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CHAPITRE m Création des Catégories. — Les Classiflcations

Sommaire. — Choix et appréciation des caractèree. — Leur combinaison synthétique dans les classiflcations, œavres parement intellectuelles. — • Les catalogues, les systèmes, les classifications dites naturelles prétendent de plus en plus à TobJectiYité. — Leur unique fondement objectif est le degré de constance.

Les habitudes d'esprit qui fixent Tattention seulement sur les phénomènes fréquents finiraient par fragmenter, par pulvériser même la connaissance du monde. L'intelligence humaine ne pourrait alors ni comprendre ni retenir si elle n'introduisait entre les données éparses, pour accéder à la notion d'équilibre exprimée ou non, des rapports de son choix, si, après avoir elle-même démonté par l'analyse, elle ne remontait par la synthèse qui lui convient. De telle sorte qu*en biologie la statique est de beaucoup la plus subjective façon de pénétrer les phénomènes ; étant en outre la plus simpliste, sinon la plus simple, elle est comme la discipline élémentaire d'abord accessible.

Cela ne veut pas dire que ce fut la première édifiée par l'esprit des hommes. Elle s'est au contraire peu à peu construite et dégagée à mesure que les concepts,

afflrmés plus souvcDt, gagnaient en vénéralion à la façon d'idoles.

La partie de la science que l'on nomme les classiflcations constitue une notable partie de TefTort accompli pour réduire slatiquemcnt le monde. La découverte, Tcxprcssion des caractères qui distinguent, leur réduction à la grandeur ou au nombre, c'est-à* dire leur mesure, effectuent la fragmentation analytique des êtres. La mise en ordre des caractères retenus, leur combinaison faite de séparations et de groupements représentent la reconstruction synthétique, reconstruction purement intellectuelle, édifice . de caractères, ordonnance de concepts, œuvre accomplie à l'occasion de la réalité où beaucoup se plaisent à voir, sans la moindre raison, l'image môme de la réalité.

Aristote (384-322) fit dans cette voie la première œuvre importante qui nous soit parvenue. Il y décrit environ 500 espèces animales que l'on ne peut pas d'ailleurs toutes homologuer avec les nôtres. Les connaissances zoologiques et analomiques qu'il a recueillies et systématisées' sont déjà fort remarquables, si on les compare surtout à l'ignorance où se laissèrent tomber les hommes d'Occident depuis l'empire romain jusqu'au xiir siècle. Sans doute dans ses écrits bien des allégations se rencontrent que nous tenons aujourd'hui pour des erreurs, et les relever serait une tâche puérile. Quoi d'étonnant s'il ne sait pas distinguer les nerfs des tendons, ni que les muscles sont les organes du mouvement ?

Il est au contraire intéressant de remarquer que ses plus lourdes fautes d'interprétation sont un héritage des philosophies antérieures qui n'avaient pas encore irrévocablement construit le concept d'être vivant en tant que parfaitement distinct de l'ensemble des choses. Si le Stagirite sait bien que certaines espèces supérieures, telles que les hémioncs, sont

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circonscrites par des possibilités d'accouplement et de génération féconde, s'il sait que les mollusques, les papillons, les poux, les mouches ont des œufs, il croit que ces œufs sont ordinairement stériles, que les êtres marins, naissent de la bourbe qui fermente au fond des eaux, et que les chenilles s'organisent aux dépens des feuilles vertes. Le fondement solide de la discontinuité lui manque encore et nous Terrons celui-ci peu à peu créé au cours du temps.

De même encore quand il distingue les animaux entre eux, on voit que, pour établir le choix de ses caractères, il no possède pas avec une netteté absolue le critérium de la plus grande constance. En effet, celui-ci n'a d'autre fondement que la fréquence et ne peut devenir certain que parla mulliplicilédes recherches ramenant bien des fois pour beaucoup d'observateurs les mêmes phénomènes, et donnant par Tobsession des sens l'idée de l'importance objective. Cependant, c'est sur ce critérium que d'instinct Aristote fait reposer son classement.

Il reconnaît des animaux sociaux et solitaires, domestiques et sauvages, diurnes et nocturnes, aquatiques et terrestres, sédentaires et migrateurs. Et ce serait à priori un rangement aussi bon que n'importe quel autre, tout aussi existant et par suite aussi réellement vrai. Pourquoi ne nous satisferait -il pas aujourd'hui? Parce que nous avons trouvé des caractères plus faciles à mesurer, c'est-à-dire plus commodément réductibles à nos propres moyens de connaître, et dont les degrés de constance, que nous prenons pour des degrés de vérité, sont plus faciles à apprécier.

