Nations hyperboréennes
Il y a diverses raisons pour réunir îci des peuples qui habitent plusieurs parties du monde et qui parlent des langages diffcrens. Les Ka m te h ad al es de l'Asie, les Lapons européens , les Groê'nlandais , voisins de l'Amérique, les Esquimaux, qui vivent dans deux mondes , ont un caractère qui les rapproche singulièrement les uns des autres : avec leur amour de la patrie , leur ardeur chasseresse, leur gaîté naïve , ils semblent avoir été créés pour habiter le pins terrible climat de l'univers. Environnés de glaces éternelles, mais animés par l'amour de leurs frères, ils errent en paix dans un pays désolé. Ils ne peuvent vivre loin de ces plages où s'arrêtent les flots glacés des mers polaires ; Us meurent loin de ces forets dont la ver-
dure éternelle et sombre s'élève sur des monts sauvages ou la neige ne cesse point de tomber ; leur ame est toute semblable à ce fluide inconnu qui dirige l'aimant; leurs regards se tournent sans cesse vers le nord, et leur voix ne sait chanter que d'éternels frimas.
Il faut à ries hommes de longs jours qui n'aient point de nuits , ou des nuits que n'interrompent point le jour. Il leur faut le chanl mystérieux el triste du rossignol des pôles, qui ne chante qu'au pâle soleil de minuit, l'éclat terrible des aurores boréales. Révent-ils la gloire , ils ont des baleines à harponner, ils ont des ours à combattre, des espaces immenses à traverser, des lacs a franchir, entraînés par leurs rennes ou par leurs chiens fidèles.
Petits, agiles, infatigables, doués de ce courage passif qui supporte tout ce qui vient de la nature , privés de ce courage d'agression qui l'outrage , ils n'ont jamais fourni de soldats à l'Europe, à l'Asie ou au Nouveau— Monde ; on ne les a jamais vus demander aucun des biens que fournit une terre plus heureuse , et ils ont trouvé toujours une nourriture abondante, un abri paisible au sein de leur pavs désolé.
Telle est la race hyperboréenne dont je viens d'esquisser rapidement les traits principaux.
Il y a cependant de grandes différences entre les idées religieuses du Kamtchadale eldu Groenlandais , entre < elles du
Saraoïède et du Lapon ; ils mènent I peu de choses près le même genre d'exîslence, quoique ayant adopté des usages diflcrcns. Vivant sous un climat semblable , appartenant à une race analogue , il est tout naturel que leurs idées poétiques se ressemblent ; c'est ce dont j'ai acquis la preuve et ce que j'essaierai de démontrer.
Soumis tous à d'étranges superstitions, leurs idées sur la divinité sont souvent extravagantes , mais elles sont quelquefois d'une poétique bizarrerie. Voués aux douées affections , l'amour paisible occupe souvent leur muse naïve; ne se livrant jamais aux combats, il» ignorent les chants de guerre et les remplacent par les hymnes du cœur.
De tous les hommes de la race hyperboréeune, les plus intéressaus peut-être à nos jeux sont les Lapons; leur paisible existence , leurs vertus hospitalières , tout accroît l'intérêt qu'ils inspirent : leurs grossières superstitions ne fout de mal à personne, et sans doute que nos principes théologiques ne leur ont point toujours été inculqués avec la modération qu'ils montrent eux-mêmes dans leurs paisibles contrées*
Je ne sais jusqu'à quel point la race des Lapons peut voir se développer ses facultés intellectuelles selou la manière dont nous comprenons la civilisation ; il est certain que l'un d'eux a fait assez de progrès pour écrire lui-même ses aventures.
M. Capell Brooke nie, dans sou grain!
voyage, que les Lapons aient la moindre idée de poésie, et il affirme que les monumens qui ont été cités par plusieurs voyageurs appartiennent à la race finnoise, que l'on confond souvent en Europe avec les peuples hyperboréens du voisinage. En s 7 enquêtant un peu plus soigneusement des usages des peuples qu'il visitait, il eût vu probablement pourquoi la seule chanson qu'il ait entendue, et dont on ne lui expliqua qu'imparfaitement le sens ?
renfermait si fréquemment le nom ter— rihte du loup ; c ? c*t que ce chaut mysté-
rieux que ces peuples répètent sans cesse, et où ranimai destructeur est maudit, est une explication magique qui tient aux plus anciens usages religieux. C'est du reste dans ce voyageur anglais qu'on apprend à connaître un pays que les gens du inonde s'obstinent à ne voir décrit que dans les pages étranges de Llegmird et de ses compagnons. Après l'avoir lu , on comprend mieux la tranquille volupté que doivent éprouver ces hommes des pôles dans leurs huttes enfumées, quand il a fallu, pour gagner l'asile protecteur, descendre avec mille périls des montagnes de neige, glisser sur des plaines de glace qui s'en tr ouvrent tout— à-coup, et où la rapidité de la course peut seule sauver de la mort ; mais un tel voyage , où les neiges éternelles, les forêts criantes de sapins, les aurores boréales et les aurores qui n'ont pas eu de unit sont décrites à traits rapides et animés , ne suffisent pas pour l'étude du cœur de l'homme; il faut pour cela séjourner quelques années dans la cabane , et surtout ne pas observer les usages , emporté par un rapide traîneau.
