TROISIEME PARTIE PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ
L'Éducation de la Liberté.
Quel rôle l'idée de la liberté joue-t-elle dans VUniver site française, en particulier dans notre enseignement secondaire? Les polémiques d'ordre politique ou religieux dénaturent le problème lorsqu'elles donnent à cette liberté un sens économique et matériel, définissant la liberté de l'enseignement secondaire comme une liberté de concurrence : l'enlant serait une matière brute qu'il s'agit de «^manufacturer » avec l'estampille d'un parti ou d'une église. Une telle lil)erté signifierait à nos yeux, la mort de la liberté spirituelle, qui seule nous intéresse. C'est pour donner un foyer à la liberté de l'esprit que nous rêvons d'une Université qui soit à la fois un corps public et une organisation autonome, qui devienne la conscience intellectuelle et morale de la nation.
Il est superflu d'insister sur la gravité du problème de l'éducation nationale : tous les jours dirai-
nue la part de Thc^^ritago social que le père laissait à ses enfants; ils ne doivent plus compter sur son nom ou sur ses fonctions pour se dispenser de marquer eux-mêmes leur place et de la remplir par leur propre mérite; Inen plus, ils n'auront guère le loisir d'attendre que leur vocation se soit affi rmie ou qu'ils se soient assurf's de leurs aptitudes; il faut commencer de bonne heure l'apprentissage de la vie; dans la foule des concurrents, ceux-là seuls auront chance d'avancer qui se seront assez tôt défini le sens et le but de leur, route. Devant cette ncci^s^ité de plus en plus pressante, !a sagesse n'est-elle pas d'écouter les conseils de l'intérêt et d'organiser un enseignement exactement approprié à Tétat et aux exigences de la société contem{)oraine? Si nous savons de façon précise commt nt se pratique aujourd'hui la division <lu travail, nous dresserons un tableau des occupations qui en résultent, et nous y adapterons les individus, spécialité par spécialité; chacun sera préparé de la sorte à trouver le juste emploi de ses facultés, -t ain^i seront maintenus l'équilibre économique et l'équilibre moral de l'humanité.
Pourtant il eât vrai que la conception utilitaire est, dans l'Université française, exclue de notre enseignement classique, même sous les multiples aspects qu'il revêt désormais. Plus d'un ennemi charitable — nous n'avons que de ceux-là — nous prendra en pitié, et déplorera notre goût du passé, notre cuit© des traditions. Mais je voudrais ici' dissiper un préjugé qui Sf'rait funestn pour notre pays et pournous : on se trompe, sinon sur notre œuvre, du moins sur notre intention. Si nous écartons la conception utilitaire, ce n'est pas que nous ayons peur des nouveautés, c'est tout au contraire parce qwerutilitarisme
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nous paraît déjà retarder, et de beaucoup. Ouvrez les yeux : vous apercevrez avec une sorte d'évidence ^os^ière la caraetéristique de la société moderne, qui est la vitesse du procès ou si vous aimez mieux la rapidité de l'évolution. Après ! le moyen âge, qui avait été ;une période plusieurs fois séculaire, le xvi^ siècle, le xvii% le xviii", correspondent à des divisions consacrées de l'histoire, parce qu'ils cor respondent bien à une façon particulière qu'avairnt les hommes de travailler, de se gouverner et de penser. -Mais le xix^ siècle — qui commence en 1789 — est-+il un siècle unique, ou n'est-il pas plusieurs siècles à lui tout seul? Une génération a vu deux ou trois fois se renouv;?ler les forces qui triomphent de l'espace et du temps, les foyers de chaleur et les sources de lumière. Elle a vu se décupler littéralement, avec l'étendue des régions ouvertesàinotre civilisation, le champ de nos préoccupations économiques et politiques. Faut-il énumérer enfin les révolutions dans le domaine de l'art ou de la pensée qui nous ont rendu accessibles des formes de beauté nouvelles, qui ont si heureusement élargi notre intelligence de la vérité et notre sens de l'humanité?
En nous recommaniJant de poursuivre l'utilité immédiate, l'utilitarisme nous conseillerait donc l'œuvre la plus inutile qui soit : travailler sur un modèle dont nous sommes sûrs qu'il serait périmé au moment où l'édifice pourrait être achevé. C'est pourquoi vous refuserez de lier l'enfant dès les premières années au mécanisme de la société actuelle, de l'enfermer à la place précise que lui assignerait aujoui;,d'hui la division du travail; le spécialiste est prisonnier de sa spécialité, et il faut épargner à ceux que vous aimez le sort des êtres qui doivent survivre à ■la fonction pour laquelle ils ont été préparés et qui
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ne subsistent plus qu'à l'état d'organes atrophiés. Vous résisterez à la tentation de débarrasser l'enfant de tout souci qui excéderait l'horizon de l'heure présente; vous demanderez au maître de ne pas être myope, pour que l'élève ne devienne pas aveugle.
Notre devoir envers nos lils est autrement large-, autrement diflicile à remplir; nous devons réserver pour eux et nous devons réserver en eux la liberté de l'avenir. Nous voulons qu'ils soient réellement, en esprit et en vérité, les contemporains de l'humanité où ils vivront; nous manquerions notre but si nous avions la présomption de les adapter d'avance à un milieu qui sans cesse se modifie. Ce qui importe, c'est de leur communiquer la force de s'adapter euxmêmes, c'est de fonder en eux une provision de richesse intellectuelle et d'énergie morale où ils puisent la souplesse de conception et la puissance de se transformer. Au lieu d'avoir été fabriqués comme des automates en vue de certaines fonctions économiques ou d'une certaine discipline sociale, ils se seront forgé à eux-mêmes l'instrument qui les mettra en mesure de dominer le nouvel ordre de choses, d'en être l'arbitre par l'indépendance de leur jugement, d'y collaborer par l'effort réfléchi de leur volonté. L'apprentissage des habitudes, si admirable par l'habileté et la rapidité dont l'artisan témoigne dans une spécialité donnée, fait de l'homme l'esclave du passé; mais, parce qu'elle a le souci de l'avenir, parce qu'elle a pris à sa charge d'assurer les conditions nécessaires au progrès de l'humanité, l'Université se propose avant tout de développer, en ce qu'elle a de spontané, d'original, d'imprévisible, la puissance intérieure qui est l'esprit.
Comment l'esprit peut-il grandir en chacun de nous? C'est une question que les philosophes se
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posent, mais qu'ils ne sont pas seuls à résoudre — 'heureusement pour la philosophie qui deviendrait alors une spécialité et qui est la négation de toute spécialité — heureusement pour l'Université qui 'ne serait pas C€ que son nom lui fait un devoir d'être : une convergence d'études multiples, une solifiarité d'efforts fondée sur l'unité même de l'esprit et aboutissant à ce but communqui est la formation de l'esprit. L'enseignement secondaire — il ne faut pas se lasser de le redire, puisqu'on me se lasse pas de l'oublier — est caractérisé par une méthode générale, et cette méthode consiste, quelle que soit la matière enseignée, à faire surgir de la matière d'esprit.
Ainsi la matière de l'histoire est le passé; or, quel profit immédiat peut-on tirer d'expériences faites par des hommes qui ne sont pas tout à fait semblables à nous, à des époques qui ne sont pas id(ntiques à la nôtre, expériences au surplus si nombreuses et si contradictoires qu'elles autorisent toutes les interprétations? Mais l'histoire s'adresse à l'esprit; elle libère du passé parce qu'elle le fait connaître. Si nous ne sommes pas avertis par elle, nous serons tout naturellement dupes de la société qui nous entoure; car nous ne saurons pas faire le départ entre les survivances des âges révolus et les idées qui ont en elles la jeunesse et la vie; nous les accepterons toutes pêlemêle, comme si elles étaient toutes du même âge; et alors, devant un tel désordre moral, devant une telle anarchie intellectuelle, à peine nous restera-t-il la force de déplorer nos divisions et de nous resigner au chaos. Mais en réalité, et suivant un mot célèbre, nous avons peu 'de contemporains. Peu d'hommes laissent;pénétrer dans leur intelligence les événements qui se passent sous leurs yeux, ouvrent leur volonté aux aspirations nouvelles de leur temps. 'Des gens
paraissent jounes, et leur esprit dort depuis des années, pour quelques-uns il faut dire depuis des siècles ; ils ont cessé de pnnser depuis des siècles, à ce point qu'ils ont oublie de mourir. L'histoire se souvient pour eux ; elle dit à quelle époque une idée s'est formée, en accord avec quelles conceptions scientifiques ou morales, sous l'empire de quelles nécessités politiques ou économiques; elle dresse ainsi l'état civil de chaque esprit, elle assigne une date à sa naissance, elle le replace dans son cadre véritable. Le chaos apparent des opinions se dissipe, il se résout en une succession harmonieuse de doctrines qui chacune à leur heure sont venues se déposer à la surface de la société. Par là aussi se dissipe ce qui a été jusqu'à présent l'obstacle principal au progrès des civilisations : le mirage qui transpose les conceptions du passé en une perspective illusoire, et leur donne, avec l'attrait de la nouveauté, les promesses de l'avenir. Si les hommes connaissent l'histoire, l'histoire ne se recommencera pas. L'enseignement de l'histoire donne du recul à l'esprit, afin d'assurer son élan; il appuie l'enfanta l'humanité passée, pour que l'enfant ait prise sur l'humanité future.