Aristote lui-même l'a bien senti et ne s'est servi des distinctions précédentes que pour recouper des catégories déjà faites. Il sait notamment que poisson et oiseau ne sont oas identiques à animal aquatique ou

ailé. Tout autrement Tondes sont les huit grands « genres » ou classes qu'il retient : quadrupèdes vivipares — oiseaux — quadrupèdes ovipares — cétacés — poissons — mollusques céphalopodes — roalacostracés (crustacés supérieurs) — entomes (insectes, arachnides et vers) et ostracodermes (gastéropodes, acéphales). Ces divisions traduisent, en somme, le jugement moyen qu'il porte sur les animaux, après considération de ce qu'il savait sur leur anatomie, leur physiologie, leurs mœurs, leur habitat et appréciation réfléchie, sinon exprimée, de l'importance afférente à ces diverses données. Au surplus, les groupes en question existaient déjà dans l'entendement de ses contemporains, puisqu'il en avait trouvé les noms tout faits dans la langue vulgaire ; il n'eut à créer que ceux de malacostracés et d'ostracodermes, lesquels ne correspondent pas, il s'en faut de beaucoup, aux coupes les mieux réussies. Tant il est vrai que dans l'œuvre d'un homme, la plus forte pairt est toujours l'apport de l'humanité antérieure.

Pour le philosophe de Slagire, la conception des vivants était une statique par le rapport môme qu'elle avait avec l'ensemble de sa doctrine. 11 distinguait pour obtenir l'explication d'une donnée quatre étapes causales : uXir|, la matière (d'où), elBoç, la forme (comment), xCvT^aïc, le mouvement (par où) et to ou evexa, la un (vers où). Cette dernière considération annule d'avance tout arrangement cinématique qui pourrait résulter de la combinaison des trois premières ; car, à moins d'être privée de sens, elle implique nécessairement un concours des lins, une harmonie entre elles, et, pour conclure, l'équilibre entre les phénomènes.

Nous avons montré le rôle très grand qu'a joué Aviccnne (Abou Ali ibn Sina) par ses commentaires d'Aristotc. Né à Chiraz en 980, mort en lOJG à ilama-

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dan, il fut un médecin répulé en môme temps qu'un philosophe. La religion musulmane, en rapportant immédiatement à Dieu tous les événements, est, plus encore que la philosophie platonicienne, opposée à la science d'observation, puisqu'elle remplace dans ridée première la nécessité seule par une volonté plus ou moins arbitraire. Avicennc admit que la matière est distincte de Dieu et le théâtre de phénomènes contingents, possibles seulement cl non nécessaires. De telle sorte qu'en dehors de Dieu et sans qu'il s'y intéresse ou les règle se passent des phénomènes non nécessaires, sans déterminisme dès lors, et qui sont au plus haut degré des manifestations du hasard. C'est ainsi qu'en mélangeant Aristote et Platon et pour ne pas opposer la nécessité des lois à la volonté du Dieu de llslam, Avicenne a fondé l'harmonie sur l'incohérence des possibilités.

Ayant dit déjà la renaissance et la durée de l'œuvre d' Aristote, nous allons maintenant voir se dégager de plus en plus et se caractériser les principes statiques et la méthode définitive s'établir par la seule précision qu'ils acquirent en s'exprimant. Sans nous arrêter bien entendu à tous les travaux, nous signalerons ceux qui jalonnent le plus nettement ce progrès.

La première œuvre qui doit retenir l'attention est celle d'Edward Wotlon, né à Oxford en 1492 et mort en 1555 à Londres, où il exerçait la médecine. Résolument il rejette les monstres que tous les érudits du moyen âge avaient incorporés aux données scientifiques, ou n'en parie qu'avec méfiance comme de traditions douteuses ; et c'est la première application nette, depuis Aristote, du principe de fréquence considérant comme nuls des êtres qui ne peuvent pas être revus souvent et par tout le monde.

Au lieu de traiter, avec ses contemporains, les animaux comme un vague ensemble duquel on ne

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faisait sortir que des admirations pour la vie et le Créateur, il entreprend d*analyser et de percevoir sous le vocable général des dilTôrcnces; il insiste môme assez sur cette nécessité primordiale de distin guer et de séparer pour que son livre soit intitulé : IJe di/fcrenius animalium.

D'abord Wotton y expose la constitution du corps et montre comment les animaux peuvent didcrcr d'innombrables façons par la présence ou l'absence de certaines parties, par les mœurs, par les mouvements, les organes des sens, la reproduction, la nourriture, la respiration, etc.. Puis il sépare comme Aristote ceux qui sont pourvus de sang et ceux qui n'en ont pas et, dans chacun de ces deux grands groupes, il en établit d'autres qui vont des êtres aériens aux êtres aquatiques. Dans le premier il range : les quadrupèdes vivipares, les reptiles, les oiseaux aériens et aquatiques, les cétacés et les poissons ; dans le second les insectes et arachnides, puis les mollusques, les crustacés et les zoophylcs. Et cette gradation traduit le reste des préoccupations sur la genèse marine qui s'étaient Fans interruption perpétuées et qui, en vérité, devaient être éliminées par les principes statiques à mesure que l'on en prenait mieux conscience.

