‹ NattierChapitre 14 sur 39 · LA REINE MARIE LECZINSKA · texte numérisé non relu

LA REINE MARIE LECZINSKA

A M. le duc de Fezentac

elle. C’est une variante , qui ne figure point assurément dans l’exemplaire du château de Buzet, qui fut donnée à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, très aimé et très vénéré de la pieuse Marie Leczinska. Cette copie serait, d’après une tradition de famille, une œuvre de Prévost.

La variante la plus considérable est celle du musée de Versailles, qui fait, à vrai dire, un tableau différent. La composition est beaucoup plus vaste, et les dimensions tout autres que celles du tableau de 1748. Les colonnades et la draperie du fond sont transformées. La Beine est vue jusqu’aux pieds, aperçus sous le bord de la robe et posés sur un tapis d’Orient ; la console supporte, à côté du livre, le coussin où repose la couronne royale, et le grand manteau fleurdelisé, jeté sur le même meuble, descend en larges plis. Le contraste entre ces attributs majestueux et le portrait de caractère simple, exactement conservé au centre de la disposition nouvelle, présente, dès qu’on y songe, un déséquilibre singulier. Il est étonnant que ce médiocre tableau ait été placé au château de Versailles, sous Louis-Philippe, dans la chambre à coucher de la Beine, alors que l’œuvre originale, reléguée en même temps

au Lycée de la ville, où elle vient d’être retrouvée, risquait de se détériorer et de disparaître.

Le portrait de la Reine fournit un bon exemple des travaux exécutés, au Cabinet du Roi, par les peintres attachés à ce service et dont la fonction consistait à copier les portraits de la Famille royale. Travaillant d’après les originaux des meilleurs peintres, ils ne se bornaient pas à les reproduire suivant les besoins ; il leur arrivait souvent de les modifier, de les agrandir, de les approprier en un mot à l’usage auquel ils étaient destinés. Antérieurement à cette époque, le peintre qui avait fait l’original était chargé de fournir les copies, qui s’exécutaient dans son atelier; c’est ainsi, par exemple, que Rigaud avait livré, en même temps que son Louis XV enfant, daté de 1715, vingt-quatre copies de cet ouvrage, qui furent encore multipliées dans la suite. Depuis lors, les Râtiments avaient organisé un atelier à Versailles, où des spécialistes travaillaient, en même temps qu’à la restauration des tableaux du Roi, à la multiplication des portraits officiels. On s’y servit à mainte reprise des originaux de Nattier, et particulièrement de ses portraits de Mesdames.

Les filles de Louis XV aimaient à échanger leurs portraits entre elles et à les distribuer à leur entourage ; toutes les personnes attachées à leurs maisons aspiraient à en recevoir un, et c’est ainsi que s’explique le grand nombre de tableaux, de dimensions et de dispositions diverses, qui représentent Mesdames et qu’une attribution complaisante donne au pinceau de Nattier. S’il en est quelques-uns qui sortent de l’atelier du maître, presque tous ont été faits simplement au Cabinet du Roi . Parmi les documents qui attestent ces travaux, en même temps que les goûts des princesses, choisissons une lettre qu’adresse à Charles Coypel , premier peintre du Roi , le frère de Madame de Pompadour, M. de Vandières, qui a la survivance de M. de Tournehem et rencontrera, par la suite, bien d’autres occasions d’être agréable à Mesdames :

Versailles, 9 décembre 1751.

Madame Henriette, Madame Adélaïde et Madame Victoire, Monsieur, veulent des copies de leurs portraits d’après l’original de M. Nattier. Vous aurez agréable de donner des ordres de ma part à M. Nattier, d’envoyer à Versailles les originaux aussitôt que vous aurez reçu ma lettre. Il vous dira peut-être que les vêtements ne sont pas finis ; n’importe. Comme Mesdames de France les veulent, il n’y a qu’à faire venir les originaux dans l’état où ils sont. J’ai donné mes ordres à M. Portail de faire

travailler à ces copies dès le moment qu’il les aura reçues; tenez la main, je vous prie, à la prompte exécution de ce que je vous demande.

