INTRODUCTION
L'angine de poitrine est un des chapitres de la pathologie qui reviennent incessamment à l'ordre du jour, et qui ont été le plus remaniés depuis une dizaine d'années. Après avoir été considérée par les grands médecins du commencement du siècle, tantôt comme une névrose pure, plus fréquemment conune une conséquence de l'aortite et des lésions organiques du cœur, mais en tout cas comme une entité morbide bien définie, elle a progressivement dévié de cette conception primitive. Des faits nouveaux ont été produits, des causes multiples signalées, qui présentaient une affinité étiologique incontestable avec les crises douloureuses cardioaortiques : on a vu que les troubles gastriques pouvaient y conduire, que l'abus du thé, du café, y prédisposent certainement : que d'autre part des
rhumatisants, des nerveux, atteints de poussées fluxionnaires et congestives voient fréquemment se développer des accidents en tout comparables à la grande névrose. On a constaté surtout, qu'à égalité de symptômes, le pronostic est bien différent, que tantôt l'angine de poitrine est mortelle, tandis que d'autres fois elle se reproduit presque indéfiniment sans altération grande de la santé et sans jamais affecter de caractère alarmant. De là à concevoir l'idée que l'angine de poitrine est plutôt un syndrôme qu'une maladie définie, il n'y avait qu'un pas, et cette manière de voir était déjà celle de la plupart des maîtres de l'École de Paris, quand M. Hucliard publia son remarquable mémoire sur les angines de poitrine et parut fixer définitivement la science à cet égard.
L'apparition de ce travail marque un progrès incontestable dans l'histoire de l'angine de poitrine.
Cependant, il semble qu'aujourd'hui une réaction en sens inverse tende à se produire.
L'excès de l'analyse étiologique a conduit certains pathologistes à séparer un trop grand nombre de variétés d'angine de poitrine, et la conception primitive de la maladie s'est insensiblement effacée. Cette tendance se retrouve surtout dans le récent ouvrage de Gélineau, œuvre considérable, basée sur l'analyse d'un nombre énorme de faits, précieuse à consulter au point de vue des renseignements bibliographiques, mais où l'esprit se perd en face des divisions
et subdivisions compliquées qui scindent l'angine de poitrine en vingt maladies différentes.
C'est là un écueil qu'a évité admirablement le D"" Crocq. Si en effet les facteurs étiologiques sont multiples, par contre le mode pathogénique, le mécanisme de^^la crise douloureuse de l'angor pectoris est sensiblement comparable à lui-même et peut être considéré comme constant. C'est là l'idée mère qui préside à ce travail, ce qui est, croyons-nous, absolument juste. Ce n'est pas à dire que de l'œuvre considérable de Huchard il ne doive rien rester : loin de là. La division des angines de poitrines en angines fonctionnelles et en angines organiques est actuellement définitive, et essentiellement médicale : au point de vue clinique, le point capital^ en face d'un cas suspect, sera toujours de fixer le pronostic, et de savoir si l'accès est une crise passagère de douleur, ou une menace de mort subite. Mais il est permis de rechercher s'il n'y a pas une cause physiologique identique à elle-même, qui opère dans ces deux cas, si dissemblables dans leur évolution ultérieure.
Cette cause physiologique, M. Crocq la formule d'une manière précise, c'est l'ischémie cardiaque, tantôt purement fonctionnelle, par le fait du spasme des artères coronaires, tantôt persistante, quand ces mêmes artères sont, malades, atteintes de sclérose et rétrécies à leur origine ou sur le trajet de leur parcours.
Le grand mérite de l'œuvre du D*" Crocq est dono de ramener les esprits à la conception de l'unité de l'angine de poitrine, tout en admettant une infinité de facteurs étiologiques susceptibles d'y prédisposer et d'en éveiller les manifestations.
Par une coïncidence curieuse, ce sont précisément les mêmes conclusions, auxquelles aboutit le compétiteur du J)' Crocq dans le concours oii a été présenté son mémoire : pour le D'' Weber, les angines essentielles sans lésion n'existent pas, et toutes les variétés d'angor reconnaissent une pathogénie constante, le spasme des coronaires avec ischémie cardiaque secondaire douloureuse.
: Cet accord entre deux esprits distingués, qui sans s'être concertés, aboutissent à des conclusions identiques, est une grande présomption en faveur de la justesse de la doctrine, et nous croyons, quand à nous, que la vraie formule de l'angine de poitrine est trouvée.
Au lecteur qui compulsera ces documents soigneusement élaborés et méthodiquement classés, déjuger l'œuvre : nous avons la ferme confiance qu'il confirmera l'excellente impression qu'elle a produite sur l'esprit de ses premiers juges.
H. Rendu,
Paris, le 3 octobre 1892.
Rapport fait à la Société médicale des Hôpitaux