CHAP. II. L IDEE DU SURNATUREL
physique, si bien mis en relief par les Grecs, et du côté moral, plus souvent cl plus spécialement visé parles Latins, et elle montra clans le don physique la condition même de la dignité morale et du mérite.
De là, des conclusions de pins en plus précises et une vue de plus en plus compréhensive du sujet. On distingua les natures et les sphères d'opération. Chaque nature a ses limites, sa perfection propre, sa capacité naturelle d'agir; mais comme chaque nature est, dans son être et son action, sous la dépendance absolue du Créateur, elle peut être élevée par le Créateur à recevoir ou à faire ce dont elle serait incapable par elle-même. Cette puissance ohédientielle n'a pas d'autres limites que la possibilité intrinsèque des choses. Ainsi Dieu ne peut faire qu'un animal produise un acte intellectuel, et perçoive un esprit ; mais il peut fortifier une intelligence faible au point de la rendre apte à percevoir ce qu'elle ne pourrait percevoir naturellement et par ses propres forces. Et. de même, il est des choses divines que Dieu ne saurait communiquer à aucune créature : son indépendance, par exemple, ou son infinité, ou son être propre ; mais il en est d'autres à la communication desquelles nous ne voyons rien de contradictoire ; le pouvoir, par exemple, de le voir face à face et de le connaître en quelque façon comme
80 î^ATUREET SUR.NATUHLL
il se connaît lui-même. Voir Dieu face à face dépasse, sans doute, la force et les exigences de toute nature, créée ou possible; c'est donc quelque chose de surnaturel, c'est l'opération propre de Dieu. Mais rien ne prouve que Dieu ne puisse élever merveilleusement la nature à celte opération merveilleuse, puisque, après tout, Dieu est vérité, et que l'intelligence faite pour la vérité peut évidemment, avec la toute -puissance divine, voir des choses qu'elle ne verrait pas par ses seules forces. Une telle destinée peut-elle être la nôtre ? Nous ne saurions le deviner. Mais nous savons que ce ne saurait être notre destinée naturelle ; et si Dieu veut bien nous dire qu'en fait c'est là ce que nous réserve son amour infiniment libéral, nous nous trouvons du coup en face du surnaturel réel et concret. En même temps, nous comprenons la convenance qu'un être libre se prépare à cette destinée divine par ses propres actes, et son impuissance absolue à poser naturellement des actes qui y soient proportionnés. Si Dieu alors nous apprend qu'il vient à notre aide par sa grâce pour nous rendre capables de produire dès ici-bas des actes surnaturels et divins, qu'il met dans notre nature même quelque chose qui la transforme en l'image propre de Dieu, qui la divinise, nous comprendrons que cette transformation ne change pas notre nature, et que cette merveilleuse communication
CHAP. II. l'idée du SUR?fATL'REL 8l
de Dieu à noire âme n'est pas l'impossible et absurde fusion de la nature divine avec une nature humaine ; ce ne peut être qu'une participation accidentelle, mystérieuse d'ailleurs et ineffable, de la divinité.
Ce qu'est cette participation en elle-même, nous n'enavonspas l'expérience dans les états ordinaires, et les mystiques qui semblent l'avoir en quelque façon n'ont, pour nousla décrire, que des analogies et des comparai sons qu'ils déclarent fort i mparfaites . Ce sont celles qu'employaient déjà les Pères, du fer plongé dans la fournaise et devenant feu on quelque façon sans cesser d'être du fer ; du cristal tout pénétré par les rayons du soleil au point d'en être lumineux lui même, et, pour ainsi dire, tout soleil. Mais rien ne donne de cette merveilleuse élévation une idée si haute que celle qui se dégage des textes mêmes de l'Ecriture. Enfants adoptifs de Dieu, mais d'une adoption qui atteint jusqu'au fond de la nature pour la transformer, de sorte que nous avons en nous comme « un germe divin » et que nous ne sommes pas enfants de Dieu seulement de nom, mais dans la réalité ; participant de la nature divine, au point de devenir capables d'opérations divines, lesquelles à leur tour parfont notre ressemblance avec Dieu, en attendant la transformation finale, où (( nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est » ; frères enfin et cohéritiers de
Notre-Seigneiir Jésus-Christ, que peut-on dire de plus, et comment mieux exprimer ces réalités divines que par le mot de déification (i) ?
