LOULTE- DE -LORRAINE- PRINCESSE DE TURENNE
Or- OOrr' 0y-0\
o?!0 ‘!gf f?\ .fô ' "■:■ WOO'Ko
4'';Ss.ï:iS^ * :
LES DERNIÈRES ANNÉES
sion, et nous avons vu, au précédent chapitre, combien il lui était difficile d’obtenir même le paiement intégral de ce qui lui était dû par les Bâtiments. De ce côté même, de nouvelles déceptions se préparaient pour lui. M. de Marigny réduisait, en 1 756, le tarif des tableaux commandés par le Roi, et, bien qu’on conservât aux portraits des prix plus élevés qu’à la peinture d’histoire, on était amené à diminuer sensiblement ceux que Nattier était habitué à recevoir. Cochin, pourtant partisan des économies, faisait tenir à M. de Marigny un rapport à ce sujet, où le nom de Nattier et celui de Tocqué paraissent de telle façon qu’il est intéressant d’en reproduire quelques lignes : « Si vous avez agréable de me renvoyer approuvé l’espèce de tarif ou règlement pour l’estimation des ouvrages, que j’ai eu l’honneur de vous présenter, ce me serait une autorité, car il n’y a point de doute que je recevrai des reproches de M. Nattier et des autres peintres de portraits, et que j’ai besoin de me faire un rempart de vos ordres. Quant à ce qu’il vous a paru que ce tarif est encore trop fort, relativement aux prix que M. Tocqué reçoit des particuliers, j’aurai l’honneur de vous observer : 1° que les portraits qui se font pour la Cour
entraînent des pertes de temps considérables, ce qui n’arrive pas aux portraits des particuliers ; 2° qu’il paraît convenable que l’honneur de travailler pour le Roi ait aussi quelque avantage de plus, du côté de l’intérêt, que les services qu’on rend au public ; 3° que M. Tocquéest le plus modéré des peintres de portraits de premier ordre; d’autant plus que, malgré ses rares talents, par une fatalité singulière, il n’a jamais eu la vogue autant que M. Nattier; qu’ainsi la règle prise sur lui pourrait être trop stricte et détruire l’empressement qu’auraient les habiles gens de rechercher les portraits de la Cour, d’où il s’ensuivrait qu’on y verrait le plus communément de ces peintres ordinaires qui inondent Paris et qui, à la faveur d’un petit talent de faire assez bien ressembler, talent qu’on ne vante le plus souvent qu’à cause du bon marché, enlèvent néanmoins les ouvrages aux plus habiles gens... »
Ce qui nous charme encore dans les tableaux de Nattier, ou du moins ce qui charme ceux de nos contemporains plus sensibles aux grâces de l’image qu’à la valeur de la peinture, commençait à lasser le goût de son temps. Son exposition de 1753 lui avait valu de nouvelles
LOUIS TOCQUÉ
Musée de Copenhague
LES DERNIÈRES ANNÉES
critiques, ainsi résumées dans la correspondance de Grimm : « M. Nattier a exposé plusieurs portraits, dont celui de Madame, fdle de M. le Dauphin, à l’àge d’un an, jouant avec un petit chien, et celui de Madame Dufour, nourrice de M. le Dauphin, sont les meilleurs. Ce peintre, dont le dessin est sans élégance et sans correction , a encore un coloris faux et mauvais. » On continuait, au contraire, à louer avec complaisance les mérites de Tocqué, qu’une énumération d’artistes mentionnait un peu plus loin : « M. Tocqué, dont les portraits ont si grande réputation , en a exposé plusieurs, entre autres celui de M. le comte de Kaunitz et celui de milord Albemarle ; mais rien n’est plus parfait que le portrait de Madame Danger sur un sofa , peinte jusqu’aux genoux, faisant des nœuds et ayant à côté d’elle un perroquet avec sa cage... »
C’est pour se relever dans l’opinion, pour donner la preuve qu’il était encore en possession de son talent, que Nattier tenait à exposer au Salon suivant le grand portrait de Madame Henriette jouant de la basse de viole ; et il obtenait de Mesdames qu’on le prêtât. Cette fois , la bataille était honorablement livrée ; le tableau parut d’une réelle puissance
et digne des meilleurs temps du vieux maître. Il était accompagné du portrait en pied du petit duc de Bourgogne, de celui de la princesse de Gondé, et de quelques portraits de particuliers ; Madame de Roissy, qui y figurait, était femme du receveur général des Finances, que Tocqué exposait dans le voisinage. L’auteur du Caractère des peintres actuellement vivants reconnaissait, à cette exposition, les mérites de l’artiste; il opposait Aved et « sa marche égale et prudente de Batave constant » à la belle aisance de Nattier, qui savait rendre « tout le faste et l’orgueil de la nation française, cet éclat, cette envie de briller qui la caractérise ».