L'interprétation de l'histoire se fait par la science. De loin la science semble un corps de doctrine qui s'impose par une sorte de contrainte matérielle ; n'est-elle pas faite de résultats qu'il ne paraît pas permis de contester? Ne prescrit-elle pas des méthodes universelles où l'intelligence se sent entraînée malgré elle et comme prise dans les rouages d'un mécanisme? En fait, et pour qui l'a pratiqué, l'enseignement de la science est l'enseignement même de l'esprit, sous sa forme vivante, je dirai presque sous sa forme dramatique. Car il est vrai que toute découverte, toute démonstration nouvelle, s'est présentée
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d'abord comme l'issue d'un duel. C'est dany la polémique et clans la controverse que se sont édiliées les grandes œuvres de la pensée humaine. Je devrais rappeler l'histoire tout entière de la physique au XVII* siècle, de la biologie au xix"; j'évoquerai seulement le souvenir d'un Pasteur. La contradiction a bien été l'aiguillon de ses plus beaux travaux, si elle a fini par assombrir, et plus cruellement qu'il n'eût fallu, le rayonnement de la gloire aux dernières heures de la carrière. Or, chaque fois que nous posons un problème à l'enfant, nous le replaçons dans les conditions où la conquête s'est opérée pour la première fois, nous lui demandons de prendre sa place au combat, de lutter pour éliminer le préjugé, pour établir la vérité. Le jour où il est maître de la méthode qui discerne entre l'un et l'autre, l'enfant n'est plus pour l'histoire de l'humanité un témoin, mais un arbitre ; de la réalité, telle qu'elle s'est déroulée à travers les temps, il sait extraire la vérité qui subsiste dans tous les temps à la fois; dans chaque progrès accompli suivant l'ordre de la raison, il lit le jugement du Dieu qui prononce par l'esprit. La science enseigne la vertu religieuse, qui est la sincérité absolue : celui-là ost assuré de ne jamais mentir aux hommes qui, dans le silence de la méditation scientifique, a senti l'impossibilité de se mentir à soi-même.
Si cette discipline toute rationnelle est une condition essentielle de notre enseignement secondaire, si elle n'a rien qui répugne à la culture littéraire — quel exercice de style serait plus honnête et plus profitable que l'exacte rédaction d'un travail scientifique? — elle ne constitue pas à elle seule tout l'esprit critique. La liberté du jugement ne s'épuise pas dans l'examen méthodique et dans l'appréciation
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rigoureuse des résultats positifs; autrement l'esprit de nos erifarits risquerait de s'arrêter prématurément aux limites que'novis leur aurions fixées, et de nonveau notre œuvre serait compromise. 11 faut qu'il y ait dans râmc un foyer et comme uncréserve de clialeur d'où elle reçoive l'élan vers un monde inconnu, d'où elle s'ompresse h la rencontre de la ivérité, alors qu'elle est seulement pr^îs-senliie et qu'elle apparaît à l'horizon comme une lueur encore indécise. Tel est le rôle de l'enseignement «'stliélique. An temps des Arts poétiques, il se traduisait en un système ëe 'formules rigides et de préceptes littéraux ; mais de c* la le temps dui-mème a f.iit justice : pour nous, les romantiques sont des classiques au même titre que les classiques eux-mêmes; Shakespeare, Gœthe ou Lamartine sont dans la tradition comme Sophocle, Virgile ou 'Racine. La culture du goût consiste non à dbsf^rver les règles mais à savoir s'en affranchir pour maintenir en soi intacte, pour développer dan-s Tintimité des grandes œuvres, la faculté de l'admiration. Les rhéteurs latins servaient leur patrie en fi)rmant l'homme de bien, habile à parler; deurs successeurs ont un rôle -social qu'il est difficile d'exagérer:: ils forment l'homme de bien qui sait admirer. Le vers célèbre :
La critique est aisée, et l'art est difficile
est passé en proverbe, et ilost faux :Gomme un proverbe. Tout« uotre histoire l'atteste, depuis 'Polyeucte ou /'/ièf/re 'jusqu'aux tableaux de Millet ou aux symphonies de'Berlioz, ce nesont pas les artistes qui ont mauqué à la critique, ce sont les ci'itiques qui ont manqué à l'artiste. Leigénie a moins de peine à cr^er un chdf-d'œuvre que c^rtaiivs critiques de profession à ouvrir les 'yeux ouïes oreilles, ât à comprendre.
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Jusqu'ici en France — et la remarque est peut-être vraie seulement pour le domaine esthétique — il y a toujours eu quelqu'un qui était en avance pour inventer, et une foule en retard pour applaudir : on laisse passer dans le silenre, à moins qu'on écarte brutalement de la route, le grand homme authentique; on attend le simulateur habile dont la faculté maîtresse est la science de la publicité. Quel enseignement est donc plus nécessaire au relèvement moral de la nation, sinon celui qui saurait préparer « des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle, des yeux nouveaux pour les choses les plus lointaines, une conscience nouvelle pour des vérités restées muettes jusqu'ici? »
La philosophie enfin n'a pas de matière qui lui soit propre; car sa matière, c'est l'esprit tel qu'il vient d'être formé par l'étude de l'histoire, la discipline de la science, la culture esthétique; c'est sur cet esprit qu'elle exerce sa réflexion pour en faire voir l'unité. Tant que' nous fermons les yeux à ce que nous sommes au plus profond de notre être, l'esprit est poumons une puissance mystérieuse; la plupart des hommes seraient disposés à admettre qu'ils sont n'importe quoi, des morceaux de lave dans la lune, comme disait Fichte, plutôt que d'oser être eux-^ mêmes, plutôt que de se faire une conviction par l'effort de leur pensée et d'imprimer à leur conduite la marque de leur personnalité morale. Pourtant c'est un fait que toute raison humaine est ouverte à l'infinité des idées qui se déroulent et s'enchainent pour faire la vérité; pourtant c'est un fait qu'il appartient à chacun, par un examen scrupuleux, de débrouiller l'écheveau de ses volontés, et de reconquérir, pour la lumière de la conscience, une part toujours plus grande de son être intime, jusqu'à ce que finalement
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il ait déraciné la partialité et l'égi ïsme do, la nature. Sans doute ceux-là se plaindront <l'ôtre « déracina » (]ui ont le regret de la vie végétative ; mais — le mot est déjà dans Aristote — il faut choisir d'être une plante ou d'êtn^ un homme.. La philosophie consacre l'homme en l'élevant à la dignité de la liberté, en lui faisant voir, égale à cette liberté, sa responsabilité vis-à-vis des autres. Si la philosophie — qui domajide oll<' aussi à être jugée, non sur ce qu'elle a pu être à certaines époques oii dans certains systèmes, mais sur ce qu'elle est aujourd'hui dans notre Université nationale — revendique la tâche d'achever l'œuvre de notre enseignement, c'est qu'elle pose en termes clairs et décisifs le problème de la destinée murale dont toutes les éludas antérieures avaient préparé la solution. Elles auront associé l'enfant aux efforts collectifs qui ont brisé une à une les entraves de la nature et les traditions de la société, elles auront enfanté en chaque homme l'humanité tout entière; à quoi auront-elles servi, si personne n'intervient pour en faire la synthèse et en tirer la conclusion, ipour montrer que nous sommes tenus de dévouer au service <le Thumanité ce dont nous lui sommes redevables, la lumière de- notre raison et la pureté de notre volonté? A quoi bon avoir retracé les origines séculaires du progrès, si nos fds ne voulaient plus s'associer à l'œuvre qui le poursuivra indéfiniment? Il faut que nos fds le veuillent, il faut donc que nous sachions affranchir leur énergie du préjugé qui obscurcit et de la haine qui entrave, que nous, fondions sur la droiture de l'intelligence et sur la générosité du cœur l'.unité morale de la patrie.
En délinitive la, pensée, la plus haute dont s'inspire l'Université est la parole inoubliable de l'Evangile : Vous laisserez les morts ensevelir les morts. Nous tra.-
vaillerons à pratiquer la charité, quipst le flevoir des vivants envers les vivants. Ceux qui ont besoin de nous réclament toutes nos forces et tout notre temps; nojus irons vers eux, et nous entraînerons nos morts avec nous; nous ferons fleurir à nouveau ce qu'ils ont eu de meilleur et pour quoi nous les avons aimés, leur désir de vérité, leur respect du droit, leur bonté. Les Archimède et les Lavoisier, les Corneille et les Hugo, les Marc-Aurèle et les Descartes, sont les vrais professeurs de nos fils; c'est à eux gue nous remettons les élèves de notre Enseignement national. Par eux s'explique la neutralité de l'Université, qui est la forme extérieure de .son existence, puisqu'elle estja condition de son indépendance spirituelle. L'Université est neutre en ce sens qu'elle rapporte au passé toutes les doctrines qu'elle reçoit du passé; elle les réplace dans la perspective de leur vérité et elle en tlégage quelque chose qui les dépasse : la méthode de liberté qui prépare l'avi-nir. Le reproche de ne pas avoir de doctrine, nous racc<'ptoiis donc, et nous l-e tournons en éloge. Car il y a deucs sortes d'éducateurs. Les uns partent d'un système arrêté à l'avance sur lequel ils essaient de modeler l'intelligence et la volonté de leurs élèves; ils auront réussi quand ils pourront, en se penchant sur de plus jeunes cerveaux, y admirer l'im^ago de leur propre pensée, attardée dajis la contemplatien d'elle-mèmo. Mais, nous,: nous essayons de ne mêler à. notre œuvre aucun soupçon d'égoïsme, ou d'étroitesse intellectuelle; nous instruisons, nos (ils, non pour nous, mais pour eux. Et s'ils nous contredisent, s'ils parviennent à organiser des disciplines nouvelles de vérité et de moralité, à ce signe nous reconnaîtrons que noius avons formé, non des élèves, i mais des maîtres, non des enfants, mais des hommes.
