‹ Nature et MoralitéChapitre 22 sur 23 · ASS · texte numérisé non relu

ASS

physique le paralysent, l’entravent et l'avertissent ainsi de son impuissance relative, dont elles ne sont peut-être que les manifestations phénoménales ou les symboles. IlIne peut donc s’enfermer en soi, se suffire à soi-même ; il faut compter avec mille éléments inférieurs, conditions nécessaires sinon suffisantes de son activité. Lorsque libre de ces entraves, ou plutôt, comme on voudra l’entendre, soutenu par toutes ces forces élémentaires, il pourra vivre de la vie intérieure et morale, il lui faudra, pour ses créations, se représenter des objets, prendre des matériaux dans son expérience passée et poser un but dans l’avenir. Enfin, son initiative, une fois mise en train, rencontrera des obstacles, devra se plier aux circonstances, modifier ou accroître son effort, échouer peut-être dans son entreprise; et, quel que soit le mérite de son effort, le sujet doit se reconnaître pratiquement limité, incessamment exposé à la faute et à l’échec, comme il est dans la théorie exposé à l'erreur et condamné à l'ignorance. Toutefois la conscience même et l’aveu de cette faiblesse deviennent une force, dans l’ordre de la connaissance, c’est une condition de la science ; dans l’ordre pratique, c’est aussi une condition de la vertu. De plus, parmi ces données nécessaires, ou ces : obstacles, l’agent moral doit apercevoir des différences. Nous l’avons déjà exposé ; il reste à dire comment, en y réfléchissant, 1l peut marquer les limites non plus empiriques maisidéales et rationnelles de son action sur chacun d’eux, en d'autres termes à indiquer les degrés de l’obligation morale, où plutôt ici à déterminer la place qu’il doit rationnellement s’attribuer à lui-même dans le système des êtres et vis-à-vis de l’Absolu.

. Ainsi que nous l’avons vu, il ne se représente et necom-

TT

De Lo en | of) à tr

prend les autres êtres qu’en s’efforçant de se mettre à leur place et de vivre un instant leur existence. Il y en a dont il ne peut méconnaïître la réalité, mais dans lesquels il ne trouve que le minimum de ce qu’il sent ou connaît en soimême ; d’autres lui apparaissent comme doués de vie, non de pensée; d’autres enfin se présentent comme devant être de véritables sujets semblables à lui. Vis-a-vis de tous il doit reconnaitre qu'il n’est pas l'absolu et, s’il se sert des êtres inférieurs, subordonner cet usage à sa propre digaité et à l’accroissement de la moralité ou de ses conditions. Mais vis-à-vis des derniers, il doit reconnaître qu'il n’est pas le seul être moral, Le seul sujet doué d’initiative rationnelle; et ainsi, cette raison même qu’il retrouve en eux comme en soi réclame pour chacun d'eux une place égale à la sienne dans le système idéal de leurs relations. Sans doute il ne constate par expérience que leurs œuvres fixées en des objets, résultats de leurs actions ; et certains de ces résultats sont tels que la cause n’en parait pas spécialement respectable nisupérieure à une activité animale. Mais il a lui-même, et il le sait malgré sa bonne volonté actuelle, de semblables défaillances ; et il doit penser que dans les autres comme en lui, malgré le mécanisme des appétits, désirs, passions ou habitudes, un élan de l’initiative morale, un retour de vie intérieure et un effort de réflexion libre, puis de création ,restent toujours possibles. Si faible que soit cette contingence, elle estréelle ; ce serait manquer de raison que de l'oublier et de ne pas attendre ou espérer, mieux encore solliciter et aider, au moindre symptôme, le réveil de cette initiative. Ce sera le fondement, et le seul rationnel, du droit, comme ensuite, de la charité véritable; en effet, remarquons-le en passant, pour

qui considère l’homme moral comme un pur automate, la force seule, individuelle ou sociale, matérielle ou mentale, détermine les relations entre ces machines qui se heurtent naturellement les unes les autres.