Une lettre de Portail, garde des tableaux du Roi, n’est pas moins instructive. Elle est écrite au signataire de la lettre précédente, alors devenu marquis de Marigny, et mentionne des envois nombreux de copies destinées au couvent où les « petites dames » ont été élevées :

Versailles, 10 mai 1755.

J’ai fait encaisser comme vous me l’ordonnez les trois portraits de Madame Victoire que j’adresse à Madame l’abbesse de Fontevrault. Je compte qu’ils partiront pour leur destination vers le milieu de la prochaine semaine. Les deux portraits de Madame Louise seront Unis pour ce temps... À l’égard du buste que vous désirez qui soit fait d’après le grand portrait de Madame Adélaïde, je ne connais que celui du sieur Nattier, qui est dessus une porte des appartements de Choisy. Vous aurez, s’il vous plaît, agréable d’ordonner au sieur Bailly de me l’envoyer à Versailles.

Il devenait nécessaire de faciliter l’ouvrage des copistes officiels qui travaillaient à Versailles, sous les ordres de Portail, et dont nous savons les noms pour cette époque : Coqueret, Prévost, Frey, Hellart, De la Rocbe, ce dernier beau-frère de Nattier. La Direction des Bâtiments demanda à Nattier de fournir les têtes

qu’il avait sur des toiles à part et qui servaient à son propre travail. Les copistes disposèrent à leur guise, ou suivant le goût des princesses, les costumes et les accessoires. Les correspondances du service mentionnent en grand nombre ces travaux, qui n’ont rien à voir avec Nattier. Celui-ci a livré ses études de tètes, préparées sur de grandes toiles, et comme on ne les lui rend pas, car elles restent continuellement en mains, on trouve équitable, une dizaine d’années plus tard, de les lui payer à part, sauf à déduire ce prix des grands tableaux, s’il les achève. Pour ces têtes, estimées alors 500 livres l’une, voici l’instructif mémoire de l’artiste :

Mémoires de six portraits de la Famille royale, dont il n’y a que les tètes qui soient achevées, lesdits ouvrages ordonnes pour le service du Roi par M. de Tournehern, au sieur Nattier, ès années 17 48 et suivantes :

Les portraits ci-après servent continuellement aux copies dont la Cour a besoin.

Portrait de Madame Adélaïde ; la tête est disposée sur une toile de 7 pieds et demi de haut sur environ 6 pieds de large : 500 livres. — Portrait de Madame Infante, duchesse de Parme ; la tête est disposée pour un portrait en habit de Cour : 500 livres. — Portrait de Madame Henriette ; la tête est disposée pour être habillée en Vestale : 500 livres. — Portrait de Madame Victoire ; la tête est disposée pour un portrait en habit de Cour : 500 livres. — Portrait de Mgr le Dauphin : 500 livres.

Lesdits ouvrages, dans l’état où ils sont, estimés la somme de 3,000 livres.

Ces précieuses études , faites devant la nature et où se révélait, plus que dans les portraits arrangés, la façon dont Nattier voyait et interprétait ses augustes modèles, ont subi des fortunes diverses. En 1761, Nattier vivant encore, le garde des tableaux Jeaurat fit une enquête pour savoir ce qu’elles étaient devenues. On s’enquit auprès du peintre de l’état d’avancement des tableaux, et l’on apprit que le portrait de Madame Adélaïde était seul au cabinet de Versailles ; celui de Madame Infante en habit de cour avait été donné au duc de Parme , qui en avait payé l’achèvement 1.800 livres ; celui de Madame Infante en habit de chasse était achevé et placé chez Madame Victoire ; celui de Madame Henriette, achevé aussi, était chez M. Nattier. La tête de Madame Victoire restait encore dans l’atelier de l’artiste telle qu’il l’avait peinte en 1748 ; il n’avait ni ébauché, ni même esquissé le tableau. Quelqu’un se chargea de le finir après sa mort ; c’est peut-être la déplorable Hébé du musée de Versailles, où, dans une médiocre imitation d’un arrangement de Nattier, et sous des surcharges maladroites , la tète semble s’illuminer du pinceau du maître.