La Culture allemande et la Guerre de 1914,
Ceux d'entre nous dont la première enfance a coïnci lé avecles désastres de 1870 ont grandi dans l'attente de la guerre. C^^tte guerre, qui a failli éclater en 1887, lors de l'affaire Schnœbelé, nous n'avions aucune peine à nous en figurer à l'avance la physionomie : elle devait être la réplique de 1870, une seconde passe dans un duel engagé entre les mêmes adversaires, devant les mêmes témoins.
Une telle guerre, qui eût été strictement francoallemande, nous ne l'avons pas eue; la guerre de 1914 a un tout autre caractère : elle est européenne et plus qu'européenne. Si notre espoir n'en est que mieux affermi, certes, de voir l'Alsace rejoindre définitivement la patrie à laquelle elle n'a pas cessé de se sentir et de se vouloir unie, nous devons en même temps reconnaître que la portée de la guerre dépasse la défense de notre sol et la conquête de nos frontières nationales. Ce qui est remis à la décision des armes, c'est la prétention de l'Allemagne à la domination du monde. En vue de ce but, l'Allemagne a déchaîné toute sa puissance de terreur et de mort, non seulement contre les armées combattantes, non seule-
ment contre les populations civiles de la France, les vieillards sans défense, les femmes, les enfants, mais encore contre les neutres de droit, contre les Belges, placés pourtant par la signature d'un Hohenzollern sous la protection de l'honneur prussien. Aussi bien, chaque fois que l'empereur Guillaume II tente devant ses sujets l'apologie de sa politique, chaque fois que les fonctionnaires allemands s'adressent aux nations non belligérantes pour les persuader de la bonne foi germanique, le mot de culture allemande revient avec la persistance d'un leit motiv. Sans doute, l'usage et l'abus d'une semblable expression, par laquelle on voudrait paraître répondre à tout, sans avoir à s'expliquer sur rien, trahit chez nos ennemis un trait de caractère que Romain Rolland notait, avec beaucoup de iinesse, il y a quelques années : l'incapacité à se voir soi-même, à oser se voir en face. Nous n'en éprouvons pas moins, poussés par notre irrésistible désir de clarté, le besoin de soulever le voile mystérieux de cette culture allemande; nous voudrions savoir en quel sens les Allemands, et ceux-là mêmes qui s'étaient réclamés des idées pacifistes, républicaines ou socialistes, peuvent invoquer la nécessité de défendre leur culture pour tenter d'excuser la déclaration de guerre lancée par leur empereur contre la Russie et contre la France.
Quel rapport la culture a-t-elleavec la guerre?
La culture, dans l'acception propre du mot, c'est ce qui s'ajoute à la nature pour élever l'homme audessus de l'animal, c'est le raffinement dans les
lis NATURE. ETLIBERTÉ
ma'urs et la délicatesse dans les sentiments, l'amour des arts et le goût osthétiqiïe, tout ce qui, enfin, san& rien enlever peut-être à l'égoïsme de nos instincts, ne visant même qu'à muîtipilier la jouissance de vivre, introduit dans les relations sociales le ciarme incomparable de la politesse et de la douceur. A cet égard, les Allemands prétendent-ils, ft prétendent^ils avf'C raison, qu'ils sont plus cultivés que leurs voisins de l'Est ou de l'Ouest? Je ne sais; mais ce qui paraît hors de dout'>, c'est que l'issue de la guerre ne pourrait rien prouver, soit pour, soit contre unesemb'ahle prétention. Sur ce point, peut-être sur ce point seul, les leçons de l'histoire ne souffrent ni exception, ni démenti. Rome, encore inculte, a vaincu la Grèce cultivée : elle n'en a; pas moins subi la douce pi^rsua-sion, l'empire volontaire de la culture hellénique. La Germanie, inculte à celte époque, a. détruit l'empire romain <le là Méditerranée : elle n'en a.pas moins dû emprunter de l'Eglise laline, qui. elle-même l'avait reçue de l'Orient, la forme de sa croyance religieuse, et par elle la substance de la civilisation. Sans parler des démonstrations et des découvertes de la science qui, par leur caractère rationnel et véritablement objectif, échappent à toute limitation dans l'espace, il n'est pas perrùis à la fortune des armes^de se prononcer sur un Gœthe ou sur un Beethoven, sur un Nietzsche ou sur un Wagner, pas plus, d'ailleurs, quftsur un Dostoïewsky ou sur un Moussorgski, sur un Mœterlinck ou sur un Verhaeren, sur un Bergson ou sur un Debussy. L'Allemagne, une fois écrasée par la France et par la Russie, n'en demeurerait pas moins l'éducatrice du genre humain si, effectivement, était en elle un invincible ascendant de délicatesse et de générosité. Mais supposez que l'Evaugiiy selon Tolstoï marque dattS:4'évolutiondes sentiments un degré plus
élevé que TEvangile selon Bismarck, ou qu'à l'âme', française un privilège ait été donné pour émouvoir les autres âmes et les forcer d'aimer, alors- il n'y aurait jamais de victoire impériale assez complète^ pour permettre aux Allemands de se soustraire à ce rayonnement bienfaisant : malgré eux, ils seraient promus-à la dignité d'une humanité supéri'ur.^.
Les Allemands entendent-ils par culture allemande quelque chose de pkis fort et de plus noble qu*^ la culture tout court, et qui exprime plus- directementleur' génie national? Au-dessus du raffinement de civilisation^ dont l'effet est simplement d^augmenter les satisfactions- de la vie individufdle et de la vie sociale, il y a l'ordre de la moralité. Au xvi* siècle, l'Italie fut l'initiatrice de la Ri^naissance ; mais la Réforme a été en grande partie l'œuvre de l'Allemagne. La Réfonne a rompu l'union de l'Eglise chrétienne et de l'art païen; elle a rappelé aux fidèles l'austérité de la loi religieuse, le devoir de soumission au commandement de Dieu. C'est en raison de cette^nspiration qu'il fut réservé à un Prussii^n de Kœnigsberg, Emmanuid Kant, d'édifier la doctrine où la loi du devoir a été le plus complètement dégagée de toute alliance étrangère, où la valeur absolue de la conscience morale a été affirmée avec le plus- de netteté. Mais la situation géijgraphique de Kœnigsberg autorise-t-elle les Allemands à réclamer pour eux et pour leur culture l'héritage spirituel de Kant? Kantisme oblige. Or, suivant le Kantisme, il n'y a pas d'intérêt, si noble qu'il soit en apparence, fût-ce le salut d'un individu ou le salut de la nation, qui puisse justifier la moindre dérogation au respect littéral, scrupuleux, religieux, de la parole donnée, ^à plus forte raison de la signature engagée. Ge n'est pas tout : Kant a poussé la prévoyance du génie jusqu'à
préciser la législation de la guerre. Considérant, suivant ses propres expressions, « qu'une guerre d'extermination, pouvant entraîner la destruction des deux parties et avec elle celle de toute espèce de droit, no laisserait de place à la paix perpétuelle que dans le vaste cimetière du genre humain », il a posé en principe que « nul Etat ne doit se permettre, dans une guerre avec ua autre, des hostilités qui rendraient impossible, au retour de la paix, la confiance réciproque, comme, par exemple, l'emploi d'assassins Ipercussoi^es), d'empoisonneurs {venefici), la violation d'une capitulation, l'excitation à la trahison [perduellio) dans l'Etat auquel il fait la guerre, etc. j> Est-il besoin de conclure? Les Allemands songent-ils à couvrir de ïimperatif catégorique les actes de perfidie, les cruautés indicibles que leurs troupes ont commis en service commanûfe? Faut-il ouvrir le dossier des atrocités germaniques, que les autorités officielles, insoupçonnables, de la Belgique et de la France, constituent après contrôle méthodique? En fait, du jour où, dans un discours d'un cynisme balbutiant, le chancelier de l'Empire, M. de Bethmann- Hollw^eg, avouait que son maître se refusait à tenir l'engagement qui liait à jamais les rois de Prusse, du jour où l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, afin de mettre la guerre à la charge de la France et dans l'espoir de tromper l'Italie, invoquait des actes d'hostilité qu'aucun commencement de preuve n'a jamais appuyés et que notre gouvernement a solennellement traités de misérables mensonges, l'Allemagne avait renoncé à mériter la victoire par la fidélité à la lettre et à l'esprit du droit. Si la guerre de 1914 a été faite pour la culture allemande, c'est que cette culture a désormais cessé d'avoir aucune commune mesure avec la conscience morale de l'humanité.
