LES GRANDES CONTROVERSES
SOMMAIRB:
Chapitui I. •— De la controverse en général.
CainTM II. — Genèse et générationt
CHAPiTasIII. — La question de i'espècei
Chapitbb IV. — Le problème de IMndlvIdualIté.
CHAPiTas V. — La préformation, la prédestination, la prédé« terminatlon contre Pépigenèse et l'Isotropie.
Sommaire. — Les controverses n'ont d'autres caascs que les diffôrences entre les esprits. — La durée des controverses dépend de la généralité des problèmes. — Subjectivité de ce que nous nommons général et particulier. — Utilité ou inutilité des controverses. — Impossibilité d'uniformiser les esprits. — On peut les rendre conscients de leurs oppositions.
Nous voudrions montrer que les grandes controverses, qui à toutes les époques ont agité la science, ont pour cause unique les manilesles dilTérences entre les esprits beauconn plus que la connaissance ou l'ignorance des faits. Ceux-ci, à mesure qu*on les trouve, ne sont jamais que des prétextes et des arguments dirigés dans un sens ou dans un autre suivant des idées préconçues antérieures à leur découverte. Au reste, les mêmes faits connus par des hommes différents servent à étayer des thèses diverses.
Sans doute, à chaque époque, il semble aux observateurs superficiels qu'il y ait une orientation générale, une sorte d'accord unanime sur quelques grands principes et d'universelle adhésion à quelque grande doctrine. Aujourd'hui, par exemple, tous les embryolégistes affirment qu'ils croient à Tépigenèse ; mais ce
n'est pas vrai et, malgré leur affirma lion pleine de bonne foi, beaucoup d'entre eux ne peuvent pas se laisser intimement pénétrer par cette conviction ni en être totalement imbus. Ils répètent qu'ils l'ont, mais pensent comme s'ils ne Tavaient pas. Repoussés des questions d'ensemble, pour lesquelles ils se déclarent en accord avec la doctrine universellement admise, ils se replient dslns des problèmes parliculiers et sans le dire, sans môme le savoir, ils montrent que le concept d'épigenèsc n'est point totalement adéquat à la construction de leurs propres idées.
L^opposition, disons-nous, est beaucoup moins entre la connaissance ou la méconnaissance des faits eux-mêmes qu'entre les façons diverses dont ils sont déformés par les différents esprits, ce qui fait les sujets de querelles. Il y a moins d'un siècle, en cdct, les zoologistes savaient tous que, maintes fois, dans un coffre contenant de vieux chiffons et un peu de blé, on avait trouvé des souris. Devimt ce fait, les uns raisonnaient ainsi : « Tous les mammifères que j'ai vus naître naissent d'une mère, donc une souris est venue accoucher là » ; les autres pensaient au contraire : « Je n'ai pas vu la souris mère, donc elle n'est pas venue, il y a eu génération spontanée » ; et les seconds semblaient, bien plus encore que les premiers, s'en rapporter au témoignage de leurs sens.
En vérité, les uns et les autres interprétaient le fait d'après leurs propres qualités intellecluelles, les premiers tenant pour absolue et nécessaire une loi vérifiée fréquemment, les seconds n'étant point ébranlés par celle vérification fréqucnlc. Ils ne Pauraient pas été davantage par une expérience parliculièrc et si on leur avait dit: « Prenons un coffre, assuronsnous qu'il n'a dans sa paroi aucun tro*i par lequel une souris puisse passer en notre présence ou hors de noire présence, mettons-y du blé et de vieux chiffons, r.pris avoir conslalô, morceau par morceau, que
nulle souris ne s'abrilait dans leurs plis, vous verrez bien ensuite qu'aucun de ces êtres no se produira. » Ils auraient continué de croire que si, dans ce cas et dans un autre encore et dans tous ceux que vous leur pourrez montrer, le phénomène ne se manifeste pas, cela veut dire qu'il n'est pas fréquent, qu'il ne se produit pas souvent, mais que des circonstances surviennent où il se réalise quand môme.
