MADAME MARSOLLIER ET SA FILLE
Musée de Weimar Dessin
Cliché Braun, Clément & Cis
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de 1750 offrait trois portraits de Nattier : ceux du comte et de la comtesse d’Argenson, et celui de Madame Marsollier. Le ministre de la Guerre, « tenant le plan de Fontenoy », est assis sous sa tente, dont l’ouverture laisse apercevoir la Maison du Roi manœuvrant dans la plaine. On retrouve le buste du tableau, toujours marqué de quelque mièvrerie, dans une copie qui est au musée de Versailles; il rend mal l’homme énergique, spirituel et avisé, que fut le comte d’Argenson et que le pinceau de Nattier, trop habitué aux grâces féminines, n’était plus en état de révéler. Le portrait, évidemment plus intéressant, de son aimable femme, en robe bleue, « tenant une petite caniche », est encore conservé par la famille d’Argenson, dans ce château des Ormes, en Limousin, où le ministre de Louis XV passa sa longue retraite et reçut tant d’honorables visites de ses contemporains. Un autre portrait de la comtesse d’Argenson, qui paraît être une réplique moins grande, est entre les mains de M. le marquis de Valfons, descendant de ce brillant Valfons, de qui elle agréait les hommages au temps où Nattier immortalisait sa beauté épanouie. Il ne serait pas invraisemblable que le peintre eût reçu d’elle la commande de la seconde toile.
Madame Marsollier , qui fut exposée au même Salon, est moins connue de la chronique ; on parlait d’elle pourtant, même à la Cour, et le duc de Luynes n’a pas dédaigné de noter son histoire. Fille d’un procureur du Roi, et fort belle, elle avait épousé, pour sa fortune, un gros marchand de soie, et leur fille unique devait être extrêmement riche ; mais une des conditions du mariage avait été que la dame ne mettrait jamais les pieds dans la boutique où le mari vendait son étoffe; elle évitait même de passer dans la rue Saint-Honoré pour ne pas voir la devanture. On riait de ces façons et on l’appelait la duchesse de velours. Pour « se décrasser » du négoce, elle fit acheter à M. Marsollier une charge de secrétaire du Roi. Le beau tableau de Nattier, dont le dessin est conservé à Weimar, la montre mêlant, d’un geste étudié, dans les cheveux de sa fille, des plumes et des fleurs. C’est devant la table à coiffer, drapée d’une étoffe à dentelles , où l’on aperçoit la boîte à poudre et l’aiguière, que l’artiste a placé ces bourgeoises jolies et précieuses.
Nattier était encore en possession de sa vogue et certains critiques de l’époque lui promettaient même, après les succès du moment,
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les suffrages de la postérité. Saint-Yves l’assurait, par une prophétie qui a fini par se trouver véridique, que ses tableaux seraient un jour recherchés par les meilleurs cabinets d’amateur : « La manière galante, écrivait-il, dont sont ajustés les portraits de femmes sortis des pinceaux de M. Nattier, leur en ouvrira un jour l’entrée. On n’est point étonné qu’elles aiment à se faire peindre par lui : personne n’a le don de les faire plus ressemblantes, et n’est plus heureux dans le choix de leurs attitudes et de leurs airs de tête toujours gracieux; il semble que l’amour conduise son pinceau. Les grâces de celles que M. Nattier peint, rendues par cet habile homme, embellies par lui, deviennent même si touchantes, que souvent la vue du portrait achève en nous ce que la vue de la personne n’avait que commencé. Aussi M. Nattier, de tous nos peintres le plus employé par les femmes, est-il le premier qui ait su en historier les portraits, qu’il pare des attributs les plus galants. »
Les critiques qui dissertent des choses de l’art n’ont jamais songé à se mettre d’accord entre eux; ils portaient déjà au xvme siècle, sur les peintures soumises à leur jugement, les appréciations les plus dissemblables, et Nattier ne tarda plus à en faire la fâcheuse expérience.
