ÎL
A Madame Lazare Weiller.
Soleil aux cieux, joie à la terre !
Chaque arbre passe un manteau neuf; Nul pinson n'est célibataire Et nul chardonneret n'est veuf.
Avril marie, au bout des branches Où les nids font de hauts manoirs, Tourterelles en robes blanches.
Et rossignols en habits noirs.
(( Oui ! » semblent dire les oiselles, Au fond des bosquets hasardeux ; Et quatre à quatre vont les ailes Sur les gens qui vont deux à deux.
Et puis les cloches des bruyères, Avec leurs menus carillons, Sonnent, sonnent, dans les clairières.
Mille baptêmes d'oisillons.
Oh ! les petites accouchées.
Dont les yeux, un peu de travers.
Regardent longtemps leurs nichées Où Ton ne voit que becs ouverts !
Oh ! les papas soudain cupides Comme des bourgeois du Marais !
Et qui font des butins rapides Pour bien nourrir tous ces pauvrets !
Vite, vite, dans les bouchettes.
Ils déposent, tout rayonnants.
Graines, mourons, fourmis, mouchettes, Combien encore de nanans !
Et puis ce sont des gâteries.
De vifs baisers sur les bécots.
Et des berceuses attendries Que leur gosier jette aux échos,
Tandis que les mamans, discrètes, L'aile arrondie en édredon, Réchauffent leurs créaturettes En risquant parfois un fredon !
Et, quand les oisillons candides
Ont la force d'ouvrir les yeux
Et peuvent voir les bois splendides,
Les champs, les fleurs, les eaux, les cieux,
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Oh ! leurs parents, en belles proses Que nul savant ne comprendrait, Leur expliquent l'azur, les roses, Les étoiles et la forêt !
Puis ce sont des apprentissages :
Leçons de chant ou de maintien, Que les petits oiseaux très sages Ecoutent en s'appliquant bien.
« Cuic ! » dit la maman la première ; (( Cuic ! » répète chaque oiselet En zézayant à sa manière Un peu moins à chaque couplet,
(( Cuic — cuic ! » Et le petit élève, De cuic en cuic, apprend le chant Qu'on dit à Faube qui se lève, Et qu'on dit au soleil couchant,
Qu'on dit à la lune riante, Et qu'on dit au flot pailleté...
Puis il risque sa variante Comme un ténor d'autorité !
Ensuite on le prend, on le pousse ; Il fait son premier pas ! Il va Et vient au bord du nid de mousse Où sa mère, hier, le couva.
Il veut voler; mais le vertige
Le saisit ! Le ciel est si grand !
Il voit son père qui voltige,
Pour lui montrer comme on s'y prend,
Et, par un matin où la brise Balance le vieux nid quitté, Il part dans l'azur qui le grise, Il part, il vole dans l'été !
Et, dans un mois, fringant, prospère, Le cœur joyeux, l'œil ébloui, Il ne connaîtra plus son père.
Qui ne pensera plus à lui !
Et ses fils l'oublieront de même, Quand ils pourront voler aux champs !
Oiseaux, la nature vous aime, Bénissez-la dans tous vos chants !
Nous, il nous faut toujours connaître.
Simples hommes faits pour souffrir.
Les nids qui doivent disparaître.
Les mères qui doivent mourir !
Sur un coteau rougeâtre ouvrant, comme une gueule, Une carrière d'ocre au bord d'un chemin creux, Etait une maison aux murs bas et lépreux, Au toit sombre et pointu comme un bonnet d'aïeule.
Ses volets étaient roux, son seuil était moussu.
Et sa porte grinçait d'une voix éraillée ;
Les vents, en la poussant de leur aile mouillée.
Courbaient son vieux pignon comme un dos de bossu.
Elle crachait parfois des tuiles, des pierrailles, Comme un vieillard quinteux que Thiver accabla, Et sa face jaunie avait, par-ci par-là. Des fentes qui semblaient des rides de murailles.
