MADAME INFANTE
(LOUISE-ÉLISABETH DE FRANCE, DUCHESSE DE PARME Musée de Versailles
ne sont pas les seuls qui soient sortis de l’atelier de l’artiste. De cette première commande de 1745, il fut payé en trois fois par le service des Bâtiments du Roi, et toucha son dernier acompte le 16 juin 1746; mais un mémoire postérieur, dont on retrouve trace dans l’état général des portraits dus à Nattier, mentionne de façon très nette une autre copie des deux tableaux de Choisy exécutée en 1746, et qui fut précisément expédiée à Madame Infante, « lorsque cette princesse était encore en Espagne ». Ces copies étaient estimées au prix considérable de 1,200 livres l’une. Les exemplaires réduits, peints pendant le séjour à Fontainebleau en 1745, c’est-à-dire en octobre et novembre, furent peut-être conservés en France pour une autre destination.
Cette multiplicité de commandes explique l’existence d’exemplaires ayant une sérieuse valeur d’origine, et que les dimensions peuvent aider à faire reconnaître. Si l’on retrouve le premier original de la Flore, fait pour la Reine, et une excellente Diane, non signée cependant, au musée de Versailles, il faut citer aussi les toiles qui figurent au château de Ferrières, celles qu’on expose à Florence dans les appartements royaux du Palais Pitti, et enfin celles
du Palais royal de Madrid, dont la provenance n'cst pas douteuse. Parmi ces tableaux, ceux du Palais Pitti présentent l’un et l’autre la signature et la date; la Flore est datée de 1742, la Diane de 1745. Ce sont des répliques de premier ordre, exécutées ensemble et que nous croyons volontiers de la même année 1745, malgré le chiffre porté sur la première. Légèrement moins grandes que les tableaux de Versailles, il faut y reconnaître sans aucun doute ces copies commandées par la duchesse de Tallard et « entièrement faites par ledit sieur Nattier », ce qui justifie la répétition de la signature de l’artiste.
L’étude de la tête de Madame Henriette faite pour le premier tableau, paraît être celle qu’expose le musée de Bordeaux, sans le nom de la princesse, et qui fournit un exemple assez; rare des « préparations » de Nattier. Les dessins des deux compositions fameuses ont figuré en 1784 à la vente du vicomte de Vaudreuil. Un dessin mis au carreau du portrait de Madame Adélaïde porte le tracé de l’encadrement chantourné de la chambre de Louis XV à Choisy.
Madame Adélaïde avait treize ans à peine quand Nattier la peignit pour la première fois, c’est-à-dire deux ans de moins que n’avait eu, dans les mêmes circonstances, sa sœur Hen-
riette. Sa transformation en Diane est marquée seulement par le petit croissant qui brille sur ses cheveux et par l’arc qu’elle s’apprête à munir d’une flèche prise au carquois posé auprès d’elle. Elle est assise au pied d’un rocher, au milieu d’un noble paysage, où des arbres font un second plan, d’autres plus éloignés se mirent au bord de l’eau. Avec la robe rose foncé qui drape un corps charmant, elle ne porte ni fleurs, ni bijou , ni dentelle ; une simple écharpe tigrée soutient son buste ; les pieds sont nus sous les cordons lacés des sandales. La petite tête est d’une expression grave et rêveuse; la bouche reste cependant enfantine; l’ensemble est d’une douce séduction.
Le nu un peu hardi des jeunes déesses se trouve sensiblement diminué dans les exemplaires, d’ailleurs exquis, qui sont à Ferrières. Les variantes méritent d’être notées. La chemisette portée par les princesses est plus large avec une bordure coquillée ; pour la Flore notamment, elle couvre non seulement la naissance du sein, mais encore une partie de l’épaule ; le lien qui la resserre va même passer derrière le cou. Il y a eu là, visiblement, une intention de décence. Faut-il y voir des exemplaires de Marie Leczinska, qui aurait préféré
posséder et exposer chez elle l’image de ses filles moins mythologiquement dévêtues ? Ce n’est guère probable, en vérité, l’original de la Flore ayant été fait pour la Reine et mis dans son cabinet de Versailles. Seraient-ce plutôt des répétitions arrangées à l’usage d’une cour étrangère , moins disposée à supporter, pour des portraits de jeunes princesses, un déshabillé qui ne choquait point la cour de France ?
