‹ Nature et sciences naturellesChapitre 52 sur 77 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les théories de l'évolution avec déterminisme originel.

Sommaire, — La vtrUUon déterminée. — Do Maillet, Erasime Darwin, Buflbn, Laroarck. <— Idées de Lamarck sur la génération spontanée et la structure des substances vivantes. — Réactions immédiates, réactions médiates. — Le système nerveux, la sensation, le désir. — La besoin, lliabitude et la désuétude. — Les transrormations organiques qui en résultent. — L'évolution continue et physiquement causée.

Les théories de révolution qui se préoccupent de rechercher le déterminisme initial, c'est-à-dire les raisons qu'il y a dans le monde physique pour que le protoplasme et les formes vivantes constituées par lui aient pu s'organiser, varier et se diiïércncicr, sont incontestablement les plus pénétrantes de toutes. Mais leur fondement véritable ne peut être, même à l'heure actuelle, considéré comme absolument solide ni surtout comme suffisamment précis.

La longue investigation qui se poursuit aujourd'hui sur les propriétés physiques et chimiques des substances vivantes, pour avoir donné déjà quelques résultats, n'a point dit encore son dernier mot. Aussi, dans leur bâte de fournir une explication, les théo-

THÉORIES DE l'ÉVOLL'TION AVEC DÉTERMINISME ORIGINEL 195

ries dont nous parlons ont-elles toujours semblé les plus aventureuses. Bien que les mieux inspirées comme conceptions, les plus logiques dans leur plan, elles ont été édifiées sur une base à peine dégrossie, à laquelle il faut retravailler sans cesse au risque de tout faire écrouler. Il est vrai qu*ensuile on pourra reconstruire avec le même plan sur des fondements définitivement aflermis.

Au commencement du xviii* siècle nous trouvons une intéressante liaison entre les théories évolutionnistes conçues par les philosophes antiques et perpétuées à travers le moyen âge et les essais des encyclopédistes. Elle est fournie par l'ouvrage de Benoist de Maillet. Né à Saint-Mihiel en 1656, il fut consul général de France en Egypte en 1692. Il avait fait une étude approtondie de la langue arabe et des mœurs de TOrient, et Ton ne sait comment il put rencontrer de cette façon les curieuses idées dont il se fit le propagateur dans son livre intitulé : Telliamed (anagramme transparent de son nom) ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français », publié à Amsterdam en 1748, dix ans après la mort de Tau leur.

Dès qu'une planète se forme, dit-il, ses eaux se peuplent de vivants qui résultent de l'agrégation de particules organiques ; puis les animaux aériens apparaissent et, seulement après, les animaux terrestres. Les uns dérivent des autres par des transeformations véritables. Les modifications sont apportées par les propriétés mêmes des corps vivants qui évoluent, qui deviennent plutôt qu'ils ne sont, ou bien, si elles sont brusques, par des changements survenus dans le milieu, lesquels ont imposé aux vivants des habitudes nouvelles; et Ton voit dans ce dernier trait poindre déjà l'idée que devaient développer Bufi'on et Lamarck. Pour Thomme même, dit de Maillet, il n'est pas rare de rencontrer dans l'Océan

106 riATunc et scii:nxes iVATuncLLES

des poissons qui ne sont encore devenus des hommes qu'à moilié, mais dont la race le deviendra tout à fait un jour. Ce n'est pas sans quelque satisfaction que nous voyons associés dans le même livre le prélude dos idées modernes sur l'évolution et les derniers accents des fables antiques sur les sirènes et la genèse aquatique des oiseaux.