L'histoire de la lutte contre Pasteur est instructive à cet égard. L'éminent chimiste fut contraint de renouveler les expériences, de les multiplier, de les varier pour répondre à toutes les objections qu'on lui faisait sans cesse, objections précises par lesquelles ses contradicteurs prouvaient leur bonne foi et fournissaient, d'ailleurs, des armes contre eux. Il n'en est pas moins vrai qu'une génération tout entière dut passer avant que les esprits, préparés dès leur formation, acceptassent le fait de la panspermie comme obligatoire dans le domaine de la connaissance actuelle. Pour les idées, au surplus, rien n'est changé et si tout le monde doit convenir du fait actuel, les dynamistes demeurent convaincus que la génération spontanée est nécessaire. Son existence que Ton croyait connaître est inconnue. Voilà tout.
Nous venons de prendre pour préciser notre pensée une controverse type, mais il en est plusieurs autres qui se perpétuent avec la même constance. Ce n'est pas, bien entendu, que toutes les questions soient insolubles et que les discussions n'aboutissent jamris. Incontestablement il y a des degrés dans la durée des querelles et on peut d'ailleurs dire que cette durée est proportionnelle au degré de généralité du sujet. Or le degré de généralité d'un sujet n'est pas 'une puissance d*embrasscment en quelque sorte propre à lui, dont il serait capable par rapport aux autres ; c'est nous qui créons la généralité d'un concept par la coutume que nous avons, en raison
des qualités do noire entendement, d'y ramener et de lui subordonner un plus grand nombre de questions qui sont, par là-môme, tenues pour plus particulières. Le général est, en quelque façon, un meilleur accueil réser^'é par notre connaissance au fait qui s'y enfonce plus profondément et qui par cela est à tout propos évoqué.
Les discussions sur les phénomènes particuliers restent techniques et Texamen répété des faits parvient à les trancher ou, s'il n'y parvient pas, les problèmes finissent par tomberdans Toubli et par ne plus élre regardés comme intéressants. Quand l'examen des faits arrive de la sorte à faire disparaître des questions, l'on peut dire que celles-ci ne sont pas essentielles à la satisfaction de noire besoin de connaître, qu'elles ne sont pas incorporées à la charpente même de nos idées fondamentales et qu'elles n'entrent pas comme constituantes dans la structure de l'intelligence humaine.
Quelques exemples préciseront ces questions qui à certaines époques remuent la science technique et n'ont pas de durée. Il y a vingt ans on s'agitait pour savoir quel était le véritable processus formateur des corps embryonnaires, si c'était la division en lames ou délamination ou bien le reploiement des surfaces appelé invagination. Plus près de nous on discute sur la structure physique du protoplasme; est-elle granuleuse, fîbrillaire ou écumeuse? L'observation des faits tendant à rendre plus probable la dernière de ces manières d'être, l'adhésion y vient peu à peu sans que rien se trouve profondément modifié dans Tensemble des idées.
Tout autres sont les questions qui s'opposent en raison de la nature même des esprits, filles semblent s'éteindre et disparaître, mais on les voit renaître sous un nom différent; certaines que l'on croit entièrement modernes sont au fond très anciennes. Le pro-
ije la controverse en général 213
blême de l'hérédité, entre autres, parait tout nouveau, puisque cette qualité des vivants était acceptée comme une donnée par Darwin et par Lamarck et qu'elle n'a été mise en cause que de nos jours. Il ne fait en réalité que transformer celui de la genèse et de Tédidcation des vivants. Cela est «i vrai que l'hérédité a cessé d'être une donnée pour devenir une énigme au moment seul oii la notion d*épigenêse s'est véritablement substituée à colle de prél'ormation, où la notion de permanence a fait place à celle de changement.
On reconnaît d'abord sur ce terrain l'opposition entre les esprits statiques et les cinématiques, entre ceux que la discontinuité satisfait et ceux qui veulent plus de continuité. En outre, si les constatations apportées par les embryologistes ont plu par une harmonie d'apparence aux esprits cinématiques, il reste encore que les dynamistes s'inquiètent et voudraient savoir pourquoi les phénomènes se reproduisent avec ce rythme dont l'évidente régularité n'est pas une solution pour eux.