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Nous laisserons donc de côté les lettres et les artsi, la philosophie et la morale; nous considérerons la culture allemande du point de vue réaliste, où les nouvelles générations de l'Allemagne aiment, à se placpp, comme puissance dans l'organisation, du travail, dans la méthode de production, puissance qui vise et qui, (effectivement, réussit à. extraire de l'individu le maximum de ce qu'il peut fournir pour la prospérité du, tout. Cette puissance, en tant que puistsance, a des droits de libre expansion; il est juste de lui laisser dans le monde la part d'influence et de richesse qui est proportionnée au nombre croissant de l."i population allemande, à. lai somme de son énergie t*'nace et méthodique. Ce rêve de granileur matéripll ■ ne se relève-t-il pas dune certaine nolilesse morale lorsqu'on remarque quelle solidarité ii a étarblier'ntre les diverses parties et les diverses classes de l'Empire, quels sacrifices les citoyens ont consentis pour préparer le succès, aussi bien dans la lutte écon imique que dans les combats sur terre et sur mer? Seulement, pour que cette interprétation de la culture allemande serve à légitimer en quoi que ce soit la guerre de 1914, il faudrai faire la preuve qu'f^n 1914 cette culture pouvait légitimiMnent se croire menacée. Question de fait qui deman.le àêtre ^examinée en toute impartialité. Les Allemands comptent de trop bons psychiatres pour ignorer qu'il ne suffit pas — et loin de là — de se dire persécuté pour ni pas être eflectivement le pire des persécu-
ieurs. Eux-mêmes ont étalé avec orgueil la marche triomphante de leurs statistiques: ils se sont réjouis de la rapidité avec laquelle ils débordaient en Belgique et en Angleterre, en France même et en Russie, en Asie-Mineure et en Extrême-Orient, (Jans les deux Amériques. Effet de la séduction ou effet de la crainte, le monde se montrait de plus en plus accueillant aux hommes et aux choses d'Allemagne. Que l'on repasse par la mémoire la succession des événements survenus en Europe, et l'on comprendra comment tout concourait pour donner à l'Allemagne conscience de la force acquise, pour consolider sa confiance dans le développement pacifique et sur de sa puissance. Elle était la première à savoir, il y a vingt ans, que l'alliance franco-russe, fondée sur le respect du statu gi;o, avait un caractère purement défensif ; et elle avait la première tourné à son profit le dénouement de la guerre russo-japonaise. La démission de M. John Burns et de lord Morley, les négociations de M. Wœste, attestent qu'elle s'était créé, dans certains partis politiques de l'Angleterre et de la Belgique, des intelligences et des sympathies ; il est indéniable qu'elle y avait fait fond, pour escompter le succès d'une offensive rapide sur notre frontière du Nord et sur nos côtes de la Manche. Après avoir agrandi son territoire au Congo, elle venait de s'assurer définitivement ses zones d'influence dans l'Asie-Mineure; les guerres balkaniques lui avaient donné le moyen de rattacher l'Albanie à la sphère de la domination germanique, et la défaite turque, dont elle aurait pu être rendue responsable, lui avait valu de prendre militairement possession de Constantinople.
Etait-il à redouter pour l'Allemagne que l'accumulation de ses succès soulevât contre elle une coalition de résistances qui finirait par constituer une menace
à son égard? Ne s'est-elle pas vue obligée de prendre l'offensive en 1914 pour prévenir la date où la Russie aurait construit un réseau de chemins de fer stratégiques, où la France aurait disposé de tout le matériel nécessaire à la guerre industrialisée, où l'Angleterre, peut-être même, aurait prévu les mesures militaires lui permettant d'intervenir sérieusement sur le continent dans les premiers mois du conflit? L'hypothèse ne manquera pas d'être soutenue, et il n'est pas facile de réfuter par des arguments positifs des insinuations qui se réfèrent aux dangers de l'avenir. La C orres'pondance diplomatique, publiée par le gouvernement anglais au mois d'août 1914, montre cependant, par un fait dont la portée aurait pu être incalculable, que, si l'Allemagne avait sincèrement poursuivi une politique pacilique, inspirée par le seul souci de défendre sa liberté d'expansion économique, l'attitude du gouvernement anglais, dans la crise de 1914, lui fournissait l'occasion d'un triomphe définitif. Le 31 juillet au matin, sir E. Goschen, ambassadeur de Grande-Bretagne à Berlin, donnait lecture et remettait copie à M. de Bethmann-Hollweg, d'un message où sir Edward Grey faisait la promesse suivante : « Si on peut conserver la paix de l'Europe et passer sans accident à travers la crise actuelle, mon effort personnel sera de prendre l'initiative d'un arrangement auquel l'Allemagne puisse souscrire et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique agressive ou hostile ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la France, la Russie et nous-mêmes, soit ensemble, soit séparément ». Le gouvernement allemand, qui connaît pourtant la loyauté des hommes d'Etat anglais, ne fit pas le moindre effort pour tirer parti de cette déclaration; ce qui n'empêche pas que, le 4 août, informé que l'Angleterre
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faisait honneur à la signature de son roi et qu'elle prenait emmain la cause delà Belgique attaquée sans motif. M; de' Jagow disait à sir Goscheui «. son poignant regret de voir s'écrouler toute sa politique et celle (lu chancelier, quia été de devenir amis avec la Grande-Bretagne et ensuite, par elle, de se rapprocher «le la France ». Jusqu'au dernier moment, les textes ofliciels manifestent la même contradiction entre les intentions aflichées par l'Allemagne et ses gest"sréols, entre ses paroles et ses actes.
Ainsi, ni en droit ni en fait, et pour autant que nous sommas capables de mettre une ifée précise sous cette expression de culture alleman le, nous ne saurions admettre que la guerre de 1914 ait un rapport véritable avec l'intérêt de la culture allemunde. La née ssité de défendre cette culture est un mythe qu'il a fallu créer pour les besoins de la cause, c'està-ilire non pas seulement pour donner un mot d'ordre àilk' propagande dans les nations- non-belligérantes, mais aussi, mais surtout à notre avis, pour dissimuler aux Allemands eux-mêmes la portée de l'aventure où leur gouvernement les avait engagés.
Rien n'est plus délicat, sans doute, que de vouloir préciser l'état des esprits dans un pays qui n'est pas le nôtre; malgré soi, on est tenté de mêler constatations de faits et conclusions de droit. Cependant, si jamais documents ont mérité de fournir une base positive ànos réflexions,. ce sont bien les pièces réunies dans le chapitre premier de notre Livre Jaune (paru
en 1914), sous le titre d'Avertissements. Or, voici ce qu'on trouve dans \a. Noie officielle du 30 juillet 1913 sur l'opinion publique en Allemagne, d'après les rapports des agents diplomatiques et consulaires :
(( Il y a dans le pays des forces de paix, mais inorganiques et sans chefs populaires. Elles considèrent que la gaerre serait un malheur social pour l'Allemagne, que l'orgueil de caste, la domination prussienne et les fabricants de canons et de plaques de cuirassés en tireraient le meilleur bénéfice, que la guerre profiterait surtout à l'Angleterre. Elles se décomposent ainsi qu'il suit : la masse profonde des ouvriers, des artisans et des paysans, qui sont pacifiques d'instinct. La noblesse dégagée des intérêts de carrière militaire et engagée dans les affaires industrielles (tels les grands seigneurs de Silésie et quelques autres personnalités très influentes à la Cour) et assez éclairée pour se rendre compte des conséquences politiques et sociales désastreuses d'une guerre, même victorieuse. Un grand nombre d'industriels, de commerçants et de financiers de moyenne importance, dont la guerre, même victorieuse, amènerait la banqueroute, parce que leurs entreprises vivent de crédit et sont surtout commanditées par des capitaux étrangers. Les Polonais, les Alsaciens- Lorrains, les habitants du Schleswig-Holstein conquis, mais non assimilés, et en hostilité sourde contre la politique prussienne, soit environ 7 millions d'Allemands annexés. Enfin les Gouvernements et les classes dirigeantes des grands Etats du Sud, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg et le Grand-Duché de Bade, sont partagés entre ce double sentiment : une guerre malheureuse compromettrait la Confédération, dont ils ont tiré de grands avantages économiques; une guerre victorieuse ne profiterait qu'à la Prusse et à la
prussianisatlon, contre laquelle ils défendent' avec peine leur indépendance politique et leur autonomie administrative. Ces-éléments préfèrent, par raison ou par instinct, la paix à la guerre... »
Lénumération de ci's éléments' ne conftprendirien de moins que la majorité, que la grande majorité, de la population allemande : de tfdle sorte que, si les droits jiiolitiques du peuplft n'avaient pas été toat à fait illusoires, la guerre eût été certainement évitée. De fait, touis ces éléments (la note de 1913 y insistait just(^ment) « ne sont que des forces politiques de contre-poidsj dont le crédit sur l'opinion est limité, ou des forces sociales de silence, passives et sans défense contre la' contagion d'une poussée bulliquc-suse». Ce sont 'les forces mortes^ parce qu'elles re^présentant l'aspiration de vaincus, d'avance résignés à n'être pas consultés. Vaincues par l'Allemagne, les sept millions dames incorporées malgré elles àl'Em- ^ire; mais aussi vaincus en Alle^magne par la Prusse, l»s bourgeois du Sud qui, fidèles- à l'e-nseignement des Ficlite et des Hegel, ne séparaient pas la cause de l'unité allemande de rétai)lissement de la liberté et du droit, qui, lors du Parlement de Francfort, tenter- nt en vain de prendre contact avec la réalité politique et qui, alliés de l'Autriclie en 1806, furent envcdoppés avec elle dans la défaite de Sadowa; mais aussi vaincus en Prusse par les Uohenzollern, les ouvriers et les paysans qui avaient cru, en 1848, avoir brisé le joug du i^arLi féodal, et qui n'avaient réussi qu'à faire trembler de peur Frédéric-Guillaume IV^ pendant les mémorables journées de mars: Manteutïel, en concéilant une constitution libérale, avait averti ses amis qu'il ne convenait pas d'attacher trop d'im[)orlance à un « morceau de papier » ; dès l'année suivante il imposait au peuple de Prusse la loi
électorale à laquelle ni Bismarck niOuilIaumîII n'ont touche, et qui fait de la richesse là. base unique du pouvoir. Or, ces- populations-, qui auraient voulu la paix si elles: avaient élé capables de former et d'exprimer une volonté, on devait tâcher de lès éblouir par le mirage dfr la culture allemande. L'emploi de ce mot prestigieux', où s-^ mêlent mj^stérieusement la noblesse du regret qui les rattache à l'idéal pervlu, et les consijlalions plus solides que leur a, depuis 1870, apportées le progrès de leur' expansion économique, devenait" ainsi; pour les Allemands, une sorte de mensonge xiiaA, nécessaire pour leur faire accepter, pour leur faire supporter, la p'^nsée delà guerre. Dans l'Allemagne de 1914^ la réalité qui s'abrite derrière le mythe de la culture, c'est la royauté prussienne. Depuis-la Réforme et la^ Révocation de l'E-lit de Nantes jusqu'au principe des- nationalités- et àJa lutte contre le despotisme napoléonien, les HohenzoUern ont, avec une inflexible ténacité, fait servir le mouvement des- idées au maintien de leur souveraineté absolue. Ils ne possèdent pas seulement la puissance matérielle ; ils prétendent à l'autorité morale. Ils veulent être les juges des intentions en même temps que les maîtres- des actes. La guerre de 1914, c'est, du point de vue de la politique iutéri 'ure de l'Allemagne, la réponse de Guillaume II aux millions d'électeurs- qui ont osé souhaiter l'introduction du suffrage universel en Prusse, l'équité dans la répartition des sièges- au Reichstag, et qui,, dans un Etat libre de tout souci extérieur, au milieu d'une Europe déjà pourvue des institutions modernes, auraient fatalement fini par faire prévaloir leurs justes et modestes aspirations. Un monarque moins susceptible n'eût pas- oublié les-journées de novembre 190S, où le peuple lui infligea l'humiliation la plus
cruelle que jamais homme ait eue à supporter, où le chancelier de Buluw, lui-même, se refusa au gfste pudique qui aurait couvert la nudité de la majesté impériale. Et le souvenir en eût-il été perdu, qu'il resterait l'ordre du jour plus récent où le Parlement, au lendemain des scandales de Saverne, avait dénoncé les excès du pouvoir militaire. Toute platonique et toute fugitive qu'elle a été, cette velléité d'indépendance faisait éclater aux yeux de tous quelle distance séparait les intérêts et les sentiments du peuple allemand, les intérêts et les sentiments de la dynastie prussienne. Dès lors, pour ces Schiuarzseher qui, en émettant par millions les votes socialistes ou radicaux, prétendaient tout au moins manifester leur défiance à l'égard de la sagesse de leur empereur, la guerre, décidée malgré eux, en partie contre eux, sera un châtiment légitime comme elle doit être la récompense suprême pour les Prussiens pur sang qui ont gardé intacte leur foi séculaire dans le seigneur auquel ils ont fait remise de leur vie, de leurs biens, de leur honneur, qui attendent de lui d'être guidés, per fas et nefas, sur la route delà victoire qui glorifie et qui enrichit.