Les idées nouvelles furent un peu plus tard représentées eu Angleterre par Erasme Darwin, grandpère de Charles Darwin dont nous avons analysé l'œuvre au chapitre précédent. Dans sa Zoonomia^ publiée de 1794 «^ 1796, il se montre partisan de l'épivenèsc introduite par C.-F. Wolffen 1758, repousse la doclriuc de rcmboitement des germes et considère comme analogues le développement de Tembryon et l'évolution de l'espèce dans le temps. Au début, l'embryon est, dit-il, une espèce de filament informe ayant des propriétés caractéristiques qui dérivent de celles des parents dont il est détaché. Les propriétés en question, comme les affinités chimiques des divers corps, déterminent la façon dont agit l'embryon sur le milieu extérieur pour en extraira des substances qu'il s'adjoint afin de se nourrir et de croître. Mais la croissance est une complication de forme, une construction de nouveaux organes, avec lesquels apparaissent de nouvelles aptitudes, de nouveaux besoins et des habitudes nouvelles qui peuvent à leur tour influer sur les transformations que subit chaque être au cours de sa vie. Parallèlement à cela, les êtres vivants ont sans doute à l'origine apparu sous la forme de filaments aussi simples que ceux par lesquels débutent les embryons actuels. Erasme Darwin pense qu'il en faut reconnaître de trois sortes, souches respectives des vertébrés, des articulés, des vers. Leur devenir était en quelque sorte réglé par deux catégories d'événements : 1* leurs propriétés innées qui décidaient de leur action sur le monde,

TIIÉOniES DE l'évolution AVEC DÉTERMINISME ORIGINEL 197

2* les sensations éprouvées par Tanimal à chaque étape formelle, fonctions à la fois de sa forme et de son ambiance, qui déterminaient ses efforts, ses habitudes et en somme avaient leur part dans la réalisalion de SCS destinées futures, c'est le côté dynamique du sujet qui devait être développé parLamarck.

De son côté, ButTon avait un peu plus tôt des idées évolutionisles qu'il est intéressant de signaler. Les êtres vivants lui semblent constituer un seul ensemble ; il n*y a pour lui « aucune différence absolument « essentielle et générale entre les animaux et les « végétaux ; mais la nature descend par degrés et par « nuances imperceptibles d*un animal qui nous paraît « le pins parlait à celui qui l'est le moins et de celui-ci « au végétal ». D'autre part, cet ensemble n'est point à isoler du reste, car « le vivant et l'animé, au lieu « d'être un degré métaphysique des êtres, est une « propriété physique de la matière ». Buffon, d'ailleurs, est parfaitement déterministe, malgré que le détail des processus ne lui soit point connu. Si une extinction des êtres vivants survenait, la vie, à ce qu'il pense, ne disparaîtrait pas pour cela ; car les particules organiques indestructibles se prêteraient à des combinaisons nouvelles, et nous allons encore citer ses propres paroles, puisque aussi bien nous ne sauriens pas mieux diredans la même langue. «Ce rem* « placement de la nature vivante ne serait d'abord « que très incomplet ; mais, avec le temps, tous les « êtres qui n'auraient pas la puissance de se repro- « duire disparaîtraient; tous les corps imparfaitement « organisés, toutes les espèces défectueuses s'évanoui- « raient et il ne resterait, comme il ne reste aujour- « d*hui, que les moules les plus puissants, les plus a complets, soit dans les animaux, soit dans les végé- « taux, et ces nouveaux êtres seraient en quelque « sorte semblables aux anciens, parce que la matière « brute et la matière vivante étant toujours la même,

« il CQ résulterait le môme plan général (l'organisa- « tion et les mêmes variétés dans les formes par- « liculières. » Il y a dans cet exposé, réunie à la sélection d*Empédocle, une vue très solide de la nécessité qui a déterminé et qui déterminerait encore toutes les combinaisons de formes.

Parmi les mécanismes de la variation journalière, Du(Ton sait aussi reconnaître l'action pcrmancnlo du milieu sur des animaux dôjà hautement organisés.

« C'est, dit-il, Faction des objets sur les sens qui « fait naître le désir et c'est le désir qui produit le « mouvement progressif. » De quelque manière qu'un être soit extérieurement conformé, il ne peut manquer de se mouvoir, pourvu qu'il ait des sens et le désir de les satisfaire. Les besoins peuvent être aussi une source de désirs, mais seulement avec le concours des sens. Nous allons retrouver ces idées comme les germes de la théorie de Lamarck.

Lamarck (1) naquit le 1" août 1744 et mourut le 18 décembre 1829, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Sa longue carrière ne fut pas à beaucoup près toute consacrée à la zoologie ; il avait cinquante ans quand il débuta dans ces études qui devaient rendre son nom glorieux. Onzième enfant de Pierre de Monct, issu d'une vieille famille béarnaise fixée en Picardie, le chevalier de Lamarck était destiné à l'Église; mais, sans vocation religieuse, il prit du service dès que la mort de son père Ten laissa libre, gagna rapidement SCS grades, puis fut contraint de se retirer à la suile d'une grave inOammalion des ganglions du cou. Une pension de 400 livres, jointe à ses appointements de comptable chez un banquier, lui assurait une vie modeste dont les loisirs étaient absorbés par la botanique. En 1778, il publia une flore française (în

1. La fin de co clmpitrc est extraite d*un article que nous avons déjà publié dans la licvue encyclopédique^ 1897.

'théories de l'évolution avec déterminisme originel 199

trois volumes, fort estimée, qui lui ouvrit les portes de TAcadémie des Sciences.