A en juger surtout par les anciens voyageurs , les Lapons ne sont pas dénués d'idées poétiques , et , sous la forme bizarre que le Créateur leur a donnée, ils renferment une ame tendre, un cœur disposé aux plus ardentes impressions. J'ignore si , dans les antres secrets où ils cachent leur culte, où des idoles informes, couvertes du sang et de la graisse des victimes, reçoivent leurs hommages , j'ignore, dis-je , s'ils entonnent des hymnes religieux, et quels mystères ils célèbrent au sein de leurs neiges éternelles. Mais ce pouvoir de l'amour, qui résiste à tontes les impressions des climats, ils savent le peindre avec force et avec vérité, et de bizarres comparaisons n'en diminuent p;i:l'expression naïve. Voici une chanson qu'Olaus Mathias , Lapon do Tornéo , donna à Seheffer, qui nous Ta conservée»
« Kuluasatz, mon petit renne, il faut ?» nom buter, noua avoua du chemin il
— iiûl —
» faire. les lieux marécageux sont vastes >» et les chansons nous manquent. Marais « Kaige, Ion aspect ne m'ennuie cepeu- » ilanl point. Marais Kailwa, je te salue, » Beaucoup de pensées fie pressent dans h mon esprit. Tandis que je suis porté à » Mivi le marais Kaige, mon renne, » soyons agiles et légers, c'est ainsi que » nous terminerons plus promptement 110- « Ire travail et que nous arriverons où « nous devons aller ; là je verrai mon » amante se promener. Kulnasatz, mon » renne , regarde au loin , et vois si tu ne * l'aperçois pas se baignant. »
Quel est cet homme que la nature , selon nous, a si peu favorisé et que nous plaignons, tandis que nous excitons sa pitié ? C'est un habitant des rivages du Groenland. Le hasaid le conduit-il dans le Danemarek ou dans la Norwège , il se plaint de ne plus trouver ses monts de neige, ses bouleaux chétifs, ses étangs glacés; l'été, que nous trouvons si rapide dans ces climats , lui , il le trouve trop long. L'âpre nature qui l'environne habituellement lui donne un sentiment de licrlé, qu'il exprime en vantant ses rochers stériles , où son courage lui fait trouver une nourriture abondante. Il va jusqu'à dire qu'il n'y a point assez de ciel en Danemarek pour un homme qui a parcouru les plages neigeuses de son île , et cependant cet homme , qui n'aspire qu'après les glaees du nord , et qui ne sait se réjouir qu'an milieu des scènes les plus terribles de la nature , comme le Lapon , cet homme ouvre son unie aux douces influences ; il conçoit les idées les plus nobles et les plus élevées :
malgré le déchaînement des tempêtes, il a toutes les joies du foyer paisible ; c'est qu'en dépit de ses sombres hivers, le ciel n'est point toujours nébuleux , et que de brillan s phénomènes exaltent son imagination déjà émue par le récit des chasses périlleuses et par la vue de l'Océan.
Mais c'est surtout au sein de leurs cabanes, où broie sans cesse un feu ardent, quu reproduisent fm 1«* Groenlaudai* |
toutes leurs inspirations. Leurs combats sont bien doux, leurs victoires sont plus aimables que celles des conquérons. Une querelle s'élève-t-elle entre deux Groënlandais , le sang ne coule jamais , une raillerie plaisante est l'arme dont ils doivent user. Après avoir convoqué une assemblée nombreuse , les deux adversaires paraissent revêtus de leurs plus beaux habits, le défi est envoyé , les chansons commencent , et la victoire ne tarde point à se décider. Heureux celui dont l'imagination a rencontré les plus brillantes saillies î malheur au poète que le ridicule peut atteindre; les rires bruyant des spectateurs annoncent la confusion de celui qui vient d être vaincu ; la joie des pêcheurs célèbre celui qui a remporté la victoire.
