THÉORIES DE L'ÉVOLUTION AVEC DÉTERMINISME ORIGINEL
comme le pourraient faire des fluides subtils, tels que la chaleur et réleclricité. Afin de fixer les idées du lecteur par un rappel des animaux supérieurs mieux connus, l'auteur précise que, chez ceux-ci, les parties contenantes sont arrangées en organes et que les fluides contenus sont les liquides de l'organisme : sang, lymphe, etc.
Cette condition de structure est-elle suffisante? Pas tout à fait. Encore faut-il que le tissu vacuolaire soit en état d' « orgasme », c'est-à-dire dans un état que nous nommons encore le « tonus » ou le ton, ni trop mou ni trop raide, et qui lui permette de réagir par des mouvements, quand il sera parcouru par les fluides subtils du dehors entrant et sortant. Ces mouvcmenls de réaction feront, d'ailleurs, circuler les liquides contenus.
Il est extrêmement remarquable de voir le parti qu'a su tirer Lamarck, pour expliquer les générations spontanées, de cette notion d'hétérogénéité. Il n'ajoute rien à Lucrèce, dont manifestement il s'inspire, relativement aux conditions dans lesquelles la génération spontanée peut s'efi'ecluer.' Il devient au contraire original et intéressant en esquiss«'int la manière dont il imagine qu'elle se réalise. Toute matière inorganique mais susceptible de s'organiser doit être mucil.igineusc, c'est-à-dire à l'état de fluide visqueux, suffisamment liquide pour couler, assez cohérent pour être contenant. La masse quasi-homogène ne vit point, mais l'action des fluides subtils qui y circulent laisse, comme trace de leurs mouvements, des vides ultérieurement remplis par les fluides conlenables du milieu ambiant, eau, gaz, etc., et si Lamarck avait parlé de diffusion au lieu de fluides subtils, son exposé serait tout à fait bien. La substance, ayant acquis la structure vacuolaire, est susceptible de vie, susceptible de toutes les réactions que donnent sur de tels corps matériels les fluides subtils.
Nous inspirant des modernes expériences ré«ilisées par BQtschli, si nous voulions concevoir une génération spontanée ne serait-ce pas de la façon suivante? Un fragment de substance colloïde quelconque, albuminoTde peut-être, dont la synthèse peut se réaliser dans la nature, bien que nous en ignorions les conditions, se trouve produit. Homogène, il ne vit pas, mais, par diffusion, les liquides ambiants y pénètrent, s'y rassemblent en gouttelettes faisant vacuoles dans la première substance. La masse est rendue hétérogène, structurée, et dès lors, nous le savons par Fétude de corps plus simples auxquels il ne manque pour vivre que l'instabilité chimique, plusieurs phénomènes de la vie élémentaire peuvent apparaître.
Celte concordance des idées à priori de Lamarck avec celles que suggère une connaissance plus approfondie des phénomènes est tout à fait curieuse. Il va sans dire qu'il nous faut aujourd'hui repousser toute la partie de son système où, après avoir conclu à la nécessité des générations spontanées pour les êtres très inférieurs, il en admet aussi la possibilité pour les êtres plus compliqués tels que les vers intestinaux.
Le milieu extérieur est donc Tunique source do laquelle découlent les phénomènes vitaux. Les animaux et les plantes ne fournissent que le théâtre où en sont exhibées les manifestations, variables d'après la complication possible de la mise en scène, c'est-àdire d'après le degré d'organisation auquel est parvenu déjà l'être considéré.
Suivant la complication de leur système nerveux, les animaux capables de comprendre et de sentir réagissent aux actions du milieu exléricur par l'intermédiaire de leurs désirs et de leurs appétits, les animaux capables seulement de sciilir par rinlcrmédiaire de leurs appétits, les animaux iuléi icurs cl les plantes
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par des réactions directes aux actions du milieu. La force qui les tait agir n'est pas en eux mais hors d'eux.
On voit de quelle manière se trouvent étendues, précisées, les idées de Buffon. Pour Lamarck, il y a deux catégories d'événements : 1** des actions immédiates du milieu, 2"* des actions médiates par l'entremise du besoin, du désir et de l'habitude; et c'est à cette seconde proposition d'ailleurs que l'on réduit souvent sa doctrine.