Le portrait en pied de la princesse de Condé, exécuté en 1754 et payé 2,400 livres, d’après les comptes de Chantilly, n’est connu que par la copie du Musée Condé. La fille du duc de Rohan, prince de Soubise, s’était mariée l’année précédente au prince qui devait donner au nom de Condé son dernier éclat militaire. C’est encore une enfant que Nattier a représentée se promenant au milieu des parterres de son nouveau domaine, en corsage et jupe de drap d’argent, soulevant de la main gauche la traîne du lourd manteau doublé d’hermine,
LES DERNIÈRES ANNÉES
tandis qu’elle cueille de la main droite des œillets fleurissant dans un grand vase de marbre. Une fois encore, le peintre a trouvé, en cette princesse de seize ans, un de ces modèles aux beaux yeux limpides de fraîcheur adolescente, qu’il a eu tant de fois à peindre.
Au reste, Nattier continuait à fournir, suivant les demandes et les goûts, les divers genres qu’il avait exploités au temps de son heureuse fécondité. Il peignait encore, en de grandes compositions, une Diane chasseresse, tenant assez niaisement un arc inutile, telle que cette femme inconnue, dite à tort princesse de Gondé et acquise pour le Metropolitan Muséum de New-York, ou encore une Vénus attelant des pigeons à son char, ainsi que fut représentée Madame de Maison-Rouge au Salon de 1757. Pour ses portraits en buste, il reprenait ses anciens motifs, parfois avec bonheur, comme celui de l’œillet dans le tableau de la collection Edmond de Rothschild ; mais il était rare qu’il se sentît inspiré par la beauté féminine comme il l’avait été autrefois. Madame de Ranché, fille du numismate Pellerin et femme d’un intendant de la marine royale, dont la rayonnante image est conservée à Aix-
en-Provence , est une des dernières femmes pour lesquelles notre peintre se soit placé franchement devant sa toile, avec le désir de peindre une chair éclatante et de créer de la vie.
