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Nature et surnaturel

Parmi les erreurs modernes dont linfluence s'est fait sentir jusque chez les enfants de l'Eglise, a diminué en eux « le sens catholique », et « mis en danger la pureté même de la foi », le Concile du Vatican place en première ligne la confusion entre la nature et la grâce, entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. De fait, la question du surnaturel était en jeu dans toutes les grandes luttes de l'Eglise en ces derniers siècles. C'est le naturalisme, la grande plaie des temps nouveaux, qui en nie l'existence ; ce sont maints systèmes divers, qui en pervertissent la notion, et, par une autre voie, arrivent à le supprimer : Baius, Jansénius, les fidéistes lui ôtent son soutien nécessaire, en lui sacrifiant la nature et les forces naturelles de la raison ou de la volonté ; les libéraux, les semi-rationa-

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listes allemands, en les exaltant à outrance, le réduisent à n'être plus qu'un accessoire ; d'autres enfin, en ne voyant dans le surnaturel que la nature même ramenée à son intégrité et à sa perfection primitive, mêlent indûment ce qui doit être soigneusement distingué.

A la source de tous ces courants d'idées fausses, le Concile met le protestantisme, qui anéantit la nature en tliéorie pour l'adorer en pratique, et détermine ainsi le double mouvement dont l'un alioutit à faire de l'homme un monstre, l'autre à en faire un Dieu.

Ces erreurs, à leur tour, sont pour une part dans l'un des préjugés qui ont, dans le cours du xix*^ siècle, éloigné le plus d'àmes de la religion, celui d'une opposition prétendue entre la nature et le surnaturel ou comme on disait pour la mieux montrer à l'état aigu en concentrant l'attention sur un point précis, entre la raison et la foi. Quel reproche a été plus souvent fait au catholicisme que celui de sacrifier la nature au surnaturel ?

Il est donc de la plus grande importance de se faire des idées nettes sur ces questions et de savoir an juste quelle est, sur ces

points délicats, la doctrine catholique, ne fût-ce que pour nous rendre compte de ce que nous sommes obligés de défendre^ et de ce que nous pouvons accorder aux adversaires. Plus d'un catholique, en eflet, a cru lutter pour le dogme traditionnel, qui soutenait en réalité les erreurs de Bains ou des Jansénistes ; comme plus d'un adversaire a bataillé contre TEglise en lui prêtant les opinions mêmes cjuelle avait condamnées.

C'est pour essayer d'éclaircir ces idées et de mettre la doctrine catholique en son vrai jour que ce livre a été écrit. Il est sorti d'une suite de leçons faites à l'Institut catholique de Paris de novembre 1900 à février 11)01 (1). J'ai essayé de faire profiter le livre écrit de tous les secours qu'apportent au théologien, pour sortir de l'abstrait et pour se faire comprendre, le contact

(i) Il existe à llnstitut callioliquo, depuis plusieurs années, un cours de liaut enseignement religieux : il est destiné spécialement aux. jeunes gens qui font leurs études supérieures, mais il est public, et tout le monde v est admis. Il remplit à peu près toute l'année scolaire et se divise en deux séries successives avec un professeur difTérent pour chaque série. Les leçons qui sont devenues le présent livre ont formé une série.

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direct avec l'auditoire, les objections qu'on lui fait, les préoccupations qu'il constate. Je ne me flatte pas d'avoir évité tous les inconvénients du genre. J'ai travaillé à les atténuer dans la mesure du possible.

Pour le fond, on ne rencontrera guère ici que des notions communes dans renseignement théologique, que des idées courantes dans l'école. Ça et là les théologiens de profession me trouveront peut-être bien osé de prendre si franchement parti contre des opinions libres après tout et que plus d'un continue à regarder comme vraies. Je crois avoir fait les distinctions nécessaires entre la doctrine catholique et les explications ou opinions des théologiens. Mais je vais du côté où me paraît être la logique. Dans les systèmes qui continuent de voir dans le péché originel une diminution de la nature et des forces naturelles je ne puis trouver un principe de cohérence; j'y remarque d'inextricables confusions, ou la fantaisie prenant la place de la science et de la raison. Il est temps que nous secouions le joug des idées jansénistes qui ont tant déteint jusque sur la prédication et la théologie, pour prendre nettement position non seulement avec saint Thomas,

mais avec Pie V, Clément XI, Pie YI. Le Concile du Vatican devait s'occuper de ces questions, et déjà des décrets étaient préparés qui sanctionneraient solennellement les doctrines qui se dégagent des condamnations portées contre Bai us et Jansénius. Le temps a manqué. Mais le sens du mouvement est assez nettement dessiné pour qu'on puisse marcher sans crainte. ;

