, on vint lui faire signe que sa voiture était prête, Julia étant tout à fait calmée, Juliette nous fit signe à son tour, et nous dit dans l'escalier :

— Je m'en vais tout de suite, bien que j'eusse l'intention de rester jusqu'à demain. Je ne sais si vous comptez partir ce soir; mais, dans tous les cas, je vous demande de ne vous mettre en route que dans une heure, afin que l'on ne nous voie pas rentrer en ville ensemble.

— Soyez tranquille, répondit Narcisse; mais comptezvous réellement laisser cette Julia ici?

— Que voulez-vous que j'en fasse? Craignez-vous

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134 NÂftCISSE.

qu'elle ne recommence ses foreurs et ses folies ééit^i

mon mondet N*est«elle pas sincère dahs son tepentirt

-* Elle est ^ncère^ répondis-Je; mais (tue le repenifr soit durable^ voilà qoi est fort douteux. Elle est sans Jt^ §ement et sans intelUfence; elle né peut dire et Caire ici que des sottises. Parte£^ nous remmènerons chez t^ctsse^ et^ de là^ à la ville.

L*affaire était arrangée ainsi^ et nous allions prendm congé es mademoiselle d'Estorade, lorsque S\XM s^étatioa dans Tescalier en disant qu'elle s*eti allait, qu'elle voyait bien qu'elle était à charge et qu'elle en . demandait pardon^ mais qu'elle sentait bien ne deVoii^ pas rester on instant de plus* Elle vit que mademoiselle d'Eslorade s*en allait, car celle-ci avait mis son mantelet dans le ves^ tibule> et elle refusa également de passer la nuit au ebâteau et de venir à la Folie-Pardoux. Elle voulait partir seule> à pied^ comme elle était venue.

— Je ne le souffrirai pas^ lui dit mademoiselle d'Estorade. Je vous emmènerais plutôt dans ma voiture.

— J'espère que non l dit Narcisse. Cela ne se peut pas! Cette parole Jetée sansménagement^ blessa profondément Julia.

— Vous pouviei bien m'épargner vos mépris^ monsieur Naacisse> lui dit-elle avec amertume Vous n'êtes pas un sainte vous ! Je n'd pas la prétention de monter dans la voiture de mademoiselle d'Ëstorade. Je ssJs bien qa'à

NABCIS9B. las

ses ywoL, eomme aux vôtres, je sois pire qa'un ehien. Eh biea^ si j^en suis là^ que personne ne s^inqoiète de moi. Feut-étre que Dieu^ qui ne méprise personne^ aura pitié de moi, un jour ou Tautre.

-«•Vous avez raison ^ Julia^ répondit mademoiselle d*Estorade^ qui était arrivée an bas de Tescalier, et vous me rappelez à mon devoir^ que j'oubliais. Je suis une sœur de ctaarîté^ raoi^ on vous Y^ ÙW, et o^est mon ambition. Il ne m*est 4QBe pas pennis de teiiir personne i distance de moi. Montez dans ma voiture.

Et^ sans tenir opmpte ^e la résistance de Julia^ ni de roppoQitioB de Nar€isse> elle Qt asseoir auprès d^elle cette fille perdue ; ordonna au cocber de partir^ et nous dit, en s^éloignant, une parole qu'elle n'avait pas cru devoir nous dire le matin :

— Au revoir!

— Au revoir, où et quand? me dit Nareisse en reprenant avec moi le sentier qui conduisait à la FoUe-Par^ doux. Et puis, emmener cette fille à côté d'elle! Abl ces dévotes, ça ne sait vraiment pas se gouverner!

r- C'est ici tant mieux! lui répondisrje. Ce généreux cœur n'e^t gouverné que par Tidée du devoir et le sentiment de la pitié. Elle a donc pu, dans ses relations avec Albany, ne pas subir d'autre entraînement moral.

-r- Ab! oui, certes, elle est cbaritable, reprit Nareisse; mais, dans ces choses-là eptre une femme et ^n homme.

> quelque chose qu'on ne dit ni anx autres 3^ et qui rend la pitié plus tendre et la chaable. Tenez^ nous avons acheté le bout de i-dire muré la porte aux rendez-vous; mais *dons pas moins la partie ! Âlbany ne s*est nduit que je l'aurais cru. Il a bien réellequitté sa mauvaise maîtresse. Mademoiselle un grand poids de moins sur le cœur. Elle I peut encore le sauver^ ou le plaindre en sait si^ dans son humilité chrétienne vis-

Julia^ il n*entre pas un peu du désir d'eny soit en bien^ soit en mal^ de celui qu'elles ; deux^ chacune à sa manière?

ainsi^ Narcisse Pardoux regardait la voiture 3lle d'Estorade^ qui montait lentement la côte nous. C'était une longue carriole noire, per-

ouvertures, une sorte de voiture cellulaire, ux forts chevaux de labour, et menée par un 1 et bénin, de ces charretiers doucereux qui [le boivent, natures sans malice et sans nerf, uvais ouvriers chez les maîtres exigeants, eU chez les personnes douces et patientes.

Q retourne dans son tombeau, me dit Narlurnant la tête. Quelle triste vie elle a choiut, ajouta-t-il en levant les épaules, c'est de ne me regarde pas !

Une lettre du directeur de ma compagnie m'ayant fair partir plusieurs jours après celui que je viens ûe raconter, je passai une partie de l'hiver à Paris, ou en voyage à travers la France, toujours dans le but de me renseiger sur les chances, les déboursés et concurrences de Texploitation industrielle que nous devions établir à la Failie-sur-Gouvre. Comme tous mes renseignements apportaient une nouvelle confirmation à la valeur du projet et à la sérieuse importance de Tidée première, M. T... poursuivait ses démarches pour obtenir la concession de l'entreprise, et, dans les premiers jours du printemps, elle lui fut accordée. Il ne s*agissait donc plus de cacher mon but, mais, au contraire, de le publier et d'y marcher avec activité. Je partis pour la Faille avec toutes les instructions nécessaires, les maîtres ouvriers dont j'avais besoin pour instruire et conduire ceux que l'on prendrait dans le pays, les modèles et les calculs que j'avais établis sur le papier, enfin avec un crédit de confiance illimité sur la maison T... et O» .

J'avais eu avec Narcisse une correspondance très-suivie, mais exclusivement consacrée à des questions d'éclaircissement relatives à l'alTaire, sans que le nom de mademoiselle d'Estorade fût échangé entre nous, toutes les lettres de Narcisse devant faire partie du dossier des informations. Mon premier soin, en arrivant à la Faille, fut de cou«

NAlICiaSB.

[ cet excelleBl ami^ et la première chose cpu frappa l^ardç^ quand j*0ntraî sur la petite place de la Gor fut un nouveau nom imprimé en grosses lettres interne du café : FUarâ, successeur de Pardoux. rai pour demander la nouvelle adresse de Narcisse. rd^ qui me connaissait déjà de vue^ s^empressa à poutre.

ipcisse demeure toujours iei^ me dit-il^ car c'est seulement que je suis entré en possession et en itions. J'espèFe> monsieur^ que vous resterez ao? notre clientèle. Cest moi le boau-fràre à Narcisse, . sa smnr cadette^ mon épouse^ que je vous prêtions tâcherons de faire aussi bien dans notre emî Narcisse^ dont tout le monde était si content. Ça S facile^ mais on y tâchera. Quant à lui^ il demeu-» 3p nous jusqu'à ce que sa nouvelle maison soit 1 se fait faire un petit logement bien gentil dans Un^ qu'il s'est réservé en toute propriété. Vousl^y ez, sans doute^ en train de conduire ses ouvriers. » voulez passer par le petit espalier de derrière^ plus court. Mafemmc^ conduit donc inonsienrl.** nnaissais les êtres. Je remerciai et saluai madame qui était nne assez belle personne» de bonne 9t plus distinguée que son mari. J'eus aussi à dire ' à Jeannette» qui avait^ à la hâte» allumé nne le poqr mp fair^ de^P^ndr^ i(m te peUt es(^er

NARCISSE. id9

nojF, en me demandaut uciue de ee quMl n-était pas en-

Qp Vm^ eâté de la nielle^ au lieu du moF et de la petile pQFl^ 909 je eoupaissais^ je trouv^ii la oanuisge d^a^e Hi^lgompeue de deux étages^ donl les ûavertures prippipales élaie^t lournée^ vers le jardiQ. Je passai yite i^oi^s les épl^sifaads^ d*où pleuvaieni avec activité la phaux ^\ )e mortieF^ et je trouvai Narois«e dans le pi^efre^ pa^^a^tavep son ipaUre maçon?

Il ne m'attfmflai^ pas ^ tôt, e( se jeta dans mm bras avec joie. Le kiosque étant détruit pour donner de Tespace au jarâin et de Tair à )a con^tFuetiQn nouvelle^ il me condiilsit snr l^ hn\\B, destinée an^^i à disparaître^ et nous nous as^iines sur les débris de ee qni avait ^\6 mon c^bjnet 4q travail, m m\m des pauvre* a^bn^tes tout brisée^j gi|} ^nspepdaipnt epppre qnglquen grappes de fifiurs SHT nos (Ste#.

Narpjsse était an§si cbgngé que jSQp jardi», et môme, si Je relusse rencontré ailleurs ipopinémenf^ i'epspe bésilé ^ le reponn^ître. l^ais; b|en iQîQ ^^ présenter l^spept d*une ruine^ ^ personne était sensiblen^ent améliorée de toutes le^ ^cons. Il avait pourtant pon^idérablement maigri^ mai? j} était ^^é dP yois qm P'éttlt par \ettQ{ d'un meilleur régjpie et qvi'il ?© PPrtait b§^W9W 9*^^ qup par l^ pss^é. §9n îfi>?t W^me et bouffl ftvvt pris m ton plus solide^ son vaste ibdam«9 avait di^|»Wi et ^es

mxvaloirsa haute taille etsabellefig:ure.

oiDs que cette dernière métamorphose f avait chargé de lui envoyer des habUs i avais fait expédier des choses simples d'an choix de couleur moins mirobo- >e moins fantastique que sa toilette indi- B arrangé comme tout le monde^ ce qui i manière de Têtre; et, comme son type fort beau type^ la vulgarité ridicule de le défigurait plus. Je lui fis compliment e.

)ndit-il, je suis content de me sentir ivoir perdu Thabitude de la bière et de un mauvais régime^ et un homme qui it pas continuer plus de dix ans le méins nos petits endroits, où il faut tou- 3c la pratique^ sous peine d'être mallis senti à bout, et j*ai repris le fusil de irses dans la campagne. J'étais depms ché avec mon beau-frère pour lui céder 'y ai gagné de quoi vivre, et, comme s n*ai pas voulu attendre d*y mourir. Il )rt comme un cheval pour y avoir tenu 1 merci, je ne m'en sens plus; je mange tout le monde, et je dors quand je veux, I assez doux.

— El pourtant vous n'allez pas vivre les bras croisés. Vous vous ennuieriez !

— Sans doute. En ce moment, ma construction m'occupe et m'amuse; mais^ quand j'y serai installé, je sens que je suis trop jeune encore pour vivre en propriétaire, c'est-à-dire en feignant Je vous demanderai peut-être un petit emploi dans votre grande affaire.

— Dites notre grande affaire. Elle est vôtre dès le principe et restera vôtre dans une juste et bonne pro* portion. Gela est réglé à vingt pour cent dans les profits^ votre vie durant. Dans dix ans d'ici, vous aurez, si, comme j'en suis persuadé, nous prospérons, de quarante à cinquante mille livres de rente.

— Moi l s'écria Narcisse stupéfait, moi! J'aurais cette fortune-là sans rien faire? Je ne veux pas !

— Vous n'avez pas été consulté; je savais votre désintéressement. M. T... n'est pas un spéculateur égoïste et ingrat. L'acte d'association entre lui et les capitalistes qui se sont présentés vous constitue la part de ce que je vous dis, et comme, en outre, vous êtes libre de choisir chez nous l'emploi qui vous conviendra, vous ne pourrez pas dire que vous n'avez rien fait pour la prospérité d'une entreprise qui, à son point de départ^ est votre idée, par conséquent, votre œuvre.

Narcisse dut se rendre; il était si bouleversé, qull ne comprenait pas encore sa situation. Son maître maçon

. 142 NARGiaSB.

étanl venu le trouver pour lai dire qa^on allait poser les charpentes^ mais que c*étaU c^and dommage de ne pas monter le bâtiment d*an étage de plus, il répondit :

^Cest Yrai, e^t vrai; mais, qne voalei-'voas! nous avons tout calculé ensemble^ et ce serait trop cher. On fait ce qu'on peut^ que diable!

-rr Montes d^un étage, lui dis-je. Quelques modestes que puissent être no^ bénéfices de la première anqée» je vous réponds que vous aurez de quoi payer.

Il commanda son second étage avec une satisfaction enfentine, et^ tout à coup, il fut pris d'une inspiration touchante.

r- Attendez-moi^ dit-il, il faut que j*aille à la maison chercher cent francs que je veux aller jeter dans le tronc des pauvres de la chapelle des ^(mr% \i\me%. Ça nous portera bonheur.

r- J'en accepte raugure> lui répondis-je, et j'en veut fahre autant pour mon compte. Nous irons ensemble toui àTheure; mais contentez donc d'abord mon impatience. Parlez-moi de mademoiselle d'Estorade. Est-elle morte^ religieuse ou mariée, que vous n'avez pas trouvé ui^ petit bout de papier à glisser dans vos lettres pour me donner de ses nouvelles?

— Ah ! dame, c^est qu'un petit bout de papier, ça aurait été trep court pour tant de choses que j'avs^s i vous dure

li^éssas. G*est toute une histoire surprenante à fous raconter. M*écouteE-YOU8 bien?

— De toutes mes oreilles.

— Figurez-vous qu'^rès votre départ^ tout éè suite après (on aurait dit qu'elle attendait ça pour se décider oti s'enhardir)^ la belle lulia^ au lien de suivre la trout)è de comédiens qui s'en allait, dit bonsoir à la compagnie et s'en vint trouver mademoiselle d'Estorade à son couveht, en lui déclarant qu'elle voulait se retirm* du mal et ^^ trer en religion. Mademoiselle d'Estorade se âtéfia un peu d'une si belle résolution et lui dit qu'avant d'entrer dans une maison régulière^ consacrée à TéduCation chré* tienne des enfants, il fallait avoir fait preuve de bonne conduite, et réparer ses vieux péchés par des années de pénitence. Elle lui conseilla d'aller se mettre en apprentissage de mortification chez les sœurs de rhospice> ou de consulter quelque prêtre de mérite, pour que Ton pût reconnaître si sa vocatioii n'était pas un caprice. Iulia se soumit; mais les sœurs de l'hospice firent la grimace 6 l'idée de s'exposer aux re(^utes d'une fille qui avsit fiait beaucoup de scandale dans l'endroit, et le curé de Mop^ saint, que mademoiselle d'Estorade considère comme un homme plus éclairé que les autres prêtres du pays, ayant questionné notre chanteuse, ne sut dire ni oui ni non sur son compte. Il voulait qu'elle se rendit auprès de l'évêque du diocèse, qm déciderait de son admission dans un cou«

elle fût instruite dans la religion,, dont elle i 6, et que Ton pût éprouver ses bons sende radmettre au noviciat, oya promener les précautions^ et Thospice^ ^orsaint, et l'idée d'aller trouver un évêque. auprès de Juliette et la mit au pied du mur, que, si elle refusait de l'encourager et de ectement, elle renoncerait à se convertir et is le chemin de la perdition, selle d'Estorade, voyant qu'elle seule avait ir cette pauvre tête, l'envoya demeurer au ;orade, où elle commanda à ses domestiques titer, de lui rendre compte de sa bonne ou Qière d'être, et où elle promit d'aller la voir semaine, jusqu'à ce qu'elle pût juger si elle aisonnable pour demeurer dans son cou-

ommencement de l'histoire de mademoiselle itre Juliette ; mais, pour vous dire comment détails, il faut que je vous dise mon histoire, cette bonne sainte fille que j'aime bien, é qu'elle soit dévot& et que je ne le sois

i, Narcisse, je sais que vous êtes un voltai-

^ais qu'importe ? continuez donc !

ime, que je continue... c'est une histoire

bien secrète et bien délicate. Mais je vous aime tant^ vous !.,. et je suis sûr de vous ; je vas vous confier ça ! 9 II y avait aux Sœurs bleues une petite fille de sept ans^ jolie comme un bijou^ et douce et aimable^ que mademoiselle d'Ëstorade préférait à toutes les autres élèves. Elle ne le faisait guère paraître devant elles, crainte de les rendre jalouses ; mais cette petite, qui a nom Sylvie, couchait toujours auprès d'elle et ne sortait jamais en ville. C'était, disait-elle, une enfant de Fhospice qui avait été confiée à une paysanne d'Ëstorade pour la nourrir. Elle Favait remarquée là, par hasard, comme un bel enfant, et ensuite comme une petite mignonne plus proprette et d'un plus joli babil que tous les autres de la paroisse. Elle Tavait donc prise en amitié, et, dès que cette fillette avait eu cinq ans, elle Tavait emmenée à son couvent pour en avoir soin e.t l'instruire elle-même. La petite l'adorait, et on peut dire que mademoiselle d'Estorade chérissait cette enfant comme si elle eût été son propre sang. Personne n'avait jamais pensé à s'en étonner dans le couvent. Il était tout naturel qu'au milieu de tant d'enfants plus ou moins terribles, maf^emoiselle d'Estorade se fût attachée à la plus abandonnée. Elle l'avait toujours à son côté, et, quand elle allait à Esterade, elle l'emmenait presque toujours pour lui faire embrasser sa nourrice, et pour la promener au soleil dans la montagne.

» MoU je savais bien que Juliette avait une élève pré* féréej et qu'elle lavait prise dans noire campagne ; mais^ conime;i depuis bien des années, nous ne nous parlions plus (vous savez> quand vous êtes venu ici> Tau passé, mademoiselle d'Eslorade était pour moi comme une persopQe enterrée), si, par basard, je la rencontrais une fois Tan à. Estorade, je m'en allais d'un autre côté pour ne pas me trouver dans son chemin. Enfin, je boudais contre elle, pensant que la dévotion lui avait fait oublier ses vieux amis, et je n'avais jamais ni regardé ni vu de près la petite qui Qiarcbait à côté d'elle. Ça n'est pas étonnapt, puisque j'avais oublié même la figure de mademoiselle d'Estorade.

» Quand vous ave? été parti, au mois de septembre dernier^ je pensais bien ne jamais reparler avec Juliette, malgré qu'elle nous avait dit en nous quittant : « Au » reypir I » J^ ne me serais pas permis d'aller à son couyent sans une bonne raison que je n'avais plus, ou sans un gros prétexte que je ne savais pas trouver. Je me di sais que le hasard seul pouvait nous remettre en pré senqe, et, cette fois, c'était à augurer, puisque je vendais mou établissement, ce qui me permettait d'aller souven» a ms^ c^^mpagne, H savais que Julia habitait le château, et que mademoiselle d'Estorade s'y rendait toutes les semaipes^

» Un jour, le même hasard me fit parler avec made-

k^AV.

moiselle Jolia^ qui se promenait an bord de la Gouvre^ et^ eomme j'étais un peu curieux de savoir » mademoiselle d'Estorade avait déjà réussi à en faire une Madeleine repentante^ je fis semblant d*y mordre, et je lut causai de manière à regagner sa confiance.

» Je trouvai une (ille qui, quoi qu'elle Ht, ne pouvait pas venir à bout d'avoir le sens commun. Elle disait oui et non, pour et contre, ciel et enfer, non pas seulement dans la môme heure, mais dans la môme réponse aux questions que je lui faisais.

» Je vis bien que mademoiselle d'Estorade perdait son temps et sa peine à la vouloir convertir. Pourtant, cette fille paraissait bien l'aimer, et je crois encore qu'elle l'aimait tout de bon. Elle lui savait gré de deux choses : l'une qui était d'avoir conseillé à Albany de l'épouser si elle s'amendait, l'autre qui était de l'avoir prise dans sa voiture le jour que vous savez, et de lui avoir parlé avec douceur et honnêteté tout le long du chemin. Les femmes perdues ont beau dire qu'elles se moquent de tout, je crois que la chose qui leur est toujours sensible, c'est le mépris que font d'elles les femmes honnête^^ ; et, comme mademoiselle d'Estorade avait montré à celle-ci des égards, elle avait soif de s'en foire considérer, et môme elle eût donné je ne sais quoi pour ôtre son amie.

» Voilà pour moi tout le secret de la fantaisie de couvent qui était tombée dans la tète de cette Joila. Mais son

i48 NARCISSE.

amitié pour Juliette n*était pas meilleure que Pamour qu*elle avait et qu'elle a encore pour Albany. Ce n'était qu'exigences déraisonnables et jalousie furieuse. Elle parlait d'elle^ tantôt comme d'un ange du ciel^ et tantôt comme d'une hypocrite ; tantôt comme d'une égoïste indifTérentOy et tantôt comme d'une vaniteuse qui voulait faire des conversions pour en avoir l'honneur et les compliments. Quand mademoiselle d'Estorade venait passer deux ou trois heures avec èlle> elle en était si fière et si contente^ qu'elle l'eût servie à genoux; mais^ quand celle-ci^ la trouvant encore trop singulière dans ses idées religieuses, ou trop amoureuse d' Albany, lui refusait de l'emmener avec elle, les dépits, les colères et les reproches recommençaient. Elle en gardait rancune toute la semaine et passait son temps à lui écrire des lettres de cinquante pages pour se plaindre que la grâce ne lui tombait pas du ciel toute rôtie, et cinquante balivernes sur elle-même, sur le monde, sur Albany ; tout ça si mal en ordre et si mal griffonné, sans un mot d'orthographe, que mademoiselle d'Estorade ne pouvait pas trouver le temps de le déchiffrer et ne voyait rien d'utile à s'y crever les yeux.

r> Quand je vis cette Julia si fantasque, si peu fixée dans ses projets, si ennuyée d'être à la campagne et d'y être seule, qu'elle en perdrait la tête, je me promis, à la première occasion qui se trouverait, d'en avertir made<

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moiselle d'Estorade^ qui ne savait peat-ôtre pas le tout sur son compte ; et^ comme, justement^ ce jour-là, Julia me dit qu*elle l'attendait le lendemain Je passai la nuit à la Folie-PardouX; afin de tâcher de la voir en particulier.

» De grand matin^ j*allai à sa rencontre, sachant qu'elle venait d'habitude au petit jour. Elle n*aimait pas qu'on sût, dans la ville, où elle allait et où elle n'allait pas. En me voyant sur la route, à l'entrée du val d'Estorade, elle fit arrêter sa voiture, descendit avec la petite Sylvie, et me donna le bonjour bien amicalement, en disant à son domestique qu'elle ferait à pied le reste de son chemin.

» Ce que je lui appris de Julia ne parut pas l'étonner. Elle n'avait pas mis grand espoir en elle. Seulement, elle se croyait obligée d'attendre encore et d'essayer, sans se lasser, de la rendre meilleure. Elle ne comptait pas du tout d'en pouvoir faire jamais une religieuse.

» — Mais au moins, disait-elle, si je pouvais lui faire comprendre qu'on peut être une artiste honnête, j'aurais rempli mon devoir.

» Je trouvai mademoiselle d'Estorade si raisonnable dans tout ce qu'elle pensait, point du tout bigote, et pratiquant, de vrai, le bien pour l'amour du bien, que j'étais cornent de causer avec elle, et me réjouissais de la vohr aussi aimable et aussi tolérante que par le passé.

» J'aurais bien voulu la questionner sur ce qu'elle pou-

i60 NARGISSB.

