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NATURE

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La Nature et la Science. — Le donné et le construit.

Sommaire. — Dédain contemponin pour rhistoire de U sdenca. — Un oxposé chronologique ne suffit pas à donner Tidée de son évolution. — La part du phénomène et la part de Tesprit. — Les diverses sortes d*esprits scientifiques. — Les catégories d*cpuvres qui leur correspondent. — La science est une action mêlée à toutes les autres; complexité de son histoire. — La continuité entre les théories scientifiques. — Plan de Touvrage

Dans le cours du xix* siècle^ l'étude ardente des faits, qui, nouveaux, imprévus, abondants, sollicitaient l'attention, a fait quelque peu négliger rhistoire de la science et considérer avec indifférence la longue évolution de la connaissance humaine; non qu'il ait manqué de philosophes ou d'érudits consacrant leurs efforts à cette recherche, maïs ils n'ont pas, en général, soulevé un bien vif intérêt dans la foule affairée des techniciens. Et s'il s'agit aujourd'hui de tracer à grands traits l'histoire des progrès dans une science nalurelle ou physique, combien d'auteurs et non des moindres se conten« lent d'un schème approximatif analogue au suivant :

2 IfATUnE ET SCIÊXCES haturelles

Au commencement, il n'y avait rien. L'homme se satisfaisait avec quelques vagues légendes ou quelques dogmes étroits. C'était la période antique, de laquelle émerge isolé, et sans qu'on s^en étonne, le miraculeux Aristote.

Au milieu, il n'y avait pas beaucoup plus, et c'étaient les ténèbres du moyen Âge.

Et à la fin, on sait tout, c'est la brillante époque du XIX* et du xx'siècles, prodigieuse éclosion de toutes les sciences, merveilleux éclairement des idées.

Celte façon d'exposer, aussi simple à comprendre que facile à retenir, avec cela flatteuse, suffit aux besoins ordinaires de la curiosité contemporaine et l'on passe à l'exposé des découvertes actuelles. Mais combien elle est éloignée du vrai, tant par sa simplicité que par son manque de modestie.

L'humanité ne date pas d'hier ni même d'avant-hier, et nul essor si spontané qu'il paraisse ne doit être tenu pour autre chose que pour la détente d'un effort antérieur. Il est injuste d'oublier à l'honneur ceux qui ont été à la peine, et à la peine obscure, car les plus pénétrants, les plus hardis, les plus novateurs, ceux auxquels Thumanité doit la plus grande part de ses lents progrès n'ont presque jamais été compris de leurs contemporains et en ont souffert, moralement toujours et matériellement quelquefois.

Si Ton veut enlrcprcndrc sérieusement d'écrire rhisloire des sciences ualurcUes, on est d'abord assez tenté de suivre la marche chronologique des événemenlF et de signaler à mesure les hommes qui ont laissé 'ine trace, d'analyser leurs œuvres capitales, de montrer les faits nouveaux qu'ils ont fait connaître et les idées qu'ils ont apportées ou précisées en les coordonnant. C'est ce qu'ont • réalisé Carus, dans son Histoire de la Zoologie^ Sachs dans son His-toire de la Uolauigue, cl plusieurs autres. Mais de pareils livres, forl crudils, le premier cite 971 noms

nfTRODUCTIOIf 8

U*aulcur3, sont plus utiles à consulter par les spécialistes en quôled'un renseignement qu'agréables à lire pour un homme cultivé cherchant à étendre ses connaissances d'une façon qui, sans doute, soit exacte et certaine, mais qui cependant ne Toblige pas trop à faire lui-même le long travail de départir Tessentiel d'avec Taccessoire et le périmé d'avec le durable.

Ce desideratum peut déjà recevoir satisfaction pour une partie de la science dans les brillantes monographies d'œuvres et d'esprits réunies en 1884, sous le titre commun de la Philosophie zoologique avant Darwirij par E. Perrier.

Au surplus, la manière chronologique ne permet pas de suivre facilement la marche des grands problèmes et les variations apparentes des idées essentielles, qui, du reste, ne sont jamais radicalement changées. Si l'on prend, en effet, leur recherche pour but et pour guide leur trace à travers les âges, on les voit s'épuiser, revivre, se mêler avec d'autres, interférer entre elles ; mais, avec un peu d'application, on les retrouve toujours sous les livrées diverses ou les vocables nouveaux qu'elles tirent des techniques contemporaines.