La manière de peindre dont il avait été le plus brillant représentant se trouvait à son déclin. On affectait déconsidérer cet art comme ayant fait son temps et de trouver ridicules les ingénieuses idées dont il avait vécu. Personne ne le proclamait avec une verve plus fine que Charles-Nicolas Cochin , dans les mémoires fictifs qu’il adressait au Mercure de France, au nom d’une « Société de gens de lettres de l’année 2355 », et où, sans nommer personne, il exprimait un sentiment assez vif sur les erreurs de goût de son époque. Dans un de ces mémoires réunis en son Recueil de quelques pièces concernant les Arts, il introduit un savant critique du xxiv0 siècle, qui ne comprend rien aux ajustements que les femmes du xviii0 aimèrent en leurs portraits :
« On ne conçoit pas comment on peut avoir adopté une si grande quantité de vêtements différents. On en voit qui semblent contraires à la décence et où les dames sont presque nues, avec une simple chemise, qui leur laisse
LES DERNIÈRES ANNÉES
la gorge, les bras et les cuisses à découvert. C’était apparemment les vêtements qu’elles portaient en négligé dans leur appartement, pendant l’été. A cet habillement, qui n’en est pas un, se joint une pièce d’étoffe de soie bleue, violette ou d’autre couleur, qui ne sert à rien couvrir : elle passe par derrière la personne et revient sur une cuisse. Il est difficile d’imaginer comment cet ajustement ne tombait pas à terre, n’étant attaché à rien, ou qu’il ne fût pas embarrassant à porter, puisqu’il parait contenir plusieurs aunes d’étoffe. Quelques-unes de ces dames se coiffaient avec des fleurs, d’autres avec des roseaux, avec des épis de blé ou autres ornements à leur fantaisie, qu’elles mêlaient de perles. Il paraît qu’elles prenaient plaisir à s’appuyer sur des pots de terre remplis d’eau, qu’elles renversaient apparemment pour arroser leurs jardins ; ce qui donnerait lieu de croire qu’elles se plaisaient beaucoup à l’agriculture, et ce qui se confirme encore parce que, dans cet habillement, elles sont toujours représentées an pleine campagne. On a lieu de croire qu’un de leurs principaux amusements était d’élever des oiseaux, même les plus difficiles à apprivoiser, tels que des aigles, à qui elles donnaient du vin blanc dans
des coupes d’or. On en voit qui nourrissaient des tourterelles, c’étaient apparemment des personnes mélancoliques que le roucoulement de ces oiseaux entretenait dans une douce langueur ; d’autres , plus gaies , s’amusent à danser dans leur appartement avec un tambour de basque, la tête entourée de pampres. On ne finirait point, si l’on voulait nombrer la quantité de modes qui furent en usage parmi les femmes en ce siècle... »
L’écrivain imaginé par Cochin propose diverses explications à des usages aussi incroyables ; il conclut « que ces modes n’ont été usitées que dans l’intérieur des appartements ; car, il ne lui paraît pas possible de supposer qu’on eût osé se présenter en public avec de tels ajustements qui, outre l’indécence, auraient fait passer les Français pour une nation de fous ! » Cette ironie, si mordante et si juste, tombe tout droit sur les plus fameux portraits de Nattier, sur ceux qui ont eu le plus de succès quelques années auparavant, et devant lesquels la Cour et la Ville se sont longtemps extasiées.
Le changement dans le goût public amenait pour Nattier une diminution de commandes ; cependant sa clientèle de cour lui restait fidèle.
LES DERNIÈRES ANNÉES
Quelques portraits de grands seigneurs datent de cette époque. Le meilleur est celui du comte de Noailles, gouverneur de Versailles, plus tard duc et maréchal de Mouchy , l’ami de confiance de Louis XV , le grand honnête homme qui finira sa vie par une des plus belles morts de vieillard qu’ait vues l’échafaud révolutionnaire. La toile familière qui le représente en 1755, en simple habit, lui met aux mains le manchon d’hiver, que portaient les hommes dans les appartements mal chauffés des châteaux royaux. En 1756, Nattier peint le duc de Mortemart, plus tard gouverneur de Paris, en colonel de dragons, avec un habit rouge au col de fourrure, tenant son casque à la main, et le jeune chevalier du Saint-Esprit en manteau rouge, de la collection Rodolphe Rann. En 1757, il expose au Salon le portrait du comte de Montmorency, à côté de deux chefs-d’œuvre de l’image féminine , la grande Madame de Maison-Rouge en Vénus et le portrait de la fille de la fameuse comédienne Silvia, la jolie Manon Baletti, que Casanova avait rêvé d’épouser. C’est elle évidemment que représente cette délicieuse « Comédie » datée de 1757, que posséda Rachel, Thalie juvénile au sein nu, tenant le masque et soulevant un rideau
devant la scène de la Comédie-Italienne. Cette même année, l’aventurier vénitien revenant à Paris trouvait Manon « devenue belle; sa mère, l’ayant élevée avec soin, lui avait donné les meilleurs maîtres, et tout ce qu’une mère pleine d’esprit, de grâces et de talents peut donner à une fille chérie ». Cette petite merveille devint la femme de M. Blondel, architecte du Roi.