3t pôQser, à présent^ d*Albany ; mais je n*osaî i demandai rien.

lions entrés dans le village^ qui est, comme eif composé d'une douzaine de petites mai-* le creux du val d*Estorade^ entre le château ^ardoux. Mademoiselle d'Estorade conduisit la 3 chez sa nourrice, et nous y trouvâmes Julia ndait. Cette fille se Jeta au cou de Juliette, nalgré elle avec tant de manières exagérées, ; était désagréable à Toir, et que je compris i que cela devait donner à une si digne peroir à contenir une pareille familiarité* Julia^ m peu remise à sa place» n*y fit pas d*abord Qtion^ car elle est de ces natures qui ne com«> is du premier mot. Elle jeta son trop-plein de )lle sur la petite Sylvie, au point de vouloir out de suite au château, dans ses bras, sans lui 3mps de rester un peu avec sa nourrice. Ma- TEstorade lui fit observer que cela ne se dela petite, qui se trouvait trop grande pour au cou, se tira de ses grands bras de corné- B un peu d*impatienoe> pour aller, avec sa , dans le fond de lamaisoUi lons> dans ce moment^Ià, à rentrée du petit nourrice, et Julia s'y alla Jeter sur un banc, Tune ruche d'abeilles qu'elle manqua de ren-

Verser dans sa colère. Là^ elle se prit à pleurer et à bouder, et Juliette me dit :

» — La voilà déjà furieuse l Vous voyez qu'il faut de là patience avec elle !

p Je lui répondis qu'elle devait faire semblant de n^y pas prendre garde^ et j'allai m*asseoir à côté de Julia pour la sermonner sur sa bêtise^ pendant que mademoiselle d'Estorade causait avec des paysans qui étaient Venus la saluer et la consulter sur leurs peines et maladies.

» Cette Julia me reçut comme un hérisson reçoit un renard. Elle pleurait de rage et non de chagrin, car elle se mit à me dire pis que pendre de Juliette.

» — Elle me déteste, par-ci; elle se venge de moi, paf-là! Elle veut m*humilier; elle ne me pardonne pas d'avoir été aimée d'un homme qu'elle aime plus que vous ne pensez, et avec qui Dieu sait ce qu'elle a fait! Vous êtes encore bon, vous, de croire qu'elle n'a jamais péché! Allons donc I Pourquoi est-elle si jalouse de cette petite? Croit-elle que je lui donne la peste en la caressant? Et qu'est-ce que c'est d'ailleurs que cette petite ? Un enfant trouvé ! Ah! oui, un enfant de l'amour! De l'amour de qui ? Il y a sept ans qu'on est revenu de Touraine. C'est l'âge de l'enfant. Il ne sort pas de l'hospice de la Faille. Ça, je le sais ! et je sais même d'où il vient. On l'a apporté de Saumur, et, dès le premier jour qu'il a été mis en nourrice, la demoiselle, comme disent ces paysatis, est

152 NARGISSB.

venue le voir^ et s*en est occupée toujours depuis^ comme de la prunelle de ses yeux... Il est nowire que Ton con« naissait Albany^ du temps qu*il s'appelait Alban Gerbier^ en Touraine t Et peut-être que, dans ce temps-là, on n'était pas trop laide! Quelquefois les accidents font tourner la taille, quand on est délicate de santé, etc., etc.

» J*étais furieux d'entendre les horreurs que cette fille disait de sa bienfaitrice ; et pourtant, voyez comme on a l'esprit faible, ça me faisait un effet comme si on m'apprenait une chose dont je m'étais toujours douté, et qui ne pouvait pas être autrement. Dieu sait, pourtant, que je n'y avais jamais songé, et que j'étais indigné de l'entendre dire.

» Je ne cachai pas à cette Julia que je la trouvais abominable, et que j'allais tout redire à mademoiselle d'Estorade pour la faire chasser. Elle continua quand même, jusqu'à ce que, la voyant revenir vers nous, elle se levât, sans rien faire connaître de son idée, et s'enfuît par une autre sortie du jardin.

n — Il faut que je vous parle, dis-je à mademoiselle «TEstorade. Cette fille est une vipère, et vous ne pouvez pas la garder un jour de plus auprès de vous.

» Et je lui rapportai sans ménagement tout ce qu'elle avait dit.

n — Bah! bah! répondit Juliette avec sa tranquillité ordinaire, elle est folle, voilà tout, et, si elle continue, je

crois bien qae le couvent où nous serons forcée de renvoyer sera une maison d*aliénés. Elle est à plaindre* Je vous en prie^ Narcisse^ ne la laissez pas courir seule on ne sait où. Je ne suis jamais sûre, quand elle a de ces colères-là, qu'elle ne va pas se jeter dans la Couvre.

» Je me mis à suivre Julia, qui, en me voyant, parla justement de se tuer; mais elle n'en avait, je crois, nulle envie, et se laissa ramener au cbâteau, où mademoiselle d*£storade, qui nous avait devancés, lui dit pour toute gronde :

j» — Eh bien, ma pauvre folle, vous trouvez donc que vous me prouvez votre attachement en me donnant toujours de rinquiétttde?

» Julia recommença ses repentances et ses protestations, et puis vint Tattaque de nerfs obligée; après quoi, elle alla dormir, car elle n*en pouvait plus.

» — Et voilà, me dit mademoiselle d*Estorade, comment se passe le temps que je lui sacrifie à vouloir la consoler. En vérité, je me demande quelquefois s*il ne vaudrait pas mieux pour elle retourner à son métier, dont les tracasseries d'esprit et les fatigues lui sont peut-être nécessaires, que d'attendre ici que sa folie se tourne en rage et en désespoir. Mais que faire ? Je ne peux pas la prendre au couvent, et, quand je parle de l'envoyer ailleurs que chez moi, elle veut se jeter par les fenêtres.

9 J*admirai la patience et la bonté de Juliette; mais.

184 NARGiSSB.

pendant qu'elle me parlait, je regardais^ malgré Aïoi^ b petite SylTiei qaijouaitaafonddasalonaTec un ^etiiehàt^ et je ne pouvais pas en arracher mes yeux. J*ai honte de vous avouer que^ malgré moi^ je lui cherchais une ressemblance^ soit avec Juliette, soit avec «H autrê*^. Et, par moments, je trouvais une ressemblance avec quelqu'un que je connaissais ; mais ce n'était pas Âlbany> et^ chose singulière, je ne pouvais pas dire qm.

» Tout à coup^ je trouvai ce que je cherchais> et je ne pouvais pas m'en croire moi-même; et pourtant, plus je regardais, plus j*étais sûr de voir clair | je me sentis si bouleversé, que mademoiselle d'Ëstorade vit bien que je ne récoutais plus. Elle me dit tout doucement i

» —Vous regardez cette petite ? N'est-ce pas qu'elle est belle? Vous savez, à présent, que je l'aime comme si elle était à moi. Un jour, je vous dirai qui elle est> car il est probable que vous vivrez longtemps et que je tnourrai jeune... Eh bien, puisque nous en sommes là-dessus, je veux vous confier tout de suite une chose que je Comp-» tais vous dire un peu plus tard. J'ai fait hier mon testament. Je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire e tuteur de cette petite ûlle, dans le cas où elle ne serait pas établie quand je partirai. Je ne vous ai pas consulté. Après ma mort, il vous sera remis des pièces qui vous feront accepter sans hésitation ni regret.

» Ce que disait là mademoiselle d'Ëstorade me boule-

versa encore plus. Je n'osais pas Tinterroger, je ne loi répondais rien; j'avais envie de m'arracher les cheveux, de me mettre en colère et de pleurer. Elle vit que je devinais tout; elle appela la petite^ la mit sur mes genoux, et lui dit de m'embrasser.

» Ma foi, je t'y lins pas. Je me mis à pleurer comme un imbécile, et mademoiselle d'Estorade, pensant qu'elle me gênait, sortit tout doucement de la chambre.

» Je demandai à Tenfant si elle connaissait son père et $a mère. Elle me répondit que son père était le bon Dieu du ciel, et sa mère sainte Sylvie, sa patronne, qui est au ciel aussi.

» Ce nom de Sylvie qu'on lui avait donné me fit encore réfléchir. Je lui demandai si le portrait de sa patronne n'était pas quelque part dans la maison. Je l'y avais vu autrefois.

» — Oui, me répondit-elle. Il y est toujours, dans l'oratoire de la demoiselle. Voulez-vous venir le voir?

» Je n'avais pas besoin de le voir. Je l'avais déjà vu. C'était une image pas bien belle, mais qui, par hasard, avait une ressemblance étonnante... Je me souvenais du temps où Juliette l'avait achetée à un colporteur, en disant à mes sœurs et à moi :

» — A cause de cette ressemblance-là, je vais la faire encadrer et je la garderai.

» Elle avait fait. Nous l'avions souvent revue, e^

iS6 NARCISSB.

môme^ pendant quelque temps^ nous avions donné le surnom de sainte Sylvie à... à une personne do mafamille dont je vous ai parlé quelquefois, que j*aimais plus que les autres et que mademoiselle d'Estorade aimait aussi particulièrement... une personne que je vous nomme tout bas, vous êtes incapable de le redire!... Cétait ma sœur^ celle qui est morte il y a sept ans, la pauvre Louise 1

Narcisse essuya ses yeux^ et, rentrant un gros soupir^ il continua son récit.

— Quand je me sentis la force de parler^ je priai la petite de nous laisser, car mademoiselle d'Estorade était revenue. Je lui fis connaître que je devinais tout, car cette ressemblance ne pouvait pas me tromper, et je m'étais toujours douté qu'il y avait eu un malheur dans la vie de ma pauvre Louise. On me l'avait si bien caché, que j'avais perdu de vue cette idée; mais pourquoi ma-

demoiselle d*Estorade avait-elle doaté de moi au point de ne pas me confier plus tôt la vérité ?

» Elle m*apprit alors tout ce qui s'était passé : comment rhomme qai devait épouser Looise et qui s'était dédit, par intérêt^ avait de nouveau refusé de revenir à elle en apprenant sa position. Mademoiselle d*Estorade^ qui était alors en Touraine^ avait reçu, par lettre, la confession de ma pauvre sœur ! Elle lui avait fourni les moyens et le prétexte de venir la voir, de s'établir ensuite à Saumur, chez une personne de confiance, et d'y cacher son malheureux état... Les précautions avaient été si bienprises, (avec de l'argent on vient à bout de tout 1) que nous n'avions rien su. Nous nous imaginions qu'elle était lâbas, un peu malade de chagrin de son mariages manqué, et qu'elle y voulait rester quelque temps, comme elle l'écrivait, pour tâcher d'oublier son humiliation et sa peine. Elle y est morte quelques jours après avoir mis au monde cette pauvre petite, que Juliette a mise en nourrice à Estorade, et à laquelle sa résolution était déjà prisé de sacrifier sa jeunesse et son avenir ; car c'était l'époque de sa majorité; et, quand elle nous a dit, en nous faisant lire son histoire, qu'elle avait quitté le monde pour remplir des devoirs, elle a parlé des enfants pauvres, des orphelins en général; elle ne nous a pas dit que son plus sérieux motif était d'élever ma nièce comme si c'eût été sa propre fille; et, comme elle veut lui léguer la

moiiié de son bien, c'est pourquoi elle n*à pas voulu ni se marier ni se faire religieuse^ afin de garder la gouet la disposition de sa fortune, présent, vous me demanderez pourquoi elle m'a rs tout cachée ainsi qu'à tous mes parents, du temps avaient? C'est encore une délicatesse de sa part. le^ le gredin qui a séduit et abandonné ma sœui Bucore^ riche^ mariée honoré^ populaire, influent^ )Té par Louis-Philippe^ dans notre sotte ville de la il y a deux mois. Tout réussit aux hypocrites ! B il n'avait pas compromis ouvertement ma sœur^ iprès l'avoir demandée en mariage, il avait pars i regret, en se désistant, à la volonté de ses parents^ L père ni moi ne lui avions cherché querelle; Nous s craint d'ébruiter la chose, de faire un scandale qui 'ejailli sur Louise, et enfin d'avoir l'air de convoiter ne et la considération, en nous obstinant à lui faire r cet homme malgré lui.

lis, Louise morte^ si nous eussions connu son malcertainement nous en aurions fait un^ nous autres! it fallu que ce drôle nous fît raison, à mon père et Il n'y eût peut-être pas consenti, il est lâche! [lous l'eussions roué de coups, et c'eût été pour i prison, peut-être pire ! Voilà pourquoi mademoi- Estorade, non-seulement ne nous a rien dit, mais s'est éloignée de nous^ et a eu l'air de ne plus se

Bontenir de nos amitiés^ afin de n*avoir pas d'explica» lions embarrassantes à nous donner^ dans le cas où nous aurions quelque soupçon de la chose^

» Cette enfant est encore la cause pourquoi Juliette a voulu se confier à vous et à moi. Tan passée et voilà comment elle m*a expliqué son idée t

» — le n'avais pas absolument besoin de vous dire tout ce que je vous ai raconté, ni de vous faire venir ici pour cela. Il aurait suffi que je vous dise au eouvent, en trois itiots i « l*ai connu Albany^ il y a longtemps, dans 1» une position honorable ; je Tai retrouvé malheureux et » compromis; je lui ai rendu service en secret pour Tai-^ » der à s'échapper d'une mauvaise liaison. » Vous auriei plus ou moins cru à ma parole. J'avais confiance dans votre honneur, et je savais que vous ne me trahiriez jamais. Mais je me euis dit : Je ne suis peut-être pas pour vivre longtemps; le moment de confier Sylvie à son oncle peut venir me surprendre. S'il lui reste dans l'esprit quelque soupçon contre moi, il aura, contre l'éducation que j'aurai donnée à cette enXant, des répugnances qui pourront rejaillir sur elle, et il la jettera peut-être dans des idées toutes conU'aires à celles que je lui en* soigne. Non, non, il faut que Narcisse me connaisse, qu'il me conserve son estime, et qu'il me rende son amitié.

1» Là-dessus, Juliette ajouta :

» — Malheoreasement^ je sais très-sincère, et, qaand Je vous ai dit qae je ne pouvais pas m'empêcher de plaindre Albany pins que vous ne Ten jugiez digne, vous avez conservé, malgré moi, l'idée que je pouvais être follement coiffée de lui et songer à Tépouser. J'espère qu'aujourd'hui vous ne le croyez plus, et que la ja* lousie de mademoiselle Julia ne vous parait pas très-fondée. Le ciel m'est témoin que, si j'avais pu ramener cette jeune fille à la décence et à la raison, la rendre digne du mariage, et capable de faire rentrer Albany dans le bon chemin avec elle, je me serais donnée de toute mon âme à les réconcilier et à leur procurer une position. Hais vous voyez où j'en suis avec elle... Et, à propos de cela, il faut que je vous quitte, et que j'aille m'occuper d'elle; car je n'ai pas encore renoncé à Tamender un peu.

» Mademoiselle d'Estorade allait donc me quitter, en me disant toutefois de rester, parce qu'elle voulait ensuite me faire lire les dernières lettres de ma pauvre sœur relativement à la naissance de Sylvie, lorsque le père Bondois vint nous apprendre que la Julia était partie, partie pour de bon. Elle avait fait son paquet, loué un cheval, et, sans écrire un mot à mademoiselle d'Estorade, sans la remercier de rien, ni s'excuser, ni s'expliquer, elle a si bien disparu, que jamais plus, depuis quatre mois, personne n'en a entendu parler.

» La bonne Juliette s'en afifecto. Moi, je lui fis mon

sincère compliment d'être débarrassée d'une pareille croix^ et je passai le reste de la journée auprès d'elle^ à relire les lettres de Louise, à en parler avec bien des larmes, ^t à me prendre d'un grand amour, comme vous pouvez penser, pour ma nièce, la plas belle et la plus aimable enfant de la terre. Oh! vous la verrez, et vous l'aimerez aussi; car, à présent, nous la voyons assez souvent, Juliette et moi, ici à la campagne, sans que le monde en puisse jaser. Estorade est un pays perdu, où pas grand monde ne va. Nos bourgeois ont coutume de dire et de croire que c'est le plus vilain endroit de la France, parce que les chemins sont mauvais, et qu'il y a des rochers partout. D'ailleurs, à Estorade, la demoiselle est si aimée, si respectée, et si bien tenue en odeur de sainteté, comme elle le mérite, qu'il ne ferait pas bon venir faire aux paysans de chez nous une question sotte, ou une réflexion de travers sur son compte.

» Ici, ce serait bien autrement. Les malheureux l'aiment et la défendent; mais la bourgeoisie ne peut pas la souffrir. Les uns sont jaloux de sa fortune, les autres de sa vertu. Il y en a qui disent qu'elle est dans les eaux des jésuites, ce qui n'est point, dans le sens où on l'entend. J'en suis sûr à présent, moil II y en a d'autres, les femmes surtout, qui voudraient bien mettre leur mauvaise langue à l'ouvrage pour défaire sa bonne renommée. De tout ça, elle dit qu'elle se moquerait bien, si ce

161 MARCISSB.

n'était de la religion, qui en reçoit toujottfi quelque éclaboussure, et de Tenfaùl, qu'elle voudrait élever dans les rayons du soleil, comme les images des saints. Aussi a-t-elle changé sa manière de vivre, afin de mettre sa conduite au grand jour, et de voir quelques amis, sans qu'on en remarque un en particulier. Aussi a-t-elle refait amitié avec ma sœur Hortense, madame Pi tard, depuis qu'elle est sa voisine. Auparavant, Hortense demeurait à cinq lieues d'ici avec son mari. A présent qu'elles sont porte à porte, elles se fréquentent, et ça n'étonne personne, parce que l'on sait qu'elles ont été amies ensemble datis leur jeune temps.

» Mon beau'frère, qui n'a pas inventé la poudre, mais qui est un homme excellent; le docteur Fourchois, qui est le médecin des pauvres; le nouveau curé de la ville, qui est l'ancien cufé de Morsaint, celui dont je vous ai parlé comme d'Un homme instruit et potté à la tolérance; deux ou trois dames de la ville, très-charitables et bonnes dévotes, sans intrigue et sans jalousie; enfin moi et vous qui, à préseht, serez des nôtres; voilà les personnes que mademoiselle d'Ëstorade reçoit au couvent dans son logement particulier, et à Estorade, où elle va souvent, et où elle reéte quelquefois pUisieurs jours de suite. 11 arrive même que, le soir, quand la nouvelle bâtisse est fermée de ses planches et que les ouvriers sont partis, mademoiselle d'Estoi'ade vietit ici rendre visite à ma sœur^

NARGlâSB^ ie3

car ellô ne peut pas aUer dans une maison où il y a un café^ et Hortense^ qui le comprend bien^ fait de bon cœor la moitié du chdmio* Malgré que tout soit ici sens dessus dessons^ on s'assoit sur la terrasse au fond du parterre, et on cause quelquefois jusqu'à dix heures du soir.

» Quand le docteur et le curé ne troUTont pas made* moiselle d'Estorade au couvent^ ils savent la trouver ici, et ils viennent par cette porte du jardin des religieuses, qui n*a pas été supprimée, comme vous le voyei. De cette manière, nous nous rassasions de regarder et de caresser Sylvie, sans laquelle Juliette ne fait pas un pas. Hortense^ qui amène aussi ses enfants jouer cbei moi, est folle de cette petite^ J*ai décidé Juliette à la mettre du secret, car Hortense est la discrétion même, et elle aimait tant Louise ! Elle sait donc ce que son mari et les autres ne savent pas et ne sauront jamais. Vous voilà averti* J*espère que, ce soir, vous serez là, car justement Juliette nous a fait dire qu'elle viendrait, et je serai content que vous lui disiea que, grâce à vous, je suis sur le chemin de la fortune.

Cet aveu, qui venait naïvement couronner le naïf récit de Narcisse Pardoux, me fit penser qu*il avait conçu quelque projet on caressé quelque rêve de mariage avec mademoiselle d'Estorade. Il rejeta bien loin cette supposition.

^ Non» non, dit-il, je ne suis pas si fou que de prétendre... Ne lui parlez jamais de ça! Ça gâterait tout

entre nous. Je suis très-content comme je suis. On est ensemble^ elle, ma sœur et moi, absolument comme autrefois à Estorade. Ça nous rajeunit tous trois de dix ans. Quant au mariage, c*est des folies ! Elle est une demoiselle noble, et moi un ex-cafetier! ah bien, oui! ça n'irait guère ensemble !

— A-t-elle les préjugés de la naissance?

— Non, pas du tout : c'est une justice à lui rendre. Elle pense, comme TÉvangile, qu'on est tous, autant les uns comme les autres, les enfants du bon Dieu.

— Alors, où serait l'empêchement?

— L'empêchement... Tempêchement... est-ce que je sais, moi? Il y en a tant, que je ne sais lequel vous dire.

— La différence d'éducation ?

— Eh bien, oui, d'abord ! Elle est instruite, elle a des talents, elle est une dame du grand monde, elle! Ça se voit toujours sous son air simple et doux. Et moi, j'aurai beau faire, je ne serai jamais qu'un cafetier, très-peu ^ clerc, comme disait mon père, et habitué à vivre avec les gens du commun.

— C'est possible; mais, en fait d'industrie, vous êtes extraordinairement intelligent, et, pour exposer une idée positive, vous rendriez des points à bien des gens plus lettrés.

Je disais la vérité. Narcisse parlait d'une façon famiière et rustique. Peut-être eût-il craint de paraître pré-

NARQISSE. 165

tentieox s*il eût fait autrement. Mais il écrivait si parfaitement bien^ que j*eusse pu douter que ses lettres fussent de lui^ si je n*eusse retrouvé dans son entretien^ lorsqu*il abondait la question d'intérêt général^ la môme netteté d'expression et la même logique de raisonnement. Je me rappelais^ par contre^ que mademoiselle d'Estorade, tout en écrivant avec droiture et candeur, se servait d'une vieille orthographe qui n'était plus correcte, et que, dans sa conversation, elle m'avait paru très-peu apte aux connaissances exactes, et très-ignorante des choses positives. Elle était toute dans l'idéal et pas assez dans la réalité. Sa fortune était mal gérée; elle s'en plaignait, voyant bien que ce qu'on lui volait était volé à ses bonnes œuvres; mais elle ne savait pas y apporter remède. Un mariage entre ces deux personnes m'âpparaissait comme une alliance providentielle pour remédier, par la mutuelle influence, à ce qui manquait à chacune d'elles. Je suis pour l'égalité d'action de cette influence dans le mariage, et je n'augure jamais rien de bon d'une supériorité trop marquée chez l'un des époux. Celui qui domine se lasse souvent de son autorité tout autant que l'autre de son obéissance. Mais il ne faut pas que cette égalité d'influence ait le même but. À dose égale de force et d'intelligence sur les mêmes points, il y a lutte inévitable. Je trouvais dans l'opposition du caractère de Juliette et de Narcisse un équilibre excellent, chacun des deux étante

ÎM NARCISSE,

par an côté^ supérieur à Tautre^ et deyant agir dans sa sphère sans avoir besoin d*empiéter^ par la diseossion^ sur le domaine d*aatmi.

Dans leurs personnes^ je voyais le m$me accord résultant des mômes différences : Tun^ d'un type superbe^ tendant à trop de développement dans la sève; Tautre^ frêle descendante d'une race étiolée, qui avait besoin de se régénérer en se mêlant au sang plébéien. Et puis je pensais au bien qu'un couple si probe et si dévoué devait faire autour de lui : Narcisse, kclif pour activer le travail et la production ; Juliette, active pour panser les blessures et soigner les fatigues du travail; Tun tout à fait propre à développer Tindustrie qui répand le bienfait de l'aisance; l'autre tout à fait capable de moraliser Touvrier et de lui donner le pain de l'âme.