Ainsi, encore une fois, la réflexion normale, faisant passer la raison dans l’action, n’enferme pas l’individu en soi-même et n’engendre pas légoïsme, parce qu’elle comporte synthèse autant qu’analyse. L’égoïste peut être très réfléchi ; iln’y a même de véritable égoïste que celui qui réfléchit et calcule. Mais il a de parti pris, et dès le début. limité à son intérêt plus ou moins grossier le champ de cette réflexion; décidé à ne penser qu'à soi, posant comme principe qu’il est centre de l’univers, arrètant tout élan de sentiment ou toute démarche de la raison quil'entrainerait au dehors, il pousse sa passion jusqu'à la férocité dépravée, son raisonnement dont les prémisses sont fausses jusqu’à l'absurde : il ne fait donc pas sincèrement, loyalement acte de réflexion. Ou bien — c’est le cas du pessimiste — refoulé sur soi-même par les chocs et les déceptions de la vie,ayant peine à vivre pour soi, désespérant de trouver une synthèse satisfaisante a travers tant de conflits et de contradictions, il a lui aussi, à la longue, rétréci son horizon et s'est enfermé en soi-même. Mais ce n’est pas là non plus un exercice plein et normal de la réflexion : car celle-ci tend à faire entrer dans un système de représentations, puis d'actions, non seulement les déterminations internes du sujet mais encore, puisqu'il est limité, les multiples relations sans lesquelles elles ne peuvent être ni théoriquement expliquées ni pratiquement réalisées. En réfléchissant sur nous-même pour mettre en nous un ordre rationnel, nous sortons donc naturellement et nécessaire-

ment de nous ; il faut que notre synthèse d'idées ou d’actions tienne compte d’autres réalités et d’autres volontés.

C’estle sens rationnel des choses et des relations sociales; c'est par là que la raison rejoint le sentiment altruiste et l'instinct social. Ou plutôt ce sentiment et cet instinct ne sont que des formes plus confuses, mais plus concrètes et plus actives de la raison. Il s’y mêle sans doute des éner gles inférieures qui en sont inséparables et qui tantôt assurent le succès de cet effort rationnel, tantôt se retournent contre lui, et nous précipitent comme en un vertige dans la passion brutale. Mais à quoi tient donc cette différence sinon à ce que, d’une part, ces forces naturelles dissociées et comme bouleversées tendent à tout dissocier et désorganiser autour d'elles, tandis que, de l’autre, elles sont, comme une raison instinctive et qui plongerait jusqu'aux racines de notre être, soumises à une concorde intérieure et avides d’une harmonie sociale? Mieux encore, s’il reste, jusque dans les égarements de la passion déchaïnée et tout égoïste, quelque chose d’un instinct social et expansif, n'est-ce pas une invincible raison qui impose malgré tout sa loi à l'individu, et ne faut-il pas le reconnaître jusque-là, comme dans les sublimes emportements de l'amour maternel ou de la charité? Ainsi s’expliquent et la morale du sentiment et les transformations de la morale utilitaire. La raison paraissant trop froide et pratiquement

impuissante, on se rejette vers un principe d'action plus

efficace; mais ce que l’on y retrouve, c’est la raison encore, et chacune deces théories devient nécessairement de plus en plus rationnelle. Car la raison, au lieu de nous rabattre sur

nous-même, nous oblige à sortir de nous pour aller au

devant d’autres sujets raisonnables et former avec eux un

systèmetoujours pluslargederelations,une société toujours plus nombreuse et plus pacifique de personnes.