On pourrait encore, il est vrai, exposer le progrès dans la science en montrant qu'il est subordonné à une différenciation continue, ou que du moins les deux phénomènes sont concomiltants. Une fois dégagée des religions dont elle faisait d'abord partie intégrante, la science ne se distingua pas de longtemps des sophics qui englobaient toutes les connaissances humaines et les combinaient en systèmes. L'époque de la séparation vint enfin et dès lors rapides les découvertes techniques. L'impossibilité de tout savoir spécialisa les savants et de la sorte se réalisa en fait une division que la plupart des hommes de science tiennent pour donnée et ne discutent pas; bien peu, je suppose, la considèrent comme ayant quelque

fondement logique. C'est une simple nécessité matérielle qui sépare, d'après les objets à étudier et les appareils nécessaires à cette étude, les divers laboratoires. La science y est dans tous cultivée par les mêmes méthodes et les techniques n'y sont pas toujours différentes.

Cette division, qui est tout de même la condition pratique du progrès, ne pourrait-elle donc pas être un guide pour en suivre le développement? Si, sans doute ; mais ce procédé ne conserverait pas, je crois, la vue distincte des ensembles, et, en retenant la pensée sur la vision du labeur technique, il la détournerait de considérer la marche sur un seul front de toutes les disciplines vers un but commun et l'appui qu'elles se prêtent, pour converger dans une vision cosmologique harmonieusement combinée où elles viennent toutes se confondre.

En esquissant des plans possibles pour y renoncer ensuite, nous ne recherchons pas seulement le vain amusement d*une critique négative; nous prenons conscience de la complexité du sujet, nous le retournons de plusieurs côtés, afin de trouver dans cet examen des raisons positives pour choisir et agir. Et si nous voulons enfin montrer dans les sciences naturelles une évolution^ ne serait-il pas temps de nous demander d*abord ce qu'il faut entendre par là. Le mot évolution veut-il dire autre chose que l'arrangement plus ou moins sérié, construit par notre esprit à l'aide de certains phénomènes? Le phénomène spécial qui doit nous occuper ici, c^est renscmble des idées humaines passées et actuelles sur la nature ; et nous avons à rechercher un groupement possible pour les manifestations intellectuelles et les affirmations des hommes qui ont réfléchi à ce sujet. Toutes les doctrines qu'ils ont exprimées sont comme des données qui se prêtent à être comparées, classées, ordonnées par un autre esprit ; et l'ordonnance qu'il

niTRODUCTION 5

en fait peut se traduire par Timage d'une marche en avant, dans laquelle les diverses théories relevées sont comme des étapes, et se figurer par une courbe continue dont les hommes qui ont laissé un souvenir marquent les points connus.

Un pareil arrangement ne risque-t-il pas d'être, purement subjectif et arbitraire? Subjectif, il le sera toujours dans quelque mesure, et, malgré sa bonne volonté, aucun auteur ne peut faire que son œuvre soit écrite et conçue comme elle le serait par n'importe quel autre ; mais le subjectif n'est pas l'arbitraire : des règles de logique s'imposent à tous, et leur observation iidèle préserve contre des écarts qui rendraient inintelligibles et inaccessibles à l'ensemble des lecteurs des propositions faites à leur encontre.

La science, selon la formule kantienne, est composée de l'apport des faits recueillis par les sens et, d'autre part, de leur élaboration par l'esprit humain. L'élément du progrès est surtout technique et consiste dans les moyens d'acquérir des données sensorielles de plus en plus abondantes et précises ; car les faits, quelque renouvelés qu'ils soient, arrivent en On de compte à se grouper sous quelques thèmes fondamentaux, toujours les mômes dans leurs lignes essentielles. Et ceci tient au second degré de l'élaboration scientifique, à savoir l'assimilation par l'esprit humain, qui, en raison du petit nombre de ses variétés, réagit toujours à peu près des mêmes manières à toutes les données que lui apportent les sens.

Il n'en est pas moins vrai que la transformation de Ja science est, si Ton peut dire, fonction de deux facteurs : 1* la découverte des faits; 2" les qualités de l'intelligence humaine. Et chacun de ces deux facteurs est lui-même fonction de plusieurs variables.

Si ressemblants qu'ils soient entre eux, les esprits des hommes ont cependant des différences; et je ne

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parle pas seulement de celles qui tiennent à TampHtude de leurs qualités, mais surtout de celles que déterminent la nature môme des qualités. On peut, d'après cette nature des qualités, distinguer d'une façon abstraite trois types fondamentaux qui, suivant leur dosage réel dans chaque intelligence concrète, décident du caractère de celle-ci.

Le premier, que j'appelle le type statique (1), s'intéresse dans les phénomènes naturels à ceux qui sont fréquents, durables^ et néglige ceux qui sont rares ou fugitifs dans le temps. L'esprit de cette sorte, ordinaire chez l'homme d'action, compare et classe d'une façon discontinue. Il est satisfait par des lois de fréquence.