A peine recevait-il de l'auteur des Observations sur les Arts les éloges qu’on vient de lire, qu’il pouvait entendre s’élever les premières voix annonçant son déclin. A propos du Salon de 1750, Bachaumont avait été chargé d’écrire des notes sur les meilleurs peintres, sculpteurs, graveurs et architectes des Académies royales ; arrivé à Nattier, il analysait ainsi ses derniers ouvrages, avec la perspicacité d’un connaisseur sans complaisance : « Ordinairement il fait ressembler et en beau, surtout les femmes; ses habillements sont galants, mais maniérés, et sentent ce qu’on appelle le mannequin. Le coloris de ses chairs est souvent fort mauvais, plombé, gris, tirant à l’encre de la Chine, à la brique et au noir. Il veut donner de la force et il devient dur ; il a voulu imiter Santerre et cela l’a gâté. Il ébauche bien et de bonne couleur et, quand il vient à finir, il la gâte ; elle devient livide, et son travail paraît tout estompé dans ses chairs et indécis comme une tête qu’on regarderait à travers une gaze noire. » Et, pour préciser par une comparaison ces observations justes, mais cruelles, le critique n’hésitait pas à ajouter : « Son gendre, M. Tocqué, lui est bien supérieur... C’est un excellent peintre ; il n’est pas assez connu, on ne l’estime pas assez. »
MADAME LEERSE
Institut Staedel, Francfort Photographie HruelvUianii
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Nattier abusait alors de son métier facile, de son extrême habileté, du prestige que lui avaient acquis ses œuvres fortes d’autrefois. Le père d’une nombreuse famille avait besoin de travailler beaucoup et de produire promptement. La nécessité de satisfaire une petite clientèle, souvent plus avantageuse que la grande, absorbait la meilleure partie de son temps. On venait de province et même de l’étranger pour se faire peindre par lui, avec ou sans les mains, suivant le prix qu’on y voulait mettre. Le banquier J. -G. Leerse, de Francfort, notait dans son journal, en novembre 1749 : « J’ai été chez Nattier, peintre très fameux, dont je me suis fait tirer, de même que mon épouse. Je n’ai été assis que trois fois, et elle quatre. » Les portraits en buste des époux sont à l’Institut Stædel, témoignages éloquents de la facilité du peintre. Celui-ci ne pouvait suffire à des commandes aussi multipliées. Aussi trouve-t-on, vers ce moment, quelques portraits de femme signés de son nom et fort médiocrement traités, qui font pendant au portrait du mari signé par Tocqué. On voit travailler ainsi, dans une sorte d’association commerciale, le beau-père et le gendre, adoptés l’un et l’autre par la mode.
Il n’est pas surprenant que Tocqué ait
fini par supplanter ce beau-père fatigué et incapable d’application. Ses dons de portraitiste sont, d’ailleurs, supérieurs à ceux de Nattier. Son dessin est plus ferme, sa couleur plus vraie, et il ne peint que la nature. C’est vraiment le maître du moment, et la faveur du public va vers lui . La plus grande union régnait, par bonheur, dans la famille, et Nattier ne paraît pas avoir éprouvé le moindre sentiment de jalousie pour ce gendre si bien doué et que les nouveaux critiques lui préféraient. Louis Tocqué avait épousé, le 7 février 1747, Marie-Catherine-Pauline Nattier. Parisien, né en 1696, reçu académicien en 1734, il avait rempli déjà une honorable carrière ; il avait même travaillé pour la Cour avant son beau-père, puisqu’il peignit, en 1738, le Dauphin et la Reine. En 1747, il représentait en grand habit la première Dauphine, l’Infante, fille de Philippe IV. C’était à lui que M. de Tournehem,et plus tard M. de Marigny, allaient demander leur portrait officiel de directeurs des Bâtiments du Roi, et il devait réaliser bientôt, en acceptant de se rendre à la cour de Russie, le projet devant lequel Nattier avait reculé dans sa jeunesse.
