‹ NattierChapitre 13 sur 39 · MADAME VICTOIRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

MADAME VICTOIRE DE FRANCE

Musée de Versailles

cour ; mais il serait fâcheux de les exposer à côté des admirables originaux.

Nattier dut au succès de ces trois toiles l’honneur d’être appelé auprès de la Reine. Marie Leczinska avait été peinte par les maîtres principaux du portrait. Belle, Jean -Baptiste Vanloo, Tocqué, Carie Vanloo l’avaient tour à tour représentée en grand habit, dans l’apparat d’une fonction royale qui ne convenait guère à la simplicité des goûts de « la bonne Reine », mais à laquelle, on le sait, elle se prêtait fort bien et avec une dignité parfaite. Les crayons de La Tour avaient fixé ses traits aimables et sans beauté sous la fanchon de dentelle, les épaules couvertes d’un mantelet de chambre ^ruché, et elle avait été si satisfaite de ce pastel, que Carie Vanloo, pour son dernier portrait officiel et le plus somptueux de tous, n’avait pas obtenu de pose nouvelle et s’était borné, ainsi qu’en convient le livret du Salon, à transporter sur la toile la tête étudiée par La Tour. Nattier fut plus heureux, grâce à la reconnaissance d’une mère. Il fit d’elle son dernier portrait, sa coquetterie n’ayant pas voulu de vieillir pour la postérité au delà de quarante-cinq ans.

Natlier était au travail, à Versailles, au mois

d’avril, et faisait poser la Reine dans sa vaste chambre à coucher, où se passaient la plus grande partie de son temps et les actes principaux de sa vie royale. Peut-être le peintre fut-il admis à entendre ces conversations enjouées où Marie Leczinska mettait tant de bonne grâce et montrait un esprit naturel, connu seulement de ses intimes. Elle en donna une preuve nouvelle en refusant de se laisser assigner une place dans l’Olympe de Nattier; elle ne fut pas moins bien inspirée, après avoir renoncé au rôle de déesse et aux attributs mythologiques, de rejeter pour une fois, dans un grand portrait , l’habit de cour imposé aux reines. Madame Tocqué dit que son père « ne put sortir de la simplicité dans l’exécution de ce tableau, parce qu’il avait reçu l’ordre exprès de la Reine de ne la peindre qu’en habit de ville ».

La toile originale, qu’on avait longtemps cru perdue, est maintenant sous nos yeux à Versailles. La simplicité imposée à l’artiste a servi ses intérêts, en l’obligeant à se libérer de sa manière. L’habit de ville est de velours rouge bordé de fourrures ; une « marmotte » de dentelle noire est posée sur un bonnet, dont la dentelle blanche se répète aux manches et au corsage. En cet ajustement familier, la Reine, assise

clans un fauteuil fleurdelisé, devant la console où elle a l’habitude de lire, a la tête légèrement tournée vers sa droite, et son bras gauche posé sur le livre ouvert des Evangiles. On oublie ce qui reste de conventionnel dans la composition, comme la grande draperie vert sombre du fond qui s’accroche à des colonnes inattendues ; on se sent en présence d’une attitude naturelle, où l’expression morale est parfaite. La femme, qui semble interrompre sa lecture pieuse pour écouter la causerie d’un Moncrif ou d’un Tressan, se révèle intelligente et fine, ouverte aux choses de l’esprit et surtout attachante par sa bonté. On devine l’âme ellemême, pâr un bonheur rare chez Nattier et que méritait sans doute le modèle.

La Reine fut si contente de cet ouvrage qu’elle en commanda au peintre deux répliques originales destinées à des amis particulièrement chers, Maurepas et Paris-Duverney. Ce détail est attesté par le mémoire : « Mémoire de portraits ordonnés par la Reine au sieur Nattier, peintre ordinaire du Roi. Premièrement, le portrait de la Reine fait à Versailles au mois d’avril 1748. Ce tableau est sur toile de 4 pieds et demi de haut sur 3 pieds et demi de large. Il est très orné et très fleuri. Pour ce,

3,000 livres. Plus deux copies de même gran^ deur, expressément recommandées par la Reine audit sieur Nattier pour être faites par luimême, dont une a été donnée à M. le comte de Maurepas et l’autre à M. Paris du Verney. Pour lesquelles copies la somme de 2,400 livres. » Le total de ce mémoire , qui montait à 5,400 livres, fut réduit de 500 livres et payé le 28 mars 1752.

