‹ Nature et surnaturelChapitre 16 sur 89 · IX, I · texte numérisé non relu

IX, I

Par contre, la pensée catholique semble supposer dans Adam un privilège spécial. Quand un saint comme François d'Assise ou Romedius commande aux; loups et aux ours de ne plus faire de mal et les rend doux et dociles comme des agneaux, commande aux oiseaux de se taire pendant qu'il parle et obtient le silence absolu jusqu'à ce qu'il leur ait donné congé de gazouiller à qui mieux mieux, nous sommes portés à voir là comme un retour à l'état primitif où l'homme innocent n'avait qu'à vouloir pour être obéi. Déplus, il faut admettre que les animaux n'auraient pas nui à l'homme dans cet état de paix et d'impassibilité ; ce qui peut sans doute s'expliquer par une providence spéciale, mais ne s'explique d'une façon satisfaisante que si à cette providence spéciale

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répond quelque chose dans l'ordre des causes secondes. Enfin, si le sol, avant le péché, obéissait docilement au travail de Ihomme et ne produisait rien que suivant sa volonté, si, dans l'homme, la partie animale était soumise à la raison, n'est-il pas logique de supposer que les animaux ont dû être par rapport à lui dans des conditions analogues ?

Concluons avec saint Thomas que « tous les animaux auraient d'eux-mêmes obéi à l'homme, comme lui obéissent à présent certains animaux domestiques (i) ». La comparaison de saint Thomas nous indique, du même coup, en quel sens il f;uit entendre ce domaine de l'homme et cette obéissance de l'animal. Le péché, dit sans cesse l'Angélique docteur, n'a pas changé la nature des êtres, il a seulement fait perdre à l'homme sa maîtrise parfaite en lui et autour de lui.

iNous n'avons rien dit jusqu'ici du don le plus précieux du Créateur à sa créature, de la grâce sanctifiante et des vertus. De fait, la Genèse n'en fait pas expressément mention, se contentant, selon la remarque souvent répétée de saint Thomas, de parler à un peuple encore charnel et grossier de ce qui se voit et de ce qui se touche pour lui faire reconnaître au moins là l'œuvre et l'intervention du Créateur.

(i) I Q. gCi. a. I ad 4-

CHAP. m. L ELEVATION PRIMITIVE lOI

Les Pères, il est vrai, ont vu dans les paroles divines : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance », ou dans le souffle de vie que le Créateur inspire à la face du premier homme, l'indication d'un don divin, d'une vie supérieure. Mais ils l'y ont vu parce qu'ils y cherchaient une doctrine connue par ailleurs ; ils ne l'auraient pas trouvée par la seule exégèse. Le texte sacré ne nous dit qu'une chose à ce sujet : la bienveillance de Dieu pour l'homme et leurs relations familières et amicales, rompues par le péché. La destinée surnaturelle à la vision béatifique, et la vie de la grâce par laquelle nous nous y disposons sont là incluses, mais combien voilées ! L'Ecclésiaste nous dit à son tour : « J'ai trouvé que Dieu a fait l'homme droit et juste. » vu, 3o. Droiture ou justice emporte, avec la destinée surnaturelle, la grâce qui nous oriente vers cette destinée. Mais cela, nous le savons par ailleurs, si bien que de ce texte 'non plus nous ne pouvons rien conclure sans le regarder à la lumière des indications postérieures. C'est dans les enseignements des apôtres, et notamment de saint Paul, qu'il faut chercher sur ce sujet des données plus précises.

Jésus est venu réparer le mal fait à la nature humaine par le péché d'Adam et nous rétablir dans l'état d'où ce péché nous a fait déchoir. Il nous reconcilie donc et nous reinel en paix avec

Dieu. Rom. v, ii ; 2 Cor. \, 18, 19; Colas, i, 20; cf. Eph. Il, 3 et i4- Il nous renouvelle, il nous recrée, il nous rachète, en nous rendant ce que nous avions perdu, en replaçant toutes choses dans l'état primitil'. 2 Cor. iv, 16; Eph. iv, 23; 2 Cor. A, 17 ; £/)/i. i, 7, 10 ; /?o/??, m, 24 I I Cor. I, 00. Il est le chef nouveau de l'humanité pour tout refaire à neuf, établi en place du premier chef qui avait tout ruiné ; il est enfin le nouvel Adam, non seulement parce qu'il est le principe de notre vie surnaturelle comme le premier Adam de notre vie naturelle, mais aussi parce que, enfants de mort et de colère par la faute du vieil Adam, nous sommes sauvés par le nouveau et remis en grâce avec Dieu. Eph. i, 10 ; Coloss. I, 19, sq.; Rom. v, i5, sq.; 1 Cor. xy, 45 sq.; Eph. 11, 3. Cet état de nouveauté que nous devons au Christ est l'état de grâce et d'adoption qui nous fait enfants de Dieu, héritiers du ciel, prétendants de la vision béatifique. Puisque ce renouvellement n'est qu'une réparation, cette élévation un relèvement, cette paix un renouement de l'alliance première, une réconciliation, il faut conclure qu'Adam jouissait, avant sa chute, des mêmes prérogatives que nous avons en Jésus-Christ, et qu'il était lui aussi enfant de Dieu, héritier du ciel, orienté vers la vision béatifique, en un mot qu'il avait la grâce sanctifiante et les vertus infuses.

