CHAPITRE L
Aperçu historique.
« Il n'y a 'pas une angine de poitrine, il y a des angines de poitrine, dit H. Huchard (i) ; ce que l'on a coutume d'appeler de ce nom n'est pas une maladie, mais un syndrome et, comme tel, il répond à des états ajiatomiques variés, il peut représenter et il représente des maladies différentes au même titre que les palpitations et les syncopes. D'où cette conclusion que l'étude étiologique prend ici une très grande importance. C'est la cause qui fait la gravité , qui indique le traitement à suivre, qui montre assez clairement la nature même de l'affection, de sorte que l'on pourrait à ce sujet formuler ce nouvel adage « Naturam morborum ostendunt causae. »
Il est, en vérité, très important, et même indispensable, de déterminer la cause efificiente de chacun des cas d'angine de , poitrine que l'on observe, mais, contrairement à l'idée émise dans le remarquable travail de Huchard, je pense que Vangine de poitrine
(1) Huchard, Des Angines de poitrine (Revue de Méd. 1883). Maladies du cœur et des vaiseaux, 1889.
est une maladie, dont la lésion anatomique est toujours identique à elle-même, et dont la symptomatologie, le diagnostic, le pronostic et le traitement, sont bien établis. Je compte, dans la suite, m'étendre sur cette proposition, et montrer ce qui m'amène à la formuler ; je dois auparavant donner un aperçu historique de cet état morbide.
Les ouvrages antérieurs à ceux de Sauvages (l) (1763), de Rougnon (2) , et de Heberden (3) (1 768) , ne mentionnent nulle part l'angine de poitrine. Cette maladie est-elle née subitement, comme créée par ces auteurs? Non, et si l'on examine avec soin les anciens manuscrits, on verra que de nombreuses observations s'y rapportent.
Hippocrate ne relate dans ses œuvres aucun cas qu'on puisse considérer comme se rattachant à cette maladie; la citation suivante se trouve dans Cœlius Aurelianus(4) :
« Erasistratus memorat paralysées genus et paradoxon, quo ambulantes repente sistuntur, ut ambulare non possint, et tum rursus ambulare sinuntur. »
Sénèque était atteint d'angine de poitrine, et de lui date la première description de cette affection ; sans relater ici les longs passages qui s'y rapportent, je rappellerai cependant ces quelques lignes, ne laissant aucun doute sur la nature de son mal :
« Brevis etprocellae similis impetus est; intra horam
(1) Sauvages, Nosologia metliodica, vol. 4, p. 120, 1763.
(2) Rougnon, Lettre à M'^ Lorry, touchant les causes de la mort de M. Charles, capitaine de cavalerie, Besançon, 1768.
(3) Heberden, Some account of a disorder of the Breat (Collège of Physicians of London, 21 juillet 1768, Transact. of the Coll. of Phys., 1768).
(4) Cœlius Aurelianus, Citron., lib. 2, c. 1, p. 101.
fere desinit. Omnia corporis aut incommoda, aut pericula,per me transierunt, nullum mihi videtur molestius. Quidni? aliud enim quidquid est, segrotare est; hoc est animam agere ? »
L'abrégé de chronologie de l'histoire de France par de Mezeray, publié en 1599, contient le récit de la mort de Gaspard de Schomberg « il était travaillé de fois à autre d'une grande difficulté de respirer. Un jour, comme il revenait de Conflans à Paris, étant près de la Porte Saint- Antoine, il fut saisi tout d'un coup de ce mal et perdit la respiration et la vie. »
On trouve dans Poterius(l) (1698) le passage suivant : « Quaedam est respirandi difficultas, quse per intervalla deambulantibus accidit. In hac fît prseceps virium lapsus, propinquis tenentur niti adminiculis, alias humi corruerent ; hi ut plurimum derepente moriuntur. » Baillou (1762) dans son àe Dolorihus ad sternum dit: « Campone Gabrieli dolores atroces ad sternum, spinalem medullam decurrentes ad scoptula operta, ad mammas, ut nec in hanc nec in illam partem corpus flecteretur.... aliqnoties eos dolores perceperat, non tamen aeque crudeles ac eos quosureamensisnovembris fînem ferebat. Nulla tessis erat, aut perexigua. Interdim allevatus videbatur... noctu exocerbantur omnia... e lecto surgebat impatiens coloris : nulla febris. »
Les consultations d'Hoffmann (3) renferment plusieurs cas, qu'il est permis de rapporter à l'angine de poitrine ; le mieux caractérisé est le suivant :
(1) PoTERius, Opéra omnia mm annotatione Hoffmann, 1698.