L’opinion la plus favorable à Nattier le
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mettait à présent sur le même rang que Tocqué, leur accordant d’ailleurs le premier parmi les peintres de portraits. « Voici un genre, écrivait un nouvelliste de 1749, qui, étant aujourd’hui à la mode à Paris, et par conséquent le mieux payé, doit être aussi le plus parfait. Nous en avons un grand nombre qui excellent, sans remplacer Rigaucl ni Largillierre. On estime les sieurs Tocqué et Nattier les premiers en ce genre pour les portraits à l’huile . Celui-ci a peint toute la Famille royale et plus d’une fois; il a un talent particulier pour ajouter des grâces à la ressemblance. On trouve dans le pinceau du sieur Tocqué plus de fermeté, plus de science, mais moins d’agrément. » L’écrivain citait encore Nonnotte et Le Sueur, rappelait les pastels de Coypel, et nommait avec lui La Tour et aussi un nouveau venu, Perronneau, « qui marche à pas de géant dans cette carrière ». Il aurait fallu ajouter à cette liste les Vanloo, Aved, De Lyen, Chardin à ses heures, et même le vieux Tournières. Telles étaient les ressources que Paris offrait pour le portrait vers le milieu du xvme siècle.
Casanova, qui s’y trouvait à cette époque et n’était point ignorant en peinture, a donné ses idées sur le portrait dans une page peu
connue de ses mémoires, où il fait intervenir Nattier de la façon la plus intéressante : « Quoique le portrait soit la partie la plus matérielle de l’art, il est juste de remarquer combien les peintres qui ont excellé dans ce genre sont en petit nombre. Il y a trois espèces de portraits : ceux qui ressemblent en laidissant, ceux qui rendent la ressemblance dans toute sa perfection, sans plus ni moins que la nature, et ceux qui, à une ressemblance parfaite, ajoutent un caractère imperceptible de beauté. Les premiers ne sont dignes que de mépris et ceux qui les font mériteraient d’être lapidés, car ils ajoutent l’impertinence au défaut de talent et de goût et ne conviennent jamais de leur tort; on ne saurait, sans injustice, refuser un mérite réel aux seconds ; mais la palme appartient aux derniers, qui malheureusement sont extrêmement rares, et leurs auteurs méritent la brillante fortune qu’ils font. Tel a été le célèbre Nattier de Paris, que j’ai connu dans cette capitale en 1750. Ce grand artiste avait alors quatre-vingts ans [en réalité soixante-cinq]; malgré son grand âge, son beau talent semblait être encore dans toute sa fraîcheur. Il faisait le portrait d’une femme laide; il la peignait avec une ressemblance parlante,
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et, malgré cela, les personnes qui ne voyaient que son portrait la trouvaient belle. Cependant, l’examen le plus scrupuleux ne laissait découvrir dans le portrait aucune infidélité ; mais quelque chose d’imperceptible donnait à l’ensemble une beauté réelle et indéfinissable. D’où lui venait cette magie? Un jour qu’il venait de peindre les laides Mesdames de France, qui sur la toile avaient l’air de deux Aspasies, je lui fis cette question. Il me répondit : « C’est une magie que le dieu du goût fait passer de mon esprit au bout de mes pinceaux. C’est la divinité de la Beauté que tout le monde adore et que personne ne peut définir, parce que nul ne sait en quoi elle consiste. Cela démontre combien est imperceptible la nuance qui existe entre la laideur et la beauté ; et cette nuance, cependant, paraît si grande à ceux qui n’ont aucune connaissance de notre art ! »
Nattier cependant gardait toujours ses préférences pour la peinture d’histoire. Sans songer à quitter un genre pour lequel il ne se sentait pas d’attrait et où il avait réussi presque en dépit de ses aptitudes, il lui plaisait de penser qu’il pourrait un jour s’élever plus