Si nous ne voulons pas nous laisser aller à parler, sans nuance et sans discernement, du passé de l'Allemagne, si nous tenons à voir clair dans nos idées, nous pouvons donc nous assurer facilement que le régime actuel de l'Allemagne ne répond en rien à ce qui fut la pensée véritable des Fichte et des Hegel lorsqu'ils appelèrent leur patrie à prendre la direction de la civilisation humaine. Ce que Fichte a demandé à l'Allemagne, c'est de réaliser la mission que la France s'était attribuée en 1789. Tandis que la France avait failli aux principes de la Révolution proclamée par elle, qu'elle était désormais asservie à la tyrannie
militaire de Napoléon, le peuple allemand, lui, saurait s'élever à la conscience de la vraie liberté, il hâterait l'avènement du Droit et de la Raison. Aussi, comme M. Xavier Léon le rappelait, il y a quelque temps, dans une étude publiée par la Correspondance de l'Union pour la Vérité {Fichte en 1813, 15 janvier 1914), nul plus que l'auteur des Discours à la Nation allemande, ne fut troublé par V Appel du roi de Prusse à soti peuple, à son armée. Autant il lui paraissait nécessaire de résister à l'arbitraire de l'Individu qui se croyait supérieur à tous les hommes et plus fort que la nature même, autant le titre même de cet Appel, qui, de l'armée prussienne, du peuple prussien, faisait la chose et la propriété du monarque, devenait menaçant pour l'avenir de la culture allemande. Jamais Fichte n'a fait mieux éclater son génie que dans cette crainte divinatrice : la guerre de 1813, au lieu d'être la guerre nationale qui assurerait au peuple la conquête délinitive de son indépendance politique, risquait de dévier en une guerre despotique et dynastique qui atTt;rmirait l'absolutisme des souverains égoïstes, qui ramènerait l'hypocrisie de leurs promesses et les intrigues de leur diplomatie. Et ce qui est vrai de Fichte, demeure encore vrai même de Hegel, dont pourtant les synthèses, en dépit ou à cause de leur prétention à tout retenir et à tout concilier, ont prêté à tant d'interprétations divergentes, dont s'est réclamé plus d'un disciple compromettant, à gauche d'ailleurs aussi bien qu'à droite. Car Hegel a condamné nettement, dans une note de la Philosophie du Droit (§ 258), la doctrine d'une « incroyable crudité » qui prétendait absorber la substance de l'Etat dans la personne du prince, en lui abandonnant la vie et la richesse de ses sujets comme une propriété dont le droit naturel
permet d'usrr et d'ahuser en tout arbitraire de volonté- Or, toile est précisément, la doctrine qui, dominant k constitution de l'Allemagne, donne à la guerre do 1914 son vrai caractère.
Cotte doctrine,! H allor, dans son ouvrage : Reslaur.aiion de la science de l'Etat ou théorie de Ictat social nniïirel, opposée à la chimère .de l'état politique artificiel, l'avait rendue célèbre en Allemagne, comme Jixseph de Maistre et d',; BonaM, à la même époque, en France : -c'est la négation de toat« philosophie qui invoque, avec Fichte et avecHegel, ia raisun et la justice,c'est l'apolagi'^ matérialiste de Ja force -et <)e la richesse, relevée par l'évocation poiHique de la féotlalité médiévale, par un emploi éloquent de la phraséologie chrétienne. Mais, alors mèm« qu'elhsi' réclame .de puissances supratialurcllesetsuprasensibles pour ■se prétendre au-dessus de toute vérification -et de toute justification, une semblable doctrine n'est pas dans son essence d'origine médiévale, encore moins d'inspiration chrétienne; elle ne fait que marquer un épisode nouveau dans un conflit moral dont, bi-en avant la naissance d« Jésus-Christ, -Platon précisait les termes dans V Eidhyphron : Le saint eat-ilaimé des ■Dieux parce qu'il est saint, ou est-il saint parce qu'il est aimé des Dieux? Suivaa.t la première alternative,, le rôle de la religion est de consiacrer les valeurs que l'humanité a reconnues conformes.à la raison et à, la justice; suivant la seconde,, au, contraire, la définition dn raisonnable et du juste dépend du libre arbitre d<^Dieu, ou, pour parlcravecplus d'exactitude, del'intérêt de quiconque, parmi les hommes, s'est arrogé le privilè.ge de £aire parler Dieu. A la Lueur de> cette lutte -séculaire entre la conscience humaine et l'exploitation ide Dieu, S'éclaire Ja signification que la suprématie: 'de la dynastie pru.ssienne imprime à la culture aile-
mande.,11 ne s'agira plus dejugpr cette culture d'après ridée que rhumanité doit se faire de l'homme cultivé; mais, étant posé que l'Empereur est l'élu de la Providence divine, il convient de motleler l'idée dp la culture sur la conduite des soldats qui ont juré fidélité à sa personne et qui portent sur leurs arm'^s la formule d'enchantement magique : Dieu avec nous. La barbarie disciplinée — (et comment dire les horreurs qu'a '■engendrées l'union de la discipline et de la barbarie?) — étant l'expression suprême de la puissance de prévoyance et d'organisation, apparaît alors comme l'épanouissement et la fleur de la culture. De tout cela, une seule preuve : la victoire prophétisée par Guillaume II; car la victoire «st un don de Dieu ot elle sera l'absolution du crime.
'Aussi bien, pour comprendre la physionomie authentique de la guerre de 1914, il n'y a ^u chez nous aucune hésitation, aucun dissentiment. Dans ce matérialisme théocratique qui exalte ila force et la guerre, dans cette sainte alliance où François-Joseph, catholique et pieux, où Guillaume II, héritier des grands-mailres de l'Ordre teutoiiique, invitent le Commandeur des Croyants à prendre les armes pour le salut de la civilisation européenne, notre peuple a reconnu ce que la Noie de notre ambassa<le à Berlin appelle (( la haine mystique de la France révolutionnaire ». Immédiatement, il s'est ressaisi à sa source iotérieure, il s'est replacé dans son ordre propre, ila retrouvé l'élan d'idéalisme généreux qui animait les volontaires d-e la République. Nous ne luttons pas pour notre droit seul; nous luttons pour le Droit. Nous ne défendons pas seulement 1« sol de la France, ses frontières, historiques ; nous défendons encore la liberté de regarder avec nos yeux, de penser avec notre esprit, de dire que ce qui nous panait blanc est
blanc, que ce qui est juste est juste. La domination (le la culture allimande, telle que l'entendent Guillaume II et ses ap:jlogistos, c'est, en dernière analyse, le droit, pour un Allemand, de nier le droit des autres hommes, en invoquant à son profit le respect littéral d'engagements auxquels il déclare se soustraire pour son propre compte, en tirant les conséquences juridiques, soit de prétendus faits dont il allègue la vérité sans se prêter à aucune enquête de contrôle et de vérification, soit même d'intentions, qu'il attribue à autrui simpb ment parce qu'il y a pour lui profit à les supposer. Ce que nos ennemis attendent de leur victoire, c'est de nous contraindre à l'aveu que la Serbie, qui, en réalité, accordait à l'Autriche-Hongrie toutes les satisfactions humainement désirables, méditait l'invasion de l'Autriche- Hongrie; que la Belgique, qui, en réalité, a défendu avec son propre honneur l'honneur de toutes les puissances garantes de sa neutralité, a pris ellemême l'initiative de faire violer ses frontières; que la France qui, en réalité, dans la dernière semaine de juillet, n'a pas séparé et ne pouvait pas séparer son intérêt de l'intérêt de la paix européenne, a provoqué l'Allemagne en survolant la Bavière. Avec le triomphe des armées impériales devrait disparaître de l'Europe, et, plus tard sans doute du monde, ce que personne n'avait jusqu'ici contesté à personne : la liberté de donner aux mots leur sens, de concevoir pour ellesmêmes la justice, la vérité, la moralité, sans être tenu d'ajouter une épithète qui restreigne ces notions aux limites d'un pays déterminé, et par là même en détruise la valeur intrinsèque.