Si nous revenons à établir la liste chrono-

logique des peintures de Nattier faites pour la Famille royale, nous rencontrons un tableau commandé par M. de Tourneliem pendant le séjour de Madame Infante à la cour de son père, au mois de juillet 1749. C’est un portrait de Madame Adélaïde, que la sœur mariée a voulu emporter en Espagne : « Ledit portrait a été fait à Compiègne. Il est sur toile et de même grandeur que ceux de Mesdames à Fontevrault, en habit de cour avec une main tenant un éventail. Il a été donné à Madame Infante, à son départ de Choisy, qui l’a fait emballer sur-le-champ et fait partir avec son équipage. Ledit ouvrage estimé à la somme de 1,500 livres. » Ces indications suffisent à nous apprendre que Madame Infante avait déjà, en copie, le portrait de ses sœurs peintes à Fontevrault ; comme Adélaïde lui manquait, elle avait sollicité de son père le don d’un morceau de Nattier pouvant compléter sa série. On a ici un nouvel exemple de la bonne union qui régnait entre les fdles de Louis XV. L’original de Nattier, que ses petites dimensions ont fait peut-être dédaigner, serait à chercher en Espagne ou en Italie , où la princesse alla passer, comme duchesse de Parme, la fin de sa vie. La composition nous en est donnée,

semble-t-il, par un dessus de porte de la chambre à coucher de Louis XV à Versailles, où une Madame Adélaïde, faussement dénommée Madame Victoire, tient précisément un éventail. Cette copie, de fort mauvaise qualité, a cependant pour origine un Nattier, qui paraît être le tableau emporté par Madame Infante dans ses bagages.

Plus grave et plus regrettable est la perte, sans doute définitive, de la série de quatre de Mesdames en « Eléments ». Les modèles, la dimension des œuvres, le lieu pour lequel elles furent exécutées, tout montre l’importance de cette série , qui formait l’ensemble le plus considérable que Nattier eût conçu pour la Famille royale. C’est à un désir manifesté par le Dauphin qu’il dut cette importante commande . Le prince venait de s’installer définitivement dans le bel appartement du rez-de-chaussée de Versailles, qui fait l’angle du corps du Château , du côté du parterre du midi. Parmi les restaurations et aménagements qui avaient approprié à son usage l’ancien appartement de Monseigneur (le Grand Dauphin) et du Régent, les Bâtiments avaient boisé à neuf et particulièrement soigné son grand cabinet, la pièce d’angle placée au-

dessous du Salon de la Paix, et qu’un balcon de fer forgé, fait pour lui, désigne du dehors à l’attention du visiteur. C’est précisément en ce cabinet, dont le roi Louis-Philippe a fait détruire presque entièrement les boiseries, que la nouvelle administration du musée a réuni les portraits des filles de Louis XY, au milieu des souvenirs de leur frère. Les quatre dessus de porte ne faisaient pas partie de la décoration primitive, les anciens bois ayant été compris dans la destruction du xixe siècle; ceux-ci contenaient autrefois et ont gardé probablement jusqu’à la Révolution les quatre Mesdames en Eléments.

Il ne fut d’abord question que de copier, en les agrandissant pour les places à remplir, les portraits déjà existants ; M. de Tournehem, vu l’importance de la destination, décida que ces copies devaient être de la main de Nattier luimême. Voici un modèle de ces sortes d’ordres de service : « Ordre . — M . le Dauphin a demandé pour dessus de porte de son cabinet les portraits de Mesdames d’après Nattier. M. Lécuyer enverra audit Nattier les châssis afin qu’il puisse faire les copies dans la forme que M. le Dauphin a demandée. A Versailles, le il janvier 1750. — Lenorm.vnt. » Bientôt on