haut. A mainte reprise, il rêva de reprendre de grandes compositions, dont il traçait au moins les esquisses. La plus importante, qui est un vrai tableau, représente un Jugement de Paris, où toutes les divinités de l’Olympe assistent à la scène et qui ne compte pas moins de vingt-cinq figures. Le sujet d 'Apollon et les Muses, qu’il indique dans le fond du portrait de Madame Boudrey, se retrouve sur son chevalet dans la toile où Voiriot l’a représenté lui-même. Ecoutons, au reste, Madame Tocqué : « Comme il était laborieux et par conséquent fort matinal, il donnait à la lecture et à la composition, ses passions favorites, les moments qu’il ne pouvait donner à la peinture, et c’est à l’heureux emploi de ces moments que l’on doit les belles esquisses qui restent de lui. Il a laissé à ses enfants un des plus beaux dessins de composition qu’il ait faits, dont le sujet est la Chute des Anges, tiré du Paradis perdu de Milton. On peut dire qu’il a rendu dans ce dessin , qui est digne d’admiration, une grande partie du feu et de l’enthousiasme qui brillent dans l’auteur et qui font un chefd'œuvre du sixième chant de ce poème. » Ce grand dessin, qui appartient encore à la descendance de l’artiste, justifie presque ce qu’en
MADAME BOUDREY
A M. Joseph Bardac
dit sa fille; il révèle en même temps à notre curiosité un Nattier inattendu.
C’est une composition très poussée , aux deux crayons, signée : Nattier fecit, 1751. Elle représente, suivant la description du poète anglais, la précipitation des mauvais anges, et plus de cent figures y prennent place . Tout en haut et à l’arrière-plan, au milieu de nuages d’où émergent les colonnes d’un temple, et sur lesquels des anges paisibles font entendre leur concert, le Seigneur du monde est assis, la tête encadrée du triangle lumineux. Sous ses yeux la bataille céleste s’achève. Parmi les défenseurs du Ciel, qui lancent la foudre de leurs mains, Michel, porté sur un char aérien, fait songer à un Christ de Michel-Ange. Tous les adversaires de la lumière s’écroulent dans une chute gigantesque ; c’est un emmêlement de monstres effroyables et de figures humaines, qui précisent les moindres détails du poème. La figure principale de cette scène de malédiction, celle qui attire l’attention et la concentre, est une sorte de Sirène, dont le corps étouffé par un serpent énorme est foulé par le squelette de la Mort. Les dieux du paganisme sont groupés au bas, à gauche, aisés à reconnaître à leurs symboles , ainsi que le
cheval Pégase, précipité avec eux. La composition est d’un équilibre excellent, d’une invention riche, et révèle chez le peintre des Grâces une débordante imagination que la vie ne lui a pas permis d’utiliser.
L’allégorie, que Nattier avait un peu négligée les années précédentes, reprenait ses droits dans son exposition de 1751 , où parurent quatre de Mesdames en Eléments. A côté, ligurait Madame la Dauphine en habit de cour. Cette grande série de toiles princières n’avait pas accordé place à une œuvre de caractère plus intime, la mystérieuse musicienne de la collection Greffulhe, qui tient un cahier de chant ouvert sur ses genoux et laisse derrière son fauteuil entrevoir la harpe familière. C’est aussi de 1751 qu’est datée la « Source », du musée de Limoges, où se fixe la mélancolie d’une Française inconnue. En 1752, l’artiste peint en Nuit Madame Rigoley d’Ogny, et en Flore Madame de Laporte, dont il a déjà fait une Diane.
Le Salon étant devenu bisannuel, nous ne retrouvons Nattier au Louvre qu’en 1753, avec deux jeunes princesses, la petite Madame, fille du Dauphin, et l’Infante Isabelle, et aussi le
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prince de Condé, peint à dix-sept ans, au moment de son mariage. On voyait, à côté de ces portraits princiers, Madame Dufour, nourrice du Dauphin, et une piquante Muse, dessinant dans un paysage, qui n’était autre que Madame Boudrey, femme du premier commis du contrôle général des Bâtiments.