Après les sœurs, Nattier peignit le frère, et c’est à l’occasion de ce portrait du Dauphin qu’il prit le titre de « peintre ordinaire du Roi ». Le prince de dix-huit ans, ayant reçu à Fontenoy l’initiation militaire et s’étant fort bien comporté en cette belle campagne, tenait à fixer cet honorable souvenir, et faisait appel pour cela à l’artiste qui avait peint jadis le premier portrait du jeune guerrier devenu depuis le maréchal de Saxe. Aucune allégorie cependant ne s’y mêla. Le mémoire, qui fut commencé de payer sur les fonds de 1747 et réglé en 1749, monta au total de 4,000 livres; il comportait trois exemplaires ainsi désignés :
« Mémoire des portraits ordonnés par M. le Dauphin au sieur Nattier, peintre ordinaire du Roi : 1° son portrait original, peint en cuirasse
jusques aux genoux, la bataille de Fontenoy faisant le fond du tableau : 2,500 livres ; 2° une belle copie de même grandeur, retouchée d’après le naturel, envoyée depuis peu en Espagne pour Madame Infante : 1,200 livres ; 3° plus une copie en buste ordonnée pour Monsieur de St-IIérant (Saint-Herem), l’un de ses menins ; 300 livres. » On rencontre ici un important original disparu , et dont la perte remonterait à l’époque même de l’artiste, puisque Jeaurat écrivait en 1761, à propos des portraits faits par Nattier pour la Famille royale : « Quant au portrait de M. le Dauphin, il en a fait deux; le premier a été représenté en cuirasse et a été perdu dans le temps, de façon qu’on n’a jamais pu le retrouver malgré toutes les recherches qu’on a fait ; le second, qui n’a été que commencé, a eu le même sort, tous les deux ont disparu. » Le second, dont la tête seule était faite, se retrouva chez Mademoiselle Silvestre, lectrice de la Reine, mais les traces en sont de nouveau perdues.
On connaît la composition de l’artiste en ses lignes principales, grâce à la copie qui est au musée de Dijon et à la variante qui vient d’être retrouvée dans les réserves de Versailles. Le copiste Prévost, un des nombreux peintres
ajoutant quelques mots, où l’orgueil satisfait de la mère tourne à l’éloge du peintre : « Les deux aînées sont belles réellement ; mais je n’ai jamais rien vu de si agréable que la petite. Elle a la figure attendrissante et très éloignée de la tristesse; je n’en ai pas vu une si singulière; elle est touchante, douce et spirituelle. »
Personne n’a mieux rendu que la Reine elle-même, en son émotion maternelle, le charme pénétrant du portrait de Madame Louise. Elle est blonde et douce, avec de grands yeux tendres, et sa joliesse est délicieusement enfantine. La couleur rose de la robe, à grands paniers, sous le tablier de dentelles, avive à peine le teint délicat et blanc. Des dentelles couvrent à moitié ses bras fluets ; une des mains présente une fleur d’un geste gentiment maniéré ; l’autre retient la corbeille pleine où elle vient de puiser. Dans ses cheveux nuagés de poudre sont des perles et un pâle œillet. Toute la paix du couvent se reflète en cette petite princesse, parée bien artificiellement de l’habit de cour, qu’elle portera un jour à Versailles et qu’elle quittera plus tard pour la bure sombre des Carmélites.
Les deux sœurs plus âgées ont déjà les grâces de la femme, que Nattier devait se