s’avisa qu’il serait plus intéressant d’avoir des compositions nouvelles ; l’artiste fut invité à fournir les dessins d’une série de quatre Eléments, avec l’espoir d’être payé en conséquence. La commande faite, il ne put la livrer que l’année suivante, et présenta le mémoire ci-dessous : « Mémoire de quatre tableaux représentant quatre de Mesdames de France sous la figure des quatre Eléments, peints par ordre de M. de Tournehem, par le sieur Nattier, en l’année 1751 . Ces portraits sont de grandeur naturelle avec les attributs convenables aux quatre Eléments. Ils sont placés dans le grand cabinet de M. le Dauphin à Versailles et ont chacun 3 pieds 3 pouces de haut sur 4 pieds 3 pouces de large. Lesdits tableaux estimés à la somme de 4.800 livres. »

Quatre maîtres du burin gravèrent ces tableaux pour le marchand Joullain et les rendirent populaires. La Terre, qui était Madame Infante fut gravée par Baléchou ; le Feu, qui était Madame Henriette, par J. Tardieu ; l'Air, qui était Madame Adélaïde, par Beauvarlet, et l’Eau, qui représentait Madame Victoire, par B. Gaillard. La disposition des peintures originales se trouve renversée dans les estampes. C’est à ces documents, au dessin du second

tableau mis au carreau, qui appartint au comte Primoli, enfin, au mémoire du copiste Prévost, qui fit de la série une reproduction peinte également disparue, que nous devons d’en pouvoir décrire la composition.

La Terre, sous les traits de Madame Infante, est assise, comme une jeune Gérés, au milieu d’une riante campagne . Elle a la chevelure relevée sur le front et parée de fleurs, et la poitrine largement décolletée ; le bras gauche s’appuie sur un globe , tandis que la main retient un des plis du vêtement ; le bras droit est étendu de toute sa longueur, la main portant des fleurs et des fruits. Dans le fond de la scène, où est indiquée une exploitation agricole, un paysan aiguillonne un bœuf sur le sillon. Madame Henriette, qui personnifie le Feu, est en Vestale, vêtue de satin blanc, le menton appuyé sur la main droite ; elle paraît méditer sur une Histoire des Vestales, dont la reliure a le dos fleurdelisé et que sa main gauche appuie sur le genou. Les cheveux sont ornés d’un léger bouquet, d’où flotte un ruban; le corsage, décolleté comme celui de sa sœur jumelle, des perles à l’épaule et à la ceinture. Le coude droit s’appuie sur une sorte de console, qui représente assez mal un autel antique, et

sur laquelle brûlent quelques morceaux de bois. Dans le fond s’ouvre un temple, avec une statue de Vesta dans une niche. On ne retrouve pas les détails de cette composition dans d’autres portraits de Madame Henriette en Vestale, notamment dans celui du Louvre (collection La Caze), demeuré longtemps sous la désignation vague de « fille de Louis XV en Vestale ». En cette toile, qui a été rétrécie, comme le prouve le dessin original, le feu brûle sur un autel derrière une colonne ; la princesse n’a point la même attitude et porte un voile; les épaules sont moins découvertes. Les traits surtout frappent par leur différence; c’est une étude postérieure qui a servi pour ce tableau, tandis que, dans le dessus de porte du Feu, le visage de la princesse devait se rapprocher délicieusement encore de celui de la jeune Flore, qui avait été son premier portrait.

Pour le tableau oû Madame Adélaïde personnifie l’élément de l'Air, Nattier n’a pas eu à se mettre en peine d’une étude nouvelle. Il a reproduit simplement la tête de la Diane, à laquelle la princesse n’avait pas cessé de ressembler. Peut-être les traits sont-ils légèrement mûris ; mais il n’y a de changement notable, pour la tête, que celui des fleurs qui