Cette charmante personne se trouvait, par les fonctions de son mari, logée à Versailles. Si l’on en croit d’Argenson, elle avait eu des succès en haut lieu . Le Roi et le Dauphin avaient en même temps brigué ses faveurs ; elle avait accepté le rendez - vous du Roi et remis la lettre du Dauphin à son mari, qui eut depuis lors de la vénération pour une femme aussi vertueuse. Madame Boudrey trouva aussi le secret de fixer le marquis de Briges, l’écuyer de confiance de Louis XV, un des plus beaux hommes de la Cour, qui l’épousa plus tard, quand elle devint veuve. Elle n’est plus, dans le tableau de Nattier, qu’une Muse spirituelle, assise sous un arbre, le crayon levé, avec un dessin commencé sur ses genoux. Dans le fond, apparaît Apollon, entouré par les autres Muses, au pied d’un rocher d’où s’élance Tardent Pégase. Cette aimable vision du Parnasse n’empêche point de se rappeler les anecdotes de Versailles.
Nattier vivait, à Paris, clans un monde honnête et bourgeois dont les mœurs différaient singulièrement de celles de ses modèles. Sa maison demeurait l’asile des vertus familiales, et l’amour de Part y tenait la première place. 11 plaisait au vieux maître que sa descendance fût vouée à la profession qu’il aimait et qu’on y continuât les traditions anciennes de la famille. Le mari de sa fille aînée portait un nom déjà célèbre ; sa seconde fille avait, il est vrai, épousé un avocat au Parlement, François- Philip] )e Brochier, qui remplissait les fonctions de secrétaire d’ambassade auprès du ministre plénipotentiaire du roi de France à la cour de Parme et qui devait être, plus tard, consul à Alicante et à Lisbonne. Mais la troisième allait devenir femme du peintre Michel-Ange Challe, dessinateur du Cabinet du Roi et professeur de l’Académie, où Nattier l’avait pour collègue.
Nattier avait un fils, en qui il mettait plus d’orgueil encore, puisqu’il devait continuer le nom. Il avait suivi les cours de l’Académie et promettait d’entrer avec succès dans la voie où le guidaient son père et son beau-frère Tocqué. Nous avons rencontré de lui un portrait signé : Nattier fils pix. 1752, qui nous a révélé les heureuses dispositions du jeune artiste. C’est
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une charmante tête de jeune fille, posée de trois quarts, au corsage bleu brodé, lacé de ruban rose; autour du cou fluet s’enroule un collier de soie rose et vert. L’influence de ses maîtres est visible dans cette œuvre, et principalement celle de Tocqué.
Joyeux de voir son fds suivre sa carrière et désireux de lui procurer les bienfaits d’un séjour en Italie, qu’il estimait lui avoir tant manqué à lui-même, Jean-Marc Nattier sollicita de M. de Vandières [Marigny] une des pensions de l’Académie de France à Rome. Cette pension fut refusée, l’étudiant ne justifiant pas de l’instruction nécessaire pour la mériter et n’étant pas présenté régulièrement par l’Académie ; mais le directeur des Bâtiments, par égard pour les services de son père, le fit bénéficier d’une faveur rarement accordée. Il devait être logé à Rome et mis sous les ordres de Natoire. Nattier, à ce sujet, écrivait à M. de Vandières :
A Paris, le 17 septembre 1753.
Monsieur, suivant ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire, je vous ai fait remettre un petit mémoire qui regarde mon (ils pour son voyage de Rome ; j’ose si bien me flatter que vous voudrez bien m’accorder celte grâce, qu’en conséquence il se prépare pour suivre l’équipage de Madame Infante, où j’ai des amis qui lui faciliteront quelques passages.