Cette déification, d'ailleurs, n'enlève rien à la distinction des natures, rien à la dislance infinie qui sépare la créature du Créateur ; elle met en nous quelque chose de divin, c'est-à-dire quelque chose d'espèce divine ; mais elle ne met pas en nous quelque chose de Dieu, elle ne nous communique pas identiquement quelque chose de la nature divine. Comment cela est possible, et qu'est-ce proprement que cet élément accidentel qu'on peut appeler spécifiquement divin sans l'appeler identiquement divin ; qu'est-ce, en autres termes, que cette particiption formelle analogique dont parlent beaucoup de théologiens, au risque de paraître unir ensemble des termes contradictoires ? Nous le verrons quand nous verrons Dieu face à face. En attendant, il faut se contenter de savoir que cela est, tout en essayant de s'en faire
(i) Le mot n'est pas biblique en réalité, bien que l'influence biblique s'y fasse sentir. Car le mot DU estis et filii Excelsi oinnes, ne semble pas avoir de rapport avec la question présente ; mais les Pères, par un procédé dont ils sont coutumiors, ont mis dans la formule biblique une idée qui leur était familière, si bien que la formule même est devenue pour eux l'expression de ces sublimes réalités, et peut-èlre le point de départ de toute les formules où il est question de notre déification.
cii\i>. ir. — l'idée du surnaturel 83
une idée, en groupant les données de la révélation, en nous éclairant des analogies de la foi, et notamment de l'analogie avec l'union de la nature divine et de la nature humaine en la personne de Jésus-Christ, en nous aidant des comparaisons grossières que nous offrent les saints, et en nous disant que la réalité reste infiniment plus belle et plus sublime que nous ne saurions le concevoir.
Voilà, à peu près, en négligeant les finesses et les détails, l'idée que l'on était arrivé à se faire du surnaturel vers les temps de saint Thomas et de saint Bonaventure. Idée toute traditionnelle, empruntée qu'elle était à l'enseignement même de l'Ecriture et des Pères. Cependant. l'Eglise n'avait pas encore eu occasion d'affirmer officiellement que c'était là sa doctrine. L'occasion fut, comme d'ordinaire, l'erreur opposée. Déjà le concile de Vienne, en i3ii, avait défendu la notion même du surnaturel contre les folles rêveries des Béguards et des Béguines, en coiadamnant l'opinion que toute nature intellectuelle a naturellement sa béatitude en elle même, et n'a pas besoin de la lu-
O'i NATinC ET SLUNATIREI,
niière de gloire qui l'élève à la vision béatifique de Dieu (i). Déjà, en 1329, Jean XXII avait condamné, dans maître Jean Eckard, la suppression panthéislique de la nature devant le surnaturel, l'absorption en Dieu de l'iiomme divinisé, et l'identification de l'élément divin qui est en nous avec Dieu lui-même (2). Mais c'est par Luther surtout et par Baius que l'Eglise fut amenée à formuler nettement sa doctrine sur le surnaturel et sur la grâce sanctifiante.
Luther, sous deux influences distinctes mais aboutissant au même point, celle du mysticisme panthéistique déjà condamné dans Eckard — lequel supprimait la nature comme inerte et comme néant pour laisser la place au surnaturel, — celle du nominalisme qui avait perdu peu à peu la notion précise de la grâce sanctifiante, beauté physique intrinsèque à la nature quoique d'ordre supérieur à la nature, Luther en vint à regarder la nature comme absolument incompatible avec le surnaturel, et, dès lors, à ne voir dans le surnaturel qu'un vêtement extérieur couvrant, sans la guérir, la corruption essentielle de la nature. Contre cette théorie, qui ramenait toute la justice et la sainteté de l'homme à l'imputation purement juridique et extérieure de la justice et de la sain-
(i) DE>znT.ER, Enclliridion, n. '408.
(2) DENznr.ER, /. c, n. 437-4^0 ; 446-449 ; 453-454.
CHAP. II. — l'idée du surnaturel 85
teté du Christ, le concile de Trente rappela la notion traditionnelle de la rénovation intérieure par la grâce, de l'être surnaturel, de l'élément divin étroitement uni à notre nature pour la sanctifier et la diviniser, de la grâce enfm, don créé versé dans notre âme par le Saint-Esprit et cause formelle intrinsèque de notre justification. Le Concile allait, çà et là, jusqu'à parler le langage scolastique pour ne rien perdre de la précision que la scolastique avait donnée à ces idées difficiles.
Il semblait que ces définitions dussent fixera jamais la pensée des catholiques. 11 n'en fut pas ainsi. Baius en fut cause pour une bonne part, et, après lui, mais bien inconsciemment. Descartes.