Le Salon de 1759 reçut de Nattier plusieurs tableaux, dont peut-être ce buste assez médiocre d’une comtesse de Dillières, qui est à Hertford ïlouse et donne une idée des derniers ouvrages hâtifs du peintre. Deux toiles seulement sont désignées : le portrait de Madame Adélaïde et une Vestale, qu’il est facile d’identifier avec celle de la collection Gustave de Rothschild. Diderot la décrit avec malice dans le premier de ses Salons : « Voici une Vestale de Nattier, et vous allez imaginer de la jeunesse, de l’innocence, de la candeur, des cheveux épars, une draperie à grands plis ramenée sur la tête et dérobant une partie du front, un peu de pâleur, car la pâleur sied bien à la piété ainsi qu’à la tendresse. Rien de cela ; mais à la place, une coiffure de tête élégante, un ajustement recherché, toute l’afféterie d’une femme du monde à
LES DERNIÈRES ANNÉES
sa toilette, et des yeux pleins de volupté, pour ne rien dire de plus. » Diderot est plus sévère encore pour l’unique tableau exposé par l’artiste en 1761 : « Le portrait de Madame Infante en habit de chasse est détestable ; cet homme-là n’a donc point d’ami qui lui dise la vérité ! » Ces critiques montraient une dureté bien inutile : la carrière de Nattier était terminée. Eprouvé comme il l’avait été par la mort tragique de son fds, sentant venir le déclin de ses forces et atteint d’une dangereuse maladie, abandonné enfin par la faveur publique, dont les artistes supportent mal l’inconstance, la fin de sa vie devenait douloureuse. Il ne travaillait plus que pressé par le besoin et les commandes même se faisaient rares. Ces dernières années, qui furent si tristes, sont racontées en termes touchants par Madame Tocqué : « Il avait si malheureusement négligé les moyens de s’assurer un sort heureux pour le temps de sa vieillesse, qu’il y a tout lieu de présumer que, sans la longue maladie qui, en l’arrachant de son cabinet, l’a forcé à garder le lit pendant plus de quatre ans, il eût été obligé de travailler jusqu’au dernier moment, s’il eût voulu continer à vivre aussi honorablement qu’il avait toujours vécu. En ne perdant point de vue
cette espèce d’obligation de travailler, on jugera combien elle a dû augmenter sa sensibilité, au moment où il s’est trouvé dans la dure nécessité de se survivre à lui-même ; car, bien avant que d’être hors d’état de pouvoir toucher le pinceau, il éprouva le sort de la plupart des hommes célèbres de tous les siècles, il fut malheureux ! La guerre, le fléau des arts, l’inconstance du public, le goût de la nouveauté, tout se réunit pour lui faire éprouver le plus triste abandon. A cette grande affluence, à laquelle il était accoutumé , succéda une désertion presque totale. Enfin, il ne lui resta plus de ces grandes occupations que quelques ouvrages à finir pour la Cour, commencés dans des temps plus heureux. »
La Cour, ou plutôt l’administration des Bâtiments du Roi, n’abandonne point Nattier. M. de Marigny lui fait accorder par le Roi, le 5 mars 1761, une pension de 500 livres, vacante par le décès du peintre Colin de Vermont. En même temps, il est invité à établir l’état général des portraits exécutés par lui pour le service du Roi, afin que ses derniers comptes soient réglés. Il n’a pas fourni moins de trentehuit tableaux, et on lui doit encore plus de treize mille livres. En attendant de pouvoir
obtenir le parfait paiement, il sollicite une gratification, « en considération des peines et des soins qu’il s’est donnés pour porter lesdits ouvrages au plus haut point de perfection, et des faux frais qu’il a été nécessité de faire pendant l’espace de près de vingt années ». Cochin, secrétaire perpétuel de l’Académie, consulté suivant l’usage, donne un avis favorable à la requête de son vieux confrère, et Marigny fait tenir à celui-ci une gratification de 3,000 livres.
