LE PEINTRE
Gomment Nattier devint le peintre des filles de Louis XV et fut amené à faire les portraits de toute la Famille royale, Madame Tocqué l’a raconté à propos des deux toiles de 1740 représentant les filles du marquis de Nesle : « Ces deux tableaux, dit-elle, qui sont pour ainsi dire les chefs-d’œuvre de M. Nattier, firent tant de bruit à la Cour, qu’ils excitèrent la curiosité de la Reine, qui, les ayant vus, fut si frappée de leur parfaite ressemblance , qu’elle ordonna sur-le-champ à M. Nattier de commencer le portrait de Madame Henriette. Il peignit cette princesse faisant une couronne de fleurs, figure entière ; ce tableau est sur la cheminée du cabinet de la Reine... »
11 peut paraître singulier, au premier abord, que la reine Marie Leczinska ait choisi pour ses filles le peintre des jeunes femmes de la famille de Nesle ; mais si Madame de Mailly, il est vrai, se trouvait être la maîtresse du Roi, si Madame de Vintimille tâchait de le devenir, rien n’indiquait que ce fût aussi le désir de leur sœur, Madame de la Tournelle. Leur famille était une des plus grandes de la Cour ; leur mère, feu la marquise de Nesle, avait rempli, de son vivant, la charge de dame d’honneur de la Reine, et la duchesse de Mazarin, qui avait commandé à Nattier le portrait de ses nièces, était encore dame d’atours. La Reine ne vit se révéler, en ces deux chefsd’œuvre admirés autour d'elle, qu’un excellent peintre de jeunesse, doué pour flatter avec esprit et pour caresser une vanité royale et maternelle par des œuvres ingénieuses.
« L’élève des Grâces », appelé à la Cour, fut obligé de chercher, pour la princesse Henriette, une composition qui n’eût point servi. Nous avons reconnu nous-même l’œuvre délicieuse qui marqua ses débuts à Versailles et lui valut une série de commandes aujourd'hui célèbres, depuis que le Château les présente à nouveau dans leur ensemble longtemps dédai-
gné et avec les désignations authentiques. Cette première toile porte les traces dorées d’un encadrement chantourné , qui rappelle son emplacement primitif ; elle a figuré, en effet, dans le grand cabinet intérieur des appartements de la Reine, ce cabinet doré qu’a fait transformer entièrement Marie-Antoinette, et elle s’est trouvée encadrée dans une bordure fixe au-dessus de la glace de cheminée. Un dessin inédit de Gabriel fait connaître la disposition de ce panneau, fréquente dans les décorations du xvma siècle.
La place exceptionnelle donnée au portrait de Madame Henriette dans les intérieurs de sa mère s’explique par le rôle à la Cour qui était accordé à la princesse . Depuis que sa sœur jumelle, aînée des Filles de France, avait épousé en 1739 l’Infant don Philippe, c’est elle qui portait le nom de Madame. Elle était, au moment où Nattier la peignit, dans sa quinzième année. Il l’a représentée en Flore ou plutôt en « Nymphe couchée dans une prairie ; elle s’occupe à former une couronne avec des fleurs ». Ainsi s’expriment les pièces comptables des Bâtiments. Le mémoire original de l’artiste indique que le caractère décoratif de l’œuvre l’emportait sur le portrait : « Mémoire
d’un tableau fait par Nattier pour l’appartement de la Reine à Versailles pendant l’année 1742, suivant les ordres de Mgr Orry, ministre d’Etat, contrôleur général des Finances, directeur et ordonnateur général des Bâtiments du Roi. Ledit tableau est de 5 pieds 2 pouces de long, sur 4 pieds de hauteur, représentant une jeune personne couchée sur l’herbe au bord d’un ruisseau, s’amusant à faire une couronne de fleurs, sur un fond de paysage riche, la tête faite d’après Madame, suivant les ordres de la Reine, pour la somme de 3,000 livres. » Le mémoire, payé partiellement en mai 1742, a été réduit et arrêté à 1,800 livres.