Je ne dis pas qu'il faille rompre avec les habitudes du langage courant et renoncer aux expressions reçues de nature viciée, corrompue, blessée, etc. Ce langage est celui de la tradition, et il exprime des vérités capitales, dont le sens pourrait s'atténuer, au grand détriment de la foi et de la vie chrétienne, si les formules qui les portent devenaient moins usuelles. Mais il ne faut pas laisser perdre le sens relatif de ces formules : elles doivent nous rappeler sans cesse notre élévation à l'ordre surnaturel ; elles nous la rappelleront d'autant mieux si nous comprenons que déchus et amoindris par rapport à l'ordre surnaturel, cette déchéance et cet amoindrissement ont leur contre-coup sur la nature même : pour retrouver sa perfection, il faut qu'elle ait été

pleinement restaurée [en Jésus-Christ (1). J'ai fait la part assez considérable à l'histoire des idées. Je n"ai pas visé cependant à une histoire méthodique et suivie. J'en ai fait dans la mesure où cela m'a paru utile pour l'intelligence du sujet. Cette utilité est grande dans la plupart des questions ; elle l'est plus particulièrement ici. Car si la comparaison entre la doctrine de saint Augustin, par exemple, et celle qui est ici formulée ne laisse pas de soulever des difficultés sérieuses, une étude plus approfondie des textes et des controverses finit par les résoudre; elle montre l'unité réelle et la continuité sous la diversité et les ruptures apparentes; elle éclaire enfin toute

(i) Pour bien comprendre ce paragraphe, 11 faut se rendre compte de révolution des idées chrétiennes à ctt égard, et comment, grâce à celle évolution, les mêmes mots peuvent n'avoir plus le même sens. Ce point est expliqué au chapitre I. Ici, il suffit de remarquer que le mot nature, à bien regarder, n'a pas tout à fait le même sens dans le langage courant el dans iilui des théologiens. Par nature ou par nature laimaine, on entend courammenl Vhommc tel qu'il est dans sa rculitc vivante et concrète (laquelle peut contenir des éléments surnaturels); les théologiens, au moins quand ils opposent nature cl surnaturel, entendent par nature, Fhoinine sans les éléments surnaturels. La clarté exige que nous parlions ici le langage des théologiens.

la question en en faisant mieux saisir la complexité et les aspects variés. Quiconque s'intéresse à l'histoire du dogme regrettera seulement que nous n'a3'ons pas pu nous arrêter davantage à ces données positives.

Il fallait s'y résigner. Car ce n'est pas ici une œuvre de théologie historique ; c'est une œuvre d'enseignement religieux ; c'est, si l'on veut, une catéchèse théologique. C'est pour cela aussi que l'on ne trouvera ici ni considérations pieuses (hicn que la matière y prêtât beaucoup), ni observations de psychologue. Nous restons dans le domaine des idées, autant vaut dire des abstractions. Sans doute, il s'agit là de réalités concrètes, de choses qui nous touchent de très près, qui sont notre vie, qui sont nousmêmes. Mais ces réalités vivantes, je ne les ferai pas toucher, à peine pourrai-je les laisser entrevoir dans un lointain confus. 11 faudra se contenter d'analyser, de distinguer, de coordonner des concepts, au lieu de contempler des choses d'une beauté divine. C'est un de mes regrets et ce sera un des griefs, contre ce livre, de ceux qui en ont assez des abstractions scolastiques.