C'est pourquoi il nous appartient d'opposer k la culture allemande, non pas proprement la culture française, mais l'idée française de la culture humaine.
celle dont Henri Poincaré, quelques jours avant sa mort, fournissait l'expression la plus noble et la plus simple : « La vie de l'homme est une lutte continuelle; contre lui se ilressont des forces aveugles, sans doute, mais redoutables, qui le terrasseraient promptement, qui le feraient périr, l'accableraient de mille misères s'il n'était constamment debout pour leur résister... Pourquoi les uns se réjouissent-ils parfois des défailesdes autres? Oublient-ii^ que chacune de ces défaites est un triomphe de l'adversaire éternel, une diminution du patrimoine commun? Oh! non, nous avons trop besoin de toutes nos forces pour avoir le droit d'en négliger aucune; aussi, nous ne repoussons, nous ne proscrivons que la haine. Certes la haine aussi est une force, une force très puissante; mais nous ne pouvons nous en servir, parce qu'elle rapetisse, parce qu'elle est commf^ une lorgnette dans laquelle on ne peut regarder qu'' par le gros bout; même de peuple à peuple, la haine est néfaste, et ce n'estpas < lie qui fait les vrais héros. Je ne sais si, au delà de certaines frontières, on croit trouver avantage à faire du patriotisme avec de la haine , mais cela est contraire aux instincts de notre race et à ses. traditions. Lp« armées françaises se-soilt toujours battues pour quelqu'un ou pour quelque chose, et non pas contre quelqu'un, elles ne se sont pas moins bien 'battues pour cela ».
La Religion et la Philosophie de l'esprit.
îl y a quelque vingt-cinq siècles, tout près de nous sans doute, clans l'évolution de notre planète, et pourtant à la limite des temps dont la mémoire se conserve avec quelque précision, un sage, un de ces errants qui transportèrent la civilisation de l'Asie mineure sur les côtes de l'Italie méridionale, Xénophane de Colophon, disait : « Les mortels croient que les dieux sont nés comme eux, qu'ils ont des sens, une voix, un corps semblables aux leurs... Le nègre se les représente noirs et avec un nez épaté; les Tbraces avec des yeux bleus et une chevelure rouge... Si les bœufs ou les lions avaient des mains, s'ils savaient dessiner et travailler comme les hommes, les bœufs feraient des dieux semblables aux bœufs, les chevaux des dieux semblables aux chevaux; ils leur donneraient des corps tels qu'ils en ont euxmêmes ». En face des images vulgaires, qui étaient consacrées par les cultes helléniques, Xénophane dresse l'idée pure du Dieu unique, universel, un, qui ne ressemble aux hommes, ni par le corps, ni par la pensée. A la critique d'ordre intellectuel, il joint une critique d'ordre moral : Homère et Hésiode ont attri-
bué aux dieux tout ce qui, chez les hommes, est honteux et blâmable; le plus souvent ils leur prêtent des actions criminelles : vols, adultères, tromperies réciproques ». Et ailleurs : « il ne faut pas raconter les combats des Titans, des Géants ou des Centaures, contes forgés par les anciens, ni des disputes ou des bagatelles qui ne servent à rien. Il faut toujours bien penser des dieux... Le sol est pur, pures sont les mains et les coupes. Il faut d'abord, en hommes sages, célébrer le Dieu par de bonnes paroles et de chastes discours, faire des libations, et demander de pouvoir nous comporter justement y>.
Les fragments que je viens de reproduire, ont été, dans notre monde occidental, les germes de cette philosophie spiritualiste de la religion, dont je voudrais ici exposer les traits essentiels.
Avec Xénophane, avec Socrate, avec Platon enfin qui fut leur héritier commun, le clair génie de l'hellénisme a défini l'inspiration qui devait, en face des formes successives qu'allait revêtir l'institution religieuse, caractériser la peniSée philosophique : c'est un appel à la pureté de la conscience, conscience proprement intellectuelle aussi bien que conscience proprement morale.
Il appartient aux croyances eollectives, à mesure qu'elles se répandent dans les sociétés dont elles traduisent en un sens, dont elles commandent et fixent en un autre sens, la structure, de se maintenir à travers les générations sous une forme hiératique, de telle façon que leur raison d'être qui ne pouvait manquer, à l'origine, de paraître très simple et très claire, a fini par prendre l'aspect d'une foi mystérieuse, d'une intuition transcendante.
Par contre, le fonds de l'intelligence humaine, c'est l'inquiétude, c'est le scrupule, c'est le besoin de
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revenir infatigablement sur les affirmations qui se sont produites au dehors, et qui circulent à travers le monde; de discuter les motifs de tout ordre dont elles résultent, de les soumettre au contrMe d'une critique qui se fait toujours plus sévère pour demeurer toujours loyale envers elle-même; de retenir enfin ces propositions seules qui ont su résister à l'épreuve de la vérification.
De même, la fonction de la pensée humaine, c'est de réfléchir sur les coutumes qui, à un stade donné de la civilisation, constituent le droit et les mœurs, de remonter des faits aux principes qui commandent ces faits ou tout au moins sont invoqués pour en justifier le crédit. 11 est inévitable, dès lors, qu'elle se donne également pour tâche de rectifier et d'étendre la portée des principes moraux, d'en assurer une application plus exacte au détail de la réalité, bref d'introduire entre les hommes une justice meilleure et dans l'homme lui-même une volonté meilleure.
En raison de ce double progrès parallèle, la conscience intellectuelle et la conscience morale entrent nécessairement en conflit avec les représentations collectives où se sont cristallisées les croyances des générations disparues, avec les formes, qui voudraient demeurer immuables, de l'institution religieuse.
Quelle solution le spiritualisme, entendu en un sens véritablement spirituel, propose-t-il des conflits entre la consci^ence et la tradition? Le philosophe s'est donné pour rôle de chercher les vues d'ensemble, d'être, suivanl l'expression platonicienne, ouvotîtixoç ; il doit donc dominer et ramener à l'unité les éléments d« la vie religieuse; il doit ainsi dégager de tout symbole parlant à l'imagination, de tout préjugé d'origine matérialiste, l'idée d'une religion qui serait, d'une façon absolue, en esprit et en vérité. Telle eet
l'œuvre, entreprise déjà dans l'antiquité grecque, que Spinoza reprend au lendemain de la révolution cartésienne, que Fichte approfondit au lendemain de la révolution kantienne, que quelques-uns des maîtres de la génération qui nous précède, les African Spir et les Lagneau, ont encore poursuivie, de manière à en simplifier les conditions.
Je traiterai d'abord du conflit entre la science moderne et les religions anciennes. Pascal l'a fait sentir dans une parole d'un relief saisissant, rendue plus saisissante encore par son isolement : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». Pourquoi cet effroi devant l'univers muet? Pascal cherche dans l'univers « une âme qui réponde à son âme ». Or, à mesure que l'objet de la contemplation humaine grandit, que notre pensée devient, par la mesure exacte et par l'exacte prévision des mouvements célestes, capable de s'égaler à l'infini, toute marque de volonté se dérobe à nos regards, toute trace de finalité s'évanouit. 11 ne reste plus qu'une chaîne d'événements reliés les uns aux autres d'une façon si étroite qu'ils ne laissent aucune place au déploiement d'une activité libre. La puissance physique qu'atteste la nature est disproportionnée aux ressources d'une créature telle que nous; elle nous écrase, elle nous humilie dans le sentiment que nous avons de notre être individuel. Cette puissance paraissait dépendre d'un ordre supérieur; mais les généra- Lions ont en vain cherché à en percer le secret; car ce
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secret, l'astronomie a fait voir qu'il n'existait pas. Il n'est pas vrai que Dieu parle à l'homme face à face, comme la légende voulait qu'il eût parle à Moïse,
Si Dieu communique avec l'homme, il faudra que ce soit d'esprit à esprit, suivant l'expression qu'un penseur uni au Christ par la parenté de la race et plus encore par la hauteur de la pensée, Spinoza, employait pour caractériser, en opposition au judaïsme, l'essence du véritable catholicisme. Mais alors il importera d'examiner d'une façon très scrupuleuse quelles peuvent être les conditions de cette communication spirituelle. En rompant avec l'ontologie des scolastiques, la critique moderne a défmitivt-ment écarté le fantôme de substai^ces qui seraient par delà les qualités accessibles à nos sens : toute intuition de substance dépasse notre pouvoir rationnel «raflirmation, elle est en dehors du savoir positif. En fait, HQus ne pouvons poser l'existf^nce que par rapport à des données qui se sont manifestées à un instant donné et à un endroit déterminé. Que l'on supprime une de ces conditions, que l'on parle d'un espace pur où quelque chose se serait produit hors de toute limite dans le temps, ou bien d'un temps pur où quelque chose serait apparu qui n'aurait pas été aperçu quelque part, on détruit, avec les conditions qui permettent l'appréhension d'un être quelconque, l'existence de cet être. De là il faut bien conclure que toute existence particulière nous est donnée sous un aspect de matière; nous ne pouvons saisir une existence qu'à travers le corps; mais nous n'en saisissons alors que l'incorporation même, sous la double restriction de l'espace ou du temps qui en fait un individu, qui la matérialise.