On comprend aisément que ce travail ait plu à la Famille royale et commencé auprès d’elle la fortune du peintre. L’image de la très jeune princesse, légèrement vieillie, n’admet que discrètement la défiguration mythologique. Dans une pose élégante, elle est couchée au bord d’une eau qui court, et ses doigts tressent une couronne d’églantines ; des sandales chaussent les petits pieds nus. La poitrine et les bras sont d’un pur dessin, et la robe flottante accuse des formes harmonieuses. La tête rayonne dans la lumière ; les yeux sourient sous un front, élevé; la bouche est
fraîche comme les fleurs du gazon. Sur la gauche se dresse une plante de pavot ; dans le lointain s’esquissent la silhouette d’une ville, avec des maisons, des tours, et des collines à l’horizon. Toute la scène est enveloppée d’une caresse printanière.
Le Roi, qui aimait ses filles, mettait en elles une fierté de jeune père ; comptant les voir toujours jolies, il faisait de Natticr leur peintre attitré. Mais, avant de s’entourer de leurs images, dues à ce pinceau sans pareil, il se fit peindre lui-même. C’est, ici, en effet, que se place dans la carrière de l’artiste cette consécration suprême que la plupart des peintres français ambitionnaient, l’honneur de faire le portrait de Sa Majesté. En cette belle série iconographique qui nous donne les traits de Louis XV, de son enfance à sa vieillesse, et où se classent tant d’œuvres importantes de Rigaud, des Vanloo, de Parrocel, de La Tour, de Drouais, il faut réserver aussi une place à Nattier ; et, si elle ne lui est point faite jusqu’à présent, c’est que l’œuvre qui la justifierait est inconnue.
Ce mystérieux portrait de Louis XV par Nattier est pourtant mentionné en maint document, et tout d’abord par Madame Tocqué, qui énumère avec complaisance les travaux de son
père pour la Cour : « Peu de temps après ces
premiers ouvrages , le Roi lui fit donner
l’ordre, par MM. les ducs de Villeroy et d’Estissac, de venir commencer son portrait à Versailles. » Les pièces comptables du service des Bâtiments attestent à plusieurs reprises l’existence de l’œuvre qu’un mémoire de Nattier, pour l’année 1745, décrit ainsi : « Le portrait du Roi en buste, peint en cuirasse et orné du manteau royal, livré à Sa Majesté au mois d’août de la présente année, 1,500 livres. Livré, dans le même temps, deux belles copies du même portrait, 600 livres. » L’état récapitulatif de 1762, dressé sur les ordres de M. de Marigny, ne fait figurer qu’une seule copie ou réplique fournie par le peintre, mais ajoute des détails importants pour fixer la date : « Portrait du Roi, pour Madame de Châteauroux, 1,500 livres. Copie du même portrait pour Madame de Lauraguais, 300 livres. » Madame de Châteauroux étant morte le 8 décembre 1744, ce n’est donc pas à l’année 1745 qu’il faut rapporter la commande ; c’est à la période de faveur de la duchesse, qui va de la fin de 1742 à la fin de 1744, avec la courte interruption de Metz.
Si l’on n’a pas l’œuvre principale, destinée
à Madame de Châteauroux, nous en reconnaissons des copies ou des répétitions, dont la plus belle est à l’Ermitage. Peut-être est-ce l’exemplaire donné à Madame de Lauraguais, sœur préférée de la maîtresse, qui vivait avec elle dans la familiarité royale, qui fut sa compagne du voyage de Metz et dont la faveur survécut à la mort de la favorite. Il est curieux de voir comment cette œuvre, réservée à l’intimité, et qui n’a pas été aussi multipliée par les copistes que les autres portraits du Roi, interprète cette énigmatique physionomie.