Pendant ce temps, l’hydropisie dont il était atteint l’avait obligé, au mois de juillet 1762, à prendre le lit de souffrance, qu’il ne devait plus quitter. Le 14 août, il faisait son testament, déposé chez Me Trutat, notaire, et partageait ses biens par tiers entre ses trois filles, Madame Tocqué, Madame Brochier et une autre non mariée, Madeleine-Sophie Nattier, qui était sur le point d’épouser le peintre Challe. L’assurance que sa troisième fille avait, elle aussi, trouvé un bon mari adoucit pour le vieillard les inquiétudes que lui causait l’insuffisance de sa fortune.
Une fois encore le nom de Nattier figura aux expositions du Louvre. Si ses enfants voulurent lui procurer une dernière satisfaction,
ils s’y prirent bien maladroitement. Deux petites toiles tirées de son atelier, Un Chinois tenant une flèche et Une Indienne, ne pouvaient rien ajouter à sa gloire. « Si vous n’avez voulu, écrit Diderot, que m’apprendre comme on était vêtu à la Chine et dans l’Inde, soyez content, vous l’avez fait.» Le grand tableau de 1730, qui le représentait avec sa femme au clavecin et ses quatre premiers enfants, avait été terminé tant bien que mal pour être exposé. Le public s’y trompa et y vit une nouveauté qu’il jugea sévèrement : « Cet homme a été autrefois très bon portraitiste, mais il n’est plus rien. Le portrait de sa famille est flou, c’est-à-dire faible et léché. Monsieur Nattier, vous ne connaissez pas les têtes de vos enfants ; certainement, elles ne sont pas comme cela. » Cette appréciation montre que Diderot n’était guère au courant de l’àge et de la situation du malheureux artiste.
Il mourut à quatre-vingt-un ans, le 7 septembre 1766, entouré de tous les siens. Ses trois gendres, Tocqué, Brochier et Challe, assistèrent à l’enterrement, célébré le lendemain, à l’église Saint-Eustache. L’hiver suivant, dans une assemblée du mois de février 1767, l’Académie royale fut conviée à entendre « la lecture
LES DERNIÈRES ANNÉES
de la vie de feu M. Nattier par Madame Tocqué, sa fille ». Ce fut Cochin qui fît cette lecture, et Messieurs les Académiciens écoutèrent avec émotion l’éloge d’un confrère qui ne laissait que des souvenirs de bonté.