11 y a encore en Groenland un usa^e inspiré par 3a douleur et qui rappelle cependant les idées les plus douces, tant le cœur de l'homme sait trouver des pensées attendrissantes pour adoucir les maux qu'il ne peut éviter. Quand un enfant meurt dans ce pays , avant de l'ensevelir sous la ncïge 7 les parens lui donnent un compagnon pour guider sa jeune aine, c'est le chien le plus fidèle et le plus aimé de la tribu. Lu mère croit , dans sou innocence, que cet ami conduira son fils près des parons qui l'ont précédé dans la tombe; cette douce pensée console le pauvre chasseur.
Au milieu des frimas, on le croirait né dans les contrées heureuses de la Floride où les purens balancent leurs jeunes enfuns aux branches de l'érable eu fleurs.
Il y a des momens où le climat semble perdre la haute influence qu'on lui suppose sur le cœur de l'homme, c'est quand Pame s'élève et qu'elle demande des consolations au ciel; alors un même regard de l'Éternel plane sur les savannes fleuries et sur les plaines neigeuses où les hommes 1 ont invoqué ; il envoie aux jeunes mères les mêmes émotions, et les console par des idées aussi douces , quoiqu'elles ^ient opposées \ les unes voient leur jeune enfant reposant iur le sein patetûel d'un aïeul
plein de tendresse ; les autres croient qu'au roucoulement de la tourterelle , la jeune ame va demander dans mille baisers son amour à une vierge qui sera mère.
Voici quelques pauvres êtres jetés sur un rocher de glace ; des nuages brumeux les environnent. Les Esquimaux les plus rapprochés des pôles ne se fout aucune idée d'une végétation élevée, car leur sol ne produit que quelques buissons; ils ne se nourrissent que de là chair des veaux marins ; ils n'ont pas même l'industrie sullisante pour construire de laihles canots avec la peau de cet animal. Eh Lien! sans moyens de quitter cette terre désolée, ces pauvres êtres sont satisfaits d'y vivre. Ils ne peuvent imaginer qu'il existe d'autres pays et d'autres hommes , et ils parlèrent aux Anglais comme si ceux-ci devaient les entendre. Le bois des navires leur causa 1 étonnement le plus vif , car ils ne connaissaient que les faibles tiges d'un bouleau qui dépasse à peine les neiges. Dans celle circonstance, la production de la ikiture fut plus étonnante aux yeux de ces sauvages que celle de l'art ; ils ne pouvaient comprendre la croissance prodigieuse d'un arbre , et leur pensée , eu faisant un eifort pour concevoir ce prodige , ne pouvait aller si loin dans les mystères de la création. Quand on se représente ces hommes isolés sur leurs rochers de glaces, on est tenté de penser que, dans la monotonie de ce spectacle uniforme , leur ame doit se trouver comme resserrée dans le cercle étroit d'une chétive végétation , et cependant leur industrieuse persévérance sait construire des maisons de glace dont la transparence mystérieuse éclaire leurs joyeux festins. Quant aux autres Esquimaux visités naguère par le capitaine Lyon , ils sont un peu plus nombreux , et leur industrie va un peu plus loin ; mais nous ne connaissons |fen d'eux, sî ce n'çst qu'ils ont une sensibilité profonde et <fi ih la manifestent a la mort de leur parerfe et de leurs amis. Nous savons aussi que nos iustrumeus et nos airs de danse
excitent chez eux une gaîté singulière; il* dansent alors avec une telle frénésie , qu'ils éprouvent une véritable ivresse et qu'ils ont de la peine à revenir à leur état naturel*
Il y a encore une faible race qui appartient à la race h yperboréeune ; il ne faut pas être bien versé dans la physiologie pour s'apercevoir que ces hommes , faits pour vivre au milieu des glaces de l'extrême nord , ont à peu près le même caractère de physionomie (pie ceux dont nous avons parlé, comme ils se ressemblent par les dispositions de l'amc; quoique habitant des parties différentes du monde , on serait tenté de les croire enfaus de la même contrée. LeSamoïède et le Lapon semblent s'être communiqué comme par instinct les mêmes usages ; ces êtres, si rebutans par la figure, la malpropreté, la manière de se nourrir, ont reçu de la nature une grande bonté de caractère, une extrême douceur, une disposition secrète à exercer l'hospitalité , un amour de la patrie que rien ne peut altérer; mais en même tems ils s'abandonnent avec une singulière frénésie aux superstitions grossières, et, au milieu de ce climat qui semble engourdir la nature , leur esprit ardent cherche sans cesse, comme celui de l'Africain, à lire dans l'avenir, à provoquer des tempêtes ou bien à les apaiser. La splendeur de l'aurore boréale est un spectacle qu'ils ne peuvent se lasser de contempler, ou plutôt, par un instinct heureux, ces hommes éprouvent alors une impression bien différente que celle que reçoit du même phénomène l'homme des contrées tempérées. Tandis que le Scandinave puise des comparaisons terribles dans les scènes qu'il ■ sous les yeux et que sa pensée lui offre des images effrayantes , l'homme des régions boréales se sent doucement convié à animer ces longues nuits par des joies innocentes.