Je communiquai mes idées à Narcisse, peut-'être un peu à l'étourdie, car je vis bientôt plus de tristesse que d'espoir dans son trouble. H s'obstina à nier la possibilité d'une telle union, et je ne vins pas à bout de lui faire avouer l'obstacle intérieur oont^e lequel se brisaient, je ne dirai pas les rêves de son imagination, mais les élans de son cœur. 11 aimait Juliette aveo un respect si reli^ gieux, qu'il eût cru la profaner en la désirant, et la rete-r nue de ses épaachements sur ce point fut si entière, que je me demandai si je ne m*étaia pas toujours trompé en le supposant amoureux d'elle.

Je lui demandai s*il la trouTâit toujours laide et bossue. — £ah^ bah! me dit-ii^ je sais bien qu*elle n'est ni Tan ni Fâutre. C'était bon autrefois de dire ça quand on avait du dépit. Et puis^ eomme tout le monde le disait par envie et par méchanceté^ j'étais assez sot pour craindre de dire et de penser autrement que les autres. Je craignais aussi^ il faut le dire^ les mauvaises plaisanteries^ non tant à cause de moi qu'à cause d'elle; et j'aimais mieux dire tout de suite : « C'est une fille disgraciée^ mais très-bonne, i» que de faire venir des discussions et du dénigrement à propos de sa personne. A présent^ j aurais plus de courage. Je dirais... ce que je peux bien vous dire : c'est un ange que je ne vois pas marcner sur la terre. Peu m'importe comment elle est> un peu mieux, un peu plus mal que celle-ci ou celle-là. Je m'en soucie peu, puisque je n'en sais rien. Elle me paraît la plqs belle du monde parce qu'elle est la meilleure du monde, et que^ quand je la vois, je suis le plus content et le plus heureux du monde, Je l'aime autant et peut-être plus que mes sœurs^ Voilà tout ce que j'en peux dire, et c'est assez. Quant à de l'amour, je n'oserais pas y penser; il lui serait tout à fait impossible de me le rendre, et je ne veux pas devenir sot et malheureux en me fourrant des idées comme ça dans la tête.

Je passai la Journée à déballer et installer une partie de mon attirail dans une maison assez commode que Nar«>

cisse avait louée pour moi tout entière^ à deux pas de celle qu'il se faisait bâtir. Je dînai avec lui et le consultai sur remploi qu'il désirait avoir dans Fentrepnse. Il choisit Fun des plus modestes, et je dus céder, ayant la certitude que Tamour de la chose lui en ferait bientôt accepter un meilleur. Je n*avais pas Tintention de m'établit à jamais à la Faille-sur-Gouvre. Je comptais y faire venit ma famille pour quelques années tout au plus; après quoi, j'étais bien certain que Narcisse serait archicapable de me remplacer dans la direction des usines.

Il parlait de notre grand projet avec feu ; mais il revenait toujours à mademoiselle d'Estorade.

— Elle sera bien contente, disait-il, de me voir dans une si belle position ; elle est si bonne amie ! Et, quand je serai riche, je serai content, moi aussi, de faire du bien et de Taider dans celui qu'elle fait... Votre dame sera une société de plus pour elle. Voilà encore qui me fait plaisir.

-— Ma femme sera son amie, lui dis-je ; je vous en réponds, car elle en est digne.

A sept heures, nous nous rendîmes au jardin. Mademoiselle d'Estorade y était déjà avec Horîense et Sylvie, qui' accourut au-devant de son ami Narcisse, avec de grandes démonstrations de joie. L'enfant était très-belle, en effet, et je remarquai en elle un grand air de famille avec le frère et la sœur Pardoux. C'était le Jiême type

blanc et frais^ la taille bien prise et très-grande pour son âge, la voix douce et même un peu grêle pour la stature et la force de la petite personne, encore un trait de ressemblance avec Narcisse et madame Pitard.

Quant à mademoiselle d'Estorade, je fus aussi surpris (le la métamorphose opérée en elle que je Tavais été en voyant Narcisse. Ce qui me frappa^ ce fut le changement de son costume. En prenant le parti de ne plus se cacher^ elle avait compris qu'il n*était pas question de se produire pour attirer les regards, mais, au contraire, de se rendre assez semblable aux autres femmes pour n*ôtre pas un objet de surprise. Elle était donc très-simplement, mais très-élégamment habillée, nullement en provinciale. Je la soupçonnai d*avoir fait venir toute une toilette de Paris, pour n'avoir pas à s'occuper de ces détails, qui prennent trop de temps aux personnes actives. Mais je la soupçonnai aussi de n'avoir jamais perdu les inslincts de la fenmie, car elle portait avec beaucoup d'aisance et de grâce son ample robe de soie gris de perle et son grand fichu de mousseline brodée. Sa taille, à Taise dans un corsage bien coupé, n'avait plus rien de désagréable, et même on y pouvait découvrir un charme particulier : c'était l'attitude intéressante de la faiblesse qui semble chercher un appui. Elle avait toujours une voilette noire sur la tête, mais une voilette de dentelle, qui laissait franchement voir les boucles devenues luxuriantes de sa cheve-

if

170 NARCISSC.

hure dorée. Cette tète bouclée lui donnait toujours Tair d*un enfant. Pourtant, comme je Texaminais avec attention^ les idées de mort prématurée qui avaient para la préoccuper toujours^ et particulièrement dans ses confîdences à Narcisse^ à propos de Sylvie, me revinrent à l'esprit.

Dans un moment où la petite réunion se forma par hasard en deux groupes séparés, et où j'avais renouvelé connaissance avec le docteur Fourchois, je mis la conversation sur le compte de sa cliente et ramenai à me répondre sur un point essentiel : à savoir si, dans le parti que Juliette semblait avoir pris de renoncer au mariage, il y avait quelque raison pathologique,

— Aucune que je sache, me répondit-il; et même avec cette forme exiguë et ce teint délicat, elle est plus forte que vous et moi pour marcher, veiller et supporter toutes les peines de la vie qu'elle mène. Elle a traversé toutes les épidémies, allant chez les malades et ne prenant aucune précaution, sans être jamais atteinte. Pourtant, si elle me demandait conseil à l'endroit du mariage, j'hésiterais beaucoup. Il faudrait que je fasse bien sûr qu'elle doit être parfaitement heureuse en ménage : car, si elle est très-capable, selon moi, de résister aux erises de la maternité, elle ne l'est nullement de surmonter le chagrin. Je l'ai vue, après la mc^ de sa mère, dépérir de manière à m'inquiéter, et, quand elle eslrevenue au pays^

à êSL majorité, soit qu'elle eût vécu daus un milieu trop mièvre pour les habitudes de son enfance, soit qu'elle eût éprouvé quelque chagrin personnel que j'ignore, elle était retombée dans un état d'atonie assez peu rassurant. Ce qui l'a sauvée, c'est d'avoir une vie active avec le cœur tranquille. J'ai étudié sur elle les effets du mysticisme, et j'en suis venu à les croire souverains sur certaines organisations.

Ici le docteur entra dans une dissertation assez ingénieuse sur le besoin qu'éprouvent certaines âmes de s'attacher à un être insaisissable et de caresser sans cesse un rêve de perfection.

Le docteur n'était pas très-croyant. Pour lui. Dieu était un chiffre, un être de raison, un grand arcane, et l'amour humain envers cet être problématique, une sainte folie. Mais il admettait la réaUté de cet amour et ses puissants effets. Persistant à donner improprement les noms d'ascétisme et de mysticisme à ce qui était tout simplement la foi, il accordait, en souriant, à cette faculté, des .louanges raisonnées au point de vue philosophico-médical.

— Ce dieu que les âmes mystiques adorent, disait-il, est un époux sans tache, comme elles l'appellent, et c'est très-bien dit, car c'est un amant sans défaut et sans torts. Â une femme impressionnable, nerveuse, et dont la sensibilité est trop développée, un tel amour ii'apporte ja-*

mais de déceptions. Elle peut vivre dans sa passion exaltée avec la sérénité d'une fleur de lotos dans Teau fraîche. Si vous changez la nature de cette passion^ si vous loi donnez pour aliment un être matériel^ par conséquent fragile, inégal, brutal ou capricieux, vous verrez bientôt que ces âmes sublimes n'ont pas la force de supporter la réalité, et, bien que le corps soit sain, il faut qu'il se brise sous la douleur sans bornes de Tesprit. Croyez-moi^ ne souhaitons pas que mademoiselle d'Estorade se marie^ ou trouvons-lui un ange, un saint, un esprit de lumière : c'est ce dont je ne me charge pas.

Il me sembla qu'en ce qui concernait mademoiselle d'Estorade, le docteur avait raison. Je la regardais à la lueur de deux bougies que Narcisse avait fait placer auprès d'elle sur une petite table, afin qu'elle pût voir le plan du nouveau parterre qu'il voulait faire exécuter devant sa maison, à la place du tertre et du kiosque. La soirée printanière était douce et calme. La lune, trèssereine, éclairait le visage de Juliette de teintes bleues qui se mariaient étrangement au ton rougeâtre projeté sur elle par les bougies. Ce visage transparent avait ainsi, par moments, un aspect de fantôme. A côté de la solide carnation et de la réelle beauté de madame Pitard, elle semblait flotter comme une vision. Celte illusion s'empara de moi au point que j'en fus effrayé. Ces mains diaphanes, ces cheveux fins et brillants comme de la soie

vierge, cette peau satinée comme le tissa d'un lis, étaient, pour ainsi dire, invraisemblables chez une femme de trente ans qui avait vécu de labeurs et de dévouements actifs. C*est qu'en réalité, elle n'avait pas vécu. Elle avait glissé comme un souffle de grâce, comme un parfum subtil, entre le ciel et la terre, bénissant ce qui était sous ses pieds, mais n'aspirant qu'à ce qui l'appelait d'en haut.

Mademoiselle d*Estorade m'avait fait un accueil charmant. Elle ne s'expliqua pas auprès de ses autres amis sur l'origine de notre connaissance; mais elle sut, à chaque mot, me faire comprendre qu'elle me regardait comme un ami sérieux, et qu'elle n'oubliait rien du petit roman qui avait commencé nos relations. Dans un moment où je me trouvais seul auprès d'elle, elle me demanda très-naturellement et avec beaucoup d'aisance si, par hasard, dans mes récentes tournées en province, j'avais rencontré Albany. Je ne pus rien lui en apprendre. Je n'avais pas été à Nantes, où il était engagé.

— Je suppose, lui dis-je, que vous avez quelquefois de ses nouvelles ?

Elle me répondit, sans trouble et sans détour, qu'elle en recevait souvent^

— Mais, ajouta-t-elle avec un sourire candide, ne dites pas cela à Narcisse ; il s'en tourmenterait.

^ Vous le lui cachez donc ?

~Oai^ en ce sens qae je ne lai en parle pis ; car, sll m'interrogeait, je ne vondrais pas mentir.

— ESt TOUS eH)érec toujours ramener Albany dans U onneTOleT

— - Biais oui^ sans doute. Il n*a pas revu Julia^ il a mis de l'ordre et de la dignité dans sa conduite, et il fait son état avec conscience. Que Youlez-vous que je lui demande de plus, puisqu'il n'est propre à aucune autre carrière que celle du théâtre ? Je ne suis pas de ceux qui damnmit les comédiens, et je suis persuadée qu'on peut être honnête homme et chanter devant le public. Ses lettres sont, à présent, très^ouTenables, très-sérieuses. Il s'est acquitté envers moi, et je suis d'autant plus touchée de la reconnaissance qu'il me conserve, qu'il n'a plus du tout besoin de moi, matériellement parlant. Mais parlons de vous. Je me réjouis d'apprendre que vous devez ùdre séjour ici, et j'espère que vous serez des nôtres tous les soirs*

— Tous les soirs où je serai libre, car je vais être bien occupé.

Je lui appris alors que Narcisse allait bientôt me seconder, et qu'un très-bel avenir s'ouvrait devant lui. Elle s'intéressa beaucoup à notre entreprise, et se réjouit du bon résultat général pour les pauvres gens du pays, du résultat particulier pour son ami Narcisse, dont elle me parla avec beaucoup plus d'j^^ction et de vivadté q^'elU n'avait fait d Albany.

D'autres personnes étaient arrivées par la porte du convenu (je n'ai pas besoin de dire qae la palissade n'existait plas)^ la conversation devint générale. Je remarquai là^ une fois de plus, combien le milieu d'une petite ville influe , à la longue, sur les esprits même les mieux trempés. A force de s'isoler des intérêts généraux, ou l'on reste d'une cinquantaine d'années en arrière de la marche de l'humanité, ou on la devance d'autant, et, comme tout ce que l'on a sous les yeux a un caractère d'étroitesse inévitable, les gens qui ont du cœur et de Fimagination sont entraînés à se replier sur eux-^nêmes pour ne pas s'habituer à donner une importance ridicule à ceux qui n'en ont pas.

Là où je me trouvais, la médisance était inconnue, et, au sein d'une telle localité, c'était une grande exception, à coup sûr. Mais, comme on se tenait dans les généralités sur le compte des petits événements de l'entourage^ les questions et les réponses échangées étaient incolores, et il y avait des réflexions insignifiantes et des silences qui semblaient dire : « Nous ne voulons pas avoir d'opL nion, pour ne pas tomber dans le blâme ou dans le dénigrement. » Le docteur et le curé se mirent à discuter l'un contre l'autre. C'était leur habitude, et l'auditoire bienveillant semblait attendre, pour s'égayer, quelque peu de dispute vive qui n'arrivait jamais. Sans les enfants, cette réserve eût dégénéré en mélancolie. Mais ils

Tenaient à propos interrompre la monotonie des idées et chercher des caresses où il semblait que ces personnes, privées d'autre effusion, missent plus de leur âme que les parents et les amis ordinaires.

Insensiblement, soit que le rayonnement intérieur de mademoiselle d*Ëstorade jetât des clartés douces sur cet ensemble assombri, soit que mon âme, fatiguée du tumulte et du mouvement, fût gagnée par le bien-être da repos intellectuel, je me trouvai fort à Taise. Dès qu'en province on renonce à s'amuser, on ne s'ennuie plus. Cette placidité de l'habitude, cette langueur d'une intimité où les amis de tous les jours, n'ayant rien de neuf à se dire, ne se forcent pius pour dire quelque chose, ce laisser aller paresseux de gens qui ont fait leur petite tâche de la journée, et qui se permettent de végéter pour recommencer la même tâche le lendemain, un je ne sais quoi d'intime et de mystérieux comme l'eau qui coule sans murmurer, me pénétrèrent et assoupirent mes habitudes de réflexion. Je sentis la douceur de cette vie à émotions cachées ou lentement savourées, qui fait le charme des petites existences, et qui étonne tant quand on y entre, sans transition, au sortir de la fièvre de Paris.

Huit jours après, ma femme et mes enfants étaient installés à la Faille; les Pardoux, Pitard, Fourchois et 0% se réunirent tous les soirs chez moi. J'avais un assez

grand jardin où les enfants pouvaient jouer et courir, et une maison qui nous offrait l'abri nécessaire, les jours de pluie. Comme tous ces enfants réunis étaient assez bruyants et qu'ils eussent fort troublé le silence du couyent, mademoiselle d'Estorade, pour ne pas les séparer, consentit à venir faire la veillée chez moi. Elle arrivait avec Sylvie à sept heures et se retirait à neuf. Quelquefois elle se laissait fléchir par la petite, quand les jeux étaient bien animés, et la veillée, avec nous, se prolongeait un peu plus; mais, quelque instance qu'on lui fît^ elle ne voulut jamais confier à personne le soin de reconduire la petite fille et de la mettre au lit, pour avoir la liberté de rester un peu plus tard avec nous.

Notre petite réunion s'augmenta bientôt de mes principaux employés et de leurs familles. Le curé venait assidûment faire sa partie de piquet avec le docteur. Le fils et la bru de celui-ci vinrent aussi prendre le thé de temps en temps, et leurs enfants arrivaient avant eux pour se retirer plus tôt avec ceux d'Hortense.

Tant que les enfants étaient là, on s'occupait d'eux, on faisait la police de leurs jeux et on leur en enseignait de nouveaux, auxquels on se mêlait naturellement. Quand ils étaient partis, on causait, les femmes travaillaient à l'aiguille, les hommes de la localité dérogeant, sous l'influence de ma femme et l'exemple de mes employés, à la mauvaise habitude de faire bande à part pour fumer de-

i78 NÂRCISSfi.

hors oa caoiier entre eux de choses qae les femtnes ne

peuvent pas entendre.

Dans la journée^ nous étions très-occapés, Narcisse et moi. Je rinitiais pratiquement aux connaissances nécessaires à son action directe dans notre œuvre. Les travaux marchaient rapidement. Nous enrôlions des bandes d*ouvriers; nous discutions avec tous les meuniers des bords de la Couvre^ qui s'inquiétaient de ce que nous von* lions faire de leur eau, et auxquels il fallait expliquer et démontrer, souvent en vain, que, le lit de la rivière creusé et agrandi, ils en auraient davantage. Les curieux, les sceptiques, les railleurs et les envieux ne nous manquaient pas. On nous menaçait de beaucoup de procès Iniques et absurdes, qui eussent pu être pour nous un grand moyen de retentissement et de succès. Mais nous voulions éviter la lutte, et Narcisse était Fhomme par excellence pour soutenir ces discussions orageuses avec patience, et pour redresser ces terreurs erronées avec sa clarté ordinaire et son admirable bon sens. Parlant à chacun avec la connaissance approfondie qu'il avait de sa capacité, de ses intérêts, de son langage et de ses pas* sions, il me devint d'un si grand secours, avec les paysans surtout, race têtue et matoise, mais facile à pénétrer, pour qm la connaît, et portée à la déférence pour les gens dont elle ne peut révoquer en doute la probité, que l'engageai notre administration à rétribuer largement

d*6mblée^ un associé si alile et qoi nous épargnait tant d*ennuis et de temps perda.

Quand on vit s'élancer sur leurs vastes fondations les premiers murs de nos usines^ la confiance commença à venir^ et Ton nous offrit plus de fonds qu'il ne nous en fallait. Mademoiselle d'Estorade n'avait pas attendu d'autre certitude que ma parole pour nous offrir ses terrains et les fonds qu'elle avait disponibles. Elle comprenait que l'avenir de la population était là^ et elle parlait de faire construire à ses frais l'infirmerie des ouvriers et l'école gratuite pour leurs enfants. Je refusai son concours pécuniaire : nous étions riches et nos intentions étaient bonnes; mais je lui attribuai^ puisqu'elle voulait absolument nous aider de son zèle, la direction de nos futurs établissements de charité.

Je la voyais presque tous les soirs, mais sans être plus avancé, au bout de six mois, que le jour où je l'avais vue descendre, sans secousse et sans bruit, comme un oiseau de nuit aux ailes de duvet, les rapides sentiers de la Couvre. Il y avait en elle un mystère impénétrable. Aimait-elle, pouvait-elle ou devait-elle aimer? Fallait-il s'en tenir, sans appel, au jugement du docteur sur son compte ?

Cette âme, ravie dans la contemplation d'un monde meilleur, devait-elle passer sur nous sans jamais être des nôU'es? Son immense bonté, sa tolérance inépuisable, sa réserve délicate et séante dans toute question d'applica-

C^gitizedbydOOglC

48e NARCISSE,

tîondes principes religieux, semblaient laisser la porte ouverte aux projets que j'avais formés et qui me revenaient sans cesse, en dépit du calme plat de ses relations avec mon ami Pardoux*

Il Taimait, à coup sûr, lui, sans passion inquiète, sans espoir, peut-ÔU*e sans désirs formulés, mais avec un abandon complet de son âme, de sa volonté, de sa vie entière. Elle était pour lui un objet d'admiration et de déférence sans conteste, et, du moment qu'elle trouvait bien de rester en dehors de l'humanité, il n'avait plus, contre ce terrible parti pris, ni blâme ni plainte. Sylvie était entre eux le lien sacré et l'arche d'inviolable réconciliation. Le respect de ce garçon était arrivé au point de ne vouloir pas savoir si Albany avait jamais existé, et si Juliette se souvenait de l'avoir jamais vu.

La manière dont leur vie s^était arrangée et comme clouée sur une situation inattaquable pour la malveillance, entretenait nécessairement le silence de l'un et la placidité de l'autre. Juliette, plus répandue que par le passé, car insensiblement les gens de la ville pénétraient dans mon intérieur, et elle ne paraissait pas éprouver le besoin de fuir les nouveaux visages, donnait pourtant, comme par le passé, toute sa vie aux pauvres, aux enfants et à Sylvie. Elle ne nous donnait chaque jour que deux heures d'une exactitude scrupuleuse, et, pendant ces deux heures^ elle était toujours avec les enfants au

ttaugiSSE. (SI

moins autant qa'arec nous. Elle ne se mêlait Jamais d'aucune conversation^ et^ pour avoir l*opinion ou l'avis d'une personne si modeste et si discrète, il fallait la questionner directement. Elle répondait alors sans embarras ^t sans arrière-pensée; mais, si la discussion s'établissait, elle n'insistait pas, et s'eii tenait à son sentiment inté-rieur avec une obstination muette qui eût été exaspérante, si le sentiment n'eût été bon et juste. Mais on sentait en elle une idée fixe, peut-être une volonté inébranlable. Hien ne l'entamait, et je lai disais quelquefois, en riant, qu'on ne la détesterait pas à demi, si l'on n'était pas forcé de Tadorer.

Un jour, les Pitard vinrent me prier d'user de mon influence sur Narcisse pour le décider au mariage. Sa position éXsài faite, et, dût-il ne pas devenir aussi riche que je le lui avais auuôncé, la vente de son établissement et les produits agricoles de la Folie-Pardoux lui constituaient un petit capital fort honnête. Il avait passé la trentaine. En province, c'est être déjà vieux garçon. Les parents des filles à marier commençaient à s'impatienter contre lui. Des pourparlers, en manière de causerie, avaient lieu c ce sujet, chaque jouo chez les avoués et notaires de la ville. Des parents très-rïchesi et d'une bourgeoisie plus relevée que celle des Pardoux, avaient été jusqu'à dire : « Eh bien, et Narcisse Pardoux, il ne songe donc pas a

s'établir? v C'était bien significatif. Il n'en faut pas davaa-

i82 NARCISSE,

tage^ dias une petite ville^ pour se bire cmpmiàre. Narcisse recevait donc là des avances anx^paelles il ét^t bien maladroit de ne pas répondre; mais à WS6s lespemontrances de son beaa-frôre et à tontes les prières de sa sœnr, il répondait :

— J'ai bien le temps^ nous verrons ça plus tard; tes cheveux ne me blanchisaent pas encore.

Je promis de l'interroger, et voici ce qn*il me rendit:

— Mon cber ami, vons direz aux Pitard qae j*y léiécbis. Il ne faut pas leur faire de la peine. Ma soear s'inquiète et s'affecte, parce qu'elle croit que je me lancent dans les grandes affaires et que je prendrai le goût d'aller vivre à Paris. Elle se trompe; je veux rester id, j'y resterai. Mais, à vous, je dirsâ la vérité. Je ne veux pas.me marier, je ne me marierai jamais*

Et, sans attendre mes réflexions, il ajouta :

— Pourquoi feraisr-je moins pour ma nièce (ffse mademoiselle d'Estorade, qui lui a sacrifié toute sa vie f J'adore cette petite; mais, si j'avais des enfants à moi, des enlants jaloux d'elle peut-être, une femme qui ne l'aimerait pas... qui sait ^ j'aurais l'énergie d'ètire pour elle tout ce que je dois être? Non, non, c'est décidé, je resterai garçon, et je serai le père de Sylvk. Juliette ne serait pas tranquille, j'en suis sftr, si elle me voyait marié, elle qui se figure toujours qu'elle ne doit pas vivre longtemps. C'est une songerie qu'elle a comme ça; mais.

NARCISSE» tô3

nlraporte, je Teox qQ*6Ue ait r&me ai paix^ et fassarerai si bien mon slJ^ à notre petite^ qne Juliette pourra refaire son testament à son îéée^ et donner toat aux faospiees^ si c'est son plaisir.