Le tableau avait été exposé au Salon de 1748, avec un succès « qui passa les espérances de l’artiste, car il eut l’avantage d’être généralement applaudi et de réunir toutes les voix en sa faveur, tant par son heureuse ressemblance que par la noble simplicité de sa composition ». Les critiques qui n’aimaient pas la manière de Nattier furent obligés d’admirer ce portrait d’intimité de si grand air, de si belle facture, et se déclarèrent vaincus par une grâce de si bonne tradition française. Mariette le préférait de beaucoup à ceux de Mesdames de France, selon lui trop vantés. Tardieu allait plus tard le graver, par les soins du peintre luimême, en une admirable planche présentée à la Reine en 1755 ; c’est le chef-d’œuvre de l’artiste et l’un des meilleurs burins de l’époque.

Pendant que l’exposition du Louvre durait

encore, le roi Stanislas se réjouissait, en Lorraine, d’entendre louer le portrait de sa chère fille, qu’il avait vu sans doute commencer. Il en prenait plus d’émotion qu’il n’avait fait pour les grands tableaux de Belle, de Tocqué ou de Vanloo, et chargeait même Hulin, son ministre à la Cour de France, d’en obtenir une réplique. Voici le billet, tiré des collections Czartoryski, à Cracovie, qui montre l'issue de cette petite négociation :

Rien n’égale, mon très cher Hulin, votre exactitude que le plaisir que j’en ressents et la satisfaction que votre attention me prouve. Si vous voulez la rendre complette, soyez, je vous prie, persuadé à quelle point je vous en suis obligé. Quand à la copie du portraict de la Reyne que je sohaittez d’avoir, je m’en désiste. Le temps des 4 mois répugne à ma naturelle inpatience et le prix excessyve à mon économie. Quand le publyque aura estez rassasié de le voir, j’attenderois à le faire copier par quelqu'un à meilleurs marchez. Ainsy vous pouvez remercier M. Natié et luy dire, quand je serois à Versaille, je pourois l’employer à tirer un original que j’aimerois mieux qu’une copie.

Je vous embrasse de tout cœur.

Stanislas Roy.

Le 21 de sept. 1748.

L’esprit d’économie l’emporta sur l’amourpropre paternel ; Stanislas se contenta apparemment d’une copie, peut-être même de la peinture réduite, sous verre, que signait en

17G0 P. Jouffroy, peintre da roi de Pologne. Le roi lui-même avait commandé à Nattier son propre portrait, pendant un de ses voyages à Versailles; il y portait le cordon bleu et le bâton de commandement, et l’habit de guerre disparaissait à demi sous une magnifique fourrure. Ce morceau semble perdu, et nous ne le connaissons que par la bonne copie du musée de Dijon.

Des deux répliques originales du portrait de la Reine livrées en même temps que la toile réservée à la Famille royale, nous n’hésitons pas à reconnaître l’une dans le tableau qu’acheta jadis le duc de Feltre, et qui est aujourd’hui à M. le duc de Fezensac. La seconde pourrait être l’exemplaire du musée de Dijon, bien qu’il soit de qualité moins fine. Diverses copies nous sont connues en des collections publiques ou privées ; on doit une mention spéciale à celle de Madame la comtesse de Pourtalès, qui a été commandée sûrement par la Reine pour son ami le président Ifénault, et dont la provenance est bien attestée. Par une attention particulière de Marie Leczinska, conforme aux goûts de son ami, ce sont des essais de philosophie et non plus le livre sacré qu’indique le titre courant du volume ouvert devant

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