Les hommes qui ont cherché à voir autre chose, chez les Kamtchadales et les ijaiuoïèdes, que leur grossièreté, nous di—
sent qu'ils sont , en général, enclins à une innocente raillerie, et que leur trait le plus caractéristique est un grand désir de conserver leur paisible indépendance. Les Samoïèdes ont établi eux-mêmes la ligne de démarcation qu'il fallait placer entre eux et les autres hommes. Lors de la grande convocation de tous les peuples de l'empire qui se fit sous Catherine II , leur message fut, dit-ou, conçu a peu près en ces termes :
« Nous sommes des hommes simples , noire vie est employée a faire paître nos rennes ■ nous n'avons pas besoin de code, mais faites seulement pour les Russes, nos voisins , et pour les gouverneurs que vous nous donnez , des lois qui les empêchent de nous opprimer. »
Cet amour de la terre natale, ils l'expriment a Dieu de la manière la plus noble et la plus touchante dans leurs sacrifices»
Ils immolent un renne à la divinité, en s' écriant : Noum tad! Dieu nous donne l Voilà ce que leur inspire la reconnaissance. Mais pour faire sentir que la majesté divine se révèle dans leurs déserts , ils s'écrient Noutu arka ! Dieu est grand !
Cette divinité, élevée au-dessus de la multitude de génies qu'ils révèrent , ils se font uni* idée si juste de sa noble essence , qu'ils n'osent employer une sculpture grossière pour rappeler ses traits.
Noum n'a donc pas de statue , « parce que, disent-ils, nous ne savons pas comment on pourrait représenter l'être suprême» »
Ainsi qu'un grand nombre de peuples Larbarcs, les Samoïèdes se désignent par le titre d'homme { ' khassowa), comme s'ils étaient le peuple par excellence, ou l'être que Dieu a favorisé entre tous les autres.
Ainsi le Caraïbe, qui habite les plus belles forêts de l'univers, ne se donne que le titre d'homme, comme le Samoïcde des plages désolées. J'aime ce sentiment de dignité chez le sauvage,
La douleur prend quelquefois , chez le Samoïède comme chez d'autres nations des
mêmes latitudes, un caractère inexprimable de douceur et de tendresse.
IN mis venons de dire les pratiques touchantes des Kamtchadales en usage lors île la mort de leurs enfans; les Samoïèdes sont presque aussi intéressâtes dans leurs funérailles. Lorsqu'un jeune enfant meurt, ils ne l'ensevelissent pas dans la neige, ils ne le livrent pas aux: flots orageux ; une vile poussière ne couvre pas ses traits chéris : ils le suspendent dans une tombe aérienne , aux rameaux penchés de quelque bouleau solitaire. Sa jeune ame se jouera dans les airs ; la terre ne doit pas être son dernier séjour.
Je ferai ici une observation assez digne d'intérêt. La plupart des peuples hyperboréens qui ont peu de querelles sanglantes , et dont l'esprit facile semble repousser toute idée d'agression , accumulent les formules de serment et les rendent vraiment poétiques. Quand l'énergie morale manque, il faut frapper T imagination.
Il en est de même chez le Noir inconstant et léger, chez le Malais rusé et trompeur.
Parmi toutes ces nations , les paroles du serment sont terribles et effrayantes, tandis que l'Américain , fort de sa eonscience et de sa dignité, dédaigne les imprécations contrôle parjure. Il respecte trop l'homme pour croire qu'il puisse manquer à sa promesse.
Disons une de ces formules du serment parmi les Samoïèdes. Au jour marqué pour de saintes promesses, ils élèvent un monticule de terre , ou , si le sol est glacé, ils construisent " avec de la neige cet édifice d'un moment, qui doit avoir la forme d'une pyramide triangulaire ; celui qui va jurer abat avec un fer tranchant la sommité du cône , et il s'écrie t « Si je manque à mon serment, puissé-jo périr comme la neige qui fond, ou comme la terre qui s'éboule. »
Nous saurions assez peu de choses sur les idées poétiques et religieuses des Kamtchadales sans les voyages de M, Lcsseps et celui de M. KracUeunikow, qui l'a pré-*
cédé. Car il paraît que les tribus les plus nombreuses passent dans la civilisation , et se modifient en ce moment parles idées européennes. Ce peuple, dont l'industrieuse adresse a su tirer du chien plus de parti rju aucune autre nation , ee peuple , plus pauvre que le Lapon et que le Samoïrde , semble supporter avec plus de résignation encore la pauvreté qui l'accable ; il s'en console en se livrant à une danse active et à des chants grossiers.