Dès lors, nous savons pourquoi nous ne devons plus regarder ep dehors de nous dans l'espace, ou
derrière nous dans le temps : en faisant appel à nos sens ou à notre mémoire, nous nous condamnerions à ne jamais rencontrer l'esprit. Dieu n'est pas dans la nature, et il n'est pas dans l'histoire. C'est matérialiser Dieu que d'en faire une individualité qui aurait exercé un pouvoir physique sur les choses et sur les hommes, qui prendrait parti dans la lutte des intérêts terrestres, qui devrait, pour calculer l'heure et le lieu de~-SQxi intervention, consulter un calendrier, distinguer le haut et le l)as, la droite et la gauche.
La critique moderne l'a fait comprendre, et ici encore c'est Pascal qui s'est fait son interprète en termes inoubliables, la dignité véritable est dans le^ sujet pensant, rompant le cadre de l'individualité organique qui chez nous lui sert d'instrument, capable d'embrasser dans l'unité d'un système la multitude des points dispersés à travers l'espace, et la succession illimitée des moments temporels. Le spiritualisme de la pensée, en opposition radicale avec la métaphy-sique substantialiste et réaliste des théologiens, a son point d'appui dans la science, dans l'astronomie en particulier. La science a mis en évidence la puissance créatrice qui réside dans l'esprit : elle a constitué le réseau des relations analytiques, purement abstraites et spirituelles, comme disait Malebranche, qui expriment les lois des phénomènes. Par la façon dont elle rend compte des mouvements des astres, dont elle en prévoit les diverses vicissitudes, les conjonctions singulières à nos yeux telles que les éclipses, elle convainc les plus inattentifs que le savoir humain n'est pas une fantaisie subjective liée aux facultés d'une espèce animale ou aux habitudes d'une société donnée, qu'il y a entre les hommes et les choses une connexion profonde, et comme une communauté de nature. Or, cette idée que l'esprit
iSO NATURE ET LIBERTÉ
humain, dégagé de toutes les particularités, de toutes les contingences qu'entraîne le cours de la civilisalion, se rend capable de participer à la vie réelle de l'univers, d'entrer avec lui en relation de parenté véritable et de communion, n'est-ce pas une idée religieuse? n'est-ce pas, à sa racine même, l'idée religieuse?
Et s'il nous est donné ainsi de participer à la réalité, de pénétrer jusqu'à l'unité du principe qui rattache l'esprit à la nature, ne voit-on pas que sur cette unité même reposera le lien spirituel par lequel les hommes se rejoignent du dedans? L'universalité de la raison, qui a fait de la connaissance humaine une science vraie, atteste la présence d'une activité identique à travers la diversité apparente des individus. C'est ainsi que dans ses Méditations chrétiennes où il reçoit les enseignements du Verbe, Malebranche fait dire au Christ : « Lorsque tu t'entretiens avec les autres hommes, ils comprennent et approuvent tes sentiments; lorsque des marchands se rendent leur compte et que des Géomètres raisonnent entre eux, ils se convainquent les uns les autres. Prends garde, comment se peut-il faire que tous les hommes s'entendent et conviennent entre eux, si la Raison qu'ils consultent est une Raison particulière ? » Sans doute, il est possible que peu d'hommes s'élèvent jamais à la notion de « la Raison universelle, qui rend raisonnables toutes les nations du monde »; pourtant, dès que l'on réfléchit, on s'aperçoit que sans elle rien n'arriverait dans le monde intellectuel, depuis le plus banal échange de paroles jusqu'à l'immense effort de la science et de l'industrie pour saisir à leur source, poursuivre en leur cours, les forces de la nature, pour en dériver et en multiplier les manifestations dans le sens où notre volonté l'a décidé.
Il est donc exact de dire que la science conduit à l'idée religieuse : en approfondissant les conditions du jugement vrai, elle nous donne le moyen de nous, unir à un principe dont l'existence est attestée par un sentiment intellectuel, unique, de présence, et que nous refuserons de revêtir, pour la satisfaction illusoire de l'imagination, des formes concrètes et matérielles de l'individualité. Dieu n'est pas une personne qui pourrait se rencontrer dans l'espace et dans le temps avec d'autres personnes ; il est la réalité pure et intime qui commande en chacun de nous la vie spirituelle.
Je voudrais montrer, en peu de mots, comment cette conclusion permet d'aborder, et de résoudre peut-être, le conflit qui a mis aux prises, dans notre civilisation occidentale, la conscience morale et la tradition religieuse.
En effet, si nous suspendons le monde à une volonté transcendante qui l'aurait appelé à l'existence et qui en surveillerait le cours, nous nous obligeons à juger du caractère de cette volonté par les signes que le. monde en présente, par les effets qu'il manifeste. Or, à mesure que la conscience humaine apporte à l'étude du réel plus de scrupule et d'attention, elle y découvre, avec un sentiment d'anxiété qui va jusqu'à l'indignation, jusqu'à la révolte, la profondeur de l'injustice qui régit les relations des hommes et leurs destinées. Elle réclame une explication ; et il ne peut y avoir pour elle qu'une explication satisfaisante, celle qui
relierait le mal moral à une causalité morale : si l'homme souflVe, c'est de la faute qu'il a commise. Justifier Dieu consistera donc à charger la créature pour décharger le Créateur, à trancher ainsi l'alternative terrible qui est contenue dans ces simples mots de Pascal : « 11 faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste ».
Mais comment l'homme peut-il naître coupable? On se demandera si, venant au monde, il n'est pas déjà frappé d'une déchéance irréparable, s'il n'a pas reçu en héritage le péché. En approfondissant cette idée, on est conduit à invoquer, pour justifier l'existence du mal dans le monde, la solidarité des générations, la loi organique de l'hérédité. Dès lors, au lieu de la causalité morale que l'on cherchait, on ne rencontre plus qu'une transmission d'ordre matérielle : la conscience se brise devant la nature des choses, indifférente, aveugle d'une incurable cécité morale.
Après la Profession de fui du Vicaire savoyard, lorsqu'il sera désormais impossible de subordonner la morale à la tradition religieuse, de placer la responsabilité de la faute ailleurs que dans la seule volonté de la personne, on ira chercher, avec Kant, la racine du mal dans uhe profondeur qui la rend ina'ccessible à l'expérience quotidienne; on invoquera un choix que nous aurions fait librement, que nous continuerions peut-être à faire librement dans le fonds de notre « caractère intelligible », mais sans que nous en prenions conscience à un moment déterminé de notre vie réelle; on dira que notre destinée visible est par là suspendue à cette décision intemporelle qui exprime la vérité de notre essence morale. Mais une tentative aussi désespérée fait-elle autre chose que de marquer le trouble de la pensée devant l'obscurité
du problème? Une volonté qui ne s'avouerait pas au plein jour de la conscience, qui ne mettrait pas en œuvre le sentiment vivant de notre initiative réfléchie et de notre responsabilité, contredirait aux condi- Uons les plus manifestes et les plus sûres de t'auto^ nomie morale.
De toutes façons, il nous est interdit de ruser avec notre idée naturelle de la justice. Car la justice est ce qui juge; elle est, comme disait Spir, la norme; il lui est donc essentiel qu'elle ne puisse s'incliner devant le fait dont elle a, au contraire, pour fonction de dénoncer l'anomalie fondamentale. Suivant l'admirable distinction de Fichte, il faut dire de la justice qu'elle est, non 1' « ordre ordonné », ordo ordinatus, mais r « ordre qui ordonne », ordo ordinans. La foi en l'avènement de la justice ne saurait consister dans l'adhésion à un mythe ou à un symbole, ni dans l'attente d'une intervention surnaturelle, provoquée par des prières ou des sacrifices; elle est la croyance en l'efficacité de l'action que dirige une volonté sage et droite.
DemeuroBS donc sur le terrain où les exigences de la vie quotidienne nous invitent à nous placer; réfléchissons sur les rapports de justice qui s'établissent entre les hommes. Ces rapports, au premier abord, vont nous paraître bien superficiels, bien extérieurs ; il semble qu'ils naissent d'un compromis pratique entre les intérêts, et qu'ils n'aient d'autres résultats que de maintenir entre les individus les distances nécessaires pour qu'ils ne se gênent pas les uns les autres, pour que la circulation soit assurée au moins de heurts possibles. Mais ce qui se passe dans l'ordre de la vérité scientifique se passe aussi dans l'ordre de la justice sociale. 11 est impossible de comprendre les calculs élémentaires auxquels se livrent sur. un marché
acheteurs et vendeurs, sans parvenir à concevoir des règles de vérité qui sont indépendantes de telle ou telle pratique d'échange, qui s'imposent aux hommes comme les lois communes de leur activité. De même, il est impossible d'établir le rapport le plus simple de justice, celui qui concerne, par exemple, l'observation des contrats commerciaux, sans être amené à en dégager la forme d'universalité, de réciprocité, qui imprime à un Code la marque de la raison. Mais il devient alors inévitable que le progrès de la réflexion fasse rentrer dans cette forme de la justice les aspects divers de la vie économique et de la vie morale. Mettant sans cesse à nu de nouvelles injustices, nous y trouverons sans cesse la racine de nouveaux devoirs, nous constituerons la volonté d'une justice qui sera la justice tout entière, appliquée à tous les êtres humains.
L'avènement d'une telle volonté signifie la présence en chacun de nous du principe qui fait l'unité de toutes les âmes, qui est la raison de l'amour. La réalité de ce principe se reconnaît, comme la réalité même de la vérité, à ce que la nécessité et la liberté s'y réunissent et s'y confondent : « Celui qui aime véritablement, disait Lagneau, ne se demande pas s'il aime fatalement ou librement, mais son amour, à ses yeux, implique les deux choses; cet amour, il pense qu'il en a le mérite quoiqu'il ne puisse y résister ».