Ce travail n^exerça pas sur la science contemporaine toute l'influence qu'il aurait dû avoir. Il était considérable cependant et, avec celui de Césalpin, plus philosophique que tous ceux de la même époque.

Andréa Cesalpini, né à Arczzo en Toscane, enseigna longtemps la médecine, à Pise d*abord, puis à Rome où il fut attaché au pape Clément VIII et où il mourut. Il possédait une connaissance profonde des écrits d'Avicenne et d'Averroés et assignait à la science pour but de réunir les analogues et de séparer les dissemblables. Il la voyait surtout comme destinée 4 distin*»

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guer les formes, à les ordonner et les classer sans chercher à les sérier ou à les expliquer; il est donc bien dans la méthode statique. Occupé surtout de botanique, il distribua dans son livre « DePlantis » (1583) plus de 800 espèces végétales en les divisant d'abord en herbes et en arbres. Puis, frappé de Fimportanco des graines qu'il compare aux œufs des animaux, il chercha à trouver des caractères dans les organes où elles sont produites, c'est-à-dire dans les fleurs et les fruits, distingués d'après le nombre des cellules et des capsules et d'après la forme ou la disposition des graines. C'est le premier système botanique, c'est-à-dire le premier rangement ordonné d'après les caractC*res d'un seul organe.

Presque contemporains des précédents : Rondelet, Gesner et Aldrovande se montrèrent supérieurs à eux par la description et la figuration des êtres, par l'analyse si l'on veut, mais ils demeurèrent intérieurs dans la reconstitution synthétique et dans le groupement des caractères.

Rondelet naquit en 1507 à Montpellier où il revint professer et mourir (1550) après avoir voyagé en IloUande et en Italie. Son principal ouvrage, consacré aux poissons, fut publié en deux fois en 1544 et 1555. Les termes d'animaux aquatiques et de poissons ne sont pas encore parfaitement distincts pour lui. Il n'édifie pas de système théorique; mais s'arrête au procédé pratique qui consiste d'abord 4 décrire minutieusement un type bien connu pour y rapporter ensuite tous les autres. A cet eflet il choisit la dorade, et fait connaître à la suite 264 espèces de poissons. Il croit encore que les petites espèces au moins naissent du sable ou du limon de la mer et continue à propager les fables antiques sur le pouvoir que possède le rcmora d*arrèter les barques en mer. Il n'en jette pas moins les fondements solides de l'ichihyologie.

Conrad Gesner, savant suisse, né à Zurich en 1515 appartenait à ia religion réformée. Excellent humaniste, on lui doit des éditions et des traductions de plusieurs auteurs grecs, notamment d'Élîen. Il étudia les sciences à Strasbourg, Paris et Montpellier où il se lia avec Rondelet. Plus tard il visita Augsbourg, Venise, Vienne, recherchant partout les descriptions précises et les dessins exacts. Médecin à Zurich, sa patrie, il prodigua ses soins pendant Tépidémie do peste de 1564; mais au retour du fléau, Tannée suivante, il fut à son tour atteint et mourut en 1565.

En botanique il avait esquissé le groupement des plantes d'après leur fructiflcation, idée qui fut reprise et réalisée par Césalpin. Son histoire des animaux, plus importante, comprend 4 volumes et fut publiée en latin de 1551 à 1558. Il n'y développe ni vues d'ensemble ni théories ; mais établit en somme un cata* logue excellent et un répertoire ordonné de ce que l'on pouvait savoir sur l'habitat, la forme extérieure, l'anatomie, la biologie, les mouvements, les mœurs et les usages alimentaires ou médicaux des animaux divers. Ceux-ci sont rangés exclusivement d'après Tordre alphabétique de leur nom latin. Il avait rassemblé un amas considérable de documents et surtout de dessins, grâce à de nombreux correspondants, parmi lesquels Rondelet qu'il se borne presque à reproduire pour ce qui concerne les poissons.

Aldrovande entra dans la voie qui consistait à compléter les descriptions d'objets naturels par des dessins aussi exacts que possible ; les peintures fort belles dues à divers artistes, qui ont servi aux illustrations de ses œuvres ont été pendant la Révolution transportées au Muséum d'histoire naturelle de Paris.

Entraîné par Rondelet dans les études de la nature, Aldrovande ne fut pas sans rencontrer au début de ses travaux quelques déboires. Saisi à Bologne en 1549 sous l'inculpation d'hérésie, il fut envoyé à Rodia

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