remplacent, dans la courte chevelure, le croissant de la chasseresse . Le mouvement du corps, toutefois, est entièrement renouvelé; la femme est vue de dos, et c’est en se retournant vers le spectateur qu’elle peut lui présenter le même visage. Les draperies qui la couvrent flottent parmi les nuages où elle est assise, et son beau bras nu, longuement tendu, tient le ruban qui semble servir de rênes à un char invisible porté dans les airs ; ce char doit être tiré par des paons, dont l’un fait la roue sur le bord du tableau, ayant au col un bout de ruban. Au-dessus, derrière d’épais nuages, apparaît l’arc-en-ciel. Le quatrième élément, l’Eau, est personnifié par Madame Victoire, d’après la tête peinte à Fontevrault. La princesse, vue de face, est assise dans un paysage coupé par une rivière ; les cheveux relevés encadrent le visage régulier ; elle est vêtue d’une robe à larges plis ; ses bras sont à demi croisés, le droit passant sur une urne renversée auprès d’un tronc d’arbre et d’une touffe de roseaux. Ce n’est, en somme, qu’une variante de ces portraits « en source », que Nattier a eu tant d’occasions de multiplier.

Vers le temps où s’achevaient c.es œuvres

si fâcheusement perdues, le peintre exécutait pour la Cour une série qui a été récemment retrouvée et remise en lumière parmi les collections de Versailles. Lors du voyage de Fontainebleau de 1750, la duchesse de Luynes écrivait à son mari, narrant les incidents du séjour de Madame Infante, qui était venue visiter son père, lui faire connaître sa fille Isabelita et obtenir , par des négociations habiles , des avantages pour son époux. La lettre de la duchesse, du 17 octobre, rapporte la présence et les travaux de Nattier : « Nous avons vu aujourd’hui un tableau de Nattier pour l’Infant Don Philippe, qui représente Madame Infante assise avec l’Infante Isabelle debout à côté d’elle, qui lui présente une branche de lis. La mère est très ressemblante, en agréable et en mignon, et la fille très flattée. M. le Dauphin fait rester Nattier ici pour peindre Madame la Dauphine. » On n’a point le mémoire du premier tableau, payé par ce bon époux et ce bon père qu’était l’Infant, et qu’il faudrait rechercher dans les collections provenant de Parme ; mais le mémoire relatif au portrait de la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe , commencé en 1750 et livré en 1751, a permis de l’identifier aisément : « Madame la Dauphine est repré-

sentée dans ce tableau en habit de cour. Il a quatre pieds et demi de haut sur trois pieds et demi de large. Ledit tableau estimé à la somme de 2,500 livres. » La toile qui correspond à ces indications est signée, sur un pied de colonne : Nattier pinxit, 1751.

Elle représente, à mi-corps, une princesse en manteau fleurdelisé doublé d’hermine, en robe de cour brochée d’or, particulièrement somptueuse , où l’art des tisseurs lyonnais semble s’être surpassé. La main gauche tient un éventail fermé et la droite ramène le manteau. Une draperie qui pend dans le haut du tableau laisse apercevoir tout un paysage de jardin à la française, et, bien que l’étude de la tête de la Dauphine ait été faite à Fontainebleau, c’est le parc de Versailles que l’artiste a voulu représenter ; on reconnaît sans hésitation le bassin de Latone, où jouent les eaux, la descente ornée de statues de marbre et la perspective du grand canal. Le visage de la princesse est intéressant ; on y retrouve évidemment les traits essentiels de sa physionomie, que multiplieront plus tard d’autres portraits plus connus ; mais ils ne semblent pas s’être prêtés à cette sorte de ressemblance que cherchait à donner Nattier, « en agréable

et en mignon ». En revanche, il a marqué assez exactement l’air de bonté et de candeur qu’elle doit conserver toute sa vie et qui correspond si bien à une nature morale vraiment attachante, et assez particulière parmi les princesses du sang. Un Nattier pouvait-il tirer autre chose d’un modèle en qui tout attrait sensuel fait défaut ? Au moment où il a l’honneur de peindre Madame la Dauphine, la seule personne de la Famille royale qui n’ait point encore posé devant lui , la jeune femme a vingt ans à peine ; elle est Française depuis peu ; on ne saurait guère révéler en son image qu’une princesse de maison allemande, un peu gauche de façons, un peu trop florissante, mal accoutumée à la cour de France, et que son mari n’aime point encore. Plus tard seulement s’affirmera le charme paisible dont la montreront revêtue les crayons de La Tour.