— Ainsi, lui répondis-je, voilà deux existences sacaifiées pour que celle de cet etsfMt soit assurée? (Test pousser trop loin le dévouement^ permettez-moi de vous le dire. Sylvie peut être très-bien éievée, très-riche et très-protégée^ sans que deux personnes de mérite, et encore très-jeunes, renoncent aux joies et aux devoirs de la famille. Quant à Juliette, si c'est un besoin d*en* thousiasme, une secrète manie qui la possède, nous n*y pouvons den. Mais, quant à vous...

— Moi, moi!... j*ai aussi ma manie et peut-être mon enthousiasme... Qu*en savez-vous? Qu'en sais-je moimême? L'idée du mariage me répugne; ne m'en parlez plus.

Je jugeai bien inutile de chercher à lui faire avouer sa passion pour mademoiselle d'Estorade. Il s'en fût défendu comme de coutume, et je voyais, dès lors, assez clair au fbnd de son cœur pour n'avoir pas besoin de le confesser.

Je résolus de faire enfin une tentative auprès de Juhette. Elle me paraissait devoir à un amour s? fidèle et si résigné le sacrifice de ses instincts ascétiques; car, pour le coup, le mot du docteur était juste. Il sem-

Mait qa*elle eût embrassé le célibat^ non^seidement pour

se consacrer à la cbarité, mais encore pour se soostraire

systématfqnement à la vie commune. En cela^ je la tron-

yais dans le diemin de rezagération^ par conséquent de

l'errenr*

Elle partait le surlendemain ponr passer la journée à Estorade. Je loi demandai de m*y recevoir avec ma femme. J'avais donné le mot à celle-ci^ qoi sortit avec les enfants^ et nons laissa seuls ensemble.

Savais préparé un préambule plus ou moins ingénieux^ qui fut tout à fait inutile. Juliette m'interrompit dès les premiers mots.

— Oui, oui, dit-elle, je vous entends, je vous vois depuis longtemps; vous voulez que je me marie avec Narcisse !

— Eh bien, c'est donc là une idée absurde et révol-^ tante?

— Non, certes; car c'a été mon idée aussi quand le secret de la naissance de Sylvie lui a été révélé. Quand j'ai vu qu'il aimait réellement cette enfant, et quand j'ai com^ pris... ce dont je m'étais toujours doutée, qu'il m'aimait aussi, qu'il m'avait toujours aimée, j'ai pris la résolution de faire tout mon possible pour m'amener moi-même à l'épouser. Cela vous étonne, je le vois !

•— Oui, sans doute. Tout en vous est énigme ou mystère. Eh bien, cette bonne pensée que vous avez eue?.**

~ N*a pas pu se réaliser* Je tous jure que ce n^estpas ma faute, que j'estime cet homme et que je l*aime comme mon frère; qae je me suis dit tout ce que vous pourriez me dire, et que, puisque je ne me suis pas reconnue assez sainte ou assez forte pour être religieuse, je regardais comme un devoir de me marier. Ne croyez pas que je me fosse d'illusions sur mon genre de vie : il est égoïste. I*ai beau paraître me sacrifier aux bonnes œuvres^ je ne fais là qu'une chose facile, à laquelle mon activité naturelle et mon goût pour la liberté d'action trouvent leur compte. Secondée comme je le suis, à présent que j'ai organisé les secours et les soins à donner aux malades et aux pauvres, tranquille sur ma maison d'éducation, qui est en bonnes mains et marche d'elle-même, j'aurais, certes, le temps d'être mère de famille, sans négliger mes antres devoirs, qui se bornent à une surveillance générale.

— A merveille! voilà des raisonnements fort justes, et vous avez le droit d'être heureuse pour votre compte !

—, Heureuse? Cela m'est égal. Je n'ai jamais prétendu au bonheur, moi I De quel droit? Mais je reconnais que Narcisse est une si excellente créature, qu'il a ce droit-là. Eh bien, il y renonce, parce qu'il ne peut aimer que moi : il se condamne à la solitude plutôt que de tromper une femme. Oui, oui, je sais qu'il veut rester garçon. Hortense me l'a dit, comme elle vous l'a dit. Elle m'en-

gage asssi à loi conseiller le manager elle ne se doute pas da motif de ses reliuL Et moi^ je ne peox pas dire à Nardsse de se mariar> parce que, malgré lai peut-être, il me iisrait ^teodre la vérité. Je ne xm^ pas aveir Tair de le saToir ; mon silence le blesserai^ et> s'il s'expliqiyit complètement, mon refus le mettrait au désespoir, ie compte sur le temps, qui guérit tout. Vous voyez que ee que nous disons là ne peut que lui faire beaucoup de mai, et vous ne Ten informerez pas.

«— Cest donc à dire que tous ne Taimez pas?

^ Je Taime tendrement, sincèrement; mais je ne peux pas être sa femme.

— Pourquoi t

— Je n'en sais rien; mais tout mon être se révolte à cette idée. Je me la sois imposée cent fois déjà. Je m'en suis fait un devoir. J'ai prié Dieu de m'aida à raccomplir. J'ai été au moment de vous écrire que j'étais décidée. Et puis, tout à coup, une voix intérieure mo dit : a Non, non, non !» Et je me débats, }e pleure, je me décourage. J'ai la certitude qu'à peine aurais-je dit otit à Narcisse, mes larmœ couleraient devant lai, et une immense douleur s'emparerait de moi» de lui par conséquent.

En pariant ainsi, mademoiselle d'Estorade pâlit, et je vis qu'elle faisait, en effet, de douloureux efforts pour ne pas pleurer devant moi.

— Juliette! Miette! m*éoriai-ie en lai saisissant la rnain^ TOUS en aimée .un aoBtre !

Sa figure changea soudainement et prit une ei[pression de fierté blessée que }e ne loi eoiraaissais pas.

— Ce que vous dites là est mal^ dit-elle en essayant à la dérobée deux larmes brûlantes. Si ce que tous soupçonnez était vrai à mon insu, tous seriez bien cruel ou bien imjnrudentde Percher à m^en convaincre! Et si, au contraire^ c'est une rÔTerie qui vous passe par la tête^ c'est mal récompenser ma confiance et ma sincérité que de me persécuter^ comme autrefois Narcisse^ de cette singulière fantaisie !

Je deTais me le tenir pour dit. Juliette Toulait garder^ quel qu'il fût^ le secret de son cœur ou la perplexité de son esprit. Je lui demandai pardon de ravoir affligée. Elle revint aussitôt à son aménité ordinaire, et, bien certaine que j'userais prudemment de ses confidences dans rintérêt de Narcisse, elle me proposa d*aller rejoindre ma femme et les enfants au jardin.

Sans rien confier à Narcisse de ce qui venait de se passer, j'essayai de lé détourner de ses projefô de célibat; mais ce fut bien inutile. 11 n'y avait aucan espinr à lui ôter, puis(pi'il n'en avait aucun. Son parti était pris, et le calme apparent de ses relations avec mademoiselle d'Estorade n'en fut pas troublé.

11 me sembla pourtant que celle-ci faisait d'ab(nrd son

18$ NARCISSB.

possible pour se faire oublier. Pendant quelques Jours, elle eut des prétextes pour ne pas yenir aussi régulièrement chez nous^ ou pour n*y rester que peu dlnstants. Une fois^ elle parla de voyager, d'aller en Italie pour je ne sais plus quels intérêts matériels ou spirituels de sa communauté i débattre auprès du pape. Narcisse^ qui avait tenu bon contre les premiers essais de refroidissement^ perdit courage, et lui laissa voir tant de chagrin, qu'elle y renonça. J'espérai encore, en voyant qu'elle se préoccupait sérieusement des souffrances de son ami, qu'elle en souffrait elle-même, et qu'une sorte d'agitation intérieure était entrée dans sa vie. Mais, tout à coup, par suite de je ne sais quelles réflexions nouvelles, elle reprit sa sérénité, et le calme plat sembla être revenu chez tous deux pour toujours.

Tant de travail nous était imposé, à Narcisse et a moi, que ces émotions secrètes ne pouvaient remonter qu'en de courts moments imprévus à la surface de notre existence. C'est ce qui m'explique, maintenant que je la raconte, comment une situation si tendue et si délicate put se prolonger encore pendant plus de trois mois sans amener un déchirement. Il n'en eût pas été ainsi dans un autre milieu ou dans d'autres ch*constances; ou bien encore la raison en était dans cette muette persistance des sentiments et dans cette temporisation continuelle de ht volonté qui caractérisent les Drovinciaux.

Un soir d*hiver que nous étions réonis an salon aatoar d*un bon feu, on vint me dire tout bas qa*an voyageur, qui ne youlait pas dire son nom, demandait à me parler. J*allai le trouver dans mon cabinet

Je vis un grand jeune homme pâle^ étoffé dans un vêtement cossu, les cheveux courts plaqués aux tempes, Fair digne et cérémonieux. Il parla, et je reconnus Albany, Tex-débraiilé, métamorphosé en homme riche ou rangé.

II entra en matière sans embarras, bien qu'il m'avertît qull avait une communication très-délicate à me faire.

— Je sais, monsieur, dit-il, par mademoiselle d'Estorade, que vous êtes son ami le plus sérieux et le plus dévoué. Ses lettres m*ont mis à même de connaître la confiance qu'elle a en vous, et, sans bien comprendre comment elle a été amenée à vous parler de moi, je sais que je nb vous apprends rien de nouveau en vous disant que de longues et anciennes relations d'estime et d'amitié réciproques existent entre nous.

U s'aperçut, à mon attitude et à ma physionomto, que je trouvais déplacée et inexacte cette manière de s*expri* mer. U n'en parut pas troublé.

— Si, comme je le crois, poursuiyit-il, vous savez tous les détails de cette liaison, vous devez reconnaître qu'après une vie assez déraisonnable, j'ai fait, grâce aux bons conseils et à la fidèle assistance morale de JuHette (ici, je fronçai le sourcil), de meilleures réflexions. le me suis soumis, bien en vain, à une famille inexorable qui m'a repoussé, et, de guerre lasse, je suis retourné au théâtre, où je n'ai pas eu la position que j'avais le droit d'ambitionner. Et, pourtant, j'ai accepté un rôle infime dans les arts. Je chante depuis plus d'un an dans une mauvaise ville de province où, à force de patienee et de résignation, je me suis mis à même de me faire estimer de mes amis et respecter de mes ennemis. Or, voici, monsieur, ce qui m'arrive aujourd'hui et ce que je confie à votre honneur.

» Une veuve riche, jeune et belle, s'est prise de passion pour votre serviteur, un peu malgré lui, il doit l'avouer; car il avait, pour s'abstenir de liaisons sérieuses, des raisons qu'il TOUS dira plus tard.

}» Bref, cette Teuye veut m'épouser, â la condition que je quitterai le théâtre, et, comme je n'ai qu'un mot à dire pour fixer mon sort, je viens vous consulter.

— Moi? répondis-je assez étonné. Je ne vous connais

pas usez pour avoff une opimoB sur Totre compte. Je ne YOQs ai jamais entenda chanter, et, à siqyposer que ja fasse on bon juge, j'ignore encore si tous srez. assez de talent pour regarder eomme on sacrifice réel ce qne Fon^ge âeTOQs.

— Il ne s'agit pas de oda^ monsienr, reprit-41. Qnant à renoncer aux planches, du moment qaa je serai à même de payer toates mes dettes, mon pourti en est pris. Les arts n'existent f^os en France. Les artistes n'ont qa*à se ToiJer la face, à mourir ou à se marier.

-- Est-ce que par hasard vous auriez été ehtOé à Nantes?

— Towt au contraire, j'y ai nn immense succès, et j'y passe pour un très-grand homme; mais à Nantes!... Enfin, moBsienr, si je viens vous consulter, c'est uniquement en vue de mademoiselle d'Estorade.

— Allons au fait; je ne conçors pas comment le nom de mademoiselle d'Estorade se trouve mêlé à vos projets.

— C'est que vous foites semblant dignorer ce que je n'hésite pas à vous dire : c'est que mademoiselle d'Estorade m'aime éepms dix ans.

— VoUSdEMHdf...

— Oui, monsieur, d'un amour par et chaste, mais tenace et prolond. Toutes se» démarches pour me sauver de la misère el des emèanas où j'étais tombé nar ma faule^ tous ses sacrifices... qoejie reconnais sans honte, parce qoe je me suis fidèlement acqBitté envers elle;

toutes ses lettres, d'une tendresse angélique et d*ui^9 maternelle bonté, m^nt donné le droit de croire, sans être fat, qu'elle m'avait aimé dans le passé, qu'elle avait renoncé au monde à cause de cet amour malheureux, qu'elle m'aimait encore en dépit d'elle-même, et que, par conséquent, elle ne verrait pas mon mariage sans douleur. Or, comme je suis un noble cœur et un honnête homme, je suis résolu à renoncer aux plaisirs et aux avantages de cet établissement si elle-même ne me le conseille. Et, comme la chose est très-délicate, en outre trèspressée (on m'a mis au pied du mur pour prendre une décision dans la semaine], j'ai pensé que, par correspondance, je n'aurais pas la vérité sur les sentiments secrets de Juliette. Je suis donc venu m'adresser à un tiers, afin de n'être pas abusé par la fierté ou la résignation du style épistolaire; et si, après une explication sincère et complète, que je vous prie d'avoir avec elle, vous pouvez m'affirmer qu'elle se sacrifie sans trop d'effort i mon bonheur, je retournerai me marier sans l'avoir revue, puisqu'elle ne veut, sous aucun prétexte, me recevoir, mais du moins en emportant son pardon ou sa bénédiction. Sans cela, monsieur, il n'est pas de bonheur pour moi, et je renoncerais à la fortune d'un prince, aux caresses d'une houri, même à la gloire de l'artiste, <f ui a été mon plus beau rêve, plutôt que d'être ingrat envers la plus patiente^ la phis miséricordieuse et la plus fidèle des amies.

Cétaient là de bons sentiments^ et ils étaient sincères Seulement, je les trouvais associés à un orgueil insensé^ peut-être à une fatuité démesurée.

^ Tout cela est fort bien pensé et raisonné^ lui dis-je. Certes, il vaut mieux renoncer à tous les biens de ce monde que de briser un cœur généreux, et, puisque yous ayez la notion du devoir et de la reconnaissance, je suis certain que vous ne seriez jamais heureux avec un pareil remords. Mais permettez-moi de vous dire^ d'avance, que vous prenez trop de souci. Uâme de mademoiselle d'Estorade est placée à une hauteur de religion et de dignité qu'aucune résolution de votre part ne saurait compromettre. De sa part, je crois pouvoir, dès à présent, vous dire que vous êtes libre, qu'elle se réjouira avec bonté de tout ce qui pourra vous arriver d'heureux, et que vous avez complètement rêvé des sentiments qui ne sont pa^ les siens.

Albany garda un instant le silence,

— Oui, je le vois, reprit-il avec hauteur, je vous fais l'effet d'un sot?

— Non, monsieur^ mais d'un présomptueux.

^ Alors, il faut que vous preniez connaissance des lettres qui m'ont été écrites depuis trois ans.

— Je les reçois^ répondis-je en m'emparant du paquet qu'il me présentait, mais non pour les lire. Quelles que soient les expressions^ Je m'en tiendrai à l'interprétation

qoe leur doiuie ifttddmoîselle âT&tonule, et c*eBt ttî^nemttii pour loi lestitoer cas lettres que je les aeeepte. Vous y consentez cemiBanent; ira homme ûtKmmm, eCMome voos, ne girde jamais^ à la yeiile du wnmge^ môme let téttoignagte éa ph» simple intérêt^ qaamflils sont Bifftés d\m nom respeetdiile.

Albany B'bésita pis im instant^ je ilois le reeomaiKre.

— Oui» certes^ mon^or^ âH4l; c'était là non ii rt wh tion^ et c'est pour cela aassi qae j'ai fait le Yoyafe. Os qae toos pronoseez sur la natare des sentiiMttls denadémoiselle d'Ësiorade est fait pour me tranqmMser. Pourtant je dois à ma conscience ée rester deax cm trois jours dans cette ville pour savoir le résaltat de Totne entretien smr mon compte. Si JiiRette prend Men la chos6> je lui écrirai une dernière foîs^ car la personne qae je dois épondér est fort jalooàe, et^ pour ne pas exposer Jaliette à des désagréments, je sais que je dois cesser tonte correspondance. Maintenam, monsietir, me penàette2vous de Tenir diercher votre réponse dans trois jotursî

— J'irai vous la porter moi-même et vons rendre votre visite. Où logez-voos?

^klaTéte-étOr.

Quand je rentrai an salon, on joomt aux peths jeux jvec les eilamu. On tirait les gages. Sylvie, avec la candeur de son âge, exigeait que son ami Narcisse emlmtsâAhi éemmette.

NARCISSE. im

Or, la demoiselle n^était jamaiB «nArassée par personne^ ira qa'eMe n^ayait jamait ie ^xgts. Méfiaole à Textes éa réstiltat, elle n'avai» pas de distractions au jeu. On en était dcmc à ce débats Marcisse préte&dant, aree beauecrap da bonhcmiie et point d'émotion apparente, (foeta demoiselle n'était pas on pëiritefioe^ et qae, quant à lui> ce n'en serait pas une d'embrasser ose personne qu'il aimait beaucoup.

L'enfant s'obstina.

— Eh bien, dit-elle, ponfquoi me dotmes-tu souvent pour pénitence de t*end)rasser, toi t On enrôle les autres enfants embrasser leur papa et leur maman; je veux que tu embrasses la demoiselle!

^ Cela ne se peut pas, reprit Narcisse; on n'etubrasse pas les personnes à qui l'on dort le respect.

— Ça n'est pas vrai, répliqua Sylvie; moi, j'embrasse la demoiselle, et j'embraSse aussi M. le curé.

— Vous verrez, dit le curé en riant, que Narcisse va être forcé tout à rheure de m'embrasser aussi !

— Mais, au fait, dit alors M. Pitard, qui ne se doutait de rien, pourquoi Narcisse n'embrasseraiv-il pas la demoiselle? Quel mal y trouvez-TOUs, monsieur Te curé?

— Moi? dit celui-ci. Aucun. Ça m'est fort égal! Et il reprit sa partie de piquet.

— Voyons, Narcfese, dit alors mademoîsene dUstorade éTunton sini^uliêrement résolu, embrassez-moi donc.

pour qoe Je ii*aie pas l'air d'une prude. Noos n*y Caûsiont

pas tant de ùiçons dn temps qp» nous ayions l'âge de ce&

enfants!

Narcisse ne s'attendait pas à cette avance. Il se troubla si complètement» qu'il fût devenu très-ridicule, sans mon intervention. Je poussai une table de jeu qui tomba avec deux flambeaux; les femmes^ surprises par ce fracas^ crièrent On crut que je m'étais fait mal; le jeu fut interrompu et l'incident oublié.

Peu d'instants après^ Juliette se retira. Je la suivis, et» la rejoignant dans la rue, je la priai de me recevoir sur fbeure au couvent, pour afiEsùre pressante.

Je ne voulais pas remettre au lendemain l'explication. le craignais que le basard ne lui fît rencontrer Âlbany dans la villç, avant d'être informée du motif de sa présence.

Dès que Sylvie fut couchée, je m'acquittai de ma mis sion, d'abord avec ménagement, et bientôt avec toute franchise, car mademoiselle d'Estorade ne manifestait' d'autre émotion qu'un peu de surprise et de curiosité.

Mais, quand je lui eus rapporté les termes dont Albany se servait pour qualifier Tintérôt qu'elle lui avait témoigné, elle retrouva ce visage froid et ce sourcil contracté que je lui avais déjà vus une fois.

^ Voilà qui est ridicule et misérable I dit-elle en m'interrompantavec une certaine impatience; vous me don-

nez votre parole d'honneur qu'il tous a dit textuellement ces choses en tous parlant de moi ?

^ Je vous la donne^ et Je le jure encore par mon affection pour TOUS.

^ Je veuX; reprit-elle, que tous lisiez mes lettres^ toutes mes lettres i Prenez-en connaissance^ ce soir ou demain matin. Vous les brûlerez ensuite. Ou plutôt... non ! gardez-les! Il se peut qu'un jour Narcisse soit content de les lire aussi^ car^ lui aussi, n'a pas cessé d*être inquiet, bien qu'il ait eu la délicatesse de ne pas me le dire. Brave et honnête homme ! Quelle différence !

— J'aime à tous entendre parler ainsi. Un jour viendra où TOUS l'aimerez comme il le mérite.

— Hélas ! non, mon ami; ce jour ne viendra pas.

— Juliette ! Juliette ! quelle étrange créature êtes-vous donc? m'écriai-je, impatienté et presque irrité contre elle. Vous avez au fond de l'âme je ne sais quel sentiment invincible pour je ne sais quel être réel ou imaginaire; et pourtant, ce soir, vous vouliez recevoir un baiser d'un homme que vous n'aimez pas et que vous savez éperdument amoureux de vous. Ce serait là une peccadille, peut-êU'e, de la part d'une femme étourdie; mais vous, il ne vous est pas permis d'oublier un instant combien votre vie sérieuse a rendu sérieuse la passion que vous inspirez.

— > Hélas! que voulez-vous! répondit-elle en rougissant.

Je Tais tous pâvlor comme à un eoiiJèflBMr. le tot(ai$ tenter ttne épreuve stur moîHnftifle en ce «DomeaKlà. Ooi^ c*est taie idée lotte qui m'était venue Wal h tcfog. On parle de l'empire des sens sur les secrets sea!time«l& de l'âme, de eertams tronble^ qui en cbangeow la nature^ et d'innoeentes caresses qui peuvent soudameniem nous faire passer de l'aimitié à l'amoiur. L'ausiéiité de la Tîe cloîtrée comporte toot ua rè^^nest, qui^ tous Tarez m, va jusqu'à nous défendre 4'e&^rasser une femme et de nous laisser toucher la main par un homme; c'est nous dire que le phis dâste contact est dangereox^ que la ifiv& innocente familiarité cache un abîme. Je soiffiiiis de ces exagérations^ tout en m'y soumettant pourneecandaliser et n'étonner personne. Mon être était si tranquîne ! Il Ta toujours été. Voilà poiH'quoi, moi qui ne sais rîea des passions, j'aurais de bon cœur livré mon âme à une émotion quelconque, qui m'eût fait envisager avec Joie l'idée d'être la compagne de mon meilleur ami!

L'étomiante naÏTeté de mademoiselle d'Estorade me fit sourire. Il devenait bien évident pour moi qu'elle était aus^ enfat^ que la petite Sylvie. Hais une chose m'étonnaît encore plus, efest qu'avec tant d'ingéncdté, elle regardât eomnoe une néceâHté de partager l'amour de Narcisse pour s'unir à hn. Une personne si soumise à des principes austères avait-elle besoin d'entraînement et d'e&thon»dsme t Ne lui sufOsâit-îI pas d'accomplir un d6«

Toir de eonsdeice pour se tronrer henreose? Et, d*aaiears, ne m'avût-elle pas dit cent fois qa*elle ne B'ooaapiW iftoiaîs ée son propre hùvàssoï, mais de celai desoQlres?

Je loi rappelai ses propres paroles^ et elle sourit mystérienement, en me Tépoaàukt facette m'était si n sablUne ni si niaise qoe je la crayais*

— Je ne connais pas Famonr, me dit*elle^ mais je le crois nécessaire dans le mariage. Je sais, par na mère, -qee Ton est très-malheoreirL quand on Tépronve sans rinsi»rer. Narcisse serait donc à jamais à plaindre si je repensais sans Taimer d'amonr.

— Mais que savez-vons si vous ne Taimei pas ainsi? Qui vous a rendue assez savante pour distinguer Ta* mourdeTamitié?