Ces pages filiales s’achevaient en ces termes : « C’était de cette source inaltérable de bonté, qui était en lui, que provenaient son tendre attachement pour ses amis et pour ses enfants, sa candeur, la pureté et la simplicité de ses mœurs, son exacte probité, son ardeur et son désintéressement pour servir ses amis, sa douceur et l’égalité de son humeur dans son domestique ; toutes vertus si naturelles et si éminentes en lui, qu’il fut qualifié par ses proches et ceux de ses amis qui ont vécu le plus familièrement avec lui, des titres de parfait honnête homme, de bon père et de bon ami : titres peu brillants et trop vulgairement accordés, mais qui, mérités dans toute l’étendue de leur signification, n’en contiennent pas moins l’éloge le plus grand que l’on puisse faire de l’humanité. Cet excellent homme possédait encore une qualité bien estimable, surtout parmi les gens de talent : c’était la grande impartialité avec laquelle il a toujours rendu justice au mérite de scs confrères, ainsi que son ardeur et son zèle pour l’avance-
NATT1ER
ment des jeunes artistes. Jamais il n’a terni ses vertus par une basse jalousie contre laquelle les artistes du même genre ne sauraient être trop en garde. L’association qu’il s’est faite de M. Tocqué pour gendre, qui déjà jouissait d’une réputation distinguée, en est la preuve ; car, bien loin de porter envie aux succès des peintres célèbres qui suivaient la même route que lui, non content d’une froide admiration pour leurs ouvrages, son cœur s’échauffait en leur faveur et lui faisait prendre pour eux la plus sincère affection. »
Quelques années plus tard, en 1 7 7 i , Cochin lisait, devant la même assemblée, l’éloge de Massé le miniaturiste, qui avait été, dans sa jeunesse, l’ami et le collaborateur de Nattier. Le grand dessinateur analysait avec pénétration les mérites et les défauts de cette génération d’artistes, dont les principes étaient fort différents des siens. Il n’usait plus du ton satirique et badin de son morceau fameux sur les portraits allégoriques ; c’était la critique la plus bienveillante, enveloppée de toutes les formes académiques, mais une critique cependant, et dont les détails s’appliquent si exactement à Nattier, qu’on pourrait substituer son nom à celui de Massé pour avoir le sentiment tout à
LES DERNIERES ANNEES
fait sincère des contemporains sur ses propres œuvres. Voici assurément comment Cochin, ayant à juger Nattier, se fût exprimé devant leurs confrères :
« Il saisissait bien la ressemblance, seulement par les formes principales et par ce qui caractérise en général l’air de la personne. Il supprimait les détails et paraissait, en quelque sorte, avoir de la peinture du portrait l’idée que nous avons de la peinture d’histoire ; il
cherchait à rectifier la nature et à l’embellir
Il substituait à cette précision d’autres beautés non moins estimables, en joignant à des formes simplifiées et ennoblies les grâces d’un dessin coulant qui, joint avec sa couleur, rendent ses tableaux extrêmement séduisants. Pour ne rien dissimuler, j’ajoute qu’il était un peu maniéré dans le caractère de son dessin. Toutes ses toiles, quoique d’après différentes natures, se ressemblaient à plusieurs égards. C’était l’inévitable effet de ce goût d’embellissement dont il s’était imposé la loi et qu’il portait peut-être trop loin. Cela pouvait aussi provenir de ce que, pour ne pas fatiguer les personnes qu’il peignait, il prenait peu de séances et faisait souvent ses portraits presque en entier sans autre modèle qu’un dessin fait d’après nature
NATT1ER
avec assez de vitesse. Mais comme sa manière était remplie de grâces, les dames, qu’il faisait toujours belles, étaient sans doute bien éloignées de lui reprocher des défauts d’inexactitude ; et les hommes, sans paraître aussi susceptibles de cette faiblesse, lui savaient, pour leur compte, très bon gré de l’heureuse habitude où il était de tout embellir. Les ajustements de ses portraits étaient peints avec plus de facilité que de vérité, parce que la plupart étaient faits de génie. C’était la mode de son temps, car il est des modes même dans les arts. Tous les ajustements alors étaient fictifs et de pur caprice, comme on peut le voir dans les tableaux des plus habiles peintres, ses contemporains... Pour les hommes, c’était presque toujours une draperie de velours jetée sur une veste ; les femmes étaient ornées d’une robe ceinte comme les habits de théâtre, et de quelques draperies d’étoffes légères agencées artistement par-dessus. Or, en supposant qu’il en résultât quelque effet pittoresque, on y perdait la vérité de l imitation et le costume des habillements. »
L’histoire d’un artiste, comme celle d’un écrivain, ne s’achève point par la mort ; ses
œuvres la continuent plus ou moins longtemps. Le discrédit dans lequel étaient déjà tombées celles de Nattier, aux dernières années de sa carrière, parut les vouer, plus promptement que d’autres, à l’oubli définitif. Ses plus beaux portraits restèrent de simples souvenirs de famille, dont les jeunes gens raillaient les ajustements ridicules. Ils furent enveloppés, en outre, par la défaveur générale qui atteignit bientôt toute la peinture du même temps. L’époque qui méprisa Watteau , Fragonard et Boucher ne pouvait cependant épargner Nattier. On ne parla plus de lui, même pour flétrir son mauvais goût. Ses portraits d’hommes représentaient des Français légers et fins, contemporains de Voltaire et fort différents de ceux que formaient l’école de Rousseau et la Révolution française. Les images de ces gens d’esprit n’intéressaient point les générations nouvelles, éprises de vertu civique et d’héroïsme militaire. Pour les portraits de femmes, l’idéal de la beauté féminine ayant changé, la grâce même des modèles ne recommandait plus une peinture dont les défauts avaient cessé de séduire.