L'erreur de Baius fut double. Il faussa la notion du surnaturel, en niant que tout ce que nous appelons grâce et surnaturel fût proprement gratuit et au-dessus des exigences de la nature, regardée en elle-même et telle que le Créateur se devait de la faire au cas où il voulait créer. Il n'y avait dans notre destination à voir Dieu, ni dans notre adoption divine, rien qui ne fût l'ordre naturel et nécessaire des choses ; si notre nature n'y a plus droit, et si ce sont là de vraies grâces, au sens même de l'Ecriture, il faut l'entendre uniquement par rapport à la nature déchue et pécheresse (i).
(i) Voir les propositions 1-9, de Baius dans Dexzixger, Enchiridion, n. 881 -SSi).
Baius, en second lieu, et cette erreur était dans sa pensée étroitement unie à la première, supprimait le don surnaturel lui-même. Pour lui, pas de grâce sanctifiante embellissant et déifiant la nature, nous donnant, avec la dignité d'enfants de Dieu, le titre intrinsèque qui rend nos œuvres méritoires delà vie éternelle. Le mérite, selon lui, tient uniquement à la nature morale de l'œuvre; l'œuvre est-elle bonne et conforme à la loi divine, elle mérite le ciel (i). Ainsi, pour Baius, tout est d'ordre moral. Les dons divins, la beauté transcendante que Dieu et les anges voient dans l'homme, tout cela n'existe pas. L'Eglise, en condamnant la double erreur de Baius, a fait siennes, ici encore, avec la doctrine traditionnelle, les explications de saint Thomas et des grands scolastiques.
Mais cette grâce sanctifiante et ces dons divins allaient se trouver en face d'adversaires formidables. L'explication qu'on en donnait était tout
(i) Voir, entre autres, les propositions ii-ig, dans Denzinger, n. 891-889. Il y a parmi les propositions condamnées, dites de Baius, luie proposition, la 21'', qui suppose l'existence de la grâce sanctifiante nous élevant à la participation de la nature di\inc, tout en niant son caractère gratuit et surnaturel ; elle n'est pas textuellement de Baius, et le supposé contredit sa doctrine (cf. Prop. 28 et 24)- L'Eglise a modifié la phrase pour indiquer plus clairement ce qu'elle Aoulait condamner. Cf. Scheeben, Dogmatique, t. III n. 035, p. /|30, note.
CHAP. II. — l'idée du surnaturel 87
entière liée à l'ancienne philosophie ; ils vont donc être compromis dans la guerre que le cartésianisme va faire à cette philosophie. Ces dons surnaturels et divins sont quelque chose de réel et de physique ; d'autre part, ils ne sont pas la substance même de l'àme, mais quelque chose de surajouté, quelque chose d'inhérent à l'àme ; bref, on les concevait comme des accidents, comme des qualités ; et si des considérations d'ordre technique ont empêché le Concile de Trente d'employer les mois mêmes d'accident ou de qualité, il a dit l'équivalent. Descartes vint, et l'on sait quelle guerre lui et les siens ont faite à toutes ces entités scolastiques, à ces accidents, à ces qualités qui ne répondent à aucune (i idée claire et distincte ». Il ne devait plus y avoir que des substances. Que vont devenir, dans la tempête, les accidents surnaturels ? Leur sort fut moins ballotté peut-être que celui des accidents eucharistiques. De ceux-ci, il fallait bien s'occuper ; car la question s'imposait. Pour ceux-là, l'oubli était plus facile ; ou, du moins, n'était-il pas aussi difficile d'écarter la discussion et de la rejeter dédaigneusement parmi les disputes oiseuses et stériles de l'école. En fait, la théologie nouvelle, émancipée de la scolastique,en vint, auxviii^ siècle et dans une bonne partie du xix, à oublier presque la grâce sanctifiante et les dons surnaturels. Péché, grâce ne furent plus regardés que
88 NATURE ET SUUNATUKEL
comme des dénominations morales répondant à des idées d'honnêteté philosophique et naturelle. C'était supprimer le problème des accidents surnaturels, mais en supprimant la réalité du surnaturel, pour ne garder que le mot. Ces idées furent longtemps courantes, en France notamment et en Allemagne ; les lidèles en gardent encore quelque chose. C'est peut-être aux ontologistes que l'on doit les premiers essais sérieux et efficaces de réaction contre ce naturalisme moral substitué au surnaturel. Revenant à l'Ecriture, aux Pères, aux théologiens, ils y trouvèrent partout la mention d'actes divins, d'état déifique, de présence spéciale et d'opérations ineffables de la sainte Trinité dans notre àme ; et ils remirent à flot l'idée du surnaturel physique. Mais eux non plus n'admettaient ni accidents, ni actes distincts de la substance de l'âme ; à cet égard, ils étaient avec Descartes contre les scolastiques. Quelle fut la conséquence? C'est qu'ils supprimèrent, ou à peu près, la grâce comme élément créé ; ils oublièrent, eux aussi, que « la seule cause formelle de notre justification est la justice de Dieu, non pas celle par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous fait justes quand nous recevons en nous la justice dans la mesure où le Saint-Esprit la donne à chacun.... et, avec la charité qui reste inhérente en nous, les autres vertus surnaturelles, comme la foi et l'es-