— Personne ne m'a rendue savante sur ce point, répondit-elle. Mais apparemment la femme la plus ignorante a un instinct qui Téclaire. Je sens que je n*ai pas d'amour; et, pour en revenir à Albany, je tiens beaucoup à lui prouver qu'il s'est trompé sur mon compte. Entre nous sdt dit, ceci m'a£Feete et m'offense, qu'un homme que j'estimais tout an plus, et à qui je croyais tendre la sîain pour l'attirer vers moi, se soit imaginé planer sur ma pensée et qu'il se dise le maître de mon cœur et de ma vie. Vous aviez bien raison, Narcisse et vous« de me refNTOcher cette conrespondance, et j'arrive

200 NAHGISSB.

à en rougir comme d'ane faiblesse coupable. Tenez, mon ami^ je voudrais revoir cet homme devant vous et devant Narcisse. Je ne puis souffrir qu*il emporte l*idée que je le pleure et que je me combats moi-même pour voir son mariage sans jalousie!

fhésitai à répondre. Je demandai à n*avoir d'opinion sur ce projet qu'après avoir la la correspondance. Jur liette me remit tontes les lettres qu'elle avait reçues, et je les emportai avec celles qu'elle avait écrites.

Tout cela n*était pas très-volumineux. Je passai néanmoins la nuit à le lire attentivement^ pesant chaque expression de Juliette^ cherchant à deviner chaque pensée d'Albany.

Quand j'eus fini^ je regardai Albany comme on sot^ d'oser croire ouvertement à l'amour de mademoiselle d*Estorade pour lui^ et de confier à un tiers le cas de conscience dont il se tourmentait. Gomme il n'est de parole et de phrase dans aucune langue humaine qui ne soit susceptible d'un sens cachée il est bien certain qu'on pouvait voir^ dans la généreuse et charitable sollicitude de Juliette^ un amour qui se voile ou qui s'ignore luimême; mais^pour y trouver ce sens-là de préférence à l'autre^ il fallait avoir le culte aveugle de soi-mbme. 11 fallait être trois fois vain; il fallait être Albany^ en un mot.

U était beaucoup plus facile àa voir dans ses lettres^ a

lid^ percer^ à chaque mot^ cette vanité outrée^ sous des semblants de modestie. Là^ je m*étannai du manque de pénétration de mademoiselle d*Estorade. Â sa place^ je ne me fusse jamais donné la peine de répondre et de discuter de bonne foi avec lui comme avec une personne sérieuse. La seule crainte que je pusse garder^ jusqu'à un certain point, sur la nature des sentiments de Juliette^ Tenait donc surtout de Fillusion qu'elle avait nourrie sur le compte de cet homme. N*y avait-il pas eu^ de la part de cette sage personne^ un peu de coquetterie épistolaire? Ses lettres étaient pourtant simples et concises. On n*eût pas pu les citer comme des modèles de grâce et de finesse féminine. On y sentait Thabitude invétérée et rigide du détachement de soi-même. C*est peut-être là ce qui avait abusé Âlbany. 11 n*avait pas compris des phrases comme celle-ci, par exemple : « Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous, » et que l'on devait sans aucun doute traduire ainsi : « Je ne vous permets pas de regarder dans mon âme et dans ma vie; il s'agit de vous examiner vous-même. » Tandis qu'à ses yeux, il fallait apparemment lire : « Je vous préfère à moi-même. »

Les lettres d' Albany, très-développées, pleines de dissertations musicales assez fortes, et de mélan^'olies ro'mantiques assez bien tournées, avaient bien pu éblouir une personne qui avait connu un monde plus relevé que son milieu actuel, et qui éprouvait les besoins de l'Intel*

t(ft NARCISSE,

lig^neê. J'ai déjà dit et je répète qoe, quand Âlbany^ oiir bliàit de parler de Icd-intaie, il était intelligem, spôritnel même. En ontre^ il avaât Fâme honnête et des élans de fierté sineère. Ce n*en était pas moins, selon moi, nn i^ste manqué et nn homme médiocre^ à cause de son caractère irrésolu^ trop fadle à entr^ùn^, trop fadie à ramener, trop amonreox de sa. propre caose, trop confiant dans ses propres forces, trop prêt, en tonte oœasion, à faire bon marché du dévouement des autres et à le considérer comme un hommage dû à son génie.

Gomme je connaissais déjà les lettres qui avaient précédé la première explication de Juliette avec Narcisse et avec moi, dans les rochers de la Couvre, je m*attachaî à bien peser celles qu*Albany lui avait écrites depuis cette même époque. Elles étaient beaucoup moins exaltées. Il semblait qu*il eût fait alors cette prétendue découverte de Famour de mademoiselle d'Estorade pour lui, ^ qu'il cr^dgnît de Fencourag^ par trop de reconnaissance; ou bien peut-être encore s*était-il cru tout à fait réhabilité à ses propres yeux, pour avoir fait cette chose si simple de quitter Julia, grâce à mademoiselle d'Ëstorade, et d'avoir rendu à ces deux femmes Fargent qu'elles lui avaient prêté. Il est ceitain q^e beauccmp d'autres artistes vagabonds ne Fenssent paz fait ; mais, pour loi qui était né dans un miUen honorable et qui avait reçu une bonne éducation, il n'y avait réellement pas grand mérite*!

QttâUe qcUm fût k raison, eatte' aoaveUa série de leittes éuit d'un tout antre ton qae la promtèroj. Tout le mauTais passé de Tartiste paiaissait effacé de sa mémoire. il recommeDcait à parlée de lui eomme d*an homme snpéneor méconnu^ et semblait tiaiter d*égal à égal avec mademoiselle d'Ëstorade. Ceci me parât choquant. Je Faimais mieux faisant de Tenthousiasme et Taillant sa sainte et sa patronne, <iae lui écrivant sans façon ma chère sœur et mon amie, Juliette^ en soufifrant cette familiarité^ avait été d'une indulgence trop chrétienne. Elle n'avait pas été assez femme, c'est-à-dire assez prudente et assez fiére. Mais, en résumé, si elle avait eu pour lui, dans le secret de son âme, un peu de faibl^se, elle ne s'était jamais trahie, et Albany restait, à mes yeux, un impertinent de se croh*e ad<Hré»

J'allai la trouver, le lendemain, et fus fort de soa avis qu'elle devsût voir Albany en ma présence, et lui montrer, par sa tranquillité, combien il s'était mépris.

— Je veux, me répondit-elle, que ce soit aussi en présence de Narcisse.

— Il faut alors, repris-je, que ce soit aussi en présence de tons nos amis, afin que, dans le cas où Albany aurait ici d'autres confidents que moi, plusieurs personnes fussent à nôme de constater qu'il s'est ridiculemait vanté.

Nous convînmes de nos faits, et je me rendis snr-le-

cbamp à lliôtel où Albany était descendu. Je l'y troorai, déjeunant seul dans sa chambre. Il s*était yéritablement rangé; il ne se montrait plus à toute heure dans les Tilles de province, et tenait à distance les flâneurs, avec lesquels il avait autrefois beaucoup trop frayé. Il n'entrait plus dans les cafés et ne Jouait plus au billard. Il ne lorgnait plus les dames et n'embrassait plus les grisettes. C'était un tout autre homme. Il n'avait encore fait, à la Faille, qu'une visite, et c'était au docteur Fourchois, pour lui porter un petit présent et le remercier de ses soins. Il parlait déjà en homme établi qui a une fortune, une mission, un rang à occuper dans la société.

— Je pense, lui dis-je en souriant, que vous avez fait confidence au docteur de votre nouvelle position ?

— Non, monsieur, réponditril; je n'ai pas encore de position matrimoniale. Tant que je n'y serai pas autorisé par mademoiselle d'Estorade, je ne ferai part à personne d'un projet dont elle peut empêcher l'exécution.

— C'est pousser trop loin la déférence, repris-je d'un ton sérieux. Mademoiselle d'Estorade en a été surprise. Elle ne se savait pas votre amie à ce point-là. Vous pensez bien que je n'aurais jamais osé lui dire l'étrange interprétation que vous avez donnée à ses lettres. Elle doit l'Ignorer; elle en serait peut-être offensée, et voU'e intention n'est pas de la remercier par une impertinence de Fintérêt qu'elle vous a témoigné.

— Ainsi, vous ne lui avez pas dit ma pensée? s'écria Albany. Eh bien, vous avez en tort. Elie ne doit pas ignorer que mon dévoaement ne recalerait deyant aacan sacrifice.

^ Je le lai ai dit; elle le sait; mais je yoos répète qa*elle s*en étonne. Elle se demande pourquoi tous supposez qu'elle puisse faire une objection à l'événement heureux qui vous arrive.

Albany me regarda avec un immensa étonnement, puis avec méfiance. /

— J'aurais dû, reprit-i1i lui dire tout à elle-même. î^ docteur m'a appris, ce matin, qu'elle n'était plus cloîtrée» qu'elle sortait, qu'elle recevait du monde, enfin qu'elle s'était complètement affranchie de la règle monastiqae. Elle n*a donc plus de raisons pour ne pas me recevoir» s'il est vnd qu'elle ne craigne aucune émotion pour ellemême de cette entrevue.

Je compris alors que la résolution prise par Juliette de ne plus voir Albany, et signifiée à lui par elle-même dans plusieurs lettres, avait été, aux yeux de celui-ci, comme un aveu de sa peur et de sa faiblesse. Je me hâtai donc de loi dire qu'il avait raison de vouloir s*ex* pliquer de ses projets avec mademoiselle d*Estorade en personne, et que je l'invitais à venir dîner chez moi, où il la Terrait le soir même. Il fat très-étonné, puis trèscontent, pais il me parut un peu blessé de voir les choses

-im NARCISSE,

s'airanger <f nae fftçon si Tolgaire. Il avait eertaiiiement craint un draoïe^ et, bien que trôs-satisfait d*y échai>per> il était désappointé d*êtT& si faetl6 à marier.

En le quittant, j'allai rejoindre Narcisse, à qui je rar contai, de ce qoi s*étail passé, tout ce ^*il devait savoir, c'est-à-dire tous les Êdts accomplis, hormis les explica* tions qae j'avais eoes avee mademoiselle d'Estorade, relativement à lui. Je m'abstins aussi de lai laisser pressentir qu'il me restait de légers doutes sur les sentiments secrets de Juliette. Ces doutes étaient trop peu formulés en moi-même, et, dans tous les cas, il me semblait que Juliette était à jamais gu^ie par la blessante leçon qae lui infligeait la vanité â*Albany. Dés lors, j'espérais qu'elle pourrait aimer Narcisse, et, si cet excellent jeune bomroe pouvait être heureux par elle, c'était à la condition de ne plus sbufi^ir du passé.

Mais Narcisse, ordinairement si ouvert et si facile à pénétrer, montra, cette fois, une sorte d'abattement dont je ne pus pas bien saisir la cause. Il ne fit aucune réflexion et se contenta de dire à plusieurs reprises :

— Elle veut que je sois là, j'y serai ! Si elle veut que je le jette par les fenêtres, me voilà prêt, et ça me fera plaisir. Si elle veut, au contraire, que je le reconduise avec beaucoup de politesse jusqu'à la diligence, ça ne m'amusera pas, mais je suis encore prêt. Ce qu'elle décidera sera bien, et je n'ai, en ceci comme en tout, qu'à lai obéir.

J'inTitai le dodeor et madame Piuurâ à ^ner. J'avertis^ le coié que j'hais obligé d'avoir ehez moi^ le soir> un comédien ; à quoi il me répondit que cela M était bien égal et qa*il viesdrait comme à rordinaire. le iNriai Nardsee de venir au dessert et d'eatrer en mênie temps que mademoiselle d'Estorade.

Albany^ qui avait fort mauvais ton dans ToceasioD^ avait anssi^ dans Toccasiott, le ton de la meiileore corn» pagnie. Ma femme et Uortense le trouvèrent fort bien élevé, mais point aimable. En effet, il fdt très-froid et comme méfiant. Il prenait sottement la situation. Il s'attendait à êu^ mystifié, et se tenait d'avance sur la défensive.

Quand Juliette entra, avec Sylvie, déjà pendue an eovt de Narcisse, qu'elles avaient trouvé dans l'anticbambre, Albany sembla bésiter à la reconnat^e. Le musicien avait peu d'aptimde, probablement, pour la peinture, car il n'avait jamais vu dans mademoiselle d'Estorade qu'une personne mal mise, sans charmes, d'une taille problématique, et beaucoup trop âgée pour lui. J'avais mis, à dessein, la conversation sur ce sujet pendant le dîner, et il s'était prononcé avec une sorte d'affectation, disant qu'il avati connu mademoiselle d'Estorade toute jeune et l'avait toujours trouvée vieille; qu'elle avait de beaux yeux et l'air distingué, mais qu'elle ne régnerait jamais^ qu'au royaume des ombres.

- Parmi les bienhenreox! ajoaUdt-il, car c'est ane ite; mais les saintes n*oiit pas besoin d*étre belles, et IQ*elies doivent inspirer, avant tout, c'est le respect. la femme avait vivement défenda la figare de Juliette, Jit que, pour elle, c'était nn idéal, et qae, quant à la e, elle avait Tair d'une fleur après l'orage. Att>any it souri singulièrement. Peut-être avait-il cru, un in- Lt, que nous voulions lui faire épouser Juliette, orsqu'il la vit mise avec élégance, coiffée avec goût evenue à une manière d'être qui était beaucoup plus le duchesso que d'une béguine, il ne put surmonter

étonnement, et, comme il sentit qu'elle s'en aperce- , il perdit son assurance et la salua gauchement, admirai le tact exquis de mademoiselle d'Ëstorade s cette rencontre délicate. Elle lui parla la première, i aucun malaise. Sa figure n'exprima ni Joie, ni ible, ni dépit, mais Thabituelle aménité et cette légère nce, involontaire à coup sûr, d'indulgence protec* ), qui étaient le fond de son caractère, près le café, elle s'assit, avec lui et moi, dans un pealon qui tenait au grand salon, et lui dit qu'elle avait ris avec satisfaction son prochain mariage. *

- Car il paraît, ajouta-t-elle, que c'est ce que l'on ap- 3 un bon mariage. Je vous connais assez pour croire la personne vous inspire un véritable attachement ous ai, pour ainsi dire, vu placé plusieurs fois entre

¥08 goûts et Tos intérêts^ et toujours pressé de sacrifier les uns aux autres.

— Je vous remercie de la bonne opinion que tous ayez de moi, répondit Âlbany embarrassé.

Mais il se remit pour ajouter d*nn ton asseï expressif :

— Ainsi^ vous ne me garderiez pas votre estime si rous ne pensiez que Je fais, en môme temps qu'un mariage d*argent> un mariage d*jnclinationT

— Je vous estimerai d'autant plus que vous ferez du mariage une chose sérieuse et de la fortune un bon usage. Maintenant, pouvez-vous me dire pourquoi, an lieu de m*écrire tout simplement votre résolution, vous avez chargé M. E... de m*en faire part? Vous avez craint dd me blesser, à ce qu*il m'a dit, parce que vous vous trouviez désormais empêché de me donner de vos nou- Telles et de me demander conseil dans la gouverne de votre vie. Je suis encore assez de ce monde pour comprendre qu'une femme ne veuille pas souffrir d'autre influence sur son mari que la sienne propre, et, bien loin de m'en fâcher, je l'approuve. 11 eût été cependant plus convenable et plus sincère de votre part, que votre femme, informée par vous de la sollicitude que je vous avais témoignée, m'écrivit à ce sujet quelques lignes affectueuses. J'y eusse été sensible, et j'aurais ouvertement déposé avec joie, entre ses mains, ce qu'il vous à plu d'appeler quelquefois, en riant, mon autorité souve*

tiO NARCISSE.

raine dans vos conseils de conscience. Mais, apparem-^ ment^ il s'est trouvé telle circonstance dont je ne pois être jage^ et qm rend nécessaire et natorelle la manière dont vous avez cru devoir agir, le suis persuadée que vos intentions sont bonnes^ et vous voyez que j'accepte avec plaisir toutes les conditions de votre bonheur.

Albâny^ de plus en plus gêné^ voulut s'excuser. Made* moiselle d'Estorade ne lui permit aucune révélation sur sa future moitié^ et coupa court aux explications personnelles en lui faisant des questions bienveillantes sur son avenir^ sur les relations et les occupations qu'il avait en vue. Puis elle rendit la conversation tout à fait générale^ car le curé était venu^ sans façons et très à propos, interrompre notre aparté.

Je remarquai un grand malaise chez Albany; son amour-propre souffrait de l'école qu'il avait commise et de la très-douce mais très-pénétrante leçon qu'il venait de recevoir. 11 fit mine de se retirer; mais, soit qu'il dési» rât revenir, soit qu'il fût content de prendre une revanche quelconque, il céda aux sollicUations de ma femme, qui désirait l'entendre chanter. 11 se fit bien un peu prier, attendant toujours que Juliette s'en mêlât, ce qu'elle fit de bonne grâce, mais sans avoir trop Tair d'y tenir. Il demanda ^ors le temps de la digestion et promit de revenir à neuf heures. 11 ignorait que Juliette partait toujours à cette heure-là.

NARCISSE. 2ir

Elle resta eependant^ disant qu'elle aurait du plaisir à entendre de la musique^ mais efifôctivement pour se trouver bien en présence d'Alhany, sous les yeux de Nardsse. Du moins^ c*est ainsi qu'elle m'expliqua sa pensée» ^ Narcisse, à qui j'en fis part^ s'en montra reconnaissant^ mais sans cesser d'être^ en dépit de luîHnème, d'une tristesse mortelle.

A neuf beures^ Albany reparut; les enfants firent si* lence; le curé même rangea vivement les cartes, et, notre auditoire se trouvant assez nombreux, Albany s'approcha du piano; mais ma femme^ qui devait l'accompagner, se trouva saisie d'une invincible timidité et suppliamademoiselle d'Estorade de la remplacer.

Juliette s'y refusa d'abord. Nous la savions bonne musicienne, mais jamais elle n'avait posé ses doigts sur aucun piano devant nous. On disait, au couvent, qu'elle jouait l'orgue admirablement à la cbapelîe de ses religieuses ; mais aucun homme, et très-peu de femmes étrangères à la communauté, n'étaient admis aux offices. Le docteur seul pouvait parler ex professe du talent de Juliette, rayant entendue par surprise xm jour qu^elIe étudiait. Elle se cachait de ce talent, soit qu'elle n'y crû» pas elle-même, soit qu'elle en regardât Texhibition comme une vanité mondaine dont elle devait s'abstenir.

Elle céda, cette fois, pour ne pas nous priver ffen-

tendre Albatty> et ne poavant attacher d*importance i an

simple accompagnement.

Albany chanta très-bien^ mais Joliette raccompagna encore mienx qa*il ne chantait; et, comme si elle eût voola le M faire sentir^ elle fit chanter an piano, en ma^ nière de ritonmelle, le thème de certains motifs qa*il venait de dire, et où le modeste instrument troava plus d'expression et de largeor que la voix homaine. Gela ne fat pas remarqué de tout le monde, mais de quelquesuns, qui y virent une leçon donnée à Tartiste présomptueux. Il parut le sentir lui-môme, car il dit à mademoiselle d*Estorade, en manière de compliment enjoué, qu'elle lui faisait du tort, et que, s*il eût soupçonné en elle, autrefois, un pareil maître, c*est d'elle seule qu'il eût voulu prendre des leçons.

— Des leçons de chant? lui répondit Juliette. C'eût été difficile : Je n'ai pas l'apparence de voix.

— Peu importe, reprit l'artiste. Je vous eusse priée de jouer les thèmes des maîtres, et, à vous écouter, j'en eusse appris plus qu'avec tous les autres.

Le curé déclara, avec une franchise un peu ronde, qn' Albany avait raison, et le docteur pria Juliette de jouer un certain Sanctus, ou toute autre chose, qu'il loi avait entendu étudier sur l'orgue du couvent, une veille de Pâques.

EQe s'en défendit, prétendant que cela ennuierait tout

le monde^ mais ne paraissant point intimidée de révéler son savoir à Albany, qui était visiblement piqoé de la sinvérité du cnré. Narcisse était dans on coin, silencieox et comme étranger à ce qui se passait autour de loi. 11 se leva en voyant qu'elle se levait pour quitter le piano, et la regarda d'une manière suppliante, qui ne fut probablement comprise que d'elle et de moi. Elle s'arrêta, comme si elle eût regretté de s'être levée, et me donna le temps d'insister pour qu'elle se rassît et cédât à nos instances.

Elle joua alors Je ne sais quoi de magnifiquement suave, qu'elle nous dit avoir trouvé dans de vieux cahiers de sa mère* mais dont elle était peut-être Tau* leur, bien qu'elle n'ait Jamais voulu l'avouer. C'était un court chef-d'œuvre que, dans tous les cas, elle comprenait et rendait aussi bien que le maître qui l'avait écrit; et l'enthousiasme de ceux qui^ en l'écoutant, le comprirent, se communiquant à ceux qui le comprenaient peu ou point, Juliette fut plus applaudie qu*Albany ne Tavait été. On lui cria bis; mais elle regarda la pendule et s'y refusa obstinément.

— Il faut, dit-elle, qu'à dix heures j'aille coucher ma ûlle, et je ne veux pas vous priver d'entendre encore une fois M. Gerbier.

Albany s'en défendit; mais tout le monde insista par politesse, et il chanta un grand air d'une façon remar-

qoabld. H afait incontestablement ime voix mag:niflqae, beaucoup d*exercice et nn grand savoir-faire; mais^ pour moiy il manquait dlndividualité. li cbantait comme beaucoup d*autred qui chantent bien^ mais qui ont appris et non trouvé leur manière. H y avait plus d*âme et d*origi* nalité dans une phrase simplement Jouée par Juliette^ que dans toutes les difficultés vaincues dont il prétendait nous éblouir. Mais^ chose éU'ange dans notre vie intime^ ce fut la première foîs^ et en même temps la dernière fois^ que nous entendîmes Juliette.

A dix heures^ elle nous souhaita le bonsoir, et^ s'adressant à Narcisse, qui ne l'avait pas applaudie, mais qui avait pleuré, à la dérobée, dans son coin, pendant le pré^ tendu Sanctus :

— Il taxii, mon ami, lui dit-elle tout haut, que vous^ ayez Fobligeance de porter notre fiUe jusqu'à ma i^ie, car la voilà qui dort tout debout.

Et, comme, en parlant ainsi, elle passait dans Tantichambre pour mettre son manteau, elle vit Albany qui . la suivait pour lui faire ses adieux en particoUer. Il partait le lendemain; c'était donc un éternel adieu. Juliette fit sentir qu*elle ne s*y trompait pas.

— Maintenant, lui dit-elle avec une sorte de gaieté^ cer n'est probablement que dans une autre vie que j'aurai le plaisir de vous revoir, si toutefois nous prenons le mèm» chemin. Je vous avertis que je ferai mon possible pour

NARCISSE. tl5

<aller en paradis, dossé-je ne jamais tous y rencontrer; ^ en attendant, je prie Dieoda too» rendre très-eicel* lent et^ par eonséqoidnt, tcâs^haorenx sur la terre.

AJbmy était comme abasonrdi de cette tranquillité â*ime. Il balbutia qnelqnee mots que Narcisse n'entendit pas et qoi ne parurent pas frapper Juliette; puis il revint .an salony où il resta jusqu'à ce que Ton commençât à se retirer. Je vis qu*il parlait Icmgtemps bas arec le docteur, et je retins celui-ci après que le cbanteur eut pHs congé 4e nous, pour lui demander à quel propos il lui avait fait nne mine si courroucée en frappant du pied et levant les épaules.