Ce sont les mêmes raisons qui établissent la durée du problème de la sexualité. Par sa discontinuité même, par l'impossibilité de se prêter à des combinaisons sérielles, il ne peut être abordé par la cinématique, mais les esprits statiques et les dynamiques s'y mesurent. S'il suflit aux uns d'y relever un mode particulier de la polarilé, aspect sous lequel on range déjà d'assez fréquents phénomènes de crisluliographie, d'électricité, de magnétisme, les autres se demandent quelles raisons il y a en dehors du phénomène lui-même pour qu'il se manifeste de cette façon définie.
C'est encore Te^prit statique qui se complaît dans les concepts catégorisants d'espace, de spécilicilè cellulaire, de spécilicilè chimi |U(î où l'esprit 'Jynamique ne voit que des groupes iU* r.iits a limites
214 NATURE ET SCIENCES NATinELLES
incertaines, de l'examen desquels ne peut ressortir aucune explication causale. Leur opposition perpétue sur ces sujets les vieilles querelles scolastiques des réalistes etdes nominalistes que beaucoup considèrent comme closes depuis longtemps.
Est-ce donc à dire que jamais les faits plus approfondis, mieux étudiés, ne pourront amener un accord et une entente sur ces sujets généraux? Déjà les travaux modernes attribuent un sens tout physique aux phénomènes de la fécondation, permettent par suite d'entrevoir que la sexualité est moins qu'on ne pense une nécessité formelle et n'est-ce pas le début d'une radicale transformation d*idées. Cela devrait être, mais il ne semble pas probable que de longtemps cela soit.
->sOn conçoit très bien, d'ailleurs, que si, dans nos laboratoires, un savant arrivait un jour à construire synthétiquement un protoplasme identique à celui que la nature nous fournit, s'accroissant par sa durée et se divisant, les partisans de la spécificité des formes et de la discontinuité nécessaire el donnée lui diraient tout de suite : « Eh bien! maintenant, faites un cheval ». Et l'on voit parla que la discussion aurait encore devant elle un assez bel avenir.
Après cela si l'on est bien convaincu que le fondement le plus solide de la discussion réside dans la didérence des esprits, si l'on croit d*autre part que celte différence, incontestable en fait, n'est pas une immuable nécessité, il y aurait pour y mettre fin un moyen qui serait de les uniformiser tous par le dressage et l'éducation répétés pendant un nombre suffisant de générations. C'est ainsi que les hyménoptères agissent socialement sur les individus qui doivent perpétuer la communauté en s'arrangeant par des pratiques convenables à rendre, en quantité appropriée aux besoins, les uns des màlcs, les autres des femelles et les derniers enfin des neutres qui s'occu-
peront aux travaux journaliers. Les changements dans la mentalité de ces diverses sortes ne sont pas moins grands que ceux dont leur corps est atteint, et Ton pourrait ainsi certainement orienter vers le même idéal toutes les intelligences des hommes.
Maintenant serait-ce un bien? Qui pourrait le dire? et qui peut savoir s'il a plus été perdu de temps dans des controverses sans fin que gagné de connaissances par Texcitation à la recherche où chacun se plongeait pour tâcher d'étayer la thèse qui lui était chère ?
Ne serait-il pas à craindre aussi que si Ton faisait tous les esprits plus complexes afm qu'ils comprissent plus de choses et mieux, on ne les rendit en môme temps moins capables de choisir, de se décider, d'agir, de vivre enfin, ce qui est de toute nécessité, puisque Thomme est un animal en même temps qu'un pen* seur.