Le second type est le cinématique qui, recueillant toutes les données de fait, aussi bien les rares et les fugitives que les fréquentes et les durables, ordonne le tout en des ensembles continus. C'est la forme d'intelligence qui s'épanouit surtout chez les artistes et chez les géomètres.

Le troisième type enfln est dynamique et ne cesse d'étudier un fait que lorsqu'il en a trouvé la cause. Ce qui l'intéresse dans les phénomènes, c*est moins leur fréquence que leur succession, et c'est moins encore leur succession que leur déterminisme, c'est-à-dire les raisons qu'il y a dans l'ensemble des choses pour qu'ils apparaissent ou qu'ils n'apparaissent pas. Les esprits de cette catégorie, les plus pénétrants et les plus profonds, assument de beaucoup la plus lourde tâche, celle où le succès est le moins facile et leur œuvre toujours garde quelque caractère de l'imparfaite ébauche, que le plus grand nombre ne sait pas goûter. Mais ce sont les véritables pionniers intellectuels et la hardiesse de leur pensée, malgré qu'elle soit souvent associée à une certaine timidité

1. Frédéric Houssay. La Forme et ta Vit» Emoi de la méthode mécanique en Zoologie,

dans Faction, entratne tôt ou tard les autres vers des ▼oies et des découvertes nouvelles.

A toutes les époques, des esprits de ces trois sortes se sont appliqués aux sciences naturelles et l'histoire de celles-ci s'en trouve, en quelque façon, comme traversée par trois courants qui, sur leurs bords, peuvent bien un peu se confondre, mais dont les traces générales sont parfaitement distinctes. Il y a donc trois filiations d'œuvres, non que celles-ci procèdent toujours les unes des autres par descendance intellectuelle directe ni par passage de doctrine du maître à l'élève, mais simplement parce qu'elles se continuent dans des^ intelligences de même ordre.

La découverte des faits, à laquelle il nous faut maintenant revenir, n'a pas pour seule condition les recherches et les efforts des savants voués à Tétude d'une science donnée ; elle est aussi réglée à chaque époque par l'état de toutes les autres disciplines, tant par les idées que suggèrent celles-ci que par les appareils et les moyens nouveaux d'investigation qu'elles livrent. Et non seulement le milieu d'idées contemporain, mais, d'une façon plus générale encore, tout ce qui constitue la civilisation influe sur une science particulière et en reçoit d'ailleurs une réaction.

L'activité que la science suscite dans l'agriculture, le commerce ou l'industrie détermine des actes qui l'entraînent elle-même, crée des besoins nouveaux qui lui posent des problèmes. Et l'histoire scientifique se trouve de la sorte emportée, mêlée, brassée avec celle des autres actions humaines d'une façon tellement intime qu'elle n*en peut plus être dégagée, si ce n'est par l'artifice même consistant à isoler de l'ensemble auquel il tient en réalité le phénomène que l'on veut faire connaître à part. Comme il n'y a pas d'autre moyen d'enseigner, ou même de parier, que de distinguer ce qui n'est pas distinct, nous ne pouvons songer à échapper, sous peine de confusion à cette

loi nécessaire ; mais nous tenons d'abord à insister sur la complexité réelle. Il la faut toujours concevoir derrière la simplicité des schèmes qui expriment.

Pour préciser par quelques exemples les grands apports étrangers aux sciences naturelles qui les ont insensiblement créées ou périodiquement bouleversées, énumérons rapidement et pôle-méle les sacrifices religieux de victimes animales et Texamen de leurs viscères, les voyages commerciaux des Egyptiens et des Phéniciens, les jeux du cirque dans la Rome impériale, la découverte de TAmérique et les explorations ultérieures, la combinaison de lentilles qui fit le microscope, la pose des câbles transatlantiques qui conduisit aux grands dragages abyssaux, les recherches de Pasteur que les besoins de la brasserie amenèrent par des études de chimie à transformer la biologie et la médecine.

Si nous devons trouver quelque difficulté supplémentaire pour exposer notre sujet dans le fait qu*il est, de façon prodigieuse, intriqué avec tant d'autres, ne manquons pas au moins d'en tirer cet enseignement que la science n'est pas une pensée isolée et stérile, qu'elle est au contraire une action mêlée avec toutes les autres. Elle soulTre de la faiblesse générale d'une époque ou d'un pays, si même elle n'en donne pas la meilleure traduction ; elle s'enrichit en revanche do la prospérité qu'elle contribue à créer.