-* Tiens ! vous avez vu çal répcmdit le docteur. Le fait «st que j'ai été un moment fort en colère. Ces gens de théâtre, ca ne respecte rien. Imaginez-vous que ce faiseur de gargouillades s'est mis à m'interroger sur Juliette 4e la façon la plus étrange. Ne s'est-il pas mis dans la tête que Sylvie était sa fille? Oui, le diable m'emporte! la Ûlle de mademoiselle d'Estorade et de Narcisse! parce <iu'elle a dit notre fille en parlant à Narcisse de la petite! Cela m'a révolté ! J*ai cru que cette idée courait la ville et qu'il l'avait déjà ramassée dans quelque guinguette. Je lui ai dit, je crois, des choses dures, à quoi il m'a répondu qu'il était très-content de mon indignation, puisqu'elle lui prouvait qu'il avait rêvé. Du reste, il m'a donné sa parole d'honneur qu'il ne fréquentait plus aucune bavette

et qu'il avait pris cette sottise soos son bonnet. Je ne loi on ai pas lait mon compliment Alors il m*a très-lneii parié de mademoiselle Juliette, trop bien peat-étre. Oa «ût dit qu'il en était jalonz, amoureux, par conséquent. Et il vient pourtant nous annoncer son prochain mariage! Je le soupçonne de n'être pas dans son bon sens ou de s'être moqué de nous. Peut-être qu'il ne se marie pas du tout et qu'il est venu ici... je n'ose dire i quelle intention.

Je feignis de trouver le docteur aussi fou qu'Albany lui-même; mais je n'étais pas tranquille, et, quand tout le monde fut retiré, j'avertis ma femme de mon dessein; j'attendis un quart d'heure, je m'enveloppai de mon manteau, et je sortis seul, résolu de veiller sur Juliette et de m'opposer à toute tentative pour la troubler ou la compromettre.

le m'en allai, d'instinct, tout droit au jardin de Narcisse. Il était une heure du matin.

L'horloge du couvent jeta dans les ténèbres sa note

métaUiqae^ claire comme une voix d'argent^ aa moment où j'entrai dans la nouvelle maison de notre ami. Elle était terminée^ mais encore humide, et il ne Thabitait pas encore. J'y avais fait déposer provisoirement certaines pièces de mécanique dont j'étais trop encombré ckez moi. J'avais donc une clef de cette maison, et j'y pénétrai sans bruit. La nuit était assez froide. Des nuages fantastiques, qui semblaient pressés de courir à je ne sais quel sabbat, passaient sur la lune terne et triste. Par moments, on distinguait tout; dans d'autres, on ne voyait pas à se conduire.

Gomme je m'avançais à pas de loup dans le jardin, par un de ces moments d'obscurité, je me sentis prendre le bras rudement, et une voix irritée me demanda qui j'étais.

— C'est moi, Narcisse, répon(is-je; tranquillisez-vous, et parlons bas.

— Quoi? qu'y a-t-il de nouveau? me demanda-t-il avec anxiété.

— n n'y a rien. Seulement, je crains quelque folie de la part de ce fat, et je ne veux pas que Juliette ignore à quel point elle doit se méfier de lui. Vous aviez la môme pensée, puisque je vous rencontre ici?

— Moi, j'ai quelque raison de plus pour craindre. Quand il lui a fait ses adieux, il lui a dit des paroles que te n'ai pas entendues. Dieu sait ce qu'il peut y avoir

eslre eax> moft unir Je vous dis edi saM erdre qn^ y ait aoean mal, je tous le ^nre! mais nous ne ssnms pas teot. Ek bien» ^ii en soîk ee qoe Dievt Toodra; nais ee monsieur agira oorertement^ oq je le nierai. S'il pCaft à Juliette â^eurrir cette porte que nous M arens d^ vu ournr une fois^ et de renir tet écouter des secrets où^ maintenant, nous sertons de trop. Je jure que je n'écou* twai pas et que je me tiendrai tranquille; mais, s'il vient essayer de s'introduire chez elle par-dessus les murs^ pour faire croire ce qui n'est point aux gens qui Tentourcnt, ce sera tant pis pour lui, aussi vrai que Dieu m'entend !

— Taisez-vous, lui dis-je, vous ne ferez rien sans ma volonté, à moins que vous ne soyez foui Tuer, ou seulement maluuiter un homme ici, serait, en vérité, une heureuse idée pour préserver Juliette de la calomnie ! Voyons, Narcisse, du calme! on vient par la terrasse. Observons 1 vous avez juré, d'ailleurs, que, si Juliette était d'accord avec lui, vous vous tiendriez tranquille.

Nous rentrâmes dans la maison, d'où, pendant une grande heure, nous vîmes, par intervalles^ passer et repasser l'ombre d'Albany. Évidemment, il avait demandé et espéré un rendez-vous, et il ^attendait, en proie à l'inquiétude, à l'impatience et au froid de la nuit^ dont nous ne souffîrions guère moins que lui, mais auquel nous résistâmes héroïquement, pour ne pas le perdre de

NARCISSE. 2{f

vœ et ne pas tndiir notre présenee par wa mouTement quelconque.

Ne«Es eomptâmes aÉisi, tons les trois^ les (parts et demi-qnam cTheiire sonnés pscr I*hor1oge des Sœurs bleues. Étrange similitude d*angoisses entre Narcisse et Albany, fim attendant que la porte da comrent s'ouvrit^ Tantre craignant qu'elle ne Tint à s'ouvrir !

Quand deox heures sonnèrent, Albany parut perdre patience. Il alla essayer d'ouvrir cette inflexible porte de l'enclos des religieuses. Narcisse voulut alors s'élancer sur lui. Je le retins. La porte était bien verrouillée en dedans. Elle résista à quelques tentatives d'AIbany, lequel pourtant y mit des précautions, puis revint dans l'allée, et marcha encore en frappant des pieds pour se réchauffer. L'horioge de la ville sonna le quart après deux heures, puis celle du couvent, qui retardait de trois minutes. Il paraît qu'Albany venait d*accorder à Juliette le quart d'heure de grâce, car nous Tentendîmes maudire, d*un mot énergique, le moment qui mettait fin à son espérance, et retourner vers la terrasse pour recommencer son ancienne escalade par la tonnelle des comédiens. Gomment il avait pu pénétrer dans le jardm de la maison de ville, c'est ce que nous n'avons jamais su. Il devait avoir mis le concierge dans sa confidence.

C'était le moment d'agir. Narcisse vouhit bien comprendre qu'après les soupçons manifestés au docteur par

Albany^ il devait à mademoiselle d'Estorade de me laisser

seul prendre fait et cause pour elle. Il resta donc caché

pendant cpie je conrais après Tartiste. Je retins celoî-ci

au moment où il montait sor la terrasse auprès da |^-

lastre.

— Permettez, monsieur^ loi dis-Je^ vous ne pasberez pas par ici. Vous ne pouvez pas ignorer que» dans les petites villes» on peut toujours être aperçu par on passant attardé» ou par un curieux cloué derrière une persienne. Or» je ne veux pas souffrir que, dans le voisinage ^*nne maison habitée par une personne que je respecte» vos étranges fantaisies d*escalade et de promenade nocturne donnent lieu à d'impudents commentaires. Vous aurez donc Fobligeance de repasser par ce jardin» de traverser la maison de M. Pardoux, qui précisément s*y trouve en ee moment» et d'en sortir avec nous, pour être vu» au besoin» par les gens qui veillent quelquefois dans le café une partie de la nuit» après la fermeture.

Albany voulut se fâcher; mais» comme il vit que cela était fort inutile» il prit le parti de m'ouvrir son cœur.

— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il, je suis dans mon tort. Mais» avant que je sorte» laissez-moi vous parler cmq minutes» seul à seul dans ce jardin. C'est pour Juliette» peutpètre» une question de vie ou de mort»

— Parlez simplement* Je vous écoute.

— Seul? Personne n*est là autour de nous?

— Personne.

— Eh bîen^ sachez qu'elle m*aime; ]*en sols pins certain que jamais. Vous vons y êtes mal pris pour faire ma commission. J'étais clairvoyant^ sincère et dévoué; vous m'avez dépeint aveugle^ vantafd et ridicule. Vous avez blessé le cœur de la femme et aigri le caractère de rhomme. J'avais le droit de vouloir me justifier^ vous ne m'avez pas laissé, chez vous, la liberté de le faire...

— Pour cela, je vous demande pardon, monsieur. Vous êtes sorti pendant deux heures dans la soirée, au lieu de chercher l'occasion de causer avec elle. Vous le pouviez cependant, sans que je fusse intervenu, si tel eût été le bon plaisir de la personne dont nous parlons.

— Je suis sorti deux heures, espérant que Juliette comprendrait ma souffrance et serait mieux disposée à m'écouter plus tard. Mais vous l'aviez si fort prévenue contre moi, que je n'ai trouvé en elle qu'une femme offensée, jouant très-bien son rôle et vengeant son orgueil blessé avec beaucoup d'ironie et de froideur. Eh bien, j'ai compris son désespoir quand même, et, sur-lechamp, j'ai pris le seul parti digne de moi, qui est de renoncer à l'autre mariage et de lui offrir mon cœur et ma main l

— Ahl ahl vous daignez lui offrir?... Vraiment, vous êtes d'une générosité chevaleresque I

— Raillez tant qu'il vous plaira, monsieur. Si tous éte^

on homme de eoDmr^ toos tous en repentirez peut-être !

^ Est-ce une memeet

— Non, mensienr, je ae sais point wnn kî pour ferrailler, à moins qa*oa ne m*y eontrâigae. J*ai Dût mes preuves ailleors ifod sur les pUnehes, et ce qui m'occupe ici est trop sérieux pow ne pas idaser aordessos des épigrammes que vous m'adressez. Je veux, j'exige que mademoiselle d'Ëstorade sache mes intentions. Je les loi ai écrites ce soir. En dé|»t de vous, ma lettre est cUns ses mains. Au moment où eUe sortsôt, au bras de M. Narcisse Pardoux, il a bien Ma qu'elle me laissât la hii glisser, à moins de faire un esciandre ridicule et d'amoMr une querelle entre moi et ce monsieur qui se pose en protecteur, et auquel je ne reconnais pas le droit de se mettre en travers de mon diemin. A présent, Jaiiette connaît toute mon âme. Elle sait que j*2d toujours deviné la sienne, et aujourd'àui plus que jamais. Elle sait que je n'avsûs jamais osé être amoureux d'elle, et que, de ce soir seulement, je vois dair en moi-même. Oui, c'est elle, c'est elle seule que j'aime, et tellement , que, pour elle. J'accepte le rôle le plus humiliant et le plus ridieide, qui est de venir ici attendre en vain l'entrevue que îe lai ai offerte, et de m'exposer aux railleries de témoins fort mal disposés pour moi. Qu'inq[KNne, après toixt, si elle a assez d'énergie pour voir que ses gardes eu corps la trompent et que je sus de bonne foi?

n ParA)n, monsteur» pordoni «lanUK-il» m royêxtt que j'allais répliquer avec ?ii»ci(é. Je aa 4is pas oeU pour voas... e^ qaan4 j'aurais de riMMneor» ii*«stHM ]^ naturel? Ce qoi doU boos préoocmwr«vam lotti, n*«si-ce pas ravenir de cette leœme^qai aUse aass ^pdr depois si longtemps^ depuis dix ans peut-être, et à qui, pour toute consolation, au moment où j'étais forcé de la quitter pour toujours^ vous présentez une coupe de fiel et d'amertume? Croyez-vous que le dépit et la dissimulatioa soient un baume sur une plaie 7 Nonl c'est du poison que TOUS y mettez, et j'ose tous le dire : prenez garde à ce que tous iaitesl Peut-être, en la Toyant souffîrir sans remède et finir sa jeunesse dans un morne silence, regretterez-TOus amèrement de n'aToîr pas «ûeux dcTîné à quelle fleur délicate^ à quelle mysténouse «ens^re vous aTiez afiàire 1

Albany continua sur ce tbènie, et, le ééreioppant aTec animation, il me réduisit un peu au silence. Je n'aTais jamais été bien tranquille sur le compte de Juliette, et j'avoue que j'eus très^and'peur d'avoir fSaH fausse route. PourtMt, je ne pouvais Me résovire à encou^ rager les prétentîoas d'un bouMne quA me paraissait, «non ind^;ne, du moins pas asses digne d'elle» Il vit que je me méfiais beaucoup de lui.

— Vous croyez, dit-il, que j'ai toujours eu TambitioQ d*épouser la fortune, et que, mtinteBant, f Improvise ceC

amoor, après avoir inventé lâchement la fable d^on riche mariage à Nantes, pour amener l'explosion des sentiments de Joliette? Je veux vons donner la preuve de la vérité ! Et & me remit quelques lettres d'un homme d'affaires, que je pus lire ensuite^ et qui attestaient la réalité de ses paroles. Mais il eut encore à se défendre d'un doute qcd persistait en moi.

— Je n'ai pas précisément besoin de lire ces papiers^ lui dis-je, pour vous croire incapable d'une bassesse; mais je vous crois incertain et capricieux^ de plus trésincapable d'un grand amour^ et^ je vous en demande pardon (nous sommes ici pour tout ùire), trop épris de vous-même pour apaiser moralement la soif du grand amour que vous croyez inspirer. Répondez à toutes mes questions. Vous avez connu Juliette jeune, aussi aimable, aussi bonne, aussi angélique probablement qu'elle l'est aujourd'hui. Mais elle était pauvre, et vous ne l'avez pas lûmée..*

— Quand je l'eusse aimée, répondit Albany, à quoi cela eût-il abouti? J'avais vingt-deux ans; pouvais-je songer à un mariage auquel mes parents riches n'eussent jamais consenti? Devais-je la compromettre?

— Je ne vous demande pas pourquoi vous ne lui avez pas parlé d*amour, je le comprends de reste; je vous demande simplement si vous avez ressenti pour elle quelque velléité d'amour ?

— Je pourrais tous dire qae je n'en sais rien^ qne jV vais ponr elle, an sa de tout le monde, une sympathie et une estime particulières; mais je ne veux ni vous tromper, ni me tromper moi-même. Je ne croyais pas qull fût possible d*aimer Juliette autrement que comme une âme* Sa personne était, à cette époque, d'une laideur tranchée. Maigre, jaune, fade, on rappelait autour de moi la boscotte, ou la petite yieilie.

— Fort bien. J'ai pourtant peine à croire qu'elle n'eût pas déjà ces beaux yeux et ce regard magnétique que le plus lourd paysan ne peut rencontrer sans ôtre pénétré d'un étonnement et d'un respect singuliers. Vous n'étiez guère artiste à cette époque, à ce qu'il paraît; mais passons. Quand vous avez revu mademoiselle d'Estorade, il y adeuxans...

» Je serai franc. Elle m'a paru étrange. Elle était si mal fagotée!

— Et l'année dernière?

— Plus étrange encore, presque belle par moments, puis, tout à coup, vieille de cent ans et se rendant justice sur ce point par l'entier délaissement de ce qui fait le charme, je dirais presque le sexe de la femme. C'était nn être qui n'appartenait pas à l'humanité, que l'on pouvait invoquer à genoux, mais non pas serrer dans ses bras.

— Et à présent?...

2â6 NARCISSE*

— A. présent, c'esl presqae ane femme, et, œmrne €*est toujours on aage, je sens qa*amoureax oa non eomme on Tenteiid dans la yie ordinaire, je ne me éètBrchemi jamais de œ soavenîr. J'aura toujours cette vision du ciel dans Hmagination, et ne veirai qu'avec âéilain la robuste et matérielle beauté qui, ailleurs, me tené les bras sans émouYoir ni mon espr^ ni mon cosiff.

— Et c'est pourtant une robe de soie substituée à one robe de bure, qui a fait en vous ce miracle! car mademoiselle d'Estorade est la même personne qui m*est a{H parue, à moi, il y a un an, et dont j*ai dit, avec un esprit tout à fait tranquille et désintéressé : « Voici une vierge qui, sans être belle, efface toutes les beautés de la terre, n

Je m'aperçus que j'avais tort de dire ainsi man opinion sur Juliette ; car je rendais Aibany tout à fait amoureux. Comme, par moments, il parlait très-bien, je faillis m'y laisser prendre; mais quelques naïvetés lui revinrent qui me détrompèrent. Il était la proie d'un caprice subit, ne du dépit d'avoir manqué son effet, et il était résolu à manquer son riche mariage de Nantes, plutôt que de s*en aller humilié et pardonné. Je hii déclarai ^e je voyais le fond des choses, et que rien ne m'engagerait à me faire son avocat auprès de Juliette.

— Vous êtes libre, lui dis-je, de lui écrire ou d'obtenir d'elle qu'elle vous entende. Elle n'a aucun Men avec per-

NARCISSB. »7

/s^nae» aocuM «isoepiîbitiié i ménagar* S«iilenrait, j*exîge qikd Toas agissiei aagciiMl jour, et fae toos ne cherchiez |^ 4 la coB^[>romettre par de ridkoles cachet ledea. V<w satez que ]iiadeak)iseik 4*£sKN»dè reçoit €hez eUe «pii ben M semble. En entre» na maison vous reste ouverte. Je ne veux pas quil soit dît> sortonl par ¥OQS» que j'exerce sur ette tme inflaeiee eofttn^ à son penchant. Poor ooaq^ter l*im^tftiaiilé 4e mon rôle» je m'engage à ne pas lai dire nn mot contre vous pendant trois jours* Après ce délai» si yods n'avez obtenu ancone espérance, toos partirez» je vous le déclare» et» si vous ne m'en donnez votre parole d'honneur» nous aurons <rès-sMeusenienta<btre ensemble.

«— Je n'en crois rien» monsieur» répUcpia Albany avec la douceur d'un homme peu facile à intimider. Vous sa* vez que je ne reculerais pas» et vous ne vo<:^iez pas m'amener à un éciat> si vous ne jofiei capable de cher^ «ber À entacher la réputation de mademoiselle d'Esto* rade. J*ai eu tort de venir ici» j'en conviens; je croyais cette maison encore inhabitable etce jardin à l'abri de tous les regards, le me suis trompé. Je puis ôure imprudent» mais non ii^iine» et vous n'aurez pas besoin» si je suis repoussé» de chercher A me faire peur. Ce serait fort inutile; mais il nes'agitpasde cela. Keftisé» je me retire sans munsure et sans ressentiment. Encouragé» je reste, duseiez-vousme chercher quereHeàtoutes les hemresdujour

En achevant sa phrase, Albany éleva on peu la voix à dessein d'être entendu de Narcisse, car nous nous étions rapprochés de la maison. Je vis, avec déplaisir, Narcisse précisément à portée de Tentendre. Il se promenait de long en large dans une chambre du rez-de-chaussée, la fenêtre ouverte; mais il avait réfléchi, et j*admirai Tenhpire qu'il avait repris sur lui-même. li vint à notre rencontre sans dire un seul mot, et comme s'il n*eût pas va Albany. Ce silence était peut-être plus éloquent que des paroles, car Albany ne trouva pas non plus un mot à lui adresser, et nous sortîmes tous les trois pour nous séparer, sans bruit, sur la place de la Comédie.

Il ne m'était plus possible de rien cacher à Narcisse des desseins et des espérances d* Albany. J'étais un peu ébranlé par l'assurance du comédien, et, précisément à cause de cela, j'essayais de m'en moquer. Je comptais sur Narcisse pour dissiper mes inquiétudes intérieures. Il devait être bien tranquillisé par la déception qu* Albany avait éprouvée dans son rendez-vous ; mais je le trouvai presque aussi muet avec moi qu'il l'avait été avec son rival. 11 semblait, ou ne vouloir se permettre aucune opinion sur Juliette, ou couver quelque secrète résolution» Je ne le quittai qu'après l'avoir vu entrer dans la maison Pitard, où il demeurait, et je me promenai quelque temps à distance, pour m'assurer qu'il ne sortait pas dans le dessein d'aller provoquer Albany. Mais aucune porte ne*

se roavrit» aocon aatre pas qae le mien ne résonna sm les pavés humides. Je rentrai chez moi à trois heures dn matin.

Tavais résolu de ne pas aller interroger Juliette; mais, dès neuf heures du matin, elle me fit demander. Elle me montra la lettre d*Albany, qui n'était que le résumé écheyelé des confidences faites à moi depuis dans le jardin de Narcisse. Elle n*en paraissait nullement émue.

— Voilà de grandes folies et qui font craindre de grandes sottises dans Tayenir^ me dit-elle avec le calme du mépris. Ce jeune homme a décidément une pauvre cervelle, et je plains la femme qu*il va épouser.

— Vous croyez donc qu*il Tépousera quand même?

— Qui Ten empêchera ?

— L'amour qu'il a pour vous peut-être?

<~ Peut-être? Est-ce que vous aussi, mon ami, vous rêvez?

— J'en aurais le droit; j'ai fort peu dormi cette nuit! Ifais ne me faites pas de questions. Je me suis engagé, pour trois jours, à garder la neutralité.

— Vous avez eu tort. Cet amour improvisé ne méritait pas tant d'égards.

— N'importe; attendez trois jours, je vous prie, avant de répondre quoi que ce soit, afin qu'on voie bien que vous avez pris le temps de la réflexion.

— Oh! par exemple, répondit Juliette avec ime cer-

«aine vivacité^ ce ii*est point là uum ayis! Vons vonlez

qae, pendant trois jours» je laisse cet konune compter

sor mon idiotisme? Non^ non, pas pendant une heure de

j^lns.

En pariant iisnsi, elle mit an bas de la lettre d*Àlbaiy «e pea de mots :

« Va et désapprouvé.

« Juliette d'Est(Aad8. »

Pois elle la plaça sous enveloppe, cacheta et écrivit Fa* ^esse d*une main ferme. Elle loi renvoyait purement et simplement sa déclaration d'amour sans daigner lui expliquer les motifs de son dédain.

Je m*abstins de toute réflexion. J*avais promis! Ma réserve impatienta Juliette, et je la trouvai plus vive et vplus énergique <pie je ne Tavais vue.

— En vérité, dit-elle, je ne vous croyais pas si impartial envers moi. On ne doit pas Tôtre à ce point avec les gens qu*on aime ! Vous semblez ne pas vous soucier de rinjure qui m*est faite*

-* Ne dites pas de ces choses-là devant Narcisse, lui répondis-je. Je crains fort qu*il ne perde patience avec rhomme qui entre encore la nuit dans son jardin.

— Ah! s*écria Juliette émue; Narcisse Ta vu? Narcisse sait tout cela? Et que dit-il, lui! Pense-t4l qu'il faille ne pas m'mfluemer, mais attendre trois jours ma réi^nse?

KA&CISSE. ^1

— Dâttdcse M ait ri^i; il «si comme abasom^ Mais I» phs prod^t sérail 4e kà donner une eommâssion à fâtre peur tous à Estorade*

-- Eh Men^ attei le cherdier, répondit-elie. le trouverai m prétexte pendant ce temps4à; et cbarsez-ynns d'envoyer tout de suite ma Mtre Att>any : le père Bon- 4ois soait trop long.

le cherdiâ Narcisse an café PHard; il était sorti, le le cherdiai ^tos la vitte; on Tarait va dtôcendre à rhôtel de la Têk-d^Or.

le m*y rendis en tonte hâte. On m*apprft qa'Albany et Narcisse étaient sortis ensemble^ se dirigeant vers la route da Midi.

le suivis lem trace^ et les tvonvai foras desstis , bras dessous^ comme gens qui vont se battre en cachette^ et qui affectent^ devant les passants, d*ètre an mieux en* semble. Pourtant^ ils causaient avec tant d'animation^ à voix basse, qu'ils ne purent sl&terrompre en me voyant Au contraire^ Narcisse me prit à témoin» et quelques paroles très-vives forent échangées, le les engagai à quitter la route et à entrer avec m(A dans une pndrie oà Nardsse^ que je m'efforçais de calmer^ s'expliqua devant moi

^ N'ayex oraktte d'un doel^ me dit-iU Monsieur von* drait fort que ce f&t là mon idée^nu^ ce ne l'est pomt le n'ai jamais toudié à une épée^ et je ne sais ce que c*«Bt

â*aller risquer sa vie devant an homme dont on est résolu à SA défaire. J*ai averti monsieur de mes intentions, et Je les loi réitère devant voos. Il ne me plaît pas ga'il entre la nuit dans mon jardin, et je me troave insulté par cette habitude-là, qui date de loin. Je lui ai défendu d'y remettre les pieds, et il m*a répondu de manière à me aire croire qu*U ne se le tient pas pour dit. Eh bien, comme je ne voulais pas risquer d*élever la voix malgré moi dans l'auberge, je l'ai prié de sortir avec moi pour entendre ce que j'avais à lui dire, et voici ce que c'est ; Si je retrouve monsieur dans ma maison ou dans mon inclos, ou seulement sur mon mur, je le tuerai comme une fouine, sans l'avertir, sans lui donner le temps de se défendre; je l'assassinerai, en un mot. Monsieur dit que ce sera le fait d'un lâche; moi, je dis que non, car j'y risquerai bien assez ma vie l J'irai faire ma déclaration sur l'heure et me constituer prisonnier; la loi fera de mon cou ce qu'elle voudra. J'aurai là affaire à quelque chose de plus dangereux que l'épée d'un homme plus on moins adroit. Je ne serai donc pas un poltron qui craint pour sa peau, et je me serai débarrassé d'un particulier qui m'offense.