Les toiles de Nattier, dispersées en grand nombre par les ventes de biens d’émigrés , jetées à vil prix chez les marchands, ne trou-
vaient point acheteur. Beaucoup furent alors mutilées ou détruites, livrées aux rats dans les greniers des châteaux. Celles qui avaient appartenu au Boi, chassées de leur bordure ou arrachées aux boiseries des palais, allèrent s’empiler dans les magasins de Versailles et du Louvre. Quelques-unes en sortirent peu à peu lors de l’installation des musées nouveaux; toutefois, aucune valeur ne leur demeurant attachée, ce fut uniquement l'intérêt d’iconographie historique qui les sauva des suprêmes dédains. Les galeries du Louvre leur restèrent fermées ; celles de Versailles, créées par le roi Louis- Philippe, les accueillirent, la plupart sous des noms d’emprunt, mais ce fut pour les placer sans choix et sans respect, dans ces attiques du Château, où l’été et l’hiver leur étaient également nuisibles, où nul encadrement ne les désignait à l’attention, où la curiosité des rares visiteurs les distinguait mal des peintures sans mérite qui les accablaient de leur voisinage. Nos princesses de France, reçues par pitié dans leur maison, n'y occupaient que des chambres de gens de service. Et peut-être ne convient-il pas d’en adresser le reproche aux organisateurs des musées, car le goût de tous les amateurs du temps était semblable.
LES DERNIÈRES ANNÉES
Une vente célèbre dans l’histoire de la curiosité , celle de la galerie du comte de Cypierre, dispersée en 1845, et dont le catalogue fut rédigé par Théophile Thoré, ne contenait pas moins de neuf tableaux authentiques de Nattier, quelques-uns d’une évidente importance. Les prix qu’ils atteignirent devant le public méritent d’ètre rapportés ici ; ils fournissent des rapprochements faciles avec ceux qu’a vus la fin du siècle dernier et qui augmentent encore dans le nôtre. On vendit le numéro 91 : Jeune Femme tenant des fleurs de ses deux mains, 295 francs ; 92 : Jeune Femme assise et vue de face, en buste, 270 francs ; 93 : Portrait de Madame Victoire, fille de Louis XV, 235 francs ; 94 : Jeune Femme à robe blanche décolletée, 261 francs ; 95 : Portrait du marquis dArgenson , 218 francs ; 96 : Portrait de la marquise d' Argenson en Diane, 250 francs ; 97 : Portrait du duc de Penthièvre adolescent, 231 francs; 98 : Portrait de la marquise du Châtelet, 120 francs; 99 : Vénus coupant les ailes de V Amour, 151 francs.
Ce qui donne à ce document sa signification complète, c’est que les organisateurs de la vente Cypierre se montrèrent très satisfaits de ses résultats , où plusieurs maîtres du
xyiii® siècle commencèrent à prendre une valeur de commerce. On écrivit dans le Bulletin de V Alliance des Arts : « Cette vente vient d'obtenir un succès qui surpasse tout ce qu'on pouvait en attendre... Les tableaux de l'Ecole française ont été vendus à des prix que les tableaux flamands et hollandais atteignent seuls dans les meilleures ventes publiques. C’est en quelque sorte une réhabilitation de notre École trop dédaignée. » Nattier participait à cette réhabilitation, qu’il est permis de trouver modeste. La réparation, qui lui était due, n'était assurément pas complète ; nous nous demandons aujourd'hui, si ce n’est pas avec trop d’éclat qu’elle lui a été accordée.