En effet, tout n'est pas dit, quand on a insisté sur la distinction de la nature et du

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surnaturel et sur la possibilité non seulement de concevoir, mais de réaliser l'une sans l'autre. Celle distinction, en un sens, n'existe que dans l'abstrait, non dans la vie ni dans l'action ; dans le possible, non dans le réel ; dans ce qui n'est pas, non dans ce qui est. N'est-ce pas l'âme qui produit vitalement l'acte surnaturel ? Et cet acte n'est pas je ne sais quelle entité mi-partie naturelle et mi-partie surnaturelle? L'acte de foi ou d'amour est tout entier surnaturel. De même nous parlons de la nature laissée à elle-même, livrée à ses seules forces et à ses seules exigences. Mais, suivant le mot du P. Tyrrell, « l'homme purement naturel n'est qn'un jouet théologique. Déchu ou racheté, l'homme réel que nous connaissons est toujours placé dans l'ordre de la grâce et ne se comprend pas sans le Christ ».

Mais alors pourquoi ne pas se placer directement dans l'ordre réel ? Pourquoi tant s'escrimer sur des distinctions chimériques ? Admettons que, « en théorie, le naturel et le surnaturel sont plus distincts que ne le sont dans 1 homme l'élément animal et le rationnel, en fait il est impossible de les démêler ». Vous pré-

tendez faire œuvre de théologien en revendiquant la transcendance du surnaturel.

Mais c( l'immanence du surnaturel est la note dominante de la théologie thomiste et augustinienne à laquelle le Pape régnant nous a rappelés (1) ». On va jusqu'à trouver ces distinctions dangereuses pour l'apologétique : « Tant c{u'on regarde le Christianisme comme un tout complet en soi, sujDerposé à la nature, il laisse l'homme indifïérent... Faire comprendre à la génération moderne que nous sommes incomplets sans le Christ, Vérité et Grâce, est donc l'apologétique la plus rationnelle et la plus persuasive (2). »

Il y a en tout cela une honne part de vérité, et cette vérité est bonne à dire au début d'un ouvrage dont la tendance est toute dans le sens de la théorie et de la

(i) 11 est \rai que saint Augustin, regardant toujours ou presque toujours lliomme dans l'ordre historique et réel, rhomme tel qu'il est, n'a guère eu occasion d insister sur la transcendance du surnaturel et de le distinguer de la nature. Certains mots de lui montrent cependant qu'il ne les confondait pas. Quant à saint Thomas, il revient souvent sur la distinction des deux ordres.

(a) Failh oj the millions, par le P. G. Tyrrell. Introduction. Je cite d'après le résumé de M. Dimnet, Rev. du clergé français, lô juin igo2, t. XXXI, p. i4^.

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considération abstraite. Comprenons donc que la théorie de la nature et du surnaturel ne réalise pas la nature et le surnaturel dans leur unité concrète et vivante, non plus que la théorie de l'union et de la distinction de l'ànie et du corps ne réalise Vliommc ; comprenons que le tout réel est autre chose que les parties considérées à part et distinguées par Tahstraclion. La botanique ne nous donnera pas la fleur, ni aucune science son objet réel et concret. Mais c'est quelque chose de bien expliquer, de faire des théories exactes; et, pour cela, il faut nécessairement analyser, distinguer, abstraire. La science est à ce prix ; et pour n'être pas la réalité ou la poésie, la science est encore quelque chose. C'est pour avoir rejeté ces distinctions et ces abstractions des Scolastiques, que Luther, Baius, les Jansénistes ont mal compris le surnaturel, et par là ont été cause, pour une part, des maux que nous signalait tout à l'heure le Concile du Vatican. Ne demandons pas à la théologie d'être autre chose que la théologie. Nest-ce pas déjà beaucoup que ses explications représentent fidèlement au moins quelques-uns des aspects de la réalité ?