Àlbany affecta de lever les épaules et de rire avee dédain du raisonnement terriblement serré de son rival. Il faisait bonne contenance, et j'approuvai le sang<^oid dont il sut ne pas se départir. Il ne mêla pas plus made*

moiselle d'Estorade an fond de la qnerelle qne Narcisse ne rayait fait. Son nom ne fat pas prononcé Certes» Âlbany n^avait ancnne envie de retonmer dans le mandit jardir; mais la manière dont Narcisse le lui interdisait ne Ini permettait pas d'en faire la promesse. Pourtant» Narcisse s'obstinait à Texiger» et une discussion si étrangement posée n'eût pu unir que par des voies de fait» si je ne me fusse trouvé là.

J'essayai d'apaiser Narcisse en lui disant qu'Âlbany m'avait donné» à moi» la parole d'honneur qu'il réclamait. Narcisse le savait bien^ et il ne fut pas facile de l'amener à s'en contenter. 11 était^ à l'habitude» d'une douceur moutonnière; mais^ irrité^ il avait aussi l'entôtement du mouton^ qui se brise la tète contre un obstacle plutôt que de reculer. Les sarcasmes d'AIbany l'exaspéraient. Il était ronge à faire craindre un coup de saug.

Je pris assez d'empire sur Albany pour l'amener à une sorte de conciliation» à savoir : de me renouveler, en présence de Narcisse» le serment qu'il m'avait fait» et j'obligeai Narcisse de s'en contenter. Aussitôt je le pris par le bras» pour lui dire que mademoiselle d'Estorade l'attendait et lui demandait nn service qui ne souffrait pas un mstant de retard. Je restai seul avec Albany.

Je lui remis la lettre que Juliette lui renvoyait» avec les deux mots sans appel et la signature accablante qu'elle

n^ NARCISSE.

y avait ajoatés. Albany, assis i Técart, les relut sans ^ote plos 4*iuie fois» et métadiafit tèaqoù caractère de récriture^ car il resta plos û'ûsl ^pMrt d*heare plMigé ^buis ses réflexions. Il yte ensaile à SM^^ et me d^iUEBia des détaîb <pLe je taû éouai avec une serapolettse exactitude.

~ Ainsi, dk<il, elle était en colère^ i ce <|aa je vois t ranvre folle! elle s*en repentira! Mate, laei, j^ assec fait poor Taccpiît de ma consdefice, et c'est à n» tour 4'être pitaé. A qoeUe heore partia diligeiee?

— Dans «ne Meure.

— Eh yen, je vais fflnuer na yaliee, et je ^ars. — - Vous faites bien.

— Vous peiisex qne j*ai peur de M. Nardssef

— Non^ mais que veas aTex raison de tous préser?er 4ie Yos propres impredenees et des soHesqa'^es peuvent avoir. Narcisse est fort exalté. Quelle bravoure y auraft-M Â vous jeter sons les co«ps d*Hi homme qni a le mépris dn doM elle fanatisme de iaciaillotiae?

— n est nai qpe je n'aimerais pas à (ondier dans nn ^oet-apens, et ^le je n'entends rien i ce doel à ramé» rîcame anqnél ii me convie. Mais là n'est pas la question. Un mot de JiUiette m'eût fait tott braver. Je l'aimais... hieri oni, je l'aimais passionnément! vaàs, aoionrd'hoi^ je retrocce en elle la bégoine etlapmde qn'tile ne peut 4)as ne pas être, et je pars content de moi, i^irès le sa*

NARCISSE. t35

crifice ({oe j6 kii ai offert^ je poomis dire aussi très- 4^ntem d*eUe, qù me préserve de llosigiie folie d'é* penser une vieille fille dévote et bourgeoise.

Je laissai Albany exhaler aiosi son dépit. Nardsse ne Teùtpas souffert; mais, moi^ j'étais trop content de le voir renoncer à ses projets pour protester contre ses impertinences. Il voulait i^tir la tête haute^ et^ pour cela» il fallait lui laisser la satisfaction de dire le dernier mot. Je raccompagnai donc très-patiemment à Thôtel, feignant un peu de craindre de Tirriter; et^ qnand je le vis, perché sur Timpériale de la diligence, enfoncer son bonnet de voyage sur ses oreilles, de l'air d*un homme qui pose Téteignoir ôxi dédain sur sa propre flamme, je m*applaudis de mon hypocrisie.

Je retournai au couvent Narcisse y était encore.

— Arrivez donc, me dit Juliette, et regardez queUe figure de révolté Ton me fait! Je ne peux pas obtenir qu'il aille me chercher un acte qui est dans mon secré^ taire, à Estorade, et dont j*ai absolument besoin. U dît que je ferais nûeux d'y aller moi-aiôme, eu de vous y envoya, et que, quant à 1», ii ne peut s'absenter. Voici la premtôre fois de ma i^e qu'il me refuse quelque chose» et je vous prie d'en {urendre note.

— Si vous m'en croyez, lui répondis-je, nous partkrens tous trois pour Est(»^e avec Sylvie, vu que Je sak ^u'un certsûn Albany vient bien de monter en diligence

et de disparaître sur la roate da Nord^ en tous traitant de folle embégoinée et de pmde embourgeoisée, mais qjDie je ne sais pas ^ ce personnage, fort capricieux, n*aurait pas la fantaisie de revenir sur ses pas dans deux heures. Or, nous avons, je pense, assez supporté ses lubies; nous avons été fort patients; moi, pour mon compte, je Tai été comme un saint! Nous pourrions Têtre moins par la suite, et vous-même» vous ne le seriez plus du tout, je parie. Ces impertinences ont lassé votre dignité. Croyez-moi, quittons la partie, et, comme le chemin d*Estorade est fort connu, nous pousserons un pea plus loin, n'importe od, sans dire d*avance et sans savoir nous-mêmes où nous allons. C*est la seule manière de n'être pas suivis.

Mademoiselle d'Estorade accepta avec joie, Narcisse avec répugnance. U éprouvait un vague mais violent besoin de brutaliser son rival plus que de raison, et il lui semblait que le fuir était une défaite. Mais Juliette faisait déjà son paquet et celui de Sylvie. Deux heures après, la légère et confortable calèche qui avait remplacé l'antique patache eeUukttre de mademoiselle d'Estorade nous déposait à la porte de son château. Ma femme et ma fille aînée étaient de la partie. Nous Hmes à Estorade un repas Unprovisé, et, aussitôt après, nous primes la route de Sainte-Florence, où nous pûmes arriver avant la nuit.

Nous nous promenâmes ainsi trois jours durant, à

petites journées, de village en village, dans lé plus romantique pays de la terre et par tous les chemins possibles ou iiT^possibles. Cette flânerie, an cœur de Thiver, eu! paru insensée à des gens moins endurcis que nous ans hasards de la température et aux fatigues de la promo* nade. Mais la nature était magnifique à travers la brume rose du jour et sous le voile matinal de la gelée blanche. Le doux soleil de midi irisait les perles liquides pendues à toutes les herbes^ et les arbres dépouillés accusaient les nobles formes de leur branchage^ souvent trop voilées sous la fouillée de la belle saison. Tout nous semblait riant ou singulier, et tous les inconvénients de la route furent pris en bonne part. Sylvie et ma fille chantaient comme deux merles et folâtraient comme deux chevreaux au bord des ravins. Juliette, plus gaie et plus sensible aux choses extérieures que je ne l'avais jamais vue, semblait goûter un plaisir réel à enterrer le souvenir du passé pour saluer le sourire de Favenir. Narcisse, en la voyant ainsi, était, par moments, plongé dans une muette ivresse. On eût dit qu'il craignait d*être réveillé au milieu d'un rêve de bonheur.

Le quatrième jour, avant midi, nous fûmes de retour à Estorade. Le temps s'était mis décidément au froid. Il avait gelé assez fort pour que les eaux fassent prises, Juhette nous demanda de lui sacrifier le reste de la journée. Elle voulait voir avec nous le ravin de la

23$ KARGISSE.

Goi^rre» où, pour la preniière lois, qnime mois asipam- Tant, ette nous avait âomé renéex-TOOs. On prit ob âne poor les deox enfants, dont les petits pieds étaient las de trotter, el noos remontâmes le terrait jnsqif aa carrefour de gros rochers où nons ariens reçn les oonftdences de notre amie.

Le ravin était presque impraticable, et pourtant Joliette le smvit à piod avec intrépidité. Cest ponr le coop qu'elle me sembla avoir des ailes, et que je me demandai comment, sans nulle attention et nul ^ort apparents^ elle voltigeait ainsi smr les rocbes glissantes, sans même accrocher son vêtement aux ronces du sentier.

Le spectacle que nous ol&rit le lit encaissé de la (îoavr& valait Men, du reste, la peine que nous prîmes pour Tex* plorer. Les mille ruisseaux qui descendent brusquement des flancs du rocher étaient devenus des caseatefles de cristal solide, et les eaux torrentielles de la petite rivière luttant encOTe en beaucoup d*endroits contre la glace,, c'était une diose curieuse et frappante que cette agonie du mouvement, qui achevait de se tordre et de gronder sous la main lourde et pétrifiée de l'hiver.

Au retour, nous eûmes à doubler le pas; le jour bais-^ sait rapidement, et il fallait sortir avant la nuit de ces sentiers difficiles et périlleux. Quand nous fûmes txxprès du feu pelant, dans la grande salle à manger du manoir, je fus ftappé de la beauté surnaturelle de Juliette.

NARCISSE. 2d»

Elfe avait en Vtè^hsmL L'aréecor da fo^er sédialt la saemr sur ses joues tntt^arenles^ et se reflétait en saphirs éUfieelaiits dafts ses yevi bleas. Ses dienreux^ ébooriffés {lar le TeB^ ToUigeaîeiil eneore coame un nuage doré aotoor de son petK front ééconTert, tmaiit comme un marire. Ge n^éta^ plas ta pâèe> et grêle m»* done byzantino; e*él»t u de ces beau enÊints qoe Rubens semble avonr peMts am reflets de la nacre.

Cette illusion de jeunesse adoleseesle, qn, ebea^ elle> était produite par la délicatesse des lignes et rexpression de can^tor^ fut si complète^ en ce moment, par rédat du teint et Fanimatîon do regard^ que Harcissey as^ à côté d'elle^ m'apparot^ dans sa beauté colossale^ coouae un contraste biYraisemblaMe. H ne poaTait pas ressembler a« mari» mais au père de celle petite ille. Sylvie elle-même, avec ses formes solides et sa grosse tdte, était tirop aceasée, trop réelle auprès de sa mère adoptîve.

ie me laqppelai le premier jour où, après six mois d'absence, je Tavais revue^ an clair de la lunet, datas le jardin de Nandsse^ et où j'avais été ravi et en mtoie temps effirayé de cette soTie à'inmatéruMé epii la earaotérisait en ce moment-là. ]Ma»tenanil^ il me semblait la voir popr la première fois Tivante, mais d'me ¥îe ^ ne [U)uvmt se môtev à eelle d'aucun être de ce monde> et une sorte de douleur isexplicalde me pénéto. Peaâ peu^ la salle devint sombre; on n'avait pas encore aUomé les^

boQgies sur la table, et le fea avait cessé de flamber. Les ombres fortement accusées, creusèrent les yeux» tout à rbeure si purs> et les lignes du visage s'accusèrent profondément. Le corps» fatigué^ s*afiiaissa sur lui-môme» et la personne devint si courbe et si ployée» que je crus voir une petite centenaire» et que Narcisse m*appamt alors comme un fils pieux, attendant avec douleur et résignation le moment de la prendre dans ses bras pour la déposer dans la tombe.

Les cris joyeux des enfants, qui étaient allés à la cai« sine et qui revenaient annoncer la soupe» dissipèrent les incomprébensibles vertiges auxquels j'étais en proie. On apporta de la lumière» cbacun reprit son aspect habituel» et je trouvai seulement Juliette un peu plus pâle que de coutume. Je lui demandai si elle était fatiguée» elle me répondit en souriant :

— Je n'en sais rien; je sais seulement que j'ai faim. Elle mangea aussi peu que les autres jours, mais en

ayant l'air d'y prendre plus de plaisir. Jamais je ne l'avais vue si enjouée» et cette gaieté fine et caressante avait on charme inexprimable. Quand on eut dîné» Sylvie s'endormit» le nez dans son assiette» et mademoiselle d'Ëstorade alla elle-même la coucher.

— £h bien» mon ami» dis-je à Narcisse en passant au salon» n*étes-vous pas plus heureux aujourd'hui qu'il y a quelques jours?

— NoD> pas da tout, répondit-il; j*auiais vonla taer Âlbany. et il vit] Tant qu'il Tivra... je croirai qa'iiajeté sur elle on mauvais sort.

— C*est trop de jalousie I Je vous conseille, si vous êtes incurable, de ne jamais songer au bonheur.

— Je n*y ai jamais songé, reprit-il.

— Au fait, pensai-je, c'est moi qui ai rêvé tout seul ce mariage. Il est impossible! Narcisse est sous le coup d'une recrudescence de jalousie qui ferait peut-être le malheur de Juliette.

J'en étais là de mes réflexions, quand on vint me dire que mademoiselle d'Estorade me priait de monter un instant chez elle. Je la trouvai assise, avec ma femme, auprès des deux petites filles endormies.

— Mon ami, me dit-elle d'une voix émue, j'ai voulu vous parler en même temps qu'à Blanche. J'ai fait mes réflexions durant ce voyage. En voyant Narcisse à toutes les heures du jour, si dévoué pour moi et si parfait en toutes choses, j'ai compris que je devais et que je pouvais l'aimer assez pour qu'il fût heureux avec moi. Je m'étais fait de fausses idées sur moi-même. Il me semble qu*enfin je vois et pense comme tout le monde. Dites-lui donc de me parler à cœur ouvert. Je lui ferai, moi, ma confession générale, et, comme, après tout, je ne suis pas bien coupable ni bien mauvaise, je suis sûre qu'il sera

content de mes résolutions. Je peux vous les dire d'à*

^iSL NARCISSE,

vanoe* Je demande encore qaelqaes sêmanMs de repos moral atisoln. Je compte me mettre en retrait» an ooavent pour tout le carême^ à Pâques> j'^ sortirai resso»citée^ et^ si Narcisse veut qn& nous soyons liés pour toujours Tun à Tautre^ comme c^esl aussi mu prisée et ma religion^ nous nous marierons au printemps.

— Juliette! Juliette ! m'éoriai-je^ surpris par je ne sais quelle vague inquiétude^ avec vous on marche de sier» prise en surprise. II y a quatre jours^ tout cela était à jamais impossible; aujourd'hui, c*est tout naturel, et vous Tannoncez avec une sérénité qui m^épouvante. Tout est arrangé, prévu comme pour un mariage de raison auquel vous songeriei depuis dix ans. Pourtant^ il n*en est rien, et c*est peut-être une réaction... Je n» veux rien dire de plus; mais, ma chère, ignorez-vous que Narcisse éprouve pour vous une passion ardente et profonde ?

— Quoi? que me dites-voiK? reprit Juliette étonnée. Ne le sais-je pas? Mais ne me disiez-vous pas l'autre jonr que Ton devait se trouver heureux du bonheur que Toii donne? Et lui en coûtera-t-il, à lui, de m*entourer de soins, de tendresse et de dévouement? Qu'estH^ que cette passion dont vous parlez, sinon de Taffection contrariée par l'inquiétude? Quant il aura reçu ma parole, tt ne s'inquiétera plus. Il me connaît bien, j'espère I Allez donc lui dire ce que je viens de résoudre, et vous v^rrex

qnB sa tristesse passera tout d'aaconp. Je le (Sonnais bien aasgi> Im, peut-être! Depuis si longtemps! Je sais Mon (]U'il se défie toujours de lui-môme^ mais qu'il ne se mé* fiera jamais de ma loyauté. Allez, allez^ vous di&-je; je sus une âme active, mais je sais un camotère indolent et irrésolu quand il s'admit de moL Ne me laissez pas temporiser, cela pourrait durer enoore dix ans. Ma parole est donnée à Dieu; prene2-la vile, et portez-la à ce bra^ eoBur. S'il trouve que j'ai trop tardé, il me pardonnera, et, s'il trouve aussi le délai trop long, <m ma retraite au couvent trop pénible pour lui... eh bien, dites4ui que je ferai ce qu'il voudra; car je n'ai plus qu'une pensée, qu'un espoir dans la vie, pour mon compte, c'est de le fendre heureux.

Juliette parlait avec l'autorité de l'inspiration. Toutes les objections qui m'étaient venues à l'esprit dans la soirée s'évanouirent comme des songes devant la confiance qu'elle montrait dans sa destinée, et aussi, je dois le dire, devant celle qu'éprouvait ma femme. Je courus retrouver Narcisse.* J'étais fort ému de la nouvelle que je lui apportais, d'autant plus qu'à me parut encore plus accablé qu*il ne l'était quand je l'avais quitté. Je crus donc devoir l'interroger d'abord sur cette soudaine désespérance qa s'était emparée de lui.

— Il n'y a rien de soudain la-dedans, réponditrll. J'ai du chagrin depuis quatre jours. Je le surmonte et je l'ou-

blie le plas qae je peux; mais^ ce soir, je ne sais pas ce

qui m*a pris. Il m*a semblé que Juliette avait la fièvre.

— La fièvre ? pourquoi la fièvre ?

— Oh ! je m*eiitends^ la fièvre dans le a^rveau. Elle n*est pas vive et riante comme cela naturellement. Elle lutte^ voyez-vous; mais, si Albany est un fat de dire qu'elle Taime, il n'est pas un fou de le penser. Cette dernière lettre qu*il lui a écrite, je ne la connais pas, moi; mais ça doit être bien tourné, et les fenmies se prennent aux belles paroles plus qu*aux sentiments vrais...

Je rinterrompis.

— Voyons, Narcisse, n'appliquons pas trop ces lieux communs, malheureusement trop vrais, à une âme d'exception. Avant de vous désespérer, répondez encore à une question sérieuse. Vous êtes et vous serez jaloux, cela est inévitable; mais sera-ce une jalousie éternelle, injuste et insupportable, par rapport au plus ou moins à'émotion que vous supposez dans le passé de Juliette* et dois-je me hâter de lui dire : « Préservez-vous d'un attachement immense, mais qui ne raisonne pas, et qui vous fera la vie amère? » Ou bien dois-je croire que le jour où Juliette vous dira : « C'est vous que j'ai choisi et à qui je veux appartenir, » vous oublierez jusqu'au nom d' Albany, pour né songer qu'à remercier Dieu et Jutiette^

N«^cisse m'écoutait avec des yeux arrondis, presque hagards.

— Ah cà! s*écria-t-il en se levant^ comment me parlez^YOus donc là? Est-ce que tous tous amusez de moi^ ou si c*ebt qne je rêve? Mais non, mais non^ c'est moi qjjï sois fou ! Jamais Juliette ne me dira pareille chose I

Je lui rapportai mot à mot les paroles de Jaliette. 11 les écouta avec stupeur, ses yeux plongeant dans les miens, ou nageant dans le vague, comme ceux d'un extatique. Puis il mit sa figure dans ses deux mains et garda le silence. Mais je vis qu'il était secoué^ de la tête aux pieds, par un tremblement nerveux, et les premières paroles qu'il essaya de me répondre furent inintelligibles. Enfin il se remit^ et me dit^ en se jetant dans mes bras :

— Devant Dieu, devant vous, sur la tête de Sylvie, et par l'âme de mon père, de ma mère et de iiia pauvre sœur Louise, que j'ai tant aimés tous les trois, je jure que je crois à la parole de Juliette comme à celle de Dieu, et qu'à partir de ce jour, je ne sais plus s*ii a existé un homme du nom d'Albany !

Narcisse disait la vérité. Il eût tenu parole!

GÛlTGlJOSlâlU

Juliette entra avec Blanche am ttoment où Naidase profécait ae sennent dans tonte la plénitode de sa toi, «t elle loi piitks denxmsùns en Ini «disant :

— Moi aussi, mon frère, mon proteoteor, utxm aoû d'eniance, je te |nre, par Lowse et par Sylvie, qoe je veux passer avec toi le reste de mes joors et t'jîmer de toute la force de mon âme. A .présent, décide des circonstances, i'aarais voulu me retirer qnelf nés }0sm an couvent pour mettre ordre, sans préocoapation, aux devoirs que j*ai contractés envers eesie londation de dbarite. Pendant eette absence, je t'am'ais chargé de iaire arranger notre vieux château à ton goût, car il est triste, et cet air d'abandon que j'aimais, je te le sacrifie de bon cœur. Et puis, enfin, j'aurais voulu me sanctifier moimême et rajeunir mon âme par de ferventes prières, pour la rendre digne de la tienne. Mais, si tu dois souffrir de ce projet, j'y renonce. J'ai promis à Dieu, avant tout, de te complaire, dès à présent et pour toujours.

Narcisse était ivre de bonbear. D voulait timt ee i^e yoalait Juliette. Je trouvai qu'il se saeriâail ^p en ao« «ordaat àx semaines de retraite. Juliette se pouvait pw apprécier les agitations de Tattente et les toarmenlsée Tespérance. Ella céda sans discussion^ et je fixai à quinze joTûrs Fabsenoe qu'elle s'imposait Dès le lendemalû, elle àSg s'enfermer au couvent, et je me otogdai, coalirmémentà ses insmietions, de fr^parertoa&es choses gpear la rédaction du contrat de mariage.

Gomme le curé, consulté sans doute d'avance, devaii publier les bans le dhnanche suivant, le lendemain smr, conformément encore soi désir que Juliette m'avMt exprinaé, je fis part ofSciellement, à ia famille de Narcisse et à nos autres amis rassemblés diez moi, du procbain mariage de Narcisse Pardoux avec mademoiselle d'Ësiorade. Ce fut une grande surprime; on avait toujours oni, maligré ses d^égations, que Juliette av^t prononcé certains vœux. A Tépoqae où elle avait établi sa communauté, les jeunes gens à marier, et leurs parents surtout, s'étaient émus de voir une si belle fortune s'm aller aux hosi^eg, et certaines bourgeoises d'impcuiance, qui avaient craint |>6ar leurs filles la conanTence d'une dot eomne celle de mademdselle d'Estorade, s'étaienit bâiées de publier^ comme le tenant âe bonne pari, qme le rmn de c^Ubat de cette héritière était un fait accompli. Dans Jes petites villes de province, il n'y a rien de si aisé que «d'é*

tablir Tamorité d*an mensonge^ rien de "si difficile ensidtd à déraciner. Même chez moi^ où Ton était aussi pea petite Tille que possible, on se récria, et il fallut l'affirmation du corë pour que Ton voulût croire à Findépendance absolue de mademoiselle d*Estorade.