Les trois grands courants d'œuvres touchant les sciences naturelles, que nous avons indiqués comme tenant aux variétés possibles dans l'esprit de l'homme qui pense, vont donc être recoupés par des strates superposés en fonctions du temps. La disposition linéaire dans la durée est bien entendu une simplification de notre esprit. Parmi tous les phénomènes qui se sont enchevêtrés et qu'il n'analyse pas, il retient seulement ceux qui le frappent par leurs rapports évidents et immédiats avec les sciences naturelles; et

ces derniers, rendus discontinus par la séparation d*avec leur milieu d*événcmenls et d*idées, se laissent linéairement sérier, sans paraître avoir entre eux d'autres rapports qu'une succession dans le temps.

Nous distinguons de la sorte dans Thistoire des sciences naturelles deux catégories d'événements, les uns, que nous pouvons dire intrinsèques, tiennent à la réaction même du savant en face des objets qu'il étudie : c'est l'élaboration et l'assimilation ; les autres, extrinsèques, constituent pour la science des apports en matériaux, en actes, en appareils, en idées étrangères, dont elle subit une excitation manifeste et qui sont comme les aliments réclamés pour sa croissance et nécessaires à son évolution.

Le tableau disposé pages 6-7 synthétise les grands traits de cette évolution et représente la filiation des œuvres par la continuité établie entre les noms des penseurs qui les ont produites. Les données extrinsèques essentielles, inscrites dans la colonne de gauche, montrent quels progrès étrangers ont contribué à rendre diverses les créations d'esprits semblables par leurs qualités propres.

Il faut maintenant développer en une série linéaire de chapitres cette continuité que la forme rameuse n'a pas suffi à exprimer seule, puisqu'il a été néces saire de lui adjoindre une liste supplémentaire. Le lecteur, qui se sera d'abord pénétré de la continuité d'ensemble, voudra bien remettre à leur place les cha pitres discontinus dans lesquels on est obligé de la fragmenter.

D'abord nous exposerons à grands traits la succession des faits extrinsèques à la science dont l'importance est capitale pour sa propre histoire. Puis nous ferons progressivement défiler les œuvres qui ont recherché et établi les lois de fréquence, celles qui ont eu pour objet les lois de continuité et celles enfin

qui 86 sont imposé pour but la découverte des lois de causalité.

Après cela nous passerons en revue quelques-unes des grandes controverses qui ont ému les hommes de science aux diverses époques, et qui peut-être les émouvront toujours; car, nous nous efforcerons au moins de le montrer, elles sont d'inévitables malentendus entre les difTèrcntes sortes de pensées humaines n'arrivant jamais aux mêmes visions d'ensemble.

Pour terminer nous résumerons Télat contemporain de la science, les diverses tendances qui se manifestent et Torientalion prochaine qu'on en peut induire.

Après avoir montré comment les sciences naturelles ont élaboré ce qu'elles ont reçu du milieu, il faudrait aussi dire pour achever ce qu'elles ont rendu à l'humanité en progrès de diverses sortes ; mais cela nous cnlratiicrait à dépasser de beaucoup les limites d'un livre. Si nous jetons seulement en effet un rapide coup d'œil synthétique sur cet immense ensemble, nous voyons d'abord apparaître tout ce qui a rapport a l'alimentation des hommes : les diverses cultures et leur protection, l'élevage des bétes de somme ou (le boucherie, la vénerie, la pêche et la pisciculture ; puis tout ce dont on a besoin pour se vêtir : les pelleteries, les élolTes tissées de soie, de laine, ou de fibres végétales. Ensuite, ce sont les matériaux des demeures et de l'ameublement. C'est encore la recherche, la captation, la purification des eaux potables, la découverte de la houille et des minerais qui donnent les métaux ; c'est aussi la désignation des arbres à résines, à gommes, à caoutchouc. Il n'est pas une seule des substances que la chimie ou la physique adaptent à quciqu'application alimentaire, thérapeutique ou industrielle dont il ne faille d'abord trouver la source dans la nature, pas une plante utile qu'on ne doive arriver à cultiver si l'exploitation menace de la détruire. Et n'allons pas oublier de signaler toutes

les applications de Tart médical à l entretien de la santé ou à la guérison des maladies.

Dans le domaine des pures idées, n'est-ce pas des sciences naturelles que sont venues d'abord les méthodes pour dénommer simplement et pour classer les objets? N*ont-elles pas fourni la notion d'évolution dont la philosophie contemporaine et l'histoire font un si large emploi? Et, puisque nous avons renoncé à tout espoir d*étre complet à ce propos, n'en est-ce point assez pour montrer quelle fondiimcntale assise elles conslilucnt dans lo grandiose édiûce des actions et des idées humaines.

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