‹ Naufrage de la frégate la MéduseChapitre 2 sur 7 · DU NAUFRAGE · texte numérisé non relu

DU NAUFRAGE

Les établissemens français situés sur la côte

occidentale de l’Afrique , depuis le Cap-Blanc jusqu’à l’embouchure du fleuve de Gambie, ont été possédés tour- à- tour par la France et par l’Angleterre. Les Français, au pouvoir desquels il sont définitivement restés , en avaient été les premiers fondateurs avantle i4e‘Sièclea lorsqu’ils découvrirent ce pays.

Les Anglais s’emparèrent, en 1758, deTIsle St.-Louis , lieu où siège le Gouvernement général de tous les établissemens que nous avons sur cette partie de la côte : nous y rentrâmes vingt ans après , en 1779; à cette époque nos possessions nous furent assurées de nouveau par le traité de paix , conclu entre la France et F Angleterre , le 3 septembre 1782. En 1808, elles retombèrent encore une fois entre les mains des Anglais, moins par la force de leurs armes , que par la trahison de quelques hommes indignes de porter le nom de Français. Eli es nous furent ensuite restituées par les traités de

Paris de iS 1 4 et de i8i5 , qui confirment celui de 1783 dans tout son contenu.

Les dispositions de ce traité règlent les droits respectifs des deux nations sur la côte occidentale de l’Afrique ; elles déterminent les possessions de la France ainsi qu’il suit : depuis le Cap-Blanc, situé par les 19° 3o’ de longitude et par les 20° 55’ 3o” de latitude , jusqu’à l’embouchure de la Gambie , située par les 190 9’ de longitude et par les i3° de latitude ; elles garantissent cette propriété d'une manière exclusive à notre patrie , et permettent seulement aux Anglais de faire , concuremment avec les Français, le commerce de la gomme (1) depuis la rivière Saint-Jean, jusqu’au fort de Portendick inclusivement , aux conditions qu’ils ne pourront former dans cette rivière ni sur aucun point de cette partie de la côte , des établissemens de quelque nature qu’ils puissent être.

Seulement il a été stipulé que la possession du comptoir d’Albreda , situé à l'embouchure du fleuve de Gambie, ainsi que celle du fort James, seraient conservées à l’Angleterre. (2)

( 1) La gomme que les Français , selon Labartlie , exportaient de cette côte , s’élevait à un milion demi pesant.

(2) Les Anglais, outre le fort James , possédaient trois somptoirs sur la Gambie : un à Yinlain , un à Jouka

Les droits des deux nations étant ainsi réglés , la France pensa à rentrer dans scs possessions et à jouir de leurs avantages. Le ministre de la Marine , après avoir médité pendant longtems , et mis deux ans à préparer une expédition de quatre voiles , ordonna enfin qu’elle fit route pour le Sénégal. Elle était composée ainsi qu’il suit, savoir :

Un Colonel , commandant supérieur pour le Roi sur tonte la côte, depuis le Cap-Blanc jusqu’à l’embouchure de la rivière de Gambie, et chargé de la direction

supérieure de l’administration . « i

Un Chef de bataillon, commandant particulier de Gorée. , . . i

Un Chef de bataillon , commandant le bataillon dit d ' Afrique y composé de 5 compagnies , chacune de 84 hommes . . a55 Un Lieutenant d’artillerie , inspecteur des poudrières et des batteries , et commandant 10 ouvriers de son arme . 11

konda , et un autre à Pisiana. Ce dernier était le plus avancé dans les terres. Les gros navires marchands remontent la Gambie jusqu’à environ 60 lieues de son embouchure.

D 5 autre part . 266

IT11 Comm i aire inspecteur de marine ?

chef de l’administration . , . „ . . 1

Quatre Gardes magasins. . . 4

Six Commis» . . 6

Quatre Guetteurs. ........... 4

Deux Curés, . . 2

Deux Instituteurs . . 2

Deux Greffiers. (Ils remplacent les notaires et même les maires 2

Deux Directeurs d’hôpitaux . 2

Deux Pharmaciens. ........... 2

Cinq chirurgiens . 5

Deux Capitaines de port. . . 2

Trois Pilotes . 5

Un Jardinier . 1

Dix-huit Femmes. . 18

Huit Enfans. . 8

Quatre Boulangers . 4

Plus y pour un voyage projeté pour le

pays de Galam.

Un Ingénieur des mines. . i

Un Ingénieur gépgraphe . *

Un Cultivateur naturaliste . 1

Plus , pour une expédition qui devait re-

Ci-contre. . . 555

connaître sur le Cap-Verd , ou dans ses environs, un lieu propre a rétablissement d’une colonie.

Un Médecin . . i

Un Cultivateur pour les cultures européennes . « . 1

Un Cultivateur pour les cultures des colonies. . . . i

Deux Ingénieurs géographes. . 2

Un Naturaliste . 1

Un Officier de marine . . • • 1

Vingt Ouvriers. .#...••••••• 20

Trois Femmes. . . . . • * ^

Total. . . 565

Cette expédition se composait donc de 365 individus, dont 240 environ furent confiés à la frégate la Méduse .

Le 17 juin 1816 , à sept heures du matin , l’expédition du Sénégal , sous les ordres de M. de Chaumareys , capitaine de frégate, partit de la rade de Flsle d’Aix ; les navires qui en faisaient partie étaient la frégate la Méduse (1) ,

(1) La Méduse était armée en flûte, ayant à son bord

14 canons seulement; elle arma à Rochefort , avec la Loire.

de 44 canons , commandée par M. de Chaunia*

reys; la corvette VEcho (i) , sous les ordres de M. Cornet de Venancourt, capitaine de frégate; la flûte la Loire , montée par M. Giquel-Destouches , lieutenant de vaisseau , et le Brick Y Argus ( 2 ) , sous les ordres de M. de Parnajon , également lieutenant de vaisseau. Les vents étaient de la partie du nord y jolie brise ; nous portions toutes nos voiles. Mais nous fûmes à peine au large, que les vents refusèrent un peu ? et nous courûmes des bordées pour doubler la tour de Chassiron , placée à l’extrémité de Bile d’Oléron ( 3 ). Après avoir louvoyé toute la journée , le soir vers les cinq heures, la flûte la Loire , ne pouvant dompter la force des courans., qui alors étaient contraires et l’empêchaient de donner dans les passes , demanda à mouiller ; M. de Chaumareys le lui accorda , et de plus ordonna à toute la division de jeter l’ancre. Nous étions alors à une demi-lieue de l’île de Rhé, en dedans de ce qu’on nomme le pertuis d’Antioche.

(1) Corvette armée à Brest pour venir nous joindre.

(2) Brick venu de Lorient.

(3) La tour de Chassiron est sur la pointe de File d’Oléron, vis-à-vis un banc de rochers, nommé les Antiochats.

