‹ Nature et traitement de l'angine de poitrineChapitre 2 sur 24 · LE D'' RENDU · texte numérisé non relu

LE D'' RENDU

Le manuscrit n" 2, qui porte pour épigraphe la phrase bien connue de Sénèque malade : " Aliud enim, quiquid est, œgrotare est, hoc est animam agere « , est un véritable traité de l'angine de poitrine qui ne comprend pas moins de 300 pages et qui renferme, résumées en détail, la presque totalité des observations publiées sur cette névrose.

L'historique y est traité de main de maître et singulièrement instructif, car il faut connaître une série de textes, bien antérieurs à la description classique de Rougnon et d'Heberden, qui sont des exemples indiscutables d'angine de poitrine et témoignent de l'existence de la maladie à une époque où personne ne l'avait signalée jusqu'ici.

(1) La Commission était composée de MM. Bucquoy, Merklen, Barié, Barth et Rendu, rapporteur.

L'auteur s'est donné la peine de collationner les textes de première main, et de résumer en quelques lignes la plupart des mémoires qu'il cite. Toute cette partie bibliographique est la plus complète, croyons-nous, qui ait paru sur la question, et elle témoigne d'une érudition de bon aloi.

La Commission a loué également sans réserve la proposition dominante qui résume l'esprit de ce travail. Pour l'auteur, l'angine de poitrine, quelle qu'elle soit, est une maladie unique, dont la cause physiologique est identique à elle-même, et on ne saurait l'envisager comme un syndrome : seulement elle peut être organique ou fonctionnelle. De là, une division fondamentale dont l'auteur poursuit les conséquences sur le terrain de l'anatomie pathologique, de l'étiologie et de la symptomatologie, et qui le conduit à étudier ses rapports avec l'artério-sclérose. Cette manière de voir a paru à la Commission l'expression même de la vérité, et elle a le mérite de ramener toutes les variétés d'angine de poitrine à un mécanisme pathogénique commun, au lieu de disséminer le syndrome en une série d'entités morbides secondaires, comme ça été la tendance dans ces dernières années.

Dans les angines de poitrine organiques, la lésion siège toujours au niveau des artères coronaires qui sont rétrécies sur une portion de leur trajet. Cette première proposition, l'auteur l'appuie sur quatrevingt-sept autopsies, dont les détails sont rapportés

fidèlement, et elle trouve sa confirmation et son contrôle clans les expériences de ligature de l'oblitération des coronaires. Une seconde proposition, complémentaire de la première, est que la lésion des coronaires dépend de l'artério-sclérose. Ceci conduit l'auteur à envisager la sclérose artérielle au point de Aaie de la pathologie générale, soit qu'on la considère conune une inflammation, ou comme une nécrose dystrophique, d'après les vues ingénieuses de notre collègue Hippolyte Martin. Pour lui, il adopte un moyen terme et se montre éclectique : la lésion artérielle débuterait par une inflammation, pour se continuer par des troubles nutritifs secondaires.

Ces prémisses posées, l'auteur discute les diverses conditions diathésiques et toxiques qui conduisent à l'artério-sclérose, et il montre que précisément ce sont les mêmes qui président au développement de l'angine de poitrine. Quant aux affections du cœur, si souvent associées à l'angine de poitrine, elles sont une simple coïncidence et n'agissent point comme facteurs pathogéniques de la névrose; mais bien souvent elles dépendent de la même origine, l'altération générale du système vasculaire. Cette distinction étiologique, très bien indiquée, permet de reléguer au second plan de rôle de la myocardite évidemment exagéré dans le premier mémoire.

Le groupe des angines de poitrine fonctionnelles est tout diff'érent. Ici aucune connexion avec l'artério-sclérose : aucune lésion apparente ni appréciable

des artères coronaires ; et pourtant identité presque complète des symptômes. Comment expliquer cette analogie, sinon par l'identité du phénomène fondamental, l'ischémie cardiaque? Aussi est-ce la théorie générale à laquelle se rattache l'auteur : il se fait en pareil cas, suivant lui, un spasme des artères coronaires, tantôt d'origine centrale, tantôt d'origine réflexe, périphérique ou viscérale : ainsi se groupent tout naturellement les angines symptomatiques des intoxications, des grandes névroses ou des maladies cérébrales, celles qui reconnaissent pour cause une excitation de la peau ou de la muqueuse gastrointestinale, celles qui surviennent comme épiphénomène de voisinage au cours des affections du péricarde.

Telle est la conception générale de ce mémoire, qui dans son ensemble constitue véritablement une œuvre magistrale, fruit d'une observation rigoureuse des faits et d'un jugement sûr ; ce travail, qui est bien près d'atteindre la perfection est signé du -D"" Crocq fils.

Toutefois, à ces éloges absolument mérités, la Commission fait quelques réserves.

Cette monographie présente des longueurs et des redites : elle est souvent d'une lecture pénible.

L'auteur, dans un scrupule d'exactitude absolument honorable, abuse des citations et a transcrit ainsi en détail la majeure partie du mémoire de notre collègue Huchard, qu'il cite à chaque instant avec

trop d'insistance. Quelques assertions de détail nous ont paru également discutables : ainsi M. Crocq nie l'influence directe de l'alcool sur la paroi des artères, et regarde l'artério-sclérose des alcooliques comme le résultat de la vieillesse prématurée due à l'imprégnation du système nerveux par l'alcool. Nous croyons cette proposition contestable.

Il en est de même de cette autre que la tuberculose et le carcinome seraient des facteurs fréquents d'angine de poitrine : nous pensons, au contraire, que cette association pathologique est tout à fait exeptionnelle, au moins en France. Par contre, les maladies infectieuses sont à peine signalées par M. Crocq dans l'étiologie de l'angine de poitrine organique : or les récentes recherches semblent devoir faire attribuer à cet ordre de causes un rôle très prépondérant.

Il en est de même du mécanisme de la mort subite au cours de l'accès angoreux. M. Crocq admet tantôt une embolie des coronaires, émanée d'une plaque d'athérome (p. 108), tantôt une syncope cardiaque. Nous ne connaissons pas de fait qui justifie la première de ces hypothèses.

Malgré ces légères taches, le mémoire de M. Crocq est un œuvre considérable, riche en observations personnelles, qui représente une sonune énorme de travail, et qui n'a d'autre défaut que celui d'être trop complet et un peu trop compréhensif .

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