Lamarck admet que les fluides extérieurs suivront d'autant plus facilement un trajet qu'ils l'auront déjà suivi auparavant; le fait seul qu'il' a d'abord été suivi indique sa résistance minima et le fait du passage efiectué laisse en outre une trace, sorte d'orientation de molécules, qui diminuera encore la résistance déjà faible et qui rendra d'autant plus aisée une nouvelle traversée de fluides. De là la tendance toute naturelle à la répétition des actes antérieurement accomplis, au penchant, à l'habitude, tendance que l'hérédité transmet et qui devient l'instinct. L'hérédité, dont l'explication et le mécanisme préoccupent aujourd'hui les biologistes, est acceptée par Lamarck comme un fait.
Donc l'action des fluides extérieurs, Taction du milieu, devait fatalement aboutir à l'habitude dans rindividu et à l'instinct dans la race et, de cette façon, changer la forme des vivants, puisqu'en outre un organe se fortifle d'autant plus qu'il agit plus, ou dépérit et régresse lorsqu'il manque d'agir. Augmentés par certains côtés et réduits en d'autres, hs animaux, en raison seulement de leur vie, peuvent se modifier d'une façon profonde. Des qualités aussi essentielles pour un organisme que son mode de symétrie sont déterminées par son mouvement ou son repos; il possède dans le premier cas la symétrie binaire et la symétrie rayonnée dans le second, caractères si fondamentaux quo de Blainville avait cru pouvoir les
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prendre pour couper le règne animal en les deux sous-rë^nes des artiozoaires et des actinozoaires. Dans les modifîcaiioiis que le monde exléricur amène sur la forme, Lamarck place la complication orga* nique qu'il considère du reste comme connexe au perfectionnement. 11 n'ignore pas non plus que la lutte pour la vie exerce sur les animaux une action considérable, mais il n'y voit qu'un facteur constant de réduction et point de modiflcation formelle.
Par rcnscmble des actions répétées, Lamarck arrive À comprendre que « la nature n'a réellement formé ni M classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces « constantes, mais seulement des individus qui se « succèdent les uns aux autres » et que, par suite, toules ces distinctions sont subjectives, sont des produits de notre esprit, aflirmation hardie au moment où Cuvier prétendait avec succès qu elles désignaient des objets.
D*où vient à Lamarck cette idée que l'espèce n'est point fixe et ne peut être définie que dans un temps donné? De sa grande connaissance des formes animales et végétaJes. C'est en manieur d'échantillons qu*il s'exprime : « Plus nos collections s'agran- M dissent, dit-il, plus nous rencontrons de preuves a que tout est plus ou moins nuancé, que les diiïé- « renées remarquables s'évanouissent et que, le plus M souvent, la nature ne laisse à notre disposition, u pour établir des distinctions, que des particularités « minutieuses et en quelque sorte puériles », et plus loin il ajoute : « Je ne veux pas dire pour cela que « les animaux qui existent forment une série très « simple et partout également nuancée, mais je dis « qu'ils forment une série rameuse irrégulièrement « graduée et qui n'a point de discontinuités dans ses te parties, ou qui du moins n'en a pas toujours eu, te s'il est vrai que« par suite de quelques espèces « perdues, il 8*en trouve quelque part »•
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Voilà donc manifestées avec nettelé ces deux idées capitales : 1* évolution continue; 2* évolution physiquement causée. En assignant ainsi pour but aux recherches la découverte d'une cause connaissable pour les variations, Lamarck se montre tout à fait dilTérent de Darwin et, à mon avis, supérieur, parce qu'il pose en principe la nécessité de poursuivre les phénomènes biologiques jusqu'à leur réduction à des phénomènes physiques.
Telle est l'œuvre que, dans son histoire des pro* grès des sciences naturelles depuis 1789 jusqu'à 1826, Cuvier a passée sous un méprisant siieiice, et tel est l'homme auquel il a consacré pour tout éloge les lignes suivantes : « Lamarck est dans l'époque «< actuelle celui qui s'est occupé des coquilles fossiles « avec le plus de suite et de fruit; il en a fait conte naître plusieurs centaines d'espèces nouvelles seu- « lement dans les environs de Paris »• Il est des jugements par lesquels les juges sont à leur tour jugés.
Les idées de Lamarck reprises à l'heure actuelle, après plus d'un demi-siècle d'oubli, font partie intégrante du patrimoine intellectuel contemporain et les nouveaux développements qu'elles ont reçus seront à leur place Irailùâ ù la lin de ce volume.