Un jour sainte Thérèse entendit, dans son oraison, cette parole mystériense :

Cherche toi en moi. Par manière de récréation spirituelle, elle proposa l'énigme à son frère Laurent de Cepeda, qui^ sous la direction de sa sœur, se livrait avec ardeur aux choses de l'àme. Laurent réclama le concours de trois de ses amis, parmi lesquels saint Jean de la Croix. Il fut convenu que chacun travaillerait à part et mettrait par écrit ses réflexions. Les quatre rédactions furent soumises à la sainte, que Tévéque d'Avila choisit lui-même pour juge. Ce fut l'occasion d'une des plus jolies lettres de Thérèse, toute pétillante de malice et de hon sens, oîi elle disait lestement son fait à chacun, sans excepter Jean de la Croix. L'évêque d'Avila ohligea la sainte de mieux faire c^ue ses amis ; elle répondit par le petit poème qui suit :

« Ame, il faut te chercher en moi, et me chercher moi-même en toi. >>

C'est comme le texte à commenter. Voici la paraphrase :

« L'amour a pu de telle sorte, âme, en moi tracer ton portrait, que le peintre le plus habile ne

saurait avec semblable maîtrise produire une image pareille.

« C'est mon amour qui t'a formée, belle à ravir, et ainsi peinte dans mon cœur, si tu le perdais, ma bien-aimt'e, àme, il faut te chercher en moi.

« Je sais que tu le trouverais retracée en mon cœur et reproduite si au vif, que si tu te voyais, tu te réjouirais en te voyant si bien peinte.

(( El si par hasard tu ne savais où tu me trouveras moi-même, ne t'en va pas de ci de là ; mais si lu veux me trouver, il faut me chercher en toi.

« Car tu es mon lieu de repos, tu es la maison 011 je réside ; aussi je crie à chaque instant, si je trouve dans ta pensée que la porte n'est pas ouverte.

« Hors de toi ne me cherche pas. Car pour me trouver, il suffit que tu m'appelles seulement ; et je serai à toi sans tarder : Tu n'as qu'à me chercher en toi (i) ».

C'est ainsi que Thérèse nous fait entendre une des plus sublimes réalités delà vie surnaturelle, comraent Dieu en nous aimant nous a en lui et est en nous.

(i) Texte es^jagnol avec paraplirase en vers français dans V Histoire de sainte Thérèse, d'après les Bollandistes, t. II, p. 5o7, .4^ édition, Paris, i880. Voir la lettre, i6(rf.,p. 278.

PRÉFACE l3

Saint Thomas d'Aquin avait résolu à l'avance l'énigme de sainte Thérèse. En traitant de l'amour, il se demande « si l'inhésion mutuelle est un eiïet de l'amour ».

« Je réponds, dit le maître, que cette inliésion mutuelle peut s'entendre et par rapport à la connaissance et par rapport à l'appétit. Par rapport à la connaissance, l'objet aimé est en celui qui aime eu tant qu'il reste présent à sa pensée... Celui qui aime est aussi dans l'objet aimé en ce sens qu'il ne se contente pas d'une connaissance superficielle de l'objet aimé, mais il tcàclie d'aller au fond de tout ce qui a trait à lui... Par rapport à l'appétit, l'objet aimé est en celui qui aime, par une sorte de présence en son affection. Au contraire, celui qui aime est en l'objet aimé soit parce qu'il s'y plonge comme pour en jouir à fond, soit parce qu'il jouit et souffre en lui conmie en un autre lui-même (i) ».

Comparez ranal3^se subtile, l'explication pénétrante du docteur angélique avec la poésie de la vierge d'Avila. N'est-ce pas la même réalité, ici rendue directement par une âme qui l'a sentie et vécue, là disséquée et divisée par le scalpel pénétrant de

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l'intelligence? Et que peut -on demantler de mieux à saint Thomas que d'expliquer et d'analyser à la perfection ce qu'éprouvera Tliérèse de Jésus? Ainsi serions-nous trop heureux, si nos analyses, nos distinctions, nos principes abstraits arrivaient à nous donner dès ici-bas, dans les conditions de la vision abstractive et en énigme, quelque idée des réalités que nous sommes destinés à contempler au ciel.

L'entreprise n'est pas sans difficulté.

Pour en assurer le succès, qu'il me soit permis de la mettre sous la protection de la Sainte Vierge. Seul vestige créé qui nous soit resté de l'idéal divin sur l'humanité, elle nous aidera à mieux comprendre ce que nous sommes, en face de ce que nous devrions être. Daigne donc la Mère aimable, à qui je dédie ce travail, lui donner, par le rayonnement de son charme puissant, un attrait et une efficacité qu'il n'aurait pas de lui-même.

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