(2) Baillou, Consiliorum medicinalium liber primus, 11Q2,
(3) Hoffmann, ConsuUationes.
« Vir quidam septuagenarius, sanguinae constitutionis, et neque tamen minus aliqnot abhinc annis de dolore tensivo atqne gravatito, a scrobiculo cordis per sterni tractum ascendente, ac proecordiorum anxietate spirandique diffioultate stipato conqueri caepit. Ingravescunt haec symptomata potissimum sub quocumque corporis motu; si nimirum obambulet oeger, vel scabas ascendat, vel etiam vestes induxat, adeo ut soepius penitus inter ipsum motum ab illo abstinere teneatur ; et hinc quietus, ab eo symptomate prorsus immunis sit. Neque minus post cibos flatulentos assumptos, vel potam cerevisiam insignis constrictio, atque dolor circa ventriculum, atque pectus percipitur, et non nisi eructatio ructibus allevatur. »
La plupart de ces observations sont intutilées de asthmati spasmodico, ce qui montre bien la confusion que les auteurs de cette époque faisaient de l'asthme et de l'angine de poitrine; c'est par un rapprochement semblable, entre cette dernière affection et les affections rhumatismales ou goutteuses, que l'on trouve dans le livre de Musgrave(l), au chapitre de Arthridide anomala, une observation d'angine de poitrine intitulée « Asthmatis vultum induens arthritis. »
C'est surtout dans le grand ouvrage de Morgagni(2), intitulé De sedibus et causae morhorum, que l'on trouve un grand nombre d'observations d'angine de poitrine (lettres IV, XVI, XVIII, XXIII, XXIV, XXVI).
La lettre XXVI parle d'une dame de 42 ans, qui, après des mouvements violents, était prise d'une
(1) MusGRAVE, Opéra.
(2) MoRGAQNi, De sedibus et causis morborum, 1740.
angoisse dans la partie supérieure gauche de la poitrine, avec dyspnée et engourdissement du bras gauche ; ces symptômes disparaissaient aussitôt que les mouvements cessaient. Un jour elle mourut subitement en voiture.
A l'autopsie « l'aorte n'était pas peu dilaté à sa courbure, tandis qu'ailleurs, elle se trouvait d'une grosseur convenable; mais intérieurement, partout où on la coupait, elle était inégale çà et là, non sans de petites écailles entièrement ossifiées^ ni à plus forte raison sans de fréquents indices d'un commencement d'ossification... »
En 1763, Sauvages, dans &2i Nosologiemétiiodique, dit: a Le Gardiagme du cmur gauche est une certaine difficulté de respirer, qui tient par intervalles, quand le malade se promène. Dans ce cas les forces tombent tout à coup, le malade est continuellement obligé de s'appuyer sur ce qui l'environne, autrement il tomberait par terre. Les malades meurent le plus souvent tout à coup parce que la veine pulmonaire trop distendue se crève subitement. »
Quelque indiscutables que soient ces observations, aucune d'elles ne permet de faire de l'angine de poitrine ua état morbide distinct ; le mérite de Rougnon et de Heberden n'en est pas amoindri, à eux revient la gloire d'avoir mis en lumière le tableau complet de la maladie.
Les travaux de ces deux auteurs parurent simultanément en France et en Angleterre, à quelques mois d'intervalle :
Rougnon, professeur à Besançon, dans une lettre adressée « à M. Lorry, touchant les causes de la mort de M. Charles, ancien capitaine de cavalerie, arrivée à Besançon le 23 février 1768 » rapporte le cas suivant;
ce M. Charles se plaignait depuis quelques années d'une difficulté de respirer, lorsqu'il prenait un peu de mouvement, ce qu'il attribuait à son embonpoint, ou à une disposition à l'asthme » ces accès augmentèrent en nombre et a il suffisait qu'il s'arrêtât pendant quelques moments pour les faire passer; dans ses attaques il éprouvait une gêne singulière sur toute la partie antérieure de la poitrine qui l'empêchait d'inspirer profondément. »
« Pendant les derniers temps de sa vie M. Charles était venu au point de se voir plusieurs fois en danger de suffocation, pour avoir fait une trentaine de pas; ses derniers accès étaient si violents, qu'ils ne lui permettaient qu*à peine de proférer une parole... on le voyait dépérir de jour en jour. »
« M. Charles, après avoir diné un jour sobrement avec ses amis, les quitta, fort empressé de se rendre dans une assemblée publique; sa marche ayant été forcée, il éprouva un très grand accès d'oppression, en arrivant à la porte de l'hôtel. Il s'appuie un moment en s'inclinant contre la porte; peu après, il continue sa marche; il monte précipitamment l'escalier, il arrive dans la salle oiî se trouvait une assemblée nombreuse ; il y prend place, et on le voit qui se meurt... »
« A l'ouverture du cadavre, on trouva les cartilages des côtes ossifiés, surtout ceux des supérieures... le cœur parut d'un tiers plus gros qu'à l'ordinaire. Il ne se présentât rien de défectueux dans les orifices artériels et auriculaires, non plus que dans l'appareil des valvules... Les veines coronaires étaient prodigieusement gonflées, et dans un état variqueux... d
La même année Heberden communiqua le 21 juillet, au Collège de médecine de Londres, un beau travail sur une maladie dont « le siège, la construction et l'angoisse qui l'accompagnent peuvent lui faire donner le nom d'angina pectoris. » Je ne m'étends pas sur les données de Heberden, elles trouveront mieux leur place dans la partie de ce mémoire qui traitera de l'évolution de la maladie; nous verrons que le travail de cet auteur contient une description presque complète de l'angine de poitrine. Je dirai avec Lartigues , quand à la question de priorité, que, s'il suffisait d'avoir publié une observation d'angine de poitrine, pour la faire résoudre en sa faveur , ce n'est pas à Rougnon, mais à Morgagni qu'il faudrait remonter! Bien plus, on pourrait en accorder l'honneur à Sénèque !