Il faut aller plus loin encore. Pris comme objet, chacun de ces êtres est limité, nous l’avons vu, et limité aussi l'ensemble, l'univers physique où moral qu’ils constituent ; et le même acte de réflexion qui affirme ces limites affirme un au delà sans lequel Pidée même de limitation serait contradictoire; le positivisme le plus orthodoxe ne peut se refuser à l’admettre. Pris comme sujet, aucun d’eux, non plus que leur Univers, w’atteint à l'acte parfait et éternel auquel tend l'effort de chacun d'eux, et peut-être, dirait un panthéisme tout hypothétique, l'effort de l'Univers luimême. Enfin, car cela revient au même, ce qu'il y a de raison obscure dans les vivants et jusque dans le moindre atome, surtout ce qu'il y a de raison consciente dans les sujets qui pensent et agissent, tout cet esprit, dis-je, ne s'explique ni par soi-même, ni par des conditions inférieures qui n’en sont, au contraire, que des manifestations avortées. On allèguera sans doute, pour arrêter là ce raisonnement devenu banal, que la recherche même d’une explication est ici déplacée, illusoire et qu’elle implique contradiction. Expliquer, en effet, c’est établir un rapport entre des objets de représentation, c’est-à-dire entre des choses inertes, produits ou déchets d’une activité qui les a créés ; et cette explication même reste toujours pauvre et misérable, puisqu'on ne peut — sous peine de nier cette création en l'objectivant — saisir Le rapport de la causalité véritable. Et surtout, ces sujets, ou ces consciences, si obscures qu'elles soient, ne sauraient être prises comme des objets et expliquées comme telles; leur acte n’est pas représentable ; notre langage même ne peut que le déna-

turer, et il faudrait je ne sais quel autre langage pour en parler ; disons mieux, il n’en faudraît pas parler ; l’acte d’un sujet est ineffable. Nous voilà au mysticisme dont nous avons déjà montré le défaut, et qui est lui- même intenable dès qu'il fait la moindre démarche logique pour s'exprimer, se déterminer, se communiquer. S’obstinera-t-on donc à s’enfermer en ce moi qui se ferait ainsi, faute de pouvoir s'objectiver, centre unique et absolu ? Mais, il faut le répéter, cela même est une position logique. une détermination de pensée, astreinte comme telle à des nécessités qui aussitôt connues deviennent objectives, ou même sont objectives par cela seul qu’elles sont des nécessités; nous sortons ainsi de l'arbitraire mystique. Or, ce moi, ce sujet pensant, puisqu'il faut bien mettre la pensée au point de départ, ne saurait sans contradiction, sans déloyauté, s’affirmer comme absolu ; il n’est que relativement, et par fuigurations, éternel. Et si son acte est inexplicable, -imeffable même en son principe, il ne peut pas, puisque tout au moins il le pense par la réflexion, ne pas le penser comme assujetti à des conditions et à des limites. Hors de là il n’y a ni théorie ni dialectique possible. Et cela une fois accordé, il faut bien affirmer au delà de ce sujet d’autres sujets, au delà encore etplus haut d’autres causes, d'autres activités, d’autres consciences qui nous dépasseraient comme nous dépassons les simples vivants, enfin un Sujet suprême qui serait la Conscience infinie et éternelle. Assurément on échouera à définir ses rapports avec les autres, comme à la définir elle-même ; toute espérance d’explica tion de cette causalité aussi bien que de représentation de absolu est illusoire. Assurément toute conception de cet absolu devra être symbolique et provisoire; mais il faut

affirmer l’Acte suprème et, à chaque instant, en essayer une conception ; sans quoi la pensée ni l’action n’auront pas où se fixer. Et cette affirmation une fois posée, il n’est pas logiquement possible qu’elle ne s'impose pas à l’action. Autrement dit, nous ne pouvons pas agir comme si nous ne reconnaissions pas cette suprème condition; nous sommes rationnellement tenus de témoigner dans notre conduite cette certitude ou cette confiance. Ge n'est pas le contenu de nos actions qui sera changé ; l’Absolu, l’Acte pur n’a lien à recevoir de nous; mais l’esprit de nos actions sera autre. D'un côté, nous aurons du devoir une certitude plus haute et plus ferme, nous reconnaîtrons, comme faisait Descartes, que ce n’est pas seulement une nécessité individuelle et peut-être relative à chaque sujet, mais une condition commune qui nous associe à tous les sujets moraux sous une loi unique. Entendons bien ceci: la loi morale ne devient pas ainsi un commandement extérieur, un ordre de tyran; il reste assuré que cette loi a été trouvée audedans de nous, a jailli de notre conscience, que nous l’avons voulue aussitôt que reconnue, que nous ne pouvions pas ne pas la vouloir, puisque la volonté n’est que la raison agissante; le sujet est donc toujours autonome. Mais affirmer cette loi même, dont nous prenions conscience, c'était la projeter hors du moi, lui reconnaitre une autorité objective, c’est-à-dire valable pour tous les sujets semblables, de même que, affirmer l’évidence rationnelle de 2 + 2— 4 c’est la déc'arer invinciblement valable. En nous demandant par une réflexion nouvelle si nous avons ce droit, si nous ne sommes pas isolés et comme abandonnés en un désert, nous ne détruisons pas notre premiere démarche ; dussions-nous penser qué nous somines seuls, nous ne