cHAP. II. — l'idée du slunatuuel Sq
pérance (i) ». Ils ne parlèrent que du don incréé, qui accompagne en nous le don créé, de la présence ineffable des personnes divines dans l'âme juste. Ils supprimaient donc la difficulté, mais en supprimant un article de notre loi. Et quant à l'acte surnaturel, ils le regardaient comme un acte de Dieu même, non pas en ce sens seulement que Dieu le produit en nous et avec nous en nous le faisant faire, mais en ce sens que c'était un acte de la vie même de Dieu en nous ; non pas seulement un acte d'espèce divine, mais identiquement l'acte immanent de Dieu lui-même, communiqué à nousonnepeut dire comment, mais communiqué d'une matière vitale. C'est, on le voit, le mélange et l'identification des naturesetdes opérations entre Dieu et l'homme. Si cette explication était l'explication catholique, tous les reproches de panthéisme faits au mysticisme chrétien seraient fondés. Et voilà où l'on arrive quand on s'obstine à repousser la notion des accidents réels et distincts.
L'Eglise pourrait intervenir pour repousser ces opinions qui pervertissent sa doctrine. Elle ne l'a pas fait jusqu'à présent. Il est probable qu'elle ne le fera pas de longtemps. Pourquoi cela ? On pourrait dire peut-être : « Parce qu'elle a bien assez de défendre l'existence même du surnaturel contre le
(i) Concile de Trenlp, Session ^ I, c. vi, Dexzinger, En-
chiriillon, n. 68i, cf. O82.
go NATURE ET SURNATUREL
rationalisme qui le nie, contre le positivisme qui veut l'ignorer, contre l'agnosticisme qui le rejette au loin dans le domaine de l'inconnaissable et de Finaccessible, contre le naturalisme enfin sous toutes ses formes. » Mais, il y a, ce me semble, une réponse plus profonde et plus consolante. C'est que la notion vraie du surnaturel fait son chemin et dissipe peu à peu l'ignorance et la confusion. Le retour à la scolastique y a été pour beaucoup. Kleutgen avait commencé en Allemagne ; il a été suivi par Scheebcn, par Schaetzler, par d'autres encore, si bien que « les magnificences de la grâce divine», pour employer l'expression de Scheebcn, sont entrées dans l'enseignement courant. En France, des efforts avaient été tentés depuis longtemps, et Rohrbacher, par exemple, avait écrit sur la nature et le surnaturel des pages estimables. Plus d'un, cependant, parmi ceux qui sentaient l'importance de la question et qui s'en occupaient restaient encore dans les alentours et mêlaient à l'or beaucoup d'alliage. D'autres, comme le P. Matignon dans son livre sur la Question du surnaturel, tout en faisant une belle part à l'étude théologique du surnaturel en nous, continuaient cependant à regarder la question en apologistes plutôt qu'en catéchistes ou en théologiens vulgarisateurs. L'abbé de Broglie, dans ses conférences de Sainte-Yalère, aborda de front la question de la Vie surnaturelle
CHAP. 11. L IDEE DU SUPi?fATUKEL QI
(1878, sqq.), et sut y intéresser ses auditeurs en les instruisant.
En 1891, M. Bellamy publiait un « Essai de vulgarisation théologique 0 sur la Vie surnaturelle considérée dans son principe, travail plus approlondi que celui de l'abbé de Broglie, mais accessible à tous. M. Bellamy nétudiaàt ex professa la vie surnaturelle que dans son principe. Le P. Terrien, dans ses deux volumes sur la Grâce et la Gloire, est plus compréhensif, et son traité, aussi clair et pieux qu'il est profond et savant, a déjà beaucoup aidé à la difTiision de ces idées capitales sur le surnaturel en nous. Ainsi la notion vraie du surnaturel reprend peu à peu sa place dans les esprits. Rentrée enfin dans le haut enseignement, elle se vulgarise avec rapidité. Il n'est rien qu'on ne puisse faire entendre, quand on l'entend bien soi-même. Les chrétiens comprennent à merveille, cjuand on sait s'y prendre pour les leur exposer, ces hautes idées dont ils vivent ; et, à mesure qu'ils les comprennent mieux, ils sont portés à en vivre davantage.