Rougnon a rapporté une observation d'angine de poitrine, Heberden, à la suite de la description minutieuse d'un cas analogue, aboutit à constituer l'histoire de la maladie, il lui donne un nom, qui aujourd'hui, après plus d'un siècle, est encore le plus habituellement employé, et celui qui s'y s'applique le mieux; ajoutons que l'auteur expliqua la nature de l'angine de poitrine par une hypothèse, encore admise par les auteurs qui considèrent l'angine de poitrine comme une névrose. Si donc on veut, comme M. H. Huchard l'a fait, donner à la maladie le nom de son inventeur, il vaudrait mieux l'appeler maladie de Heberden que maladie de Rougnon- Heberden; il est certain qu'en science la question de nationalité doit être écartée, si l'on donne le nom de Rougnon à la maladie pourquoi ne pas y ajouter celui de Morgagni ou de Sénèque?
La sténocardie, une fois décrite, fut étudiée partout et un grand nombre de travaux parurent sur le même sujet. Qu'il me suffise de citer les noms des auteurs principaux, qui s'occupèrent de la question, quitte à revenir plus tard sur les opinions qu'ils émirent : des citations seraient interminables, et fatigueraient le lecteur.
Mentionnons les travaux de Fotergill (1773), Haygarth (1773), Percival (1775), Mac Bride (1778), Elsner (1778), Darwin (1781), Hamilton (1780), Mac Queen (1780), Gruner (1782), Wall (1785), Schoeffer (1787), Heath (1787), Tobe (1788), Butter (1792), Schmidt (1793), Hunter (1794), Home (1794), Jenner (1799), Hunter (1799), Parry (1799), J. Franck (1800), Hesse (1800), Wichman (1801), Stoeller (1803), Kregsig (1803), Baumes (1808), Brera (1810), Desportes (1811), Testa (1811), Jones (1812), Sander (1812), Millot (1812), Latham (1813), Boyoit (1813), Zechinelli (1814), Jurine (1815), Agerardi (1816), Fontaine (1819), Teallier( 1826), Koutchofsky (1826), Forbes (1833), Raije-Delorme (1833), Gintrae (1835), Bouillaud (1835), Lœnnec(1837), Bretonneau (1837), Corrigan (1838), Piorry (1840), Bouchut (1841), Heine (1841), Valleix (1841), Tiedeman(1843), Lartigues (1846), Carrière (1852), Sée (1853), Duchenne (1853), Garin (1853), Stokes (1854), Friedreich (1855), Romberg (1857), Bamberger (1857), Lussana (1858), Piorry (1859), Skoda (1859), Saucerotte (1859), Sabatier (1859), Fonssagrives (1859), Gonin (1861), Cappelle(1861), Osborne (1862), Beau (1862), Lebert (1863), Cohen (1863), Axenfeld (1863), Lancereaux (1864), Savalle (1864), Trousseau (1865), Jaccoud (1865), Loupias (1865), Barella (1868), Lecorché (1869),
Burdon-Sanderson (1870), Potain (1870), Grodsensky (1872), Anstie (1872), Peter (1873), Testaud (1873), Papillaud (1873), Sée (1876), Bernheim (1877), Trafibe (1878), Murrell (1880), Roussy (1881), Potain (1881), Vergely (1881), Schûtz (1883), Lassègues (1883), Huchard (1883 et 1889), Obolensky (1889).