pourrions pas affirmer que 2 et 2 font 5, ni vouloir qu’il n’y ait pas de loi pratique, parce que ce serait déraisonner avec la raison. Pour mieux dire, si notre raison était seule, elle serait l'absolu et absolument assurée d’elle même. Mais si cette réflexion nouvelle nous amène à affirmer, comme rationnellement nécessaire ou postulé, un Acte pur dont tous nos efforts ne seraient que des imitations, du même coup notre certitude sera non transformée mais élargie, garantie, légitimée ; comme si, jetant la sonde autour de nous du haut de notre étroit rocher, nous rencontrions de toute part une résistance qui décidément nous rassure.

Ainsi la morale réclame un couronnement métaphy sique, et elle peut se prolonger en une religion sans cesser d’être, en elle-même, la morale. Le système d’idées et de règles qu’elle édifie ne s’achèverait pas, le monument n’aurait pas son fronton si l’on n’y superposait la métaphysique, ou plutôt une métaphysique idéaliste, rationaliste qu'elle réclame; autrement dit, les notions morales m’auraient pas leur sens et leur valeur dans l’ensemble des objets de la pensée, sile principe suprême n’était un Infini de qualité, c’est-à-dire Dieu. Mais laffirmation de ce principe est un postulat de la morale elle-même, au lieu d’en être la donnée initiale, le point de départ; je ne pourrais pas rationnellement affirmer Dieu si je n’avais d’abord senti et connu l'obligation.

Il faut distinguer, en effet, deux sortes de postulats ou deux sens du mot. D’une part, on appelle ainsi comme en mathématiques, les conditions nécessaires et indémontrables qui s'imposent au point de départ d’une science, et qu’il faut réduire au minimum. De l’autre, nécessaires

et indémontrables aussi, ce sont les conceptions qui dépassent le point d’arrivée de la science et qui sont réclamées, au delà des conclusions positives, par une exigence transcendantale de la raison. Quels que soient les rapports par lesquels se rejoignent peut-être les uns et les autres, nous n’avons pas le droit de supprimer la différence ni d’intervertir l'ordre de nos démarches.

Mais n'est-ce pas ici le lieu de rappeler la formule d'Aristote : que le premier dans l’ordre de la connaissance est le dernier dans l’ordre de l’essence? Kt une pensée qui considère du dehors ces deux objets, la loi morale et Dieu, ne doit-elle pas comprendre que Dieu est le principe sans lequel la loi n’existerait pas, et que, pour mettre l’ordre des idées d’accord avec l’ordre des choses, il faut placer la métaphysique à la base de la morale? Non pas, car c’est justement ainsi qu’on serait infidèle à la formule d’Aristote; nous pouvons bien, le système des objets une fois constitué, la construction une fois achevée, l’envisager d’un autre point de vue, et, idéalement, renverser les termes. Nous pouvons et peut-être devons-nous, cherchant à saisir l’ordre des existences, affirmer d’abord le principe métaphysique et y suspendre tout le reste; ou même, si l’on veut, nous penserons que la base de notre première construction reposait elle-même sur une base plus profonde ; nous édifierons alors, à la façon de Spinoza, un système qui pourra, une fois donné, paraître fort beau. Mais devonsnous oublier, par amour de l’art, que sa base ne nous a été donnée qu'après coup, et que présenter d'emblée les choses ainsi, c’est leur donner l’aspect d’une construction séduisante, mais peut-être fantaisiste, c’est laisser croire que cette base n’est peut-être qu’une fragile hypothèse? Car