Nous mouillâmes les premiers , et tous leë autres navires vinrent prendre poste près de nous. La flûte la Loire , marchant fort mal 3 fut aussi le dernier bâtiment qui arriva au mouillage. Le tems était beau; les vents de la partie du nord-ouest , et par conséquent un peu trop près pour nous permettre de doubler Chassiron pendant un courant de flot qui était contraire* Le soir, vers les sept heures, au commencement de juzant, nous levâmes l’ancre; on déploya les voiles., tous les navires imitèrent notre manœuvre : l’appareillage leur avait été signalé quelques instans auparavant. A la nuit* nous nous trouvâmes entre les feux de Chassiron et de la Baleine ( i ). Peu d’instans suffirent pour les doubler. À peine fûmes-nous au large 3 que les vents devinrent preque calmes ; les navires ne gouvernèrent plus ; le tems se couvrit; la mer était très-houleuse ; tout enfin nous présageait quelque bourasque. Les vents menaçaient de souffler de la partie de Y ouest , et par conséquent d’être contraires; ils étaient variables et par raffales. Vers les dix heures on s’apperçut que la route que nous te~

(1) La tour de la Baleine est un phare placé de l’autre coté du Pertuis d’Antioche ? sur la côte de File de Rhé.

nions portait directement sur un danger , nommé les Roches-Bonnes ( i ) ; on vira de borcj pour éviter une perte certaine. Entre onze heures et minuit, un gros grain se forma dans le nord et amena des vents de cette partie : nous pûmes alors mettre le cap en route. Les nuages se dissipèrent , et le lendemain le tems fut fort beau ; la brise du nord-est , mais trèsfaible; pendant quelques jours nous ne fîmes que fort peu de chemin.

Le 21 ou 22 , nous doublâmes le Cap-Finistère. En dehors de cette pointe , qui borne le golfe de Gascogne , la flûte la Loire et le brick l'Argus se séparèrent; ces navires marchant fort mal, il leur fut impossible de suivre la frégate qui , pour les conserver, aurait été obligée d’amener ses perroquets et ses bonnettes.

JJ Echo seul était encore en vue, mais à une grande distance et forçant de voiles pour ne pas nous perdre. La frégate avait sur cette corvette une marche si supérieure, qu’avec une petite voilure, non seulement elle la tenait, mais la dépassait encore d’une manière étonnante ; les

(2) Les Roches-Bonnes sont à huit ou neuf lieues au large de l’île de Rhé ; leur position n’est pas exactement déterminée sur les cartes marines.

Yen ts avalent alors fraîchi et nous filions jusqu à neuf nœuds (s).

Un accident malheureux vint troubler le plaisir que nous éprouvions d’être si favorisés par les vents : un mousse de i5 ans tomba à la mer par un des sabords de l’avant et du côté de bâbord. Dans ce moment beaucoup de personnes étaient rangées sur la poupe et les bastingages et occupées à regarder les culbutes des marsouins (2); aux exclamations de joie produites par les jeux des poissons , succédèrent tout-à-coup des cris arrachés par la pitié. Pendant quelques instans l’infortuné mousse se tint le long du bord à un bout de corde qu’il avait saisi en tombant; mais la vitesse avec laquelle allait la frégate , lui fit bientôt lâcher prise. O11 signala cet accident à Y Echo > qui était trèséloigné; on voulut tirer un coup de canon pour appuyer le signal ; il n’y avait pas une

(1) Il faut trois nœuds pour une lieue marine , qui est de 5556 mètres.

(2) Ce sont de très-gros poissons qui , à chaque instant . reviennent à la surface de l’eau , ou ils font des culbutes ; ils nagent avec une vitesse si étonnante , quJils font îe tour d’un navire qui file neuf et même dix nœuds k l’heure.

setile pièce chargée. Au reste on lança la bouée de sauvetage ( i ); les voiles furent carguées et Ton ni i^en travers Gette manœuvre fut longue; il aurait fallu venir auvent, dès qu’on cria : un homme à la mer ! Il est vrai que quelqu’un annonça hautement , de la batterie , quil était sauvé ; un matelot l’avait effectivement saisi par le bras, mais il avait été forcé de le lâcher , parce qu’il eût lui-même été entraîné. On mit cependant à la mer un canot de six avirons, dans lequel il n’y eut que trois hommes; tout fut inutile Cette embarcation , après avoir cherché à une certaine distance, revint à bord sans avoir même trouvé la bouée de sauvetage. Si ce malheureux jeune homme , qui parut assez bien nager, a eu la force de la gagner, il sera mort dessus, après avoir été en proie aux souffrances les plus cruelles. On orienta, et l’on fit route.

(i) La bouée de sauvetage est un amas de pièces de liège, d’environ un mètre de diamètre, au centre de laquelle est un petit mât pour y frapper un pavillon. On la jette à la mer aussitôt qu'un homme y tombe , afin qu’il puisse s’y placer. On la retire au moyen d’une grande manœuvre à laquelle elle est amarée ; parce moyen on parvient à sauver le naufragé, sans arrêter totalement he du navire.

La corvette Y Echo venait de nous rejoindre > et pendant assez de tems nous navigantes à portée de la voix $ mais bientôt nous la perdîmes de nouveau. Le z5 , pendant la nuit nous louvoyâmes, craignant de nous jeter sur les îiuit roches qui brisent et qui sont situées , la plus nord par 54° 4^’ de latitude , et la plus sud par 34° 3o’ ; xde manière que l’étendue de ce danger est d’environ cinq lieues du nord au sud et d’environ quatre lieues de Y est a Y ouest. La roche la plus vers le sud est éloignée d’environ quarante lieues au nord , 5° est de la pointe est de Madère.

Le 2^ , au matin , on s’a ttendait voir l’île de Madère , mais nous courûmes inutilement jusqu’à midi, heure à laquelle le point fut fait pour s’assurer de notre position. L’observation solaire nous mettait est et ouest de Porto-Santo ; on continua sur le même bord , et le soir , au coucher du soleil , les vigies placées au haut des mats , crièrent terre (i) / Cette erreur dans

(i) Nous ne savons pas pourquoi le gouvernement fait tenir cette route à ses bâtimens , tandis qu’on peut se rendre directement aux Isles Canaries ; il est vrai qu’elles sont souvent embrumées , mais il n’y a pas de dangers dans les principaux canaux qu’elles forment , et elles

l’arrivage était au moins de trente lieues dans Y est. Elle fut attribuée aux courans du détroit de Gibraltar , qui nous avaient drossés avec vio-» lence. Si cette erreur dépend effectivement des courans du détroit , elle mérite attention pour les navires qui fréquentent ces parages. Toute la nuit, nous courûmes sous une petite voilure; à minuit , on revira de bord pour ne pas trop s’approcher de la terre. Le lendemain , au jour, nous apperçûmes très-distinctement les îles de Madère et de Porto Santo ; sur bâbord étaient celles qu’on nomme Désertes. Madère était au moins à douze lieues; les vents venaient de l’arrière ; nous filions douze nœuds , et en peu

occupent un espace si grand , qu’il est impossible de ne pas les reconnaître avec facilité. Elles ont encore l’avantage d’être placées dans les parages des vents alises , quoique cependant des vents d’ouest y soufflent quelquefois plusieurs jours de suite. Nous croyons qu’on peut se dispenser de prendre connaissance de Madère et de Porto-Santo , en se rendant dans les Indes orientales ; d’autant plus qu’il existe plusieurs écueils aux approches de ces terres. Outre les bancs de roches, dont nous avons parlé plus haut , il en existe encore un autre dans le nord-est de Porto Santo, sur lequel plusieurs navires se sont perdus. De nuit tous ces récifs sont très-dangereux ^ de jour on voit leurs brisans.