Il m’est bien essentiel, Monsieur, que vous ayez la bonté de faire écrire à M. Natoire et qu’il soit porteur de vos ordres, sans quoi il ne serait point admis à l’Académie ; pour lors, ce serait un voyage presque inutile. J’attends tout de votre bonté et suis, avec les sentiments d’un respect sincère; Monsieur, etc.
Cette lettre recevait, peu de jours après, la réponse suivante :
A Versailles, le 25 septembre 1753.
Je viens, Monsieur, de prévenir M. Natoire du départ de M. votre fils pour Rome. Je lui recommande de lui réserver dans l’Académie une chambre où il puisse loger en arrivant ; voici la lettre de recommandation que vous m'avez demandée pour lui et dont M. votre fils sera porteur. Je suis, Monsieur, etc.
Vandières.
La lettre de recommandation à Natoire assurait le meilleur accueil à celui qui devait la remettre : « Je vous demande pour lui, écrivait le directeur général, tous les soins que l’estime et l'amitié peuvent vous inspirer pour ce qui touche de si près un confrère du mérite de M. Nattier; je vous en saurai gré en mon particulier , ravi de pouvoir témoigner en cette occasion à M. Nattier le cas que je fais de sa personne et de son talent. » Une telle protection devait assurer au jeune homme l’avantage de parfaire son éducation, et, dans la pensée de son père, les moyens de le surpasser lui-
même ; les événements, par malheur, en décidèrent autrement.
Le caractère peu facile de Nattier le fils l’eût peut-être empêché , de toute façon , de profiter de ses dispositions naturelles et de la précieuse faveur qui semblait faciliter les débuts de sa carrière. On trouve, dans certaines correspondances qui parlent de lui, que son père, pour l’élever, n’avait pas été sans faiblesse. Il avait plus de goût pour le plaisir que pour l’étude et, malgré cela, ne manquait pas de prétention. « Il n’aimait point à recevoir des corrections, par un sot orgueil qui l’empêchait même d’avancer dans ses études. Il écoutait et n’en faisait qu’à sa tête, un peu trop occupé de sa petite personne. » A peine arrivé au palais Mancini, il manifesta le désir d’être assimilé en toutes choses aux pensionnaires du Roi, au milieu desquels il vivait. Natoire, avant de rien accorder, demanda l’avis de M. de Yandières : « Je suis surpris, répondait celui-ci, qu’instruit comme vous l’êtes des usages de l’Académie, vous me parliez d’étendre la grâce que j’ai faite au jeune Nattier en lui accordant un logement à l’Académie, jusqu’à l'y faire recevoir pensionnaire, sans qu’il ait concouru et remporté le prix àl’Académie de Paris;
son père sait trop de quelle conséquence il serait de s’écarter de cette règle pour me le proposer. » Natoire, de son côté, commençait à se plaindre des exigences du jeune homme; il écrivait au directeur des Bâtiments :
A Rome, ce 6 février 1754.
Monsieur, je n’ai rien de bien particulier à vous écrire, si ce n'est seulement que j’ai reçu une lettre de M. Nattier au sujet de son (ils, qui se plaint sur le logement que je lui ai donné à l’Académie, par vos ordres ; il me marque qu’il vous en a parlé, Monsieur; je lui marque, en réponse, que je suis surpris que ce jeune homme soit si difficile, que la chambre qu’il occupe est la même que celle qu’avait un nommé de la Motte, architecte, pour lequel vous aviez des bontés. Celle chambre est au même rang de celles de Messieurs les pensionnaires et il en était fort content. Notez que je ne pouvais pas le mettre mieux, puisque toutes les autres sont occupées. Ce jeune homme, rempli de l’honneur de votre protection, a cru pouvoir tout désirer, même aux dépens des autres. Je lui ai conseillé d’avoir plus d’ambition à étudier les belles antiques qui sont répandues dans les salles de l’Académie, et dont il a grand besoin, car il est bien faible, qu’alors son logement lui sera plus que suffisant. Je suis d’autant plus surpris de son impatience, que je lui dis dans le temps que, dès qu’il y aurait un renouvellement, je tâcherais de le placer mieux. Je lui ai fait sentir que sa protection n’aurait de valeur qu'autant qu’il s’en rendrait digne par un travail assidu. J’espère que le père, malgré sa tendresse naturelle pour ce fils, me rendra justice en me croyant très disposé à faire tout ce qui pourra contribuer à son avancement, malgré ce petit écart de jeune homme. Votre recommandation, Monsieur, me dicte tout ce que je dois faire à son sujet.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Natoire.