Ces questions sont plus faciles à poser qu'à résoudre. S'il est certain que Tintelligence humaine a peu changé depuis Taurore de l'histoire jusqu'à notre époque, si les mêmes questions incessamment reviennent, si les mêmes problèmes se dressent soulevant les mêmes angoisses, on voit très bien à quoi cela tient. Il n'y a pas eu de sélection intellectuelle pratiquée avec continuité ni avec la mesure convenable ; on a laissé se mêler par la reproduction les intelligences spontanées ou sélectionnées avec des mentalités médiocres et l'on n'a pas su empêcher les produits d'une sélection suivie pendant deux ou trois générations de mourir tout jeunes ou de vivre chétils et sans postérité.
Au lieu de s'en remettre au hasard qui fait naître spontanément le génie dans un milieu quelconque et ne lui laisse du reste jamais dépasser le même stade pas beaucoup plus élevé que le niveau moyen, on pourrait arriver à réaliser une sélection et concevoir
210 flATURB BT SaENCES NATURELLES
une humanité où la grande intelligence serait cultivée dans une caste à part. Mais si Ton parvenait à faire des castes héréditaires, n'arriverait-on pas aussi à créer plusieurs espèces humaines au lieu d'une seule. Serait-on sûr alors qu*elles pourraient seulement se conï|irendre, s'entr'aider, exercer entre elles l'indispensable solidarité. Le fossé qui existe entre ceux qui pensent beaucoup et ceux qui pensent peu, si facile à franchir à l'heure actuelle, ne deviendrait-il pas un abîme entre les deux bords duquel il n*y aurait plus de communication possible.
Au surplus, comment se recruterait d'abord le noyau de la caste? Et qui oserait décider de l'intelligcuce des autres, puisqu'aussi bien la plupart des hommes auxquels la postérité rend hommage ont été de leur vivant considérés comme des perturbateurs, des maniaques, et n'ont presque jamais suscité tout d abord que la colère ou la raillerie. Il est bien probable que la volonté de l'homme cultiverait comme génie l'étal moyen, et que le génie véritable continuerait de naître spontanément dans les cultures ou à côté sans rapport déflni avec leur action.
La véritable solution pratique est de prendre comme une donnée ce qui est, de le connaître bien si on veut le changer, et pour atteindre ce but lointain de relever l'état moyen, de diriger les esprits en les rendant conscients de leurs qualités et de celles des autres, et de préparer ainsi la tolérance des points de vue. Les éducateurs doivent être des psychologues en même temps que des savants.
L'examen que nous allons faire de quelques controverses, outre son intérêt propre, va me permettre aussi de montrer dans quelle mesure, en attribuant une part aux qualités de l'esprit dans la construction do la science, mon exposé difTore du kantisme dont on Ta immédiatement rapproché, non sans raisons d'ailleurs.
Tandis que Kant se borne à considérer un seul entendement humain dont les catégories forment les cadres de tous nos raisonnements, j'en reconnais plusieurs types qui précisément s'opposent dans les querelles générales. A ces types intellectuels correspondent en même nombre des types de constructions scientifiques divers, malgré l'emploi comme matériaux des mêmes phénomènes.
Les trois manières essentielles d'ordonner les idées, distinguées et dénommées jusqu'ici dans la mécanique seulement, sont manifestes partout. J'ai tenté de le montrer explicitement pour la biologie; mais on pourrait le faire aussi pour la grammaire, pour l'histoire, etc..« ; il s'agit d'une loi tout à fait générale de la connaissance. ,
Je ne crois pas d'ailleurs que Tesprit humain ni ses diverses formes soient incapables d'évolution ultérieure malgré que nous n'en constations aucune depuis que nous les pouvons suivre. La grande variation qui s'est réalisée vers la fin de l'époque tertiaire et dans le cours du quaternaire peut se reproduire et nous pouvons y aider. Mais, pour faire une bonne roule, il ne suffit pas de savoir où l'on veut aller; il faut encore exactement relever le point où l'on est et dont on part afin de déterminer le chemin. C'est pounjuoi je me suis appliqué à bien montrer dans la science, en équivalence actuelle, les diverses tendîincos et les diverses méthodes, malgré rin('galilc fiossibie de leur avenir inconnu.