nous ne saurions atteindre du premier coup ce principe ; nous en croyons souvent avoir par le cœur une immédiate assurance, qui peut suffire à la pratique ou même être nécessaire au bonheur; mais rien ne garantit à qui veut raisonner et douter que ce ne soit pas une illusion ; et qui voudrait s’y tenir ou partir de là nierait par là même et la Métaphysique et la Morale, car c’est un parti pris mystique tout individuel, arbitraire, injustifiable. Si l’on veut user de sa raison, au contraire, et s’y fier pour se convaincre et convaincre les autres, on ne peut s'établir ainsi, d’un - bond, dans l’arbitraire ; et il faut partir d’une nécessité primordiale. Or, ce n’est pas l’Absolu qui d'abord s’offre à l'homme, parce que l’homme n’a pas, comme dit Kant, un entendement intuitif. Il lui faut donc suivre le chemin que nous avons rappelé, et aller jusqu’au bout; une fois là, il aura le loisir de prendre l'absolu comme principe, mais la garantie de cette démarche nouvelle sera dans la certitude des démarches antérieures. Et s’il veut proposer aux autres ce principe, il ne pourra les convaincre qu’en les faisant passer à leur tour par le même chemin ; autrement, sa déduction une fois achevée, il lui faudrait, au moindre soupçon de scepticisme, reprendre la critique du principe même, et présenter une déduction psychologique et morale comme garantie de sa Métaphysique. Et l’on ne peut compter que le postulat initial ne sera jamais mis en doute, ni prendre, surtout ici, comme suffisantes ces vérifications empiriques mal dissimulées qui ravivent à chaque instant l'intérêt d’une psychologie spinoziste. Pourtant, dira-t-on, le but des démarches de l'esprit, et de la science en particulier, n'est-il pas de représenter exactement le système du réel dans un système d’idées où il convient de prendre

pour principe le principe du réel, afin que la pensée suive le mouvement naturel des choses? N'est-ce pas ce qu'on appelle comprendre? N'est-ce pas l’idéal des sciences de tout réduire à une mécanique rationnelle, qui imiterait et représenterait dans ses calculs les complications progressives des éléments et mouvements primordiaux? Acceptons, si l'on veut, cette conception fort hypothétique de la science : elle n’autorise pas l’analogie qu’on en veut tirer, et qui fait illusion à tant d’esprits. D’une part, tant que l’on reste dans la mathématique proprement dite, rien ne garantit que ce jeu de symboles représente la réalité ou y correspond; et, pour rejoindre l’ètre, il faut incessamment reprendre le contact de l’expérience ; sans quoi on risquerait de ne plus tenir qu’une séduisante et illusoire construction. Comment écarter ce risque si nous construisons la Morale sur une Métaphysique? Où trouverons-nous la garantie que tout à l’heure nous demandions à l’expérience? N’avons-nous pas vu, au contraire, qu’en prenant le parti de subordonner le devoir à une autorité extérieure, on ne réussit pas à rejoindre les notions morales empiriques ni les données rationnelles de la conscience ? D'autre part, rien n’est plus faux que cette assimilation des principes mécaniques — éléments logiques ou éléments matériels qui seraient des minima de pensée ou d’être, à moins qu'ils ne fussent de purs symboles artificiels — avec un principe métaphysique infiniment riche, qui serait la plénitude de l’être et de la pensée. Le terme de principe est prisici en deux sens très divers et sans doute opposés; il est manifeste que la déduction ne saurait être la même quand on fait dériver la Physique des Mathématiques ou quand on fait dériver la Morale de la Métaphysique. En

VALEUR ET LIMITES DU SUJET MORAL 285 réalité, ce sont deux opérations inverses l’une de l’autre, et l'assimilation est absolument illéitime.