Ses fenêtres aux bords ébréchés et douteux Bâillaient, ainsi qu'un rang de bouches édentées, Et deux supports, flanquant deux poutres déboîtées. Avaient l'air de bâtons dans les poings d'un goutteux.
Or, sous le toit caduc de cette maison basse. Vivait un paysan jeune ayant nom Omer, Le front couleur de blé, les yeux couleur de mer. Et la voix pure ainsi que la brise qui passe.
C'était le dernier né, dans la vieille maison Qui, depuis trois cents ans, avait vu sous ses planches, Tant de visages blonds et tant de têtes blanches. Lui jeter tour à tour leur râle ou leur chanson.
Onier croyait sentir, dans ces poutres de frêne, Les grands bras protecteurs de ceux qui n'étaient plus ; Malgré les mnrs branlants et les bois vermoulus, Il aimait la maison ainsi (ju'une marraine.
Il aimait son teiut jaune et son seuil engageant, Ses lits, ses bancs, sa table et son bahut maussade, Son bon foyer, son noir pignon, et sa façade Qu'il parait d'une croix de fleurs à la Saint-Jean.
Et l'antique maison l'aimait aussi peut-être Dans son gros cœur de pierre à l'amour incompris ; Et, quand Omer chantait, les échos attendris Semblaient répondre avec des voix douces d'ancêtre
Mais, un matin d'hiver, le vieux pignon lassé Se laissa choir, après cent ans de courbature ; Elle voulait mourir, la vieille, et sa toiture Claquait comme les dents d'un moribond glacé !
TiO NATURE
On manda les maçons de la ville voisine, Des charpentiers savants et d'adroits forgerons ; Mais la maison jetait des plâtras sur leurs fronts Comme un malade amer crachant la médecine !
C'était la fin ; les murs cédaient au vent brutal ; Omer les flanqua tous de supports provisoires ; Puis, retirant trois bas pleins d'or de ses armoires. Fit construire un château sur le coteau natal.
Et, quand la maison neuve à la façade peinte Se dressa dans l'azur, fière comme un clocher, Le paysan aux yeux de mer alla chercher Bertrane, sa promise à la chair d'hyacinthe.
Et, quelques jours avant la noce, il ordonna Aux valets, aux fermiers, aux colons tributaires : (( Cueillez toutes les fleurs qui poussent sur mes terres ! » Et son doigt fihal, pieusement, orna
De roses, de jasmins, d'œillets, de tubéreuses, Non point le château neuf, mais la vieille maison ! Et l'on crut voir, sous cette aimable floraison, Sourire vers le ciel les fenêtres heureuses !
Et puis, un doux matin, le seuil paré de lis Sentit sur lui le pied tout blanc de Tépousée ; Puis un fauteuil ancien, couvert d'étofle usée, La reçut dans ses bras tremblants et démolis.
Ensuite Omer, menant sa femme par les salles, Lui montra les rouets et les socs des défunts. Tandis qu'entre les murs tout chargés de parfums Les servantes dressaient des tables colossales.
Et l'on mangea beaucoup, et l'on chanta longtemps Sous les plafonds troués que tant de chants ravirent ; Et, quand la nuit tomba des cieux, les valets firent. Dans tous les foyers noirs, de grands feux éclatants.
Et, quand minuit tinta, les couples s'enfermèrent Dans les chambres, ainsi que le maître ordonna ; Et l'époux prit l'épouse émue et l'entraîna Au lit patriarcal où tant d'aïeux s'aimèrent !
Et l'œil tendre d'Omer, brillant comme un tison, Semblait dire : « Ëtes-vous contentes, ô murailles ? T'ai-je fait aujourd'hui de belles funérailles. Chère aïeule de pierre, ô ma douce maison ? »
Et la maison, lançant quatre colonnes lentes
De suprême fumée aux astres radieux
— Gomme un géant rendrait son derniersouffleaux dieux —
Semblait lui répondre « Oui ! » de ses cloisons branlantes.
On vint la démolir dès que le jour eut lui. Une dalle apparut, presque intacte, sous l'âtre. Orner fit une croix avec son bloc grisâtre ; Et, quand il sera mort, on la mettra sur lui.