(tf)

d’heures, nous fumes très -près de cette île. Pendant assez de tems nous la longeâmes à une tres-petite distance ; nous passâmes devant les principales villes , Funchal et do Sob. Madère se présente en amphitéâtre ; les maisons de campagne qui la couvrent paraissent d’un très-bon goût, et lui donnent un aspect charmant. Toutes ces habitations délicieuses sont entourées de superbes jardins et de champs couverts d’orangers et de citronniers qui , lorsque les vents viennent de terre, répandent, jusqu’à une demilieue en pleine mer, l’odeur la plusagréable. Les coteaux sont recouverts de vignes bordées de bananiers : tout enfin se réunit pour rendre Madère une des plus belles îles de l'Afrique. Son sol n’est qu’un sable végétal mêlé d’une cendre qui lui donne une force étonnante £ il présente partout les restes d’une terre volcanisée , dont la couleur est celle de l’élément qui long-tems la consuma. Funchal , capitale de l’île, est situé par les 190 20’ , 3o” de longitude et les 32° 5j’ 4°’ de latitude. Cette ville est assez mal disposée ; ses rues sont étroites , et les maisons généralement mal bâties. La partie la plus élevée de File est le Pic de Ruivo, qui s’élève à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer. La population de Madère est

de 85,ooo à 90,000 habitans , à ce que nous a assuré un homme digne de foi qui , pendant quelque teins , a habité cette belle colonie (1).

Nous longions ainsi la côte de Madère, parce que l’intention du commandant était d’y envoyer un canot pour en rapporter des rafraîchissemens ; mais le calme nous ayant pris sous la terre , on craignit de trop s’en approcher et de ne pouvoir ensuite refouler de forts courants qui portent dessus. Une petite brise s’éleva et nous fit gagner le large , où les vents étaient favorables ; ils soufflaient avec assez de force. II fut décidé que le canot n’irait point à terre : on mit en route, en filant huit nœuds. Nous étions restés trois heures vis-à-vis de la baie de Funchal. Lesoir, àla nuit tombante , Madère était à toute vue; le lendemain, au lever du soleil, 011 eut connaissance des îles désertes ou Salvciges , et le soir nous apperçûmes le pic de Ténérifïé , situé sur l’ile de ce nom. Cette haute montagne , derrière laquelle le soleil venait de se coucher, nous offrit un spectacle vraiment majestueux ; sa tête élevée nous parut couronnée de feux. Sa hau-

(1) C’est aussi l’opinion de Barrow, dans son voyage à la Cochinchme. Sir Georges Stauton ne lui donne que 80 mille habitans.

teur au-dessus du niveau de la mer est de $71 1 mètres (1). L’ile est située par les iQ0delongitude , et les 28° 17’ de latitude. Plusieurs per» sonnes du bord ont assuré qu’elles avaient aperçu le pic dès le matin , h huit heures , et cependant nous en étions au moins à trente lieues : il est vrai que le tems était fort clair.

Le commandant résolut d’envoyer un canot à Sainte-Croix , l’une des villes principales de

l’île, pour aller chercher quelques objets dont nous avions besoin, tels que des filtres et des fruits : en conséquence , toute lariuit , on courut da petits bords. Le lendemain, au jour, nous longeâmes une partie de l’île, à deux portée de fusil, et nous passâmes sous le canon d’un petit fort, nommé Fort Français. Un de nos compagnons tressaillit de joie à la vue de cette petite fortification élevée à la hâte par quelques Français, lorsque les Anglais, sous les ordres de l’amiral Nelson > voulurent s’emparer de la colonie. C’est là* disait-il , qu’une flotte nombreuse commandée par un des plus braves gén éra uxdemer que corn p te 1 a marine an g] aise, estvenue éebouer devant un poignée de Français qui s’y couvrirent de gloire et sauvèrent Té-

Çi) Borda Pingré l’évaluent à 1 1,422 pieds.

nériffe. C’est là que ces braves, dans un combat long et opiniâtre , achevèrent à coups de canon la défaite de cet amiral qui y perdit lui-même un bras et se vit forcé de chercher son salut dans la fuite.

A Trafalgar , continua-t-il , si l’amiral Villeneuve n’eût pas été trahie sises combinaisons n’eussent pas été trompées par la perfidie d’un contre-amiral placé sous ses ordres , nous achevions ce que nous avions si bien commencé dans cette petite baye ; et qui peut dire quels auraient été alors les résultats d’une victoire navale ?

Nous conlinuâmesde côtoyer cette Ile jusques devant Sainte-Croix , et nous louvoyâmes pendant six heures devant cette ville qui nous parut présenter un fort bel aspect. Nous jugeâmes que les maisons étaient d’un assez bon goût ; nous crûmes apercevoir aussi que les rues étaient grandes et bien alignées.

Vers midi , la corvette Y Echo qui nous avait perdus , rallia , et vint passer en poupe de la frégate. Elle reçut ordre d’imiter notre manœuvre, ce quelle fit à l’instant même.

Ce fut alors que la Méduse seule envoya un canot à terre pour en rapporter , comme on vient de le dire , des fruits et des filtres qui se

fabriquent à Sainte-Croix, Ce ne sont que des espèces de mortiers faits de pierres volcaniques quon trouve dans le pays. On prit aussi quelques jarres en terre d’une assez belle grandeur , et en outre des vins précieux, des oranges > des citrons, des figues bananes et toutes sortes de légumes.

Cette petite expédition nous fit connaître un trait bien peu honorable pour le caractère de plusieurs marins français et que l’inflexible vérité nous fait une loi de publier à leur honte. Il se trouvait encore alors à Sainte-Croix six malheureuxFrançais , .long-tems prisonniers de guerre , et qui , rendus à la liberté , n’avaient point encore rencontré depuis plus de huit ans, de capitaine de leur nation qui eût voulu les prendre à son bord pour les rendre à leur patrie. Ainsi abandonnés et dénués de tout , ils n’avaient , pour soutenir leur existence , que ce que la pitié des espagnols voulait bien leur accorder. Cette insensibilité, dans un assez bon nombre de marins , qui , depuis que ces pauvres délaissés attendent leur délivrance , ont relâché à Ténériffe, a été pour le bon et généreux gouverneur de Sainte-Croix, un sujet constant d’affliction et d’étonnement. Ce gouverneur crut enfin , lorsqu’il eut connaissance de Fap-

proche d* une frégate française, que son capitaine allait déîiv rer ses infortunés compatriotes t il les fit en conséquence tenir prêts à partir ; maïs ta surprise fut au comble , quand il villa proposition qu’il fil à cet égard au chef des quatre of* liciers de marine descendus à terre, accuei llie par le refus formel de recevoir ces six français dans leur canot» Il allégua pour raison qu’il n’en avait point reçu l’ordre du capitaine de la frégate , ni du gouverneur de la colonie qui était abord. Les louchantes prières» les vives supplications de ces malheureux n’eurrentpasplusd’effct auprès de leurs compatriotes» que les sollicitations du brave et digne espagnol qui, au rapport des matelots, était hors de lui-même de voir tant d’inhumanité dans

un officier français, et dont Famé élevée ne pouvait concevoir un pareil refus. C’est avec un vif plaisir que nous rendons justice à M. Lapérère, qui insista fortement pour emmener ces infortunés : mais ses prières ne purent fléchir celui qui commandait l'embarcation.-