Ce livre, dont la « grande édition » a été publiée en 1904, est le premier travail d'ensemble qu’on ait consacré à Nattier et à son œuvre. L'auteur se croit donc autorisé à demander l'indulgence du public pour les lacunes et les imperfections de son travail, qu'il a pu améliorer en quelques points, mais dont le seul mérite aura été de débrouiller pour la première fois les principales difficultés du sujet. La biographie du peintre a été esquissée de son temps par Palissot ( Eloge de M. Nattiez', peintre ordinaire du Roi et professeur de son Académie , dans le Nécrologe des hommes illustres , 1168), et par Madame Tocqué ( Abrégé de la vie de M. N altier, par sa fille Mademoiselle Nattier l’ainée, épouse de M. Tocqué , au t. II des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale); Charles Blanc et Paul Mantz y ont ajouté; nous l’avons complétée abondamment grâce aux sources communes à tous les travaux d’histoire sur le xvme siècle et aux publications, citées dans le texte, de la critique d’art de l'époque. Nous
devons rappeler surtout l’ouvrage qui fournit le plus d’indications nouvelles, X Inventaire des tableaux commandés et achetés par la Direction des Bâtiments du Roi (1109-1112), par M. Fernand Engerand. Une partie seulement des documents d’archives que donne ce précieux travail avait été utilisée dans notre premier essai critique sur l’artiste (Nattier, peintre de Mesdames , dans la Gazette des Beaux-Arts de 1895), qu’il peut être encore intéressant de consulter sur quelques points, ainsi que d’autres études sur Les Portraits de Madame de Pompadour par Nattier ( Gazette de 1904) et sur le portrait de Marie Leczinska (Revue de l’Art de 1909).
En présentant l’essai de Catalogue qui suit, on a plutôt l’ambition d’être utile que le désir d’être complet. On s’est placé pour le rédiger au point de vue de l’iconographie, ce qui en a exclu des portraits anonymes assez connus. L’œuvre de Nattier est si considérable et si dispersé, qu’il n’a pas semblé possible de constituer encore la liste générale de ses peintures. La plupart des éléments d’une telle liste se rencontrent cependant dans le texte de l’ouvrage, où le récit, construit suivant un plan chronologique, ne rend pas les recherches très difficiles. Les œuvres gravées comportent, du reste, sauf un petit nombre d’exceptions, les plus importantes du maître et notamment celles que les récentes
études ont mises en valeur. Ce travail ne mentionne pas toutes les gravures d’un même tableau, mais de préférence la plus fidèle ou celle que nos lecteurs ont le plus aisément sous la main. Les catalogues de vente, où les désignations de portraits sont si souvent douteuses, ont été laissés de côté. Quelques pièces du xviii6 siècle ont été décrites avec détail ; d’autres n’ont paru mériter qu’une simple mention.
Un certain nombre d’œuvres notables de Nattier, qui n’ont été gravées ni de son temps, ni de nos jours, sont mentionnées dans la nomenclature de celles qu’il a exposées aux Salons du Louvre. Nous avons dressé cette seconde liste d’après le texte des livrets , réimprimés par M. Jules Guiffrey, en y joignant, toutes les fois que nous avons pu identifier les ouvrages, l’indication de la collection où ils sont actuellement conservés. Cette liste ne donne que des tableaux originaux ; la première comprend, comme il est aisé de s’en apercevoir, des originaux et des copies. On espère que ces deux séries de renseignements, réunies et consultées ensemble, rendront aux curieux quelques services.