Louis XV a trente -deux ans ou trentequatre peut-être. Ce qui frappe le plus dans l’œuvre de Nattier, c’est l’extrême rajeunissement dont il l’a doté, et qui ferait hésiter à le nommer, sans la présence du manteau royal. C’est pourtant bien le regard caressant du Bien- Aimé, les beaux yeux si doux, qui dissimulent son âme secrète, et qu’on retrouve jusque dans le portrait vieilli de Drouais ; ce sont bien ses traits réguliers et fins, cette prestance élégante, qui faisaient de lui « le plus beau gentilhomme de son royaume ». Le visage toutefois a subi une déformation caractéristique. Ce n’est pas seulement le caractère efféminé que Nattier donne à tous ses modèles mascu-
lins ; il y a aussi, semble-t-il, quelque chose de maladif dans ce menton légèrement émacié, dans ce nez aminci, dans ces traits plus délicats que de coutume. Faut-il y voir les traces de la maladie à laquelle le Roi échappa pendant son séjour à Metz, et qui fut cause de son éphémère « conversion » ? Est-ce au retour à Versailles, et pendant les quelques jours qui précédèrent la mort de Madame de Chàteauroux, reprise alors par son amant, que celuici accorda à Nattier la séance destinée peutêtre à un souvenir de réconciliation? Les lecteurs familiers avec la chronique de la cour de France savent exactement à quels moments on fait ici allusion. On expliquerait ainsi fort aisément comment le portrait commandé pour Madame de Châteauroux ne fut livré au Roi que l’année suivante. Mais ce ne sont là que des hypothèses ; tenons-nous-en à l’intérêt de curiosité que présente, dans l iconographie de Louis XV, le témoignage de Nattier.
Le sens féminin de Nattier qui affadit presque tous ses portraits d homme, et dont le portrait de Louis XV est un des plus singuliers exemples, va trouver à s’épanouir dans la série des portraits de Mesdames de France. II com-
mence alors à travailler pour ces princesses, les peignant à tous les âges, sous tous les costumes et dans toutes les attitudes, éludant la fadeur des unes, sans trop sacrifier de la ressemblance, mettant en valeur, par son art le plus raffiné, le piquant des autres. Le Roi lui commande, dès 1745, outre une copie à son usage du portrait de Madame Henriette, un portrait de Madame Adélaïde, destiné à y faire pendant, et la copie légèrement réduite de ces deux pendants, qu’on doit envoyer en Espagne à la sœur éloignée, Madame Infante. Les exemplaires que garde leur père sont destinés à sa chambre à coucher, dans le château qui est alors sa maison préférée, ce Choisy qu’il fait remanier, agrandir, embellir pendant la campagne de Fontenoy, et où Gabriel bâtit un corps de logis nouveau, qui va coûter cent mille écus.
Le Roi a décidé d’aller vivre quelque temps, dès son retour de Flandre, en ce Choisy transformé, afin de s’y reposer avec un petit nombre d’amis et de compagnons d’armes, et dans la société de la nouvelle marquise de Pompadour, qu’il présente pour la première fois en maîtresse. Quand il y arrive, le 16 septembre, il trouve en place les œuvres de Nattier décrites
NATT1ER
au début du mémoire suivant : « Livré, dans le mois de septembre 1745, une copie du portrait de Madame, dont l’original est dans le cabinet de la Reine à Versailles; le tableau est chantourné, a 5 pieds de long sur 3 pieds 4 pouces de haut. Il représente une Nymphe couchée dans une prairie qui s’occupe à former une couronne avec des fleurs. Le fond du tableau est un paysage : 400 livres. Avoir peint Madame Adélaïde sous la figure de Diane dans les bois, tenant un arc et des flèches. Le fond du tableau est une forêt, à travers de laquelle on découvre une belle campagne. Ce tableau est de même grandeur que celui de Madame, et sont tous deux placés dans la chambre du Roi à Choisy, du 12 septembre de la présente année : 1,500 livres. Plus, avoir fait, pendant le dernier voyage à Fontainebleau, deux copies des portraits de Mesdames pour Madame l’Infante. Ces deux copies sont entièrement faites par ledit Sr Nattier ; c’est la condition qu’en a faite Madame la duchesse de Tallard. Elles sont à peu près grandes comme les originaux, c’est-à-dire 4 pieds de long sur 3 pieds de haut: 600 livres. »
Ces divers exemplaires de Madame Henriette en Flore et de Madame Adélaïde en Diane