CHAP, III. — l'Élévation primitive iû3

La tradition patristique est unanime sur ce point, soit avant, soit après Pelage (i). Et le Concile de Trente ne fait que reproduire la doctrine commune en disant qu'Adam a perdu par son péché « la sainteté et la justice où il avait été établi. )) (2).

Un point reste, non pas douteux, mais sans la sanction officielle de l'Eglise, c'est celui du moment où Adam reçut la grâce. Fut-ce à l'instant même où il fut créé, fut-ce quelque temps api'ès ? Sur ce point les théologiens scolastiques n'ont pas été unanimes. Plusieurs parmi eux, distinguant entre la grâce et la justice originelle, disaient qu'il avait bien été créé dans la justice originelle, mais qu'il n'avait reçu la grâce que plus tard, après s'y être disposé par ses propres actes. La question n'est pas de grande conséquence, et le Concile de Trente n'a pas voulu la trancher. Il faut reconnaître cependant que toute la tradition palristique est pour la création en état de grâce, ainsi que la façon courante de voir et de parler. Les raisons que l'on donnait en faveur de l'opinion contraire sont sans valeur ; car la distinction de temps entre la création de l'âme et l'infusion de la grâce n'est nécessaire ni pour se disposer à la grâce, ni pour

(r)\oir un choix de textes dans Pesch, Prselecliones cloginaticœ, t. III, n. i74 5q.

(2) Session 5, can. r. Dexzixger, Enchiridion, n. G70.

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comprendre que la grâce n'est pas due à la nature. Celles que l'on donne pour la simultanéité sont autrement solides. La meilleure ressortira naturellement des explications qu'il nous reste à donner sur la justice originelle et sur le lien intime entre les dons divers qui constituaient ce bienheureux état (i).

Ces dons étaient-ils naturels, élaient-ils surnatiu'els? En autres termes, l'homme y avait-il droit en vertu de sa nature ? Etait-il destiné à voir Dieu face à face, comme il est destiné à vivre éternellement dans son âme, ou, au moins comme il est destiné à la béatitude ; avait-il à la grâce sanctifiante le même titre à peu près que l'enfant à l'amour de sa mère ou à l'héritage paternel? Etaitil aussi peu fait pour mourir ou pour souffrir que le commun des hommes pour la torture ou pour l'éphafaud ? Enfin la guerre cruelle qu'il sent en lui-même, la rébellion des sens contre l'esprit estelle de même espèce que la révolte et la guerre

f[) Voir saint Thomas, i q. g5, arl. i, el passages parallèles.

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d'un sujet contre son souverain légitime, que la lutte dans un ménage entre la femme et le mari?

La réponse est d'une extrême importance, soit qu'on regarde la chose du côté de Dieu et de sa Providence sur l'humanilé, soit qu'on la regarde du côté de l'homme et de sa situation actuelle.

C'est pour avoir mal résolu ce premier problème que Luther d'abord, que Baius et Jansenius ensuite, sont arrivés comme fatalement à des thèses qui choquent toutes nos idées de justice et qui révoltent notre raison. Ils ont voulu que la condition primitive de l'homme fût sa condition naturelle, la vision béatifique sa fin unique et nécessaire, l'état de grâce l'état essentiel de toute nature que n'a pas viciée le péché, l'impassibilité et l'immortalité une suite de l'innocence, l'intégrité un apanage que Dieu ne saurait refuser à ses amis. Ils n'ont pas reculé devant la conséquence. L'homme déchu est un monstre ; la nature privée des dons spéciaux faits à Adam une nature mutilée, viciée dans ses attributs intrinsèques ; l'état présent un état inexplicable autrement que par le péché. Dieu, selon eux, ne pouvait pas plus créer l'homme sans ces dons et sans cette destinée qu'il ne pouvait le créer pécheur, et en révolte contre son (a'éateur. TSe dites pas qu'il nous crée ainsi maintenant, et que pourtant nous ne pouvons le traiter d'injuste. Ils répliquent en recourant au

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péché originel, et si vous demandez quelque explicalion sur le péché originel, et comment il se fait que l'enfant d'un jour, à cause du péché d'Adam, nait privé de dons qui, à ne regarder que sa nature, lui seraient dus en justice, ils font taire la raison présomptueuse, ils rappellent que les voies de Dieu ne sont pas nos voies.

Et qu'on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un Dieu l'a voulu.

Si on leur dit qu'ils donnent ainsi beau jeu aux rationalistes, ils répondent qu'il faut en prendre son parti et que la raison n'a rien à voir dans les choses de la foi.

N'est-ce pas d'ailleurs, ajoutent-ils, l'enseignement tradilionel de l'Eglise.'' N'est-ce pas notamment la doctrine de saint Augustin contre les pélagiens ou semi-pélagiens de tous les temps et de tous les pays, fussent-ils saint Thomas et la scolastique ? J'ai montré, au chapitre premier, que cet appel a la tradition et à saint Augustin repose sur une confusion. Saint Augustin, traitant contre les pélagiens la question de fait, a dû maintenir, avec l'Ecriture et la tradition, que ces dons, Adam les avait reçus avec la vie, qu'il devait les transmettre à ses descendants et que, dans l'intention divine, tous les hommes devaient y avoir part, ^lais il ne dil pas qu'ils y eussent droit, à ne cou-

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