Une copie du portrait de la Dauphine , envoyée à sa mère, femme d’Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, et une variante tout intime de ce portrait, destinée à la vieille duchesse de Brancas, dame d’honneur de la princesse, figurent dans un mémoire de 1751, où paraissent en même temps deux intéressants portraits d’enfants : « Mémoire de quatre por-

traits de la Famille royale faits par ordre de M. deTournehem, par le sieur Nattier, pendant l’année 1751. Savoir:

« Le portrait de Madame Infante Isabelle, peint en pied et en habit de cour, estimé 4,000 livres. — Le portrait de Madame jouant avec son petit chien, placé dans le cabinet de Madame la Dauphine, estimé 2,400 livres. — Le portrait de Madame la Dauphine, peint en habit de marmotte, buste, donné à Madame la duchesse de Brancas, estimé 1,000 livres. — Plus une copie du portrait de Madame la Dauphine, faite entièrement par Fauteur et envoyée à la reine de Pologne, estimée 1,200 livres. » Le dernier acompte sur le gros mémoire, qui en constitue le parfait paiement, est en date du 17 décembre 1756 : « Au sieur Nattier, peintre, 3,100 livres pour faire, avec les 5,500 livres à lui ordonnées à-compte sur l’exercice 1751, les 4 juillet et 12 septembre 1755, le parfait paiement de 8,600 livres, à quoi montent quatre tableaux, dont deux représentant Madame la Dauphine, le troisième Madame, et le quatrième Madame Infante Isabelle, qu’il a faits pour le service du Roy pendant l’année 1751. »

La princesse qui portait de droit, en l’année 1751, le titre particulier de Madame, était le

premier enfant né du second mariage du Dauphin, Marie-Zéphirine de France, née à Versailles le 26 août 1750, et qui devait mourir le 2 septembre 1755. On la nommait aussi la Petite Madame, pour la distinguer de Madame Henriette, à qui le titre était donné par courtoisie seulement. Le portrait que Nattier fit d’elle à l’âge d’un an est conservé, naturellement sous un faux nom, dans les collections royales du Palais Pitti. L’enfant est assise de face sur un coussin fleurdelisé, ayant à la main gauche son hochet d’argent ; un carlin se tient sur l’ample robe garnie de dentelles, et la draperie du fond se soulève pour laisser apercevoir le petit berceau.

Le chef-d’œuvre des portraits d’enfants peints par Nattier pourrait être celui de l’Infante Isabelle, petite-fille de Louis XV. C’est un des plus gracieux morceaux ajoutés de nos jours aux séries de Versailles. Droite et fière, comme une infante de Vélasquez, son buste menu de fillette se dégage des lourds paniers de sa robe à grands ramages d’or, sur laquelle se déploie un tablier de dentelles. La tète blonde, jolie, peu expressive, rappelle les traits de son père, Don Philippe. Une fleur est dans les cheveux : une des petites mains indique, d’un doigt levé,

les pelouses d’un jardin ; l’autre, qui tient un mouchoir de dentelles, retombe sur le tablier précieux.

On peut deviner en quel sentiment le roi Louis XV avait ordonné à Nattier l’exécution de cette toile délicate et soignée. Il avait été longtemps fort désireux de connaître cette petite-fille, le premier-né de ses petits-enfants, dont ses ambassadeurs à la cour d’Espagne lui disaient merveille. Le maréchal de Noailles, par exemple, lui écrivait d’Aranjuez, en avril 1746, après avoir loué Madame Infante, sa figure « très agréable, les plus beaux yeux du monde, le regard perçant et annonçant l’esprit », que l’enfant ne paraissait devoir le céder en rien à la mère : « Je ne puis finir le compte que j’ai à rendre à Votre Majesté de la famille royale d’Espagne sans lui parler d’une princesse qui lui appartient de près : c’est sa petite-fille. Jamais on ne vit une aussi jolie enfant : elle est très grande pour son âge, son visage est des plus agréables ; mais surtout, Sire, c’est son maintien, et l’air de dignité avec lequel elle reçoit son monde. Elle sent déjà ce qu’elle est, à qui elle appartient et ce qu’elle doit être toujours. » Tous ces traits se retrouvent dans le portrait de Nattier. Le Roi,

enchanté d’avoir gardé quelque temps auprès de lui cette charmante « Isabelita», avait naturellement voulu conserver son image parmi celles de la Famille.