L*étonnement passé, on approuva vivement cette union, mais sans se dissimuler qu'elle serait fort critiquée par les bourgeois de la Fsdlle-sur-Gouvre. Les uns blâmeraient Narcisse d'épouser pour sa fortune une vieille fille adonnée aux momeries de la dévotion. Les autres blâmeraient Juliette d'oublier son rang jusqu'à descendre à porter un nom qu'on lisait encore sur l'enseigne d'un estaminet. Dès lors elle descendait, de la première société de l'endroit, à la troisième tout au plus !

D'autres ne devaient pas manquer de dire pis. Albany n'était probablement pas le seul qui eût fait ses commentsûres sur la naissance de Sylvie. Nous devions nous attendre à tout cela et ne pas nous en préoccuper.

On s'était à peine remis chez moi de l'émotion causée par cette déclaration, que le docteur nous en apporta une moins agréable. Juliette était malade. Elle avait été prise, dans la nuit, d'un violent accès de fièvre. On n'avait appelé le docteur que dans la soirée, ce dont il était fort méconient. En voyant entrer Narcisse, il se hâta de dire que ce n*était qu'une courbature ; mais il me prit à part pour m*avouer qu'il était inquiet, et qu'il attendait un sa-

eond accès pour se faire une opinion. Il me fit des questions sur notre voyage. Juliette s'était-elle beaucoup fatiguée? avait-elle eu chaud et froid? Je n*osais affirmer le contraire.

— Si c'est une affection pleurétique^ me dit le docteur^ je sais ce qu'il faut faire; mais^ jusqu'à présent^ je ne vois qu'un état nerveux très-violent^ et que je crains de combattre avec trop ou trop peu d'énergie. J'ai affaire à une organisation exceptionnellement délicate^ et sur laquelle les médicaments n'ont jamais produit de bons effcits.

NouB ne pûmes cacher longtemps la vérité à Narcisse. Il la pressentait^ et il s'attacha si bien aux pas du docteur, qu'il le vit retourner au couvent à minuit. Dès lors, il ne quitta plus le parloir, et, pendant huit jours, il devint l'ombre du docteur et du curé, qui seuls avaient accès auprès de la malade, et qui venaient, à chaque instant, lui donner de ses nouvelles.

Juliette fut malade pendant huit jours, sans que le doc* teur pût nous dire s'il était réellement tranquille ou réellement effrayé. 11 n'y avait aucun symptôme d*accidents puhnonaires; c'était plutôt un affection du cœur, mais produite passagèrement par une grande excitation nerveuse, ou se déclarant à la suite d'une prédisposition négligée, voilà sur quoi il était impossible de se prononcer. Il n'y avait pas beaucoup de possibilité d'agir sur un

être si frêle. Jaliette était, da jour au lendemain, tonAéd

daos on abattement extraocibiiaire.

Ponrtant, il se fit mi nneux trè&-marqné ; les cnrimes da docteur se calmèrent, et^ comme la malade disait, à toute iienre^ qu'elle avait besoin de la campagne, et qu'elle avait souvent éprouvé, sans en parler, de grands malaises et des étouffements que Vair d^Estorade avait toujours dissipés, nom résolûmes, ma femme et moi, de Ty conduire avec toutes les précauftions imaginables, et de nous y établir auprès d'elle pour la soigner et la distraire pendant quelques jours. Le docteur nous accompagna dans la voiture, et Narcisse se fit notre cocher, ne se fiant à personne pour éviter les secousses à la malade.

Quand nous revîmes Juli^te, elle ne nous parut ni si affaU)lie, ni si changée que le docteur nous avait préparés à la voir. Elle monta en voiture, sans être trop soutenue, sourit à Nardsse, en lui disant que ce n'était rien, et que le plaisir d'aller avec nous à Estorade lui faisait déjà du bien.

Le voyage parut, en effet, lui être agréable, et elle sortit de voiture aussi facilement qu'elle y était entrée. Le temps était superbe, les appartements bien chauffés. Elle s'assit avec satisfaction dans le vieux fauteuil de sa mère, et nous appela tous autour d'elle pour nousremerdertie l'amitié que ïkùxj& lui témoignions.

— J'espère, ajouia-(-elle, que Je ne serai pas trop long^

ceo^ sésniy qaoiqa'ii xm semble néshdooK d'être dorlotée comme un enlEuit. J^ai beone ^?ie de pouvoir courît au jardin et de revoir bientôt le cber ravin de laGonvre.

Elle prit ensuite ses arrangements pomr qoelqaes jours de convalescence et de paresse qu'elle voulait bien s'accorder. Je devais nécessairement retourner bientôt à mes affaires ; mais il était convenu qu'Hortense viendrait remplacer ma femme. Le docteur comptait partir le lendemain et revenir tous les jours. Narcisse n'était pas mis en question. Il se chargerait de faire travailler et promener Sylvie, n n'était pas besoin de lui demander sll quitterait la maison d*une beure, tant que Juliette ne serait pas guérie.

Tout en causant avec nous^ elle s'assoupit On fit silence^ on s'éloigna sur la pointe du pied. Le docteur resta seul, avec Narcisse et moi^ à la regarder attentivement. L'éclat^ peut-être un peu fébrile, de ses joues s'était effacé. Elle devint blanche comme une figure de cire vierge ; le bruit et le mouvement de sa respiration étaient insaisissables. Il y eut un moment où je la crus morte. Mais la physionomie du docteur me rassura. Il tourna légèrement entre ses doigts le poignet affaissé de la malade, et^ quand elle s'éveilla, il nous dit qu'il était con* tent de l'état du pouls.

La nuit fat si bonne, que nous étions tous contents le lendemain. La journée confirma nos espérances^ et le

docteur partit en nous recommandant de maintenir antour d'elle et en eHe^ autant que possible, un état de calme absolu.

Ce calme fut maintenu religieusement, et, lorsque Juliette essaya de nous pstrler de son mariage, Narcisse fut le premier à lui dire quMl lui était permis d'être adorée, mais non pas de se donner même la peine d'aimer; à plus forte raison celle de songer à quoi que ce soit qui fût un acte de volonté, ou un sujet de réflexion.

— A la bonne heure, lui répondit-elle avec tendresse; je yeux bien dormir toujours, mais vous ne me commandez pas absolument d'être morte. Dites-moi donc que vous m'aimez; car je sens que c'est là ce qui me fait vivre.

Trois jours s'écoulèrent ainsi. Il nous semblait voir arriver la guérison; mais le docteur, avec lequel je m'en retournais à la ville, me dit en confidence qu'il n'était pas content.

— Les forces auraient dû revenir un peu, me dit-il, et, au contraire, elles ont décliné. Vous ne vous en apercevez pas, vous autres, parce qu'elle s'appuie légèrement sur votre bras pour gagner son fauteuil, et que sa Dgure a des moments de coloration trompeuse. Mais le pouls ne ment pas. lui! C'est pour moi le révélateur indiscret des ravages que le dévouement et la volonté réus- ^sent à vous cacher. Je suis persuadé maintenant que

eeito maladie du cœur date de loin^ et qae nous avons été trompés^ moi le premier» par une certaine animation insolite du caractère et de la physionomie. Eiie nous a caché cela^ ou elle ne s'en est pas rendu compte. Tant il y a que la maladie existe, et que, si les accidents nerveux reparaissaient, je ne serais pas du tout tranquille.

Le lendemain, il vint me donner de meilleures nouvelles,* mais, le surlendemain, il m*effiraya tout à fait. Les nuits étaient mauvaises. La femme de chambre, malgré la défense de Juliette, qui craignait d'alarmer ses amis, avait avoué au docteur qu'il n'y avait presque pas de sommeil et une inquiétude continuelle.

— Voilà, disait-il, ce qui explique l'abattement de la journée. Il faudra que je passe une ou deux nuits là-bas*

Il alla s'y installer, en me promettant de me faire don« ner des nouvelles tous les jours. Mais son absence se prolongea, et je ne reçus de lui que des mots problématiques : « Gouci, couci. — Ce n'est pas merveilleux. — Toujours de môme. — Moins bien. — Peu bien. — Pas bien* » Les billets de madame Pitard étaient plus rassurants, il semblait que les progrès du mal ne fussent appréciables que pour le docteur. Narcisse n'écrivait pas. Au bout d'une semaine, l'inquiétude me prit, et, en dépit du travail qui me surchargeait. Je courus un soir à Estorade.

Le docteur vint à ma rencontre»

— Elle veat absolament voas parler^ me diwiU je vou. lais vous envoyer on exprès.

— Et comDMQt ya-t-eile?

— Mal.

— Nr^vbse le sait?

— Peut-être ; il ne dit rien,

— Et elle-même T

— Elle a Tair de ne pas 8*en douter.

Je trouvai, cette fois, Juliette effrayante de maigreur et de faiblesse. Elle ne quittait plus sa chambre; mais^ ne pouvant supporter le lit, elle était à demi étendue sur.une chaise longue. Narcisse était auprès d'elle, rempli d'enjouement et de sérénité. Il s'était promis de ne pas lui montrer ses craintes. Il se dominait lui-môme d'une manière inouïe. Pourtant son caractère n'avait ni les habitudes ni les instincts du stoïcisme^ mais son amour avait les principes et la religion du courage à toute épreuve.

Juliette voulait être seule avec moi.

— Mon ami, me dit-elle^ le curé sort d'ici. Je me suis confessée en cachette de nos amis, et il m'a promis de venir demain pour m'administrer. Je voudrais donc que, demain, vous eussiez un prétexte pour emmener Narcisse dans la campagne. Au bout de deux heures, vous pourrez le ramener^ et, comme il verra qi'^ je ne suis pas plus mal qu'aujourd'holy il ne s'affectera pas trop de ce qui, aujourd'hui, lui ferait l'eJOTet d'un étemel adieu.

Je promis de faire ce qu'elle voulait; mais j'essayai de dire, comme elle, que cette mesure de précaution spiri* tuelle ne devait pas et ne pouvait pas sérieusement alarmer ses amis.

— Oh ! vouS| répondit-elle en me tendant sa main diaphane, vous êtes un homme raisonnable ! Il faut que VOUS soyez préparé à tout, pour soutenir mon pauvre Narcisse dans cette épreuve. Je crois que je ne me relèverai pas de ceci. Je me sens mourir un peu tous les jours. Je ne souffre pas beaucoup, si ce n*est d'étouffer la nuit. Mais les journées sont assez douces, et je n*ai pas de tristesse noire. Je suis résignée à mon sort, quel qu'il soit, n y a si longtemps que je me suis donnée à Dieu, corps et âme, que je n'ai plus de mérite à m*en rapporter à lui pour ce qui convient le mieux à ma destinée en ce monde ou en l'autre* Vivre ou mourir, c'est comme il voudra.

» J'ai pourtant quelque chose à me reprocher que je veux vous dh'e, bien que je ne m'en sois pas confessée ouvertement au prêtre. Gela vous étonne? C'est qu'il n'y avait rien là de ce qui constitue un péché. Je me suis accusée seulement d'avoir manqué de clairvoyance envers moi-même et envers les autres, et d'avoir attaché trop de prix à une sympathie qui ne valait rien, tandis que je laissais souffrir, par ce fait, une amitié qui eût dû être tout pour moi. Il n'y a pas eu d'autre erreur dans la con-

duite de ma vie intérieure. Pour tout le reste» mes de- Toirs étaient si nettement tracés» que je n*ai pas an de peine k les remplir. Mais» en ce qtd conceiiae fiarcisse» j'ai trop tardé à i*aimer, cela est certain. DirsU-je que ce n'est pas ma faute? Je ne l'ose pas. J'ai cru devoir m'en confesser dans les termes que je vous* ai rapportés^ parce que, quand une personne résolue à bien penser et à bien agir laisse prendre à son esprit une autre voie que celle de la justice et de la raison» il ne peut y avoir de la faute de la destinée.

» Pour moi» la destinée» c'est l'influence du ciel; c'est l'action de Dieu en nous. Or» je crois que la grâce ne nous fait jamais défaut, et que, quand» dans les choses délicates du cœur» une femme manque de lumière et de prudence» c'est parce que» à un moment donné, elle a cédé à quelque suggestion de l'orgueil ou de. la vanité. Je me suis toujours persuadée qu'en m'occupant de la conduite d'Albany» je travaillais pour le bien» pour le vrai» pour ce que nous appelons le règne de Dieu dans les âmes; mais il est possible qu'au fond de ma sollicitude» il y eût autre chose. Quoi? Il m'est impossible de le définir. Je me suis interrogée en vain là-dessus» dans ces dernier» temps, et, comme je ne m'intéressais plus à lui, je ne pouvais plus me donner aucune bonne raison de m'y être intéressée. Tout oe que j'ai pu trouver à me reprocher» c'est d'avoir cru imposer l'influence de ma vertu

et de ma simplicité à une conscience relâchée par la corruption du monde. Oai^ ce doit être cela^ car je me rappelle le plaisir gae j'éprouvais à lire ses lettres^ lorsqu'il m'écrivait qu'il me devait sa réhabilitation, et, de même, le chagrin que j'avais quand il se remettait à tout nier et à me contredire. C'était une lutte entre nous! Et moi, sainte Tranquille, comme on m'appelait, je prenais à cette lutte morale un plaisir nouveau et inconnu.

» Je ne puis que vous répéter ici ce que je vous ai déjà dit de mon ignorance en matière d'amour. Vous m'avez beaucoup affligée et humiliée en me disant plusieurs fois que j'aimais d'amour Âlbany. Je ne veux pas le croire; je veux mourir avec la conviction que je n'ai jamais connu que l'amitié^ et que Narcisse a obtenu de la mienne un sacrifice que nul autre n'eût jamais pu obtenir, celui de ma liberté morale et de ce vœu de chasteté mystique longtemps caressé en moi comme un rêve sublime. Oui, je l'avoue, j'ai toujours regretté le serment que ma mère m'avait arraché de ne pas me consacrer à Dieu seul avant l'âge de trente ans. Si j'eusse pu prendre le voile à l'époque de ma majorité, je ne mourrais peut-être pas aujourd'hui! Mais les années de liberté que j'ai subies m'ont forcément créé des liens d'affection que j'ai senti ne pouvoir plus et ne devoir plus briser. Et voilà qu'au moment de me consacrer au bonheur d'un être en particulier, je m'en vas en langueur et en faiblesse, comme

958 MARGI8SB.

si Dieu m*eût dit : « Tu n'iras pas ]asqa6*là! » Qae ta volonté soit faite t Je teux ce qu'il voudra, et il faudra bien que noire pauvre ami s'y soumette* J'ignore ce que le ciel exige de moi; c'est son secret! Ha guérisoB cm ma mort me le révéleront. Je sais, par e^érience> qu'(Hi 'interroge en vain dans les plus ardentes prières. 11 ne m'a jamais envoyé d'extases ni de visions. Je sentais seulement dans mon âme une voix qui me répondait s « Qu'importe ton sort, à toi ? As-tu le droit d'y tant ré- » fléchir? Pense aux autres, cours auprès de ceux qui te D réclament, et, de ton état en ce monde, ne te préoo» » cupe pas tant! La vie est courte, et le temps que ta » perds à vouloir que le ciel communique avec toi direc- ^ tement serait mieux employé à bercer un petit enfant » qui souffre, ou à relever le courage d'une pauvre mère » qui pleure. »

Juliette parlait ainsi avec une douceur déchirante. Ce qu'elle disait, en des termes encore plus simples et plus humbles que je ne puis les rendre, c'était bien le résumé d'une vie qui ne ressemblait à nulle autre, et dans la« quelle il fallait faire un effort de supériorité, si je puis dire ainsi, pour voir aussi clair qu'elle-même. J'avais toujours été tenté d'en voir davantage, et maintenant j'étais certain qu'elle me disait tout. Qu'elle eût aimé Albany un peu plus qu'elle ne se le persuadait, cela restait acquis

ma conviction, et môme je ne pouvais m'empêcher de

NARGISSB. 25»

croire qu'elle avait été yiolemment Uaiippée aa cœor par Finconvenance de sa conduite; mais qu'elle eût toujours ignoré la naiure de son penchant poar lui, et qu'elle dût emporter cette chaste ignorance avec son secret dans la tombe^ voilà ce qui m'é2ait désormais bien prouvé. Je voyais bien aussi qu'elle était née avec l'instinct du célibat^ instinct providentiel peut-être^ et que je n'avais pas assez deviné^ puisque la seule pensée de l'amour terrestre brisait sa vie» au moment où elle cherchait à le ressentir.

J'étais donc doublement affecté de l'idée de perdre cette adorable amie et de la crainte de l'avoir poussée dans une voie où il ne lui était pas possible de s'engager.

Je me hâtai de lui exprimer cette dernière appréhension, lui disant que, si la résolution qu'elle avait prise était une des causes morales de sa maladie, je pouvais répondre assez de Narcisse pour jurer qu'il resterait son frère et son ami sans plainte, sans reproche, et peut-être sans effort. Le dévouement fait des miracles dans de telles âmes, et je voulais aller chercher sur l'heure notre ami, pour qu'il le jurât lui-môme.

— Non, non, ne faites pas cela, me répondit Juliette. Il a encore l'espérance que je vivrai; laissons-la-lui encore un jour, c'est autant de gagné.

Elle était fatiguée de parler: elle s'assoupit. Le lendemain, Narcisse, qui pressentait et devinait tout, fit sem-

blant^ ponr Itd complaire, de ne pas voir les apprêts des

derniers sacrements, et il s*en alla de lui-même à la

Folie-Pardoux^ dès le premier mot que je lai dis à ce

sojet

— Soyez tranquille^ me répondit-il; j'obéirai à tout, et^ jusqu'au dernier moment^ j'aurai l'air de ne rien craindre.

Le soir^ Juliette fut d'un calme angéliqne. Elle obéit au docteur, qui lui défendait de parler; mais^ sentant sa fin approcher^ elle voulut nous avoir autour d'elle. Elle fit apporter les échecs et les cartes, en nous priant de nous occuper au fond de la chambre, sans nous tourmenter de sa présence. Elle désirait seulement nous voir là; et, quand nous fûmes assis, elle fit déplacer une lumière qui ne lui permettait pas de voir principalement Narcisse avec Sylvie sur ses genoux.

Au bout d'une heure^ elle s'agita un peu et nous dit que c'était le moment de coucher Sylvie. L'enfant vint lui dire bonsoir. Elle la fit asseoir sur le bord de son lit, et la tint longtemps embrassée. Puis elle la rendit à Narcisse, et il vit que des larmes baignaient son visage.

Le docteur nous invita à sortir de la chambre pour qu'on pût y ramener la fraîcheur et Tobscurité. Mais I revint bientôt nous chercher.

— Hes enfants, nous dit-elle^ j'ai une crainte folle de mourir avant d'être mariée^ et, bien que ce soit un en-

NARCISSE. 26i

fantillage. Je prie Narcisse de s'y prêter. Nos bans sont publiés, le maire est prévenu, le curé est là. Je veux que, quoi qu'il arrive, Narcisse reçoive de moi la plus grande marque d'estime, de confiance et d'affection que je puisse lui donner.

Le mariage civil fut conclu et le mariage religieux célébré dans cette chambre mortuaire. On avait ouvert les portes toutes grandes. Les gens de la maison et de la ferme étaient présents. Juliette, enveloppée d'un peignoir de mousseline blanche^ s'était fait asseoir sur la chaise longue. Elle avait demandé et ouvert un coffiret mystérieux^ où elle prit le voile et la couronne de mariage de sa mère. Elle pria Hortense de l'en coiffer, et, blanche comme ses vêtements, pâle comme une morte, elle engagea civilement et religieusement sa foi à Narcisse Pardoux, avec une résolution ferme et un calme divin.

Quand ce fut fini, elle eut un accès de fièvre et dormit avec agitation jusqu'à minuit. En ce moment, elle s'éveilla et dit :

— D'où vient que la pendule ne sonne pas? L'avez* vous donc arrêtée?

—•Voulez-vous qu'elle marche? lui dit Narcisse.

— Oui, je veux compter les instants. Maintenant, j'ai quelque chose encore à vous dire. Sommes-nous seuls?

Tout le monde sortit, excepté Narcisse et moi, que Juliette retint par un signe.

Se2 NARCISSE.

— Mes amig^ nous dit-elle^ le moment est venu. L*étouiïement augmente^ et cela va si vite^ que je dois m'attendre^ d'un moment à l'autre^ à vous quitter. Je n'ai plus la force de le cacher^ il faut que je m'avoue vaincue. Mon cher enfant^ dit-elle à Narcisse, tu me regretteras bien, je le sais; mais je ne m'en vais d'ici que pour revivre ailleurs, et je t'attendrai. Songe que les âmes unies par un mariage d'amour et de foi ne se séparent jamais plus, et que tes douleurs en ce monde, je les ressentirai dans l'autre. Épargne-moi donc l'horreur de te voir découragé ou en révolte contre l'arrôt du ciel qui nous sépare pour un peu de temps.

Elle eut alors un peu d'agitation. Elle voulait encore parler, mais le trouble était dans ses idées.

— Qui sait, dit-elle tout à coup, si je suis digne d'aller au ciel? J'ai peut-être péché par ignorance; je me suis peut-être menti à moi-même..^ Me suis-je bien confessée? Il vaudrait mieux dire plus que moins, quand on veut laver son âme... Pourtant, c'est presque épouser le mal, que de s'accuser à la légère !... Non, je ne mentais pas... Je refusais de me marier, parce que je me sentais malade très-souvent! J'étouffais comme aujourd'hui... Et puis, e me suis dit, enfin : « C'est raison de plus. Si je ne peux pas vivre, il faut que je meure en aimant. ^ Et c*est pour aimer sans crainte, ne fût-ce qu'une heure, un moment, que je me suis mariée. Hélas! il est bien court.

ce moment. Oh! comme la pendule bat vite! aussi vite que mon cœur!... Narcisse^ mets-y ta main... et compte...

Ce furent là ses derniers mots. Narcisse sentit le tumulte de ce pauvre cœur prêt à se rompre; et puis il ne sentit plus rien^ et ses yeux hagards res ceux de Juliette. Peut-être le vqyait-elle avait souri. Le sourire s'effaça insensib prit une expression d'austère béatitude, beauté^ que je lui avais vue par moments quinze jours^ avait fait place aux appareo lesse prématurée^ reparut comme une aui sur les ombres de la mort.

Hortense^ baignée de larmes^ avança blanto pour abaisser ses paupières. Narciî de lui-même que s'il était encore sous le de Juliette^ repoussa doucement la main voulant laisser à personne le soin de fen ces yeux si beaux qui ne devaient plus J monde.

Alors seulement il pleura^ mais en siiei ner aucun signe de désespoir. Il suivit a qu'à ce que la terre se fût reiennée sur e s'inquiétait un peu d'une douleur si discr mée. Il essaya de l'émouvoir pour amené jugeait utile; mais ce fut en vain. Les d de Juliette étaient gravées dans la mémoir

Elle loi avait dit que son âme^ à elle^ ressentirait, jusque dans l'antre vie^ les convulsions et les déchirements de la sienne • Et lui^ qui longtemps s'était vanté de ne croire à rien^ croyait à cette parole et y conformait religieusement sa vie.

n en consacra la meilleure part à l'éducation morale et an bonheur de Sylvie^ donnant toutes ses forces physiques et intellectuelles au travail. Nos affaires ont prospéré. n est devenu riche> et jouit d'une grande considération. Hais il ne s'est jamais sondé de la fortune et du crédit que pour Caire le bien; et» maintenant qu'il a près de quarante ans, quand sa famille revient encore parfois à ridée de le marier, il ne répond que par un air de profonde surprise^ qui semble dire : « Âvess-vous donc oublié que je suis le mari de Juliette, et qu'elle m'attend dans un monde meilleur? »

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