Ce qui prouve que le principe de l'amour existe au même titre que le principe de la raison, dont il est en quelque sorte l'aspect pratique, ce n'est pas, encore une fois, qu'il puisse s'incarner dans un être qui serait posé à part de la réalité donnée, c'est que sans lui « rien ne s'expliquerait » de ce qui fait le cours quotidien des choses, ni la fidélité à la parole
engagée, ni l'aide spontanée et constante que les hommes se donnent les uns aux autres, ni le dévouement qui est nécessaire à toute heure pour maintenir en équilibre la maison, la cité, l'Etat. De la simple réflexion sur les conditions les plus manifestes de notre vie sociale, surgira cette dialectique dont Platon a jadis suivi les degrés à travers la beauté des corps, à travers la beauté des âmes, jusqu'à ce qu'au sommet se découvre le foyer dont les contingences de l'existence individuelle, humiliations, ingratitudes, séparations, dont le bonheur même ne pourra jamais altérer la pureté ou affaiblir le rayonnement. Si nous acquérons cette assurance que nous devenons, au plus haut de nous-même, incapable de nous abandonner au découragement moral, décéder à un mou vement de haine, de prendre en défiance la raison et l'humanité, alors nous vivons la véritable vie religieuse.
La philosophie de l'esprit trouve ainsi son exacte expression dans la définition de l'amour, que Pascal a donnée : « Gomme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d'un chacun de tous les hommes. Or, il n'y a que l'Etre universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous, est nous-même, et n'est pas nous ». Ce texte de Pascal, la philosophie se l'approprie, comme elle s'est approprié la réflexion sur la dignité de la pensée, sans en rien retrancher, mais aussi sans y rien ajouter. Elle considère l'intériorité du royaume divin comme se suffisant à ellemême, dans son intégrité et dans sa pureté; elle répugne à revêtir l'être universel d'une forme de personnalité qui le particulariserait et le matérialiserait en le rendant tributaire de l'espace et du temps.
156 NSATOHE ET LIBERTÉ
Par là, sans doute, il est facile de comprendre quels obstacles dressent devant le sentiment religieux les formes traditionnelles de la foi. Ce n'est plus seulement la faiblesse de l'imagination qui rêve d'un Dieu existant « en chair et en os ». C'est le désir qui exige un commerce réciproque où, en échange des hommages et des flatteries, il serait comblé de miracles et défaveurs. Les mystiques qui ont prèelié Iô sacrifice de l'égoïsme humain, les philosophes qui, de Socrateà Fichte, ont fondé la vie religieuse sur le désintéressement absolu, ont été accusés d'athéisnofce par les représentants des cultes populaires.
Ce que vaut une telle accusation, Fichte lui-même l'a dit avec une grande vigueur : « Un Dieu qui doit être le serviteur des désirs est un être méprisable; il remplit une fonction qui répugnerait à tout honnête homme. Un pareil Dieu est un méchant être; il entretient et éternise la perdition des hommes et la dégradation de la Ptaison; un pareil Dieu, c'est à proprement parler et tout justement ce Prmte de la terre, jugé et condamné depuis longtemps par la bouche du Verbe dont il fausse les paroles-. Son office est l'office de ce Prince ; sa fonction, de subvenir aux besoins de la police. Ce sont eux les véritables athées, ils n'ont absolument pas de Dieu; ils se sont forgé une idole impie... Accomplir cer-taines cérémonies, réciter certaines formules, croire des propositions incompréhensibles, ce sont tous leurs moyens de se mettre bien en cour avec lui et de recevoir ses bénédictions. Ils adressent à Dieu des louanges, ils lui font une gloire, dont un homme me voudrait pas; et, ce qu'il y a de plus impie, ils ne croient même pas aux paroles qu'ils prononcent, ils s'imaginent seulement que Dieu aime à les entendre, et pour avoir ses faveurs, ils abondent en. ce sens ».
Les idolâtres n'ont pas l'intelligence de la vie religieuse parce qu'ils n'ont pas compris la nature de l'amour. L'amour est unit^. Commo le disait encore Lagneau, il « ne peut que revenir à sa source ; aim-er c'est en définitive s'aimer, si c'est aimer en pleine justitication ». Mais nous ne serons dignes de notre propre amour que si, par delà notre individualité, dans notre âme et dans le cœur de notre âme, nous avons donné asile à l'universalité des êtres^ à la communauté des êtres raisonnables. Et alors, comment accepterions-nous de déchoir jusqu'au souci de notre intérêt personnel? Gomment accppterions-nous de faire déchoir Dieu jusqu'à ce qu'il oublie sa divinité pour prendre part à l'intérêt d'un individu? « Il est impossible, disait Spinoza, que celui qui aime Dieu demande que Dieu l'aime à son tour ».
Nous venons de suivre la double exigence de la spiritualité dans l'ordre de la critique rationnelle et dans l'ordre de la pureté morale. Mais, en faisant ainsi, est-ce que nous n'élevons pas la vie religieuse à une telle ha^uteur qu'elle en devient inaccessible? Est-ce que nous ne fermons pas les yeux à la faiblesse de l'homme, sur laquelle les philosophes dont nous avons nous-mêmes invoqué l'autorité, les Malebranche et les Pascal, ont si souvent insisté, et qui leur avait montré la nécessité de faire une place aux exigences du corps et de l'imagination? « La religion de l'esprit? oui, sans doute, nous répondra M. Edouard Le Roy; mais, si l'on ne veut pas se contenter de mots et de rêves, elle n'existe que par l'insertion dans une société effective et dans une tradition durable ». Nous ne méconnaissons pas,
certes, la grande force de l'objection; si nous en sommes peu touchés pourtant, c'est sans doute que cette force est purement matérielle. Faire appel aux sentiments commuas de l'humanité, à l'expérience de ses misères, au besoin de consolation et d'appui surnaturel que provoquent l'abattement physique et le désespoir moral, c'est assurer le succès d'une apologétique; nous le savons, et nous le contesterons d'autant moins que les sentiments auxquels telle ou telle forme religieuse se flatte de satisfaire si complètement, nous apparaissent comme produits en partie par l'évolution que cette forme religieuse a commantlée. L'histoire et la sociologie font comprendre l'état de civilisation, parfois elles donnent la date même, où se sont manifestés ces systèmes de représentations et d'institutions ; elles disent quelles circonstances en ont suscité ou favorisé le développement. Dès lors, plus le pragmatisme insistera sur la subjectivité radicale des croyances religieuses, sur leur adaptation aux conditions sociales dans lesquelles les hommes ont dû vivre, mieux le terrain sera préparé à la critique d'ordre psychologique et d'ordre historique qui nous libérera des habitudes lointaines transformées en sentiments inconscients et en intuitions, plus sera mise en lumière la valeur de la sincérité absolue qui, par delà cette bonne foi vulgaire avec laquelle nous nous affirmons naïvement dans ce que nous sommes, travaille à effacer la trace de l'extérieur, du passé, de la matérialité, pour ne retenir que le seul consentement de l'esprit à l'esprit.
Il faut choisir d'être homme ou d'être plante, disait jadis Aristote à ceux qui, manquant de courage ou de sérieux, ne savaient pas affronter les nécessités du combat pour lintelligence. Il faut se roidir contre
répète Pascal à ceux qui se réfugient derrière la tradition ou la coutume pour s'enraciner dans !e respect verbal d'un ordre aboli. En reprenant ce mot et cette attitude, la religion de l'esprit ne contredira pas à ce qui est essentiel dans les religions positives ; elle prolonge, elle achève, le mouvement de leur vie profonde. Par la vertu du germe originel qui était déposé dans la pensée de Jésus, ou par la vertu propre des races dont le développement spirituel s'est accompli à l'intérieur du christianisme, le progrès de la conscience religieuse s'est manifesté, dans notre monde occidental, comme l'inquiétude perpétuelle d'une foi qui se replie sur soi pour se scruter, se préciser, se re>-iser sans fin ; il a mis hors de pair, comme étant la base de l'autonomie, comme faisant le prix de la personne morale, la volonté de ne jamais se mentir à soi-même, à rencontre et au mépris du désir individuel ou de la pression sociale. Et si l'on fait de la notion du sacré, avec le plus autorisé des sociologues contemporains, le caractère constitutif de la réalité religieuse, on constate que l'évolution du sacré s'est faite, suivant la formule mystique, ab exterioribus ad interiora. « Il y a, tout au moins, un principe, écrit M. Durkheim, que les peuples les plus épris de libre examen tendent à mettre au-dessus de la discussion, et à regarder comme intangible, c'est-à-dire comme sacré : c'est le principe même du libre examen ».
Nous pouvons donc être convaincus que nous répondons à l'aspiration, à l'exigence même de la conscience humaine lorsque nous proclamons la valeur religieuse de l'effort par lequel l'homme, faisant abstraction de ce qui en lui n'est pas intelligence, se tourne vers la vérité avec son âme tout entière, selon l'admirable parole de Platon (dont la
psychologie des facultés, entre les mains des éclectiques et des pragmatistes, a dénaturé le sens). Tenir pour un mot ou pour un rêve l'idée qui est pure, et qui doit être pure pour avoir quelque chance d'être vraie, douter qu'elle puisse être la source dt*s sentiments nobles et des volontés généreuses, c'est commettre le péché contre l'esprit. Nous ne dirons pas qu'il est irrémissible; nous connaissons assez la nature des hommes pour couvrir de notre indulgence ce qui n'est que trop humain. Mais du moins, si quelques philosophes se sont refusés à commettre ce péché, l'humanité a le devoir de les regarder comme les plus hauts, comme les meilleurs de ses représentants ; et c'est pourquoi il convient de recueillir avec fidélité, avec virilité, l'écho de leur enseignement et de leur pensée.