Durant quinze ans, c'est-à-dire jusqu'en 1793, Lamarck vécut de sa plume, publiant dans VEncycloperfie de d'Alembert et Diderot quatre volumes de descriptions de plantes et son Illustration des genres^ dont les botanistes se sont longtemps servis. Entre temps, il fréquentait la maison de BuHon, fut mémo précepteur du fils de celui-ci et le commerce do Téloquentet profond zoologiste ne fut pas sans influence sur sa propre pensée. En 1793, Lakanal fil, comme on le sait, instituer le Muséum pour remplacer l'ancien Jardin du Roi. Deux chaires de zoologie furent d'abord créées. Etienne Geoffroy Sainl-llilairc, alors âgé de vingt ans seulement et qui faisait de la minéralogie chez Ilaûy, fut par décret chargé d'enseigner l'histoire des animaux supérieurs et le botaniste Lamarck celle des animaux inférieurs, ensemble alors hétérogène au dernier degré et presque chaotique.

Pendant sa carrière au Muséum, Lamarck publia les ouvrages suivants : Considérations sur Vorganisaiion des corps vivants (1802). — Philosophie zoologique (18U0). — Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1816-1822), sept volumes. — Mémoire sur les coquilles fossiles des environs de Paris (1826).

Ses œuvres synthétiques parurent les premières. Cependant, en 1809, Lamarck avait soixante-cinq ans; sa philosophie zoologique n'est donc pas une œuvre de jeunesse, ce n'est pas non plus une œuvre hâtivement édifiée, puisque depuis quinze ans, quand il la publia, il étudiait les animaux dont l'enseignement lui avait été confié.

Lamarck ne pouvait avoir sur les phénomènes vitaux que des idées à priori, puisqu'à l'époque où elles furent émises, on ignorait à peu près tout en biologie cellulaire et en embryologie et que la physique ne renseignait encore ni sur Tosmosc, ni sur l'induction

200 NATUnS ET SCIENCES NATURELLES

électrique^ ni sur les rapports de celle-ci avec le magnétisme, aussi ne faut-il point s*élonner si notre auteur emploie des expressions telles que fluides subtils ou autres parfaitement comprises autour de lui et tout à fait surannées pour nous. Alors qu'universellement dans la nature, on admettait trois règnes : ranimai, le végétal et le minéral, pour isoler trois catégories d'objets également difTérenles entre elles, Lamarck montra que la plus intéressante antithèse était entre vivants et non vivants. Mais, pour lui, les vivants sont à part dans les objets naturels en raison de leur structure seule; les mouvements dont ils sont animés et généralement les propriétés qu'ils manifestent sont dus à une force particulière ou à un ensemble de forces, dont la nature et la situation sont précisées par Lamarck d'une façon toute mécaniste.

La force excitatrice de la vie a son origine dans le milieu ambiant et non dans l'être vivant; elle ne disparaît pas quand il disparaît lui-même et constitue alors une sorte de vie potentielle qui n'attend pour se signaler que de la matière à un état convenable. Les mômes forces du milieu agissent de la même façon sur les objets non vivants, sans y manifester toutefois les mêmes eflets. mais seulement parce que leur structure diffère de celle des vivants.

Qu'est donc cette structure qui à elle seule va particulariser la matière capable de manifester la vie? Quelle idée en peut-on avoir avant rexistence de la théorie cellulaire? L'état convenable que doit présenter la matière pour réagir à l'action des fluides subtils du milieu est l'hétérogénéité ; mais une hétérogénéité particulière que nous allons décrire. Des parties contenantes faites de tissu vésiculaire, c'est-à-dire creusées de vacuoles et présentant ainsi une première manière hétérogène, renferment dans leurs mailles des fluides conlenables, fluides aqueux incapables de s'échapper sans ouvertures

Page 1