GLOBE DE CENDRES
0 plaines d'à présent, montagnes et vallées,
Depuis le jour obscur où vous fûtes moulées
Par quelque grand sculpteur céleste aux poings ardents,
Que de morts ont pourri sur vous ! Oh I combien d'ans,
Comme des vautours noirs gavés de chairs humaines.
Se sont posés sur vous, ô campagnes amènes,
0 vallons enchanteurs, ô bois peuplés de nids!
Que de morts dans le cours des temps indéfinis !
Que d'êtres emportés par la griffe rapace
Des siècles ! S'ils étaient entassés dans Tespace,
Pôle-môle, fronts, seins, torses, membres, cœurs, yeux,
Cela ferait un globe immense dans les cieux !
Un globe plus pesant que la terre vivante !
Oui, le penseur y songe en tremblant d'épouvante
Dans l'horrible dégoût de vivre qui le mord :
0 terre, tu n'es plus qu'un résidu de mort !
Toute ta masse énorme est une cendre impure !
Ton sol sent le cadavre et ton flanc qui suppure
Fait des ruisseaux plaintifs qui roulent de vieux pleurs !
Tes monts sont de grands tas d'ossements gris ; tes fleurs
Semblent nous remontrer des sourires de mères ;
Le poète croit voir, sur tes plantes amères.
Qui se gorgent des sucs de tous ces corps détruits.
Des têtes de mort poindre à la place des fruits ;
Il croit voir, dans l'azur, tous les yeux des ancêtres,
Il entend, dans les pins murmurants et les hêtres,
Des râles douloureux d'anciens agonisants ;
Des clameurs de noyés s'élèvent des brisants ;
Des cris d'anciens maudits passent dans les orages ;
On écorche des chairs d'aïeux aux labourages ;
On voit fumer, le soir, dans les couchants pourprés,
Le sang nauséabond des vieux cœurs enterrés !
GLOBi-: 1)1-: r.h:NDRi':s
La mort partout, la mort toujours, quoi que Ton fasse.
Elle est daus le zéphir qui nous baise la face
En charriant au ciel les souffles des défunts ;
Elle est dans les rayons, plane dans les parfums,
Suinte dans les sucs vitaux de nos membranes,
Et les penseurs pâlis, pressant leurs tristes crânes
Pour en faire jaillir quelques rêves nouveaux,
N'y trouvent que pensers enfuis d'anciens cerveaux !
0 Terre maternelle, ô gigantesque bière.
Va, porte en gravitant tes morts dans la lumière !
Nous t'aimons mieux ainsi, globe caduc et las !
Globe triste, endeuillé de buis et de lilas
Et dont les derniers nés ont la face pâlie !
Va! remplis-nous le cœur de ta mélancolie,
Puisque ce cœur est fait pour goûter la douleur.
Puisqu'un sourire aimant est plus doux sous un pleur.
Puisqu'un léger eff*roi convient à nos ivresses.
Puisque nous voulons tous rugir sous les caresses
Et ressentir, le long de nos torses brisés.
Le frisson de la mort dans nos meilleurs baisers !
Plus tard, Terre, plus tard, dans tes cycles ultimes,
Ouand couverte de cendre et lourde de victimes,
Tu ne pourras plus rien extraire de nos os.
Quand tu seras sans voix, sans air, sans feux, sans eaux.
Sans rien de ce qui souffre et de ce qui remue.
Le ciel verra peut-être une comète émue
Te prendre en flamboyant dans son noyau vermeil,
Et plonger tes débris dans les flancs d'un soleil.
D'une étoile nouvelle, et chantante, et ravie !
Et nous renaîtrons tous à la source de vie,
0 morts! Nous renaîtrons, prospères et joyeux,
Avec une éternelle extase dans les yeux.
Avec des cœurs créés pour des amours féeriques,
Avec de lourds cerveaux bouillonnants et lyriques !
Nous renaîtrons, choyés par tous les vents du ciel,
Parmi de hautes fleurs, au bord de lacs de miel,
Et grisés, et repus, et goûtant d'immortelles
Délices, et vibrant sous des voluptés telles
Que, devant nos éclats de rire sans pareils.
On verra tressauter les côtes des soleils !
Les champs gras et féconds étalant pêle-mêle Leur damier vert et jaune où le soleil sourit, Les champs où le blé germe, où le maïs fleurit, Où la vigne se gonfle ainsi qu'une mamelle ;
Les sources bondissant dans leur ravin natal Où les merles s'en vont lustrer leur col de soie. Les sources tressaillant comme un cœur plein de joie Quand une libellule effleure leur cristal ;
Les arbres recueillis aux bras couverts de mousse, Portant un alambic invisible en leurs troncs, Pour distiller les sucs des fruits pulpeux et ronds Que le soleil achève avec un coup de pouce ;
Le ciel émerveillé d'aubes et de couchants,
Où les nuages vont ainsi que des nacelles.
Le beau ciel de turquoise où palpitent les ailes.
Où les monts blancs et purs plongent leurs pics tranchants ;
Rien de cela, champs, flots, arbres, monts, ciel, aurore
Rien ne connaît son but et ne sait sa beauté ;
La Nature travaille avec sérénité
Comme une jeune femme aveugle qui s'ignore.
Mais elle prend parfois aux champs, aux flots, aux cieux.
Un atome subtil, une vague parcelle.
Les brasse, les pétrit, y plonge une étincelle
Et fait naître un poète entre ses doigts pieux.
Et cet homme, entonnant des chansons ingénues, Admire les ruisseaux, et les champs, et les monts; Il chante avec lyrisme, ayant dans ses poumons Quelque ouragan sacré qui transporta les nues !
Il chante la Nature en ses couplets fervents ; Il est le porte-voix extatique des choses Et c'est par son gosier que s'expriment les roses, S'exclament les coteaux et soupirent les vents.
Il sent son cœur fougueux qui prolonge ses veines Dans le sol paternel et baigne l'univers, Et les arbres des bois sont tous ses frères verts; Et son âme est la sœur des lis et des verveines !
Il souffre dans sa chair quand le soc fend le champ. Il pleure quand gémit la mer exténuée Et son sang tiède coule à travers la nuée Quand le soleil brandit les crlaives du couchant !
Et quand on voit fleurir, sous la sève nouvelle, Les vieux pommiers caducs couverts d'érosions. Il sent, ivre d'azur et plein d'éclosions, Tous les papillons bleus valser dans sa cervelle.
0 champs, ô monts, ô bois, soyez-lui généreux ! Sois-lui doux, ô soleil, aimez-le bien, ô brises! Murmurez-lui, ruisseaux, vos stances incomprises! Oiseaux, confiez-lui vos psaumes amoureux!
Oue les arbres, avec leurs branches amicales Lui présentent leurs fruits ; que les jeunes rosiers Le frôlent comme avec des bras extasiés Et que l'été rieur l'entoure de cigales !
Que les cieux aient longtemps, pour son œil réjoui. Des aurores de pourpre et des soirs d'hyacinthe ! Et que la mer exhale une confuse plainte Quand un vent de douleur viendra souffler sur lui !
Mais quand sa chair voudra redevenir poussière, Ouand son corps penchera comme les anciens troncs, Que rien ne se himenle et que les moucherons Dansent autour do lui leur ronde coutnmière !
Car la Mort, ce sera le sublime retour
De ses atomes las de vaine créature.
Aux champs, aux bois, aux monts, au ciel, à la Nature
Qui lit chanter sa voix et fut son seul amour.