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En juin suivant, Natoire écrivait encore à Vandières au sujet du jeune Nattier et, cette fois, pour lui annoncer sa mort :
A Rome, ce 19 juin 1754.
Monsieur, je suis bien fâché de vous apprendre un tragique accident qui vient d’arriver au fils de M. Nattier. Il y a trois jours qu'ayant fait la partie de s’aller baigner dans le Tibre avec quelques pensionnaires et autres, il s’y est noyé. Comme il ne savait pas nager et n’étant pas dans un endroit favorable, le premier pas qu il fait dans l’eau l’entraîne malgré lui ; il se débat, ses compagnons, qui n’en savaient pas plus que lui, le voient se débattre et ne peuvent lui donner du secours, tandis que les plus braves qui avaient passé la rivière et avaient crié qu’ils prissent garde à eux, rebroussent sur-le-champ pour donner du secours au malheureux ; mais ils ne purent pas arriver assez tôt, et il périt sous leurs yeux. Cette jeune troupe, toujours trop facile et trop inconsidérée, est dans une grande consternation. Je crois que cet exemple leur fait une grande impression...
Vous voulez bien, Monsieur, que je mette dans votre pli le détail de son aventure, que j’adresse à M. Massé. Je prie cet ami commun de m’aider à faire passer cette nouvelle douloureuse à son père; en se liant avec M. Tocqué, son gendre, ils tâcheront tous deux à le préparer peu à peu ; je suis sensiblement pénétré de l’effet que cette mort va lui faire...
Le coup fut terrible pour Nattier, le plus tendre et le plus dévoué des pères. Il avait placé sur son fils unique, évidemment avec quelques illusions, de brillantes espérances d’avenir. Il mit longtemps à s’en relever, et les
soins dont l’entourèrent sa famille et ses amis adoucirent à peine ce chagrin, qui attrista cruellement ses derniers jours. Et comme sa fortune allait s’amoindrissant, les amertumes de la gêne s’ajoutaient encore à sa tristesse. On en a pour preuve l’insistance avec laquelle un homme aussi désintéressé que lui se mettait à accabler de demandes le directeur des Bâtiments du Roi. Déjà, le 27 juin 1754, ignorant la mort de son fils, il écrivait :
Monsieur, je viens d’apprendre la mort de M. Gazes, un des anciens de l’Académie. Il jouissait d’une pension du Roi. Si vous voulez bien vous ressouvenir de mon état, de mon mémoire et de la façon obligeante dont vous m’avez refusé la place de pensionnaire pour mon fils, en m’assurant qu’en toute autre occasion vous vous feriez un plaisir de m’être favorable. Si je suis assez heureux pour que cela ne soit point sorti de votre mémoire au milieu de vos grandes occupations, j’oserais me flatter que voilà le temps où il vous serait peut-être facile de me donner quelques preuves de vos bontés. Je ferai tout au monde pour les mériter par l'attachement inviolable et le respect infini avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
La lettre du peintre parvint à M. de Vandières au moment où il venait lui-même de perdre son père, M. Poisson, et il ne paraît pas qu’il y ait fait de réponse. Ce ne fut que plusieurs années après que Nattier eut sa pen-