Trois ans plus tard, un autre portrait d’enfant rappelait Nattier à la Cour. 11 s’agissait de peindre le fils aîné du Dauphin, le duc de Bourgogne, Louis-Joseph-Xavier de France, alors âgé de quatre ans. Le mémoire mentionne un original et une copie fournis ensemble : « Monseigneur le duc de Bourgogne, représenté en pied et vêtu d’un habit de velours bleu garni de martre. Ce portrait est peint sur une toile de quatre pieds de haut sur trois pieds de large. Estimé d’abord 1,800 livres, puis porté à 2,000 livres, à raison des frais de transport et de séjour à Versailles. Plus une copie du même portrait, faite de la même grandeur que l’original ci-dessus, estimé 900 livres. » L’œuvre, qui parut au Salon de 1755, est aujourd’hui au musée de Versailles ; elle porte la signature: Nattier pinxit, 1751t. Le cordon de l’Ordre, qui s’étale sur l'habit de velours bleu foncé, semble avoir été ajouté après coup par l'artiste lui-même, qui écrivait en postscriptum d’un billet à M . de Marigny , le 2 août 1754 : « Le Saint-Esprit n’est pas encore

arrivé chez moi » , faisant allusion probablement aux insignes dont il avait besoin pour compléter le tableau . La copie paraît être l’exemplaire signalé par M. Dimier au musée de Parme, et dont l’exécution ne le cède guère à celle de l’original de Versailles. Nous y voyons, llorissant de santé, le petit prince qui portera, jusqu’en 1761, les espérances de la couronne de France et les laissera, en mourant, sur la tête du duc de Berry son frère, qui deviendra Louis XVI.

A ce même Salon fut exposé, avec le portrait du duc de Bourgogne, un grand tableau, que l’artiste avait commencé plusieurs années auparavant et auquel il attachait, pour sa réputation, une grande importance. C’était celui de Madame Henriette jouant de la basse de viole, dont l’original, signé et daté de 1754, est à Versailles. On en peut suivre l’histoire par des témoignages assez nombreux, qui ont l’intérêt de nous montrer Nattier dans ses rapports avec le service des Bâtiments et ses relations avec les princesses, à la fois ses modèles et ses clientes.

La fille préférée de Louis XV, celle du moins qui avait pris dans sa vie paternelle la première place, depuis que Madame Infante

vivait loin de lui, était morte à vingt-quatre ans, le 10 février 1752, en l’appartement de Mesdames à Versailles, dans l’aile des Princes. Elle disparaissait victime de cette terrible petite vérole, qui causait alors tant de ravages et frappa de coups si fréquents la famille royale de France. La première consternation passée, on s’aperçut qu’il y aurait une consolation pour tous à posséder un grand portrait entrepris par Nattier et qui devait représenter la défunte, zélée musicienne, dans son divertissement ordinaire. La Reine le réclame à M. de Vandières (Marigny), douze jours après la mort, et celui-ci en écrit aussitôt au premier peintre Coypel : « La Reine m’a dit, Monsieur, qu’elle désirait avoir le portrait que M. Nattier a fait de feu Madame, jouant de la basse de viole. Ayez agréable, je vous prie, de voir M. Nattier et de savoir de lui en quel état est ce portrait, s’il est fini ou non. Au premier cas, il faut le faire porter ici incessamment ; au second cas, vous demanderez à M. Nattier de l’achever le plus promptement qu’il sera possible, parce que la Reine veut l’avoir. Je compte que vous m informerez de l’état où il est, et que vous me direz dans quel temps je pourrai le recevoir ici. » Le 2G février, un autre billet à

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