La vue de Ténériffe est majestueuse ; toute Fîle est composée de montagnes extrêmement élevées et couronnées de rochers effrayons par leur grosseur qui, du côté du nord , semblent s’élever perpendiculairement sur le plan de la

( Si )

mer et menacer à tout instant de leur chute les vaisseaux qui passent auprès de leur base. Audessus de tous ces rochers s’élève le Pic dont la

tète seperd dans les nues. Nous nenous sommes

pas aperçus , comme le disent plusieurs voyageurs , que ce Pic fût continuellement couvert de neige ni qu’il vomît des laves de métal fondu; car lorsque nous l’observâmes , sa tête nous parut entièrement dépourvue d’eau congelée et n’offrant aucune trace récente d’éruptions volcaniques. A la base de la montagne et jusqu’à une certaine hauteur, on remarque des excavations rempliesdesoufre, etdansses environs plusieurs cavernes sépulcrales des Gwanches , anciens liabitans de File.

L’île de Ténériffe ne vaut point celle de Madère ; il n’y a même aucune comparaison à établir entre elles , sous le rapport des produits agricoles , tant il y a de différence entre les qualités des deux sols : celui de Ténériffe est beaucoup plus sec. Une partie considérable en estbeaucoup trop volcanisée pour êtreconsacrée aux travaux de l’agriculture. Cependant tout ce qui est susceptible de produire quelque chose, est cultivé avec beaucoup de soin , ce qui prouverait que dans cette île les Espagnols sont beaucoup moins indolens qu’on ne se plaît générale-

ment à l'assurer; i>}ais sous le rapport commercial tout Fayac' est en faveur de la première , sans que * e puisse le lui disputer. Sa position gt çue, au centre des Canaries ,

lui ouvre > s dyun commerce très-étendu , tandis que re est réduite à la vente de ses

vins , dont elle échange le produit contre les objets de fabrication européenne , nécessaires aux consommations , ou aux jouissances de ses babil a os.

Nous avons déjà dit plus haut que Sainte- Croix est une très-jolie ville d'Afrique; mais il est fâcheux que les mœurs y soient aussi dépravées. Les lois de la pudeur sont tellement méconnues , qu’aussitôt que les femmes eurent appris qu’il était arrivé des Français dans la ville , beaucoup se placèrent sur leurs portes et dès qu’elles les apperçurent , s’offrirent à eux toutes palpitantes de désirs. Elles les inv itaient à favoriser leurs maisons de leur présence , avec cet accent de volupté auquel le ciel brûlant de l’Afrique imprime une si vive énergie, et que toute leur physionomie fait entendre d’avance aux yeux les moins exercés. Tout cela se passait en présence des maris qui n’ont point le droit de le défendre, parceque la Sainte- Inquisition le veut ainsi , et que les légions de

prêtres qui y pullulent ont grand soin de nourrir cet usage , indigne d’un peuple civilisé , et de veiller à sa conservation , parce qu ils y trouvent leurs intérêts. Ils possèdent l’art commode d’aveugler ces pauvres maris , au nom même de la religion dont ils font un révoltant abus. Iis savent les guérir de leur jalousie , maladie à laquelle les Espagnols sont trèssujets , en leur donnant l’assurance que cette passion qu’ils qualifient de ridicule et de manie maritale , n’est qu’un effet des persécutions de Satan qui les tourmente , et dont eux seuls sont capables de les préserver, en inspirant des sentimens religieux à leurs chères compagnes.

Mais sans nous arrêter plus long-temps à des détails qui , pourn’ètre pas essentiellement liés à notre sujet , nous ont cependant paru pouvoir offrir quelqu’intérêt au lecteur , revenons aux manœuvres de la frégate. Le soir, vers 4 heures, le canot étant revenu à bord , les voiles furent orientées et nous cinglâmes en pleine mer.

Ayant pris le large , nous y rencontrâmes les vents favorables , ils étaient de la partie du nord nord-est .

Dans la nuit du 29 juin , le feu prit dans l’entrepont de la frégate, par suite de la négligence du maître boulanger; mais des secours furent

apportés à tems , et l’incendie fat arreté. Le lendemain, et pendant la nuit, le même accident se renouvella ; mais cette fois , on fut obligé, pour arrêter ses progrès , de démolir le four 3 qu’on reconstruisit dans la journée suivante.

Le premier juillet, nous reconnûmes le cap Bayados , situé par les 1 6° minutes de longitude et les 26° 1 2 5o” de latitude. Nous vîmes pour la première fois les bords de l’immense désert de Saara -, nous distingâmes quelques maures errans sur le rivage.

Nous crûmes apercevoir aussi l’embouchure de la rivière Saint-Jean qui est fort peu connue et qu’il serait du plus grand intérêt d’examiner. Nous passâmes ce même jour le tropique , et là notre équipage, selon sa coutume , se livra aux burlesques cérémonies du baptême et de la distribution des dragées du Bonhom me Tropique . Cet usage bizarre dont l’origine 11’est ni trèsconnue ni très-intéressante à connaître , a pour principal but de fournir aux matelots diversement déguisés en dieux marins l’occasion de recueillir de l’argent des passagers et gens de l’équipage qui se rachettent ainsi de l’immersion. C’était pendant ces jeux qui durèrent trois heures qu’on peut bien appeller mortelles, que

TiOus courions à notre perte. M, de Chaumareys cependant présidait cette farce avec une rare bonhomie, tandis que l’officier qui avait capté Sa confiance, se promenait sur Favant de la frégate et jetait un œil indifférent sur une côte tout hérissée de dangers dont le nombre et l’imminence échappaient sans doute à sa pénétration. Nous avons toujours ignoré quelles raisons purent engager le commandant de la Méduse à investir de toute sa confiance un homme étranger à l’Etat-major. C’était un exofficier auxiliaire de marine, nommé Riche fort, qui sortait des prisons d’Angleterre où il avait été détenu pendant dix ans. Il n’y avait sans doute pas acquis des connaissances supérieures à celles de officiers du bord , et cette étrange marque d’une préférence que rien ne justifiait, dut avec raison blesser leur amourpropre. Depuis Sainte-Croix, nous avions continuellement navigué au sud- sud- ouest. Pendant la cérémonie du tropique nous doublions leGap-Barbos , situé par les 190 8’ de longitude et les 220 6’ de latitude.

Nous nous trouvions alors pleinement engagagés dans le golfe Saint-Cyprien dont le fond est parsemé de rochers qui, dans la basse mer, ne permettent pas meme aux petits brigamins

de passer par-dessus. Ces détails nous ont été confirmés au Sénégal par M. Valentin père , qui est le premier pilote de toutes les marines pour cette partie de la côte d'Afrique, et qui , d’après le récit de ce qui s’était passé, ne concevait pas, nous dit-il, que la frégate ne fût point restée dans ces parages où les écueils sont si multipliés.

