‹ NatureChapitre 38 sur 39 · LA PART DE BONHEUR · texte numérisé non relu

LA PART DE BONHEUR

Le pauvre a ses trésors, le riche a sa misère ; Chaque être, dans ce monde, a sa part de bonheur ; Un seul épi de blé réjouit le glaneur Et le lépreux sourit quand il n'a qu'un ulcère.

De la ronce et du lis, l'abeille fait son miel;

Il n'est pas de douleur dont un jour on ne rie ;

Sur la montagne noire ou la verte prairie.

Le cèdre et le brin d'herbe ont leur front dans le ciel,

Le prisonnier vieilli chante au fond de la geôle Comme dans le sérail chante un jeune sultan, Et Jésus, qui portait sa croix, avait l'instant Où, soupirant de joie, il la changeait d'épaule.

LE DERNIER PRINTEMPS

LE DERNIER PRINTEMPS

Ouaiid le Poète blanc et meurtri par les luttes, Eut bien chanté les fleurs, les champs, les papillons, En de grands vers plus doux que des accords de flûtes. Dits sur un ton plus pur que des chants de grillons,

Une femme livide à la gorge verdatre.

Dont les fémurs jouaient avec un grincement. Entra chez le vieillard qui rêvait près de Pâtre Et s'assit près de lui, silencieusement.

3i6 NATURE

Le poète frémit et sa bouche eut un raie, Il tourna lentement son visage blêmi Et dit : « Quel est ton nom, ô visiteuse pale? » La femme murmura : u Je suis la Mort, ami ! »

La neige s'écroulait par nappes floconneuses En tissant un linceul à chaque arbre séché ; Le poète versa deux larmes lumineuses Comme les larmes d'or que pleure un pin tranché.

(( Oh! laisse-moi, dit-il. Mort cruelle et vorace. Moi qui chantai les nids et les cieux éclatants. Moi qui chantai les fleurs, oh ! laisse-moi, de grâce, Voir encore une fois renaître le printemps? »

La femme dit : « C'est bien ! que ton vœu s'accomplisse! » Elle imposa les mains sur les bois grelottants : (( Vous que la neige couvre ainsi qu'un blanc cilice, Embaumez-vous de fleurs et faites le printemps! »

LK DERNIER PR1NTEMI>S 337

Puis elle alla s'asseoir sur une roche grise Et croisa lentement ses deux longs tibias. Le vieillard tressaillit d'espérance, et la brise Vibra comme un archet sur les acacias.

Et les bouleaux, et les tilleuls, et les grands chênes Chantèrent un fol hymne en l'azur flamboyant; Comme un rôdeur captif brisant ses lourdes chaînes, Un ruisseau bleu rompit ses glaces en riant!

Et la neige fondit, les collines fumèrent, Les vents prirent, au front des arbres trépassés. Les graines du printemps défunt et les semèrent Avec leurs mille bras aux gestes cadencés.

Comme un lion royal tordant ses crins en flammes. Le soleil fit aux cieux des bonds toujours plus hauts ; Le bois peuplé de nids gronda d'épithalames Et les yeux du vieillard s'emplirent de pleurs chauds.

a 0 doux printemps, rayons suprêmes, fleurs dernières, Adieu ! s'écria-t-il en levant ses poings lourds ; Arbres, zéphyrs, ruisseaux, murmures et lumières, Adieu, Nature, ô vous ma joie et mes amours ! »

Mais alors les ruisseaux, les zéphyrs et les plantes. Tout ce qu'il célébra dans ses vers amoureux, Semblèrent moduler des berceuses très lentes Pour qu'il mourût bien doux, bien calme et bien heureux.

Sur sa tète, un pommier fit un dais de fleurs blanches. Un rossignol y vint chanter un air ancien. Et le vieillard crut voir paraître dans les branches De chers fronts disparus penchés autour du sien.

Le bon soleil, avec des douceurs infinies, Sembla baiser longtemps son corps froid et perclus. Comme s'il lui rendait, dans ses clartés bénies. Les lèvres en émoi de ceux qui n'étaient plus.

LE DERNIER PRINTEMPS 3-^9

Un chèvrereuille IcMulro aux ligollos lleuries Entoura son roi maigre, ainsi qu'un bras d'enfant ; Un rosier lui tendit ses roses, des prairies Lui portèrent l'odeur de leurs foins dans le vent.

Et bientôt il sentit sa poitrine baisée. Vaguement, par des brins de myrthe ou de lilas. Et, penchant son calice alourdi de rosée. Un liseron pieux pleura sur ses pieds las.

Un papillon s'en vint danser sous son visage ; Un fin bleuet grandit et puis s'inclina sur Ses lèvres, comme pour recueillir au passage Son dernier souffle avec sn corolle d'azur.

Et son ccjeur ralentit ses battements, ses veines Semblèrent charrier de la neige, et ses yeux Virent venir, portant un bouquet de verveines. Une fille au front pur qui chantait vers les cieux.

Le moribond joignit ses deux mains sans rien dire ; La fille s'approcha, sourit de son côté, Et Tâme du vieillard partit dans ce sourire Comme un parfum s'en va dans un rayon d'été.

Page 1