M, Lesseps a noté un de leurs airs qui a le caractère d'une de nos vieilles romances. Mais lors de leurs danses solennelles , ils poussent , dit-on , un son guttural qui ressemble h un hoquet prolongé, et qui marque le tems de l'air que chante l'assemblée. Les paroles , dit le voyageur, n'ollrent souvent aucun sens, même pour l'habitant du pa js.
Cela n'arrive pas toujours ainsi ; l'auteur russe nous a conservé deux chansons assez curieuses : Tune est une espèce de satire > l'autre est une ode plaintive, et je ne citerai que la dernière. Cette espèce de romance se nomme , dit-on , Aanguîtche, lx l'imitation du cri d'un canard des rivages de la mer, lequel porte ce nom.
« J'ai perdu ma femme et ma vie ; accablé de tristesse et de douleur, j'irai dans les bois , j'arracherai l'écorcc des arbres , et je la mangerai , je me lèverai de grand matin, je chasserai le canard aangmtche pour le faire aller dans la mer. Je jetterai les yeux de tous côtés pouT voir si je ne trouverai pas celle qui fait l'objet de ma tendresse et de mes regrets. »
Malgré les efforts que l'on a faits pour convertir ce peuple au christianisme , les Kamtchadalcs , vers le commencement de ce siècle , rendaient encore un culte secret a leur Dieu Rouska , auquel ils confient la destinée de leurs enfans en lui offrant les prémices de leurs chasses ; je n'ai pu me procurer d'hymnes sacrées.
Ki en ne nous a été conservé sur un autre peuple de l'extrême nord, qui appartient encore à l'empire de Russie, je veux
parler des Ostinks. Cependant je rapporterai une de leurs coutumes qui prouve combien l'amour est durable chez eux , et qui indique en même tems que la douleur doit, comme à tant d'autres nations, leur suggérer des discours éloquens.
« Quand une femme a perdu son mari, dit un vieux voyageur, elle témoigne la douleur qu'elle ressent de sa perte en fabriquant une idole à laquelle elle met les habits du défunt , elle la couche ensuit* 1 à ses côtés , et Ta pendant tout le jour devant les yeux pour s'exciter par cette vue à pleurer la mort de son mari. »
La vénération que les hommes du nord ont pour l'ours prend partout tin <\ir:ietère poétique et presque religieux. Les Kamtchadalcs le regardent comme l'emblème de la sagesse ; les Américains du nord lui adressent, durant leurs chasses, d'assez longs discours, et semblent le considérer comme le premier dans la tribu des animaux. Tout le monde sait que les Lapons ne le tuent jamais sans qu'une espèce de cérémonie expiatoire n'apaise le meurtre du plus puissant des animaux qui parcourent les vastes solitudes du nord.
Enfin , dans tontes les contrées où l'ours apparaît aux hommes, il leur inspire, par son courage re fléchi, une sorte de vénération qui ne s'éteint pas complètement après sa mort. En Finlande, les chasseurs lui consacrent des espèces de chants religieux qui ont de l'analogie avec ceux des Lapons et des Sibériens. J'offrirai ici celui qui nous a été transmis par Pennant, qui joignait si bien l'amour des poésies primitives aune admiration toute énergique pour les beautés sauvages de la na^ture polaire.
Écoutons les chasseurs finlandais , s'ad ressaut à l'animal qu'ils viennent de frapper.
« Bète vaincue et sans vie , mais la plus noble de toutes les bêtes des forets j
» Ramène la santé dans nos cabanes ;
» Veille autour de nous eu sentinelle vigilante ;
i Et sois pour nous l'heureux présage d'une prise centuple.
» le rends grâc es aux Dieux, qui m'ont donné une si noble victime.
» Quand la grande étoile du jour se cachera au-delà des Alpes ,
» Je hâterai mes pas vers ma cabane , et la joie , toute vêtue de Heurs , régnera trois longues nuits dans mes foyers ;
1 Je gravirai avec transport le penchant de la montagne.
» La joie a ouvert ce beau jour, la joie le terminera.
» C'est toi que je révère, c'est de toi que j'attends ma proie.
« Ours , jamais je n'oublierai de t'adres ser ma louange* »
Ferdinand Dknis.
MitihaUiU française.