Reste, il est vrai, au lieu de poser plus où moins arbitratrement un principe de substance ou d’être, à remonter par une autre voie à ce principe pour redescendre ensuite à la Morale. N'est-ce pas précisément la marche de la pensée de Descartes dont nous avons invoqué lexemple ? Et n'est-ce pas, avec toutes les différences individuelles des esprits, la marche du dogmatisme spiritualiste? La difficulté n’est pas résolue pour autant. D'abord on retombe nécessairement sur ce grave défaut de compromettre, ou peut-être de supprimer l’autonomie du vouloir moral et le désintéressement de l'acte, car le Dieu tout-puissant qui commanderait l'acte, ne pourrait guëre que l’imposer par sa puissance même. Ensuite — et ces deux raisons se tiennent — on ne voit pas comment on pourra, par cette théorie étrangère à toute morale, attribuer à Dieu une perfection et une souveraineté morales. D: deux choses l’une, en effet. Ou bien, par uue inconsciente pétition de principe, on prendra comme point de départ de sa démonstration des notions déja morales, c’est-a-dire des données de la raison pratique (l’idée cartésienne de la perfection n’a-t-elle pas ce caractère); alors la Métaphysique ne sera qu’en apparence et illogiquement antérieure à la Morale. Ou bien on analysera des concepts purement logiques, comme les idées decause, de substance ou d’être, et on ne voit pas comment on en fera sortirun principe du Bien qui puisse ensuite engendrer la Conscience et s’imposer à la Volonté. Pour ne prendre qu’un exemple, comment concevra-t-on la Cause suprême ? Sans doute, la raison théorique réclamera un principe dont la richesse suffise à tout pro—

duire et, par conséquent, dans une ontologie, à tout expliquer, à rendre intelligible l'univers et la pensée ellemême. Mais, en admettant pour un moment, malgré Kant, la légitimité de cette ontologie, et en admettant que nous ayons, sans la raison pratique, l’idée de cause, cette cause devra seulement contenir en soi, pour être capable de les créér, le mécanisme de l’univers et, à la rigueur, l'activité de sujets pensants, je veux dire de sujets devant se donner sans rien y changer le spectacle de cet univers, ou se jouer en de pures et stériles imaginations. Comment tirer de là une perfection et une autorité morales ! Pour réclamer une cause plus haute, il faudrait avoir reconnu dans l'Univers la présence de sujets moraux; 1l faudrait donc que la raison eût déjà pris conscience de son pouvoir pratique et, par conséquent, de l’obligation qui y est invinciblement liée. Encore une fois, tout l'essentiel de la Morale serait déjà pris comme donné par cette Métaphysique dont elle apparaîtrait ensuite, par illusion, comme dérivée.

Revenons donc à nos conclusions. Celui qui, partant de sa propre conscience aura édifié un système d'idées morales, et reconnu par là même la nécessité d’une source infinie de Bien moral, pourra et devra rattacher ce système déjà construit à un principe supérieur et lui donner sa portée métaphysique ; maïs c’est seulement alors qu’il le pourra ; la Morale ne sera pas transformée pour autant,

mais transportée telle quelle dans une construction plus

vaste dont elle aura réclamé et établi la nécessité. Ce n’est pas cette Métaphysique qui fera apparaître l’obliga-

tion, car l'obligation ne serait plus le devoir si elle dérivait d’un objet au lieu de jaillir d’un acte du sujet. Le su-

Jet même pourra seulement en mieux saisir le sens et en pressentir la fin mystérieuse ; mais il est bon qu’il ne pénètre pas tout le mystère, et son acte rationnel, que cette confiance religieuse peut seulement raviver, n’a de valeur que par sa témérité même ; ne faut-il pas qu’il soit l'effort de l’âme qui s’élance avec toute sa raison, mais sans calcul égoïste, sans arrière-pensée, vers un au delà qui n’est rien s’il n’est le règne des bonnes volontés ?

Vu et lu, En Sorbonne, le 25 février 1896, Par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, A. HIMLY.

Vu et permis d'imprimer,

Le Vice-Recteur del’ Académie de Paris,

Page 1