Outre ces écueils , nous avions encore à craindre un calme plein qui , s’il nous eût pris , aurait été pour nous la cause d’une perte inévitable. En effet il aurait fallu céder aux courans qui portent à terre avec beaucoup de force; et nous aurions été brisés sur les rochers de Tête Noire qui bordent la côte dont nous n’avons été éloignés que de quatre ou cinq cents mètres, pendant que la plupart de nous se livraient avec sécurité à la cérémonie dont nous venons de parler.

Il s’en fallait cependant que cette fatale et aveugle confiance fût partagée par tout le monde. Qu’on juge particulièrement de toute la contradiction , de tout le dépit que faisait éprouver à M. Corréard cette misérable fête si longtemps prolongée , lui qui connaissait très-bien cette côte pour la plus perfide et la plus redou table qui existe, il était dans un état difficile à

décrire, envoyant de toutes parts l’indifférence l’oubli des précautions les plus ordinaires. Aussi, prenant avec le médecin Estruc qui a beaucoup navigué , le rôle trop fidèlement répété de Cassandre , tous deux disaient à qui voulait Feutendre qu’on allait se jeter à la côte ou tout au moins sur le banc d’Arguin qui , selon une instruction que nous avions à bord , s’étend à plus de trente lieues au large (i) . . . , On rit de nos prédictions. Que ne fûmes-nous en effet de faux prophètes? Que n’avons-nous été privés du funeste avantage de voir bientôt l’affreux événement justifier nos craintes et détromper cruellement nos incrédules railleurs.

Enfin il eut pour le moment la satisfaction de voir un officier du bord , M. Lapérère , partager leurs craintes et sentir nos dangers. Cet officier prit sur lui de mettre fin aux jeux bruyans del équipage et de faire précipitamment changer de route sans consulter le capitaine., ce qui amena une discussion assez vive, mais oui, d’ailleurs, n’eut point d’autre résultat.

Il n’est pas inutile de rapporter ici que le a juillet, quelques personnes trompèrent le ca-

(i) On trouve cette description du banc d’Àrguin dans un petit livre intitulé le Flambeau de la Mer ,

pîtaîne de la manière le plus singulière. À 5 h. dû matin , ils allèrent réveiller et lui persuadèrent qu’un gros nuage qui se trouvait dans la direction et à la vérité non loin de la position du JCap- Blanc était ce Cap meme. Témoin de cette scène, M. Corréard, qui sait distinguer un rocher d’un nuage , parce qu’il en a beaucoup vu dans la région des Alpes oii il est né, dit à ces messieurs que ce n’était qu’un rocher vaporeux. On lui répondit que les instructions que le ministre avait données au capitaiue lui prescrivaient de reconnaître le cap ; mais que nous l’avions déjà dépassé de plus de dix lieues; que leur intention avait été, en s’éloignant du Cap- Blanc, d’éviter les écueils redoutables qui se trouvent dans ses parages , et sur lesquels immanquablement la frégate se serait perdue ; que dans le moment il s’agissait de remplir les intentions du ministre en supposant et en persuadant au capitaine, ce qui n’était pas très» difficile , que ce nuage était le véritable cap blanc. Tout cela se passa, ainsi que ces messieurs l’avaient arrangé, sans la moindre difficulté. J’ai su depuis que Ton avait déposé dans le conseil de guerre qui jugea le capitaine, que le cap avait été reconnu dans la soirée du ier. juillet, ce qui est faux , car nous ne l’ayons jamais vu.

Après avoir fait cette prétendue reconnaissance , des hommes sages et prudents auraient dû gouverner dans la direction de! ouest , pendant quarante lieues environ , pour gagner le large et doubler avec certitude et sûreté le banc d’Arguin, dont la configuration sur les cartes est très- imparfaite , et de-là on aurait repris la route du sud, qui est celle du Sénégal, et le banc se trouvait alors complètement évité. II est d’ailleurs bien étonnant qu’il pût y avoir quelque hésitation sur la route à suivre, d’après les instructions du Ministre de la Marine , qui

portaient de courir vingt-deux lieues au large, après avoir reconnu le Cap-Blanc et de ne venir sur la terre qu’en employant les plus grandes précautions et la sonde à la main. Les autres bâtimens de Pexpédition qui ont gouverné selon celte instruction , sont tous parvenus à Saint-» Louis sans accident , preuve certaine de son exactitude ( i ). Mais pour nous , il n’en fut pas ainsi; M. Pvichefort qui était alors notre oracle,

(i) Outre les instructions dont il vient d’ètre parlé, une lettre envoyée quelques jours avant notre départ de la rade de î île d’Aix , recommandait aux commandans de l’expédition de ne pas se fier aux cartes marines , sur lesquelles le banc d’Arguin est très-mal placé.

et ceux qui, comme lui , n’écoutant que leur présomption , se chargeaient si témérairement d’une terrible responsabilité , jugèrent convenable, quand ils furent à dix lieues environ du prétendu Cap-Blanc , ayant couru jusque là, la route de l’est à T ouest, de reprendre tout-àcoup la direction du sud et de faire route sur Portendic. Ceux des passagers qui connaissaient lebancd’Arguin, se récrièrent sur cette décision» M. Picard, entr’autr es, greffier du Sénégal , et qui avait touché huit ans auparavant sur ce banc , prédit hautement notre perte; mais malgré les justes observations de cet homme éclairé, il fut impossible d’obtenir de nos guides qu’ils voulussent bien changer de direction ; et dans l’après-midi du même jour, nous recueillîmes les fruits amers de leur coupable obstination.

Cependant durant la nuit qui précéda ce jour funeste, la corvette l’Echo, qui était tout près et à tribord de notre frégate , nous fît un nombre considérable de signaux; elle brûla des amorces , et à différentes reprises plaça à ses mâts des fanaux auxquels à la fin on se décida à répondre de notre bord avec quelques autres feux qu’on hissa au haut des maïs et qui furent redescendus un instant après. Alors YEcho voyant notre entêtement , nous abandonna et

nous la perdîmes de vue pour toujours. En cette occasion on ne peut s’empêcher de reconnaître que la conduite de l’officier de quart, fut extrêmement répréhensible.

M. Savigny était sur le pont où il resta une partie de la nuit, il eut tout le loisir de s’apercevoir de la négligence de cet officier qui ne daigna pas même répondre aux signaux de Y Echo. Pourquoi 5 près d’un danger si redoutable, ne pas confronter les points des deux navires , comme cela se fait lorsqu’on navigue en division et lui demander si elle n’avait pas reconnu le Cap-Blanc , que nous cherchions ? Tous ces motifs nous semblent assez puis-

JL

sans et plus que suffisans pour que la morgue du métier fut mise de côté pour un instant; mais elle est si forte dans cette arme, qu’on a déjà vu plusieurs exemples semblables, oii des vaisseaux ont péri, pour ne pas avoir voulu se soumettre à de pareilles communications qui font toujours l’éloge de celui qui les demande, et qui prouvent sa prudence et sa modestie.

Le commandant de la frégate ne fut même pas prévenu des signaux de la corvette. A 1 1 h. elle nous restait par le bossoir de bâbord , et bientôt après M. Savigny vit que la direction de sa route faisait avec la nôtre un angle assez ouvert, et quelle tendait à nous croiser en passant

sur l’avant ; il l’aperçut bientôt à tribord. On assure que ses journaux portent qu’elle gouverna toute la nuit au ouest-sud-ouest ; les nôtres aussi. 11 faut nécessairement que nous soyons venus sur bâbord ou la corvette sur tribord, puisqu’a jour elle n’était plus en vue» A six lieues en mer, il est très-facile d’apercevoir un navire; il faudrait donc que de minuit à six heures du matin, elle nous eut gagnés de plus de six lieues , ce qui n’est guères admissible ; car sa marche était bien inférieure à la nôtre, et elle s’arrêtait de deux heures en deux heures pour sonder. Pour se rendre raison de ce qui se passa, il faut nécessairement admettre , ou que la frégateait gouverné plus sud, ou la corvette plus ouest. Si les deux navires avaient couru, comme on le dit,dansla même aire de vent, il serait impossible d’expliquer leur séparation.

Au reste de deux heures en deux heures , à bord de la frégate, on mettait en panne pour sonder; toutes les demi-heures on jetait également le plomb sans diminuer de voiles. Nous étions toujours sur les hauts-fonds, et nous pren i o n s 1 e 1 a r g e p o u r t r o u v e r u n e p 1 u s g r a n cl e q u a n » tité d’eau; enfinle matin , à six heures , ou disait que nous étions par plus de cent brasses. On.

mit alors le cap au sud-sud-est ; cette route ouvrait un angle presque droit avec celle que nous avions courue pendant la nuit * elle portait directement sur la terre , dont la situation du banc d’Arguin nous rendait , en cet endroit , l’approche des plus redoutables.

A midi , on prit hauteur pour s’assurer de notre position. Nous vîmes sur le gaillard d’arrière , M. Maudet , enseigne de quart , faisant son point sur une cage à poule. Cet officier qui connaît tous les devoirs que lui impose son état, assura que nous étions sur l’accore du banc, et fit part de son opinion à celui qui, depuis plusieurs jours , donnait des conseils au commandant sur la route à tenir. Il en reçut pour réponse : « Laissez donc , nous sommes par les

» quatre-vingts brasses (i). »

Si la route de la nuit avait en partie fait éviter tous les dangers , celle qui du matin nous avait ramenés dessus. M. Maudet , convaincu , malgré tout ce que l’ignorance opposait à ses observa-

(1) M. Lapérère , officier de quart avant M. Maudet , se trouvait, par son estime, très-près du Banc ; il ne fut pas plus écouté , quoiqu’il ait fait son possible pour s’assurer au moins de notre position en sondant. Nous avons fait connaître les noms de MM. Lapérère et Maudet, parce que s’ils eussent été crus, la Méduse existerait encore.

dons , que le navire était sur le banc , prit sur lui de faire sonder. La couleur de l’eau était entièrement changée , ce qui fut remarqué par les yeux les moins exercés à reconnaître la profondeur de la mer à l’aspect de ce liquide ; on crut même voir rouler du sable au milieu des petites vagues qui s’élevaient ; des herbes nombreuses paraissaient le long du bord , et l’on prenait beaucoup de poissons. Tous ces faits prouvaient, à n’en pas douter, que nous étions sur un haut fond ; la sonde annonça effectivement dix-huit brasses seulement. L’officier de quart fît de suite prévenir le commandant, qui ordonna de venir un peu plus au vent. JNous étions grand largue les bonnettes à bâbord. On amena de suite ces voiles ; la sonde fut lancée de nouveau et donna six brasses. Le capitaine en fut prévenu ; en toute hâte il ordonna de serrer le vent le plus possible ; mais il n’était malheureusement plus tems faj (i).

La frégate, en lofï’ant, donna presqu’aussitôt un coup de talon ; elle courut encore un moment, en donna un second, enfin un troisième. Elle s’arrêta dans un endroit oit la sonde ne donna

(i) Voir à la fin du volume les notes désignées par les lettres alphabé tiques.

que 5 mètres 60 centimètres d’eau , et c’était l’instant de la pleine mer.

Nous nous trouvâmes dans cette position fatale précisément à l’époque des fortes marées, tems qui nous était le plus défavorable , parce quelles allaient perdre ^ et que nous touchâmes pendant que l’eau était le plus élevée. D’ailleurs les marées marnent fort peu dans ces parages ; du tems des pleines lunes elles ne s’élèvent pas de cinquante centimètres de plus que dans les tems ordinaires ; dans les malines ou grandes marées , l’eau ne monte pas de plus de centvingt centimètres sur le banc. Lorsque nous touchâmes, nous avons déjà dit que la sonde ne donna que cinq mètres soixante centimètres; de basse mer elle ne donna que quatre mètres soixante centimètres :1a fregate, par conséquent, dut déjauger d’un mètre. Cependant , dès que nous fûmes échoués , les embarcations qui allèrent au large pour sonder , rencontrèrent des endroits plus profonds que celui sur lequel nous touchâmes , et beaucoup d’autres aussi qui l’étaient moins , ce qui fit présumer que le banc est très-inégal et couvert de monticules. Toutes les différentes manœuvres qui furent faites depuis le moment ou l’on reconnut les dix-huit brasses, jusqu’à celui oit nous échoua-

ro es , se succédèrent avec une rapidité étonnante: il ne s’écoula pas plus de dix minutes . Plusieurs personnes nous ont assuré que si l’on fût venu entièrement au vent, dès qu’on eut rencontré les dix-huit brasses , peut-être la frégate auraitelle paré ; car elle ne toucha tout-à fait que dans Y ouest du banc et sur son accore, L’échoûraent eut lieu le 2 juillet à trois heures et quart de l’après-midi , par les 19° 36’ de latitudezzo/vZ , et parles io° 46’ de longitude ouest. Cet accident répandit sur la frégate , la plus sombre consternation. S’il s’est rencontré quelques hommes assez fermes au milieu de tout ce désordre , ils ont dû être frappés des altérations profondes empreintes sur toutes les physionomies ; quelques personnes étaient méconnaissables. Ici, l’on voyait des traits retirés et hideux ; là un visage qui avait pris une teinte jaune et même verdâtre; quelques-uns étaient foudroyés, anéantis ; d’autres , enchaînés à leur place, sans avoir la force des’en arracher , restaient comme pétrifiés ; il semblait que la terrible Gorgone dont nous portionsle nom eût passé devanteux» Revenues delà stupeur de ces premiers momens, une infinité de personnes s’abandonnèrent bientôt aux cris de désespoir; quelques-unes maudissaient ceux dont l’ignorance venait de nous

être si funeste. M. Lapérère , en montant sur le pont , aussitôt après l’accident , s’adressa d’une manière énergique à celui qui , comme nous l’avons déjà dit , dirigeait depuis plusieurs jours la marche du navire , et lui dit : » Voyez s monsieur , où votre entêtement nous a conduits ; je vous en avais prévenu. » Deux femmes seules parurent supérieures à la terreur de ce désastre ; c’étaient Fépouse et la fille du gouverneur. Quel contraste frappant! des hommes qui, depuis 20 ou s5 ans , avaient couru mille dangers, étaient profondément affectés , tandis que Madame et Mademoiselle Schmalz paraissaient insensibles et comme étrangères à tous ces événemens.

Dès que la frégate fut échouée , on amena les voiles avec précipitation , on dépassa les mâts de perroquet, on recala ceux de hune et l’on disposa tous les objets nécessaires pour la retirer de dessus le banc. Après de nombreux travaux, la nuit étant survenue , on les suspendit pour donner quelques instans de repos à l’équipage qui avait déployé une activité extrême. Le lendemain 3, on dépassa les mâts de hune , on amena les vergues et l’on vira au cabestan sur une ancre , qui , la veille au soir très-tard avait été mouillée à une encablure

dans le derrière de la frégate. Cette opération fut infructueuse , parce que cette ancre , qui était très-faible , ne put opposer assez de résistance , et céda. On en mouilla alors une de bossoir , qui , après des peines infinies, fut cependant portée assez loin , dans un endroit , où il n’y avait pas plus de 5 mètres 60 centimètres d’eau. Pour la porter jusques-là , on la mit en cravatte derrière une chaloupe , sous laquelle on avait placé un chapelet de barriques vides , cette embarcation n’étant pas susceptible de porter un poids aussi considérable (1). La mer était d’ailleurs assez grosse, et le courant extrêmement fort.

Cette chaloupe rendue sur le lieu où elle devait mouiller son ancre, ne put lui donner une position convenable pour faire engager ses pattes dans le sable , car l’une des extrémités touchait déjà le fond , tandis que le joil fixé sur Je derrière de la chaloupe, était entièrement hors de Feau. Ainsi, mal mouillée , celte masse ne put remplir le but qu’on se proposait; car , lorsqu’on vira dessus , elle n’opposa que fort

(il Celte chaloupe n’était pas celle de la frégate ; c’était une embarcation en assez mauvais état, qui devait être laissée au Sénégal, pour le service du port.

peu de résistance, et serait revenue jusqu’à bord . si l’on eût continué de faire force au cabestan ( i ). Dans la journée on défonça des pièces à eau qui étaient dans la cale ; on pompa de suite. Les mâts de hune, excepté le petit, qu’on ne put dépasser, furent mis à la mer; les vergues, la beaume, et toutes les pièces de bois qui composaient la drome , furent également débarquées. On conserva les deux basses vergues en place, pour servir de béquilles à la frégate , et la maintenir en cas qu’elle menaçât de chavirer.

Si la perte du navire devenait certaiue , il fallait assurer une retraite à l’équipage. Un conseil fut convoqué , dans lequel le gouverneur du Sénégal donna lui-même le plan d’un radeau susceptible , disait-on , de porter deux cents hommes avec des vivres. (2). On fut obligé d’avoir recours à un moyen de cette nature , parce que les six embarcations du bord furent jugées incapables de se charger de quatre cents

(1) Le fond d’ailleurs, était de peu de tenue; c’est un sable mêlé de vase grise et de petits coquillages.

(2) Ce plan fui montré à plusieurs personnes ; nous le vîmes nous-mêmes entre les mains du gouverneur qui le crayonnait, appuyé sur le petit cabestan de l’arrière.

hommes que nous étions. Les vivres devaient être déposés sur le radeau , et aux heures des repas les équipages des canots seraient venus y prendre leurs rations. iS ou s dev ions tons gagner ensemble les côtes sablonneuses du désert, et là, munis d’armes et de munitions de guerre que devaient prendre les canots avant notre départ de la frégate, former une caravamie et nous rendre à file Saint-Louis . Les événemens qui eurent lieu dans la suite prouvèrent que ce plan était parfaitement conçu, et qu’il eut été couronné du succès 3 par malheur ces décisions furent tracées sur un sable léger que dissipa le souffle de Fégoïsme.

Le soir , vers les deux heures, une autre ancre a jet fut mouillée à une assez grande distance de la frégate. Un instant avant la pleine mer, 011 commença à virer au cabestan , mais toutes les

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manœuvres furent infructueuses. Les travaux furent remis à la marée du lendemain matin. Pendant tout ce tems , les mouillages s’exécutèrent avec les plus grandes peines; la mer était houleuse , les vents forts et du large. Les embarcations qui voulaient aller au loin , soitpour sonder ou pour y mouiller des ancres, ne gagnaient qu’apres les plus grands efforts 3 des courans rapides augmentaient encore les difïi-

cultes. Si le tems ne nous eût pas si puissamment contraries , peut-être que le lendemain le bâtiment aurait été mis à flot 5 car il avait été décidé qu’on élongerait de fort longues touées; mais la force du vent et delà mei renversèrent ces dispositions qu’un calme seul eût pu favoriser. Le temps fut mauvais pendant toute la nuit. Vers les quatre ou cinq heures 3 à la marée du matin , tous les moyens qu’on employa pour relever la frégate furent encore inutiles ; nous commençâmes à désespérer de pouvoir jamais la retirer de ce danger; les embarcations furent réparées , et l’on travailla avec activité à la construction du radeau. Pendant la journée du 4, plusieurs barils de farine furent jetés à la mer , des pièces à eau défoncées et les pompes jouèrent de suite. Des quarts de poudre à canon, objet de traite pour le Sénégal , furent aussi débarqués.

Le soir , quelques instans avant la pleine mer , les travaux recommencèrent au cabestan. Les ancres ne vinrent pas cette fois-ci tromper nos espérances ; car après un instant de travail ? la frégate fit sur bâbord un mouvement qui fut déterminé par une ancre à jet mouillée dans le nord-ouest. Le grelin qui était frappé sur son anneau venait par le devant du navire et ten-

dait à le faire éviter, tandis qu’une autre ancre beaucoup plus forte, dont le câble passait par une des ouvertures de la poupe , tendait à l’empécher de courir de l’avant, en maintenant son derrière dont on maîtrisait les secousses au moyen de cette force. Ce premier ébranlement donna les plus grandes espérances ; on travailla avec ardeur. I

Après de nouveaux efforts, la Méduse commença à éviter d’une manière ssensible. On re- »

doubla ; elle évita entièrement et présenta alors son devant au large. Elle était presque à flot ; son derrière seul touchait encore un peu On ne put continuer les travaux, parce qu’on était trop près de l’ancre et qu’on l’eût soulevée. Si une touée se fût trouvée élongée au large , en continuant à se ha lier dessus, on eût dans cette soirée mis la frégate entièrement à flot. Tous les objets qui furent jetés à la mer l’avaient allégée de 20 ou 3o centimètres au plus. On aurait certainement pu diminuer encore son tirant d’eau ; mais on ne le fit pas , parce que le gouverneur du Sénégal s’opposa a ce que les barils de farine fussent envoyés à la mer, alléguant que la disette la plus grande désolait les comptoirs Européens. Ces considérations n’auraient cependant pas dû faire oublier que nous avions

en batterie quatorze canons de dix-huit • qu il était facile de les débarquer et de les envoyer, même à une assez grande distance de la frégate , au moyen des palans de bouts de vergues. On pouvait a ailleurs faire des chapelets parfaitement soignés, de tous les barils de farine, et une fois hors ée danger, on eût pu sans peine les ressaisir. L’exécution de ce moyen ne devait faire concevoir aucune crainte d’alte'rer beau coup les farines qui, plongées dans l’eau, forment autour du bois qui les renferme une croûte assez épaisse , pour que tout l'intérieur se conserve parfaitement. On essaya bien les chapelets ; mais on y renonça , parce que les moyens qui furent mis en usage étaient insuffisans. Il aurait fallu y apporter plus de soins et toutes les difficultés auraient été levées. On ne prit que des demi-mesures , et il régna dans toutes les manœuvres une incertitude et des tâtonneraens iout-à-fait préjudiciables à notre salut (bj. Si dès que nous fûmes échoués, on eût de suite allégé la frégate , peut-être serait- on parvenu à la sauver (i). Le tems au reste.

(i) Deux officiers déployèrent la plus grande activité. Ils auraient voulu jeter à la mer tous les objets susceptibles d’y être envoyés. On le permettait pendant un instant ; et le moment d’après venait un ordre opposé^

comme nous Favoris déjà dit, fut presque toujours défavorable , et contraria souvent les opérations.

Quelques personnes s’attendaient à voir le lendemain relever le navire, et leur joie annonçait qu’elles en étaient pleinement persuadées. Il y avait il est vrai quelques probabilités ; mais elles étaient bien faibles ; car la frégate n’avait fait que sortir de son lit. A peine étions-nous parvenus à la faire changer de place , à une distance de deux cents mètres environ , que la mer commença à baisser ; la quille reposa alors sur le sable \ ce qui fît presque évanouir les dernières lueurs d’espérance dont quelques-uns de nous se laissaient encore éblouir. Si dans cette soirée on eût pu la mettre à deux ou trois encablures plus au large , en l’allégeant encore, peut-être , nous le répétons , nous serions nous trouvés hors de danger.

A la nuit , le ciel se couvrit , les vents venaient du large et soufflaient avec force. La mer devint grosse et la frégate commença à donner de forts coups de talon qui , se multipliaient en augmentant de violence. A chaque instant nous nous attendions à la voir s’entrouvrir \ la consternation devint de nouveau gé-

îîérale , et nous acquîmes bientôt la certitude cruelle que le bâtiment était perdu sans ressource f c ). Il creva au milieu de la nuit; sa quille se brisa en deux parties ; le gouvernail se démonta et ne tint plus à barrière que par ses chaînes ou drosses, ce qui lui fit faire un ravage épouvantable. Il produisait l’effet d’un fort bélier horizontal, qui , ébranlé avec violenccpar la vague, frappait à coups redoublés dans la poupe du navire; aussi tout le derrière du parquet de la chambre du commandant fut-il soulevé ; l’eau entrait d’une manière effrayante. Bientôt aux dangers de la mer vinrent se joindre les premières menaces du danger des passions soulevées par le désespoir et dégagées de tout frein par le sentiment impérieux de la conservation personnelle. Vers les onze heures il éclata une espèce de révolte, suscitée par quelques militaires qui persuadèrent à leurs camarades qu ou voulait les abandonner , pendant qu’on s’enfuirait dans les embarcations , craintes auxquelles donna naissance une étourderie de jeune homme. Plusieurs soldats avaient saisi leurs aimes et s’étaient rangés sur Je pont dont ils occupaient tous les passages ; mais la présence du gouverneur et des officiers suffit pour lors à calmer les esprits et à rétablir l’ordre.

Bientôt après , le radeau entraîné par la force du courant et de la mer, cassa l’amarrage qui le retenait à la frégate ; il s’en, allait en dérive. Des cris annoncèrent cet accident ; on envoya de suite un canot qui le ramena à bord. Cette nuit fut extrêmement pénible. Tourmentés tous par l’idée que notre bâtiment était entièrement perdu 3 ballotté par les forts mouvemens que lui imprimaient les vagues , nous ne pûmes prendre un seul instant de repos.

Le lendemain 5 , à le pointe du jour, il y avait 2 mètres 70 centimètres d’eau dans la cale et les pompes 11e pouvaient plus franchir : il fut décidé qu’il fallait évacuer la plus promptement possible. On ajoutait que la Méduse menaçait de chavirer ; la crainte était puérile sans doute : mais ce qui commandait plus impérieusement l’abandon, c’est que l’eau avait déjà pénétré jusques dans l’entrepont. On retira à la hâte du biscuit des soutes ; du vin et de l’eau douce furent également préparés. Ces provisions étaient destinées à être déposées dans les canots et sur le radeau. Pour préserver le biscuit du contact de l’eau salée, on le mit dans des barriques dont les douves , exactement jointes et affermies encore par des cercles de fer p répondaient parfaitement au but qu’on se

proposait. Nous ignorons pourquoi ces provisions si bien préparées ne furent placées ni sur le radeau ni dans les embarcations; la précipitation avec laquelle on abandonna la Méduse fut probablement cause de cette négligence. On porta l’étourderie et la confusion au point que quelques canots ne sauvèrent pas plus de vingtcinq livres de biscuit, une petite pièce à eau et fort peu de vin : le reste fut délaissé sur le pont de la frégate ou jeté à la mer pendant le tumulte de l’évacuation. Le radeau seul eut du vin en assez grande quantité, mais pas une seule barrique de biscuit; si l’on en mit, il en fut débarqué par les soldats lorsqu’ils s’v placèrent. Pour éviter la confusion , on lit la veille une liste d’embarquement et l’on donna à chacun le poste qu’il devait occuper; mais on n’eut aucun égard à cette sage disposition. Chacun chercha le moyen qu’il crut le plus favorable pour gagner la terre. Ceux qui exécutèrent les ordres qu’ils avaient reçus de se mettre sur le radeau, eurent certainement lieu de s’en repentir. M Savigny était malheureusement de ce nombre : il aurait pu se glisser dans une chaloupe, mais un attachement invincible à son devoir lui fit oublier le danger du poste qui lui fut assigné.

ÏjC moment arriva enfin d’abandonner la frégate. On fil d’abord descendre sur le radeau les militaires qui presque tous y furent placés. Ils voulaient emporter leurs fusils et des cartouches ; on s’y opposa d’une manière formelle (i ) Ils les laissèrent donc sur le pont et ne conservèrent que leurs sabres ; quelques-uns cependant sauvèrent des carabines et presque tous les officiers des fusils de chasse et des pistolets.

Pour donner à nos lecteurs une juste idée de l’ordre qui fut suivi dans cette évacuation , nous allons mettre sous leurs yeux le tableau fidèle et numérique des individus dont se chargèrent les embarcations et le radeau.

Le grand canot du bord , monté par un lieutenant et où se trouvaient le gouverneur et sa famille, reçut trente -cinq personnes, tout compris. Cette vaste embarcation , bordant quatorze avirons , aurait certainement pu en porter uneplus grande quantité (outre les hommes , il y avait trois malles ) ci. 35 hommes.

Le canot major j à quatorze avirons , reçut quarante - deux individus, ci. ......... 42*

(1) Pourquoi s’y opposa- ton?

Ci- contre . 77 .

Le canot du commandant , bordant douze avirons , prit vingt -huit matelots, ci . 28,

La chaloupe , quoique dans un très-mauvais état et démunie de rames , se chargea cependant des gens de l’équipage au nombre de quatre-vingt-huit, ci . .... 88.

Un canot de huit avirons et qui devait être laissé au Sénégal pour le service du port, fut monté par vingt- cinq passagers, ci .... s5.

La plus petite des embarcations , comptait quinze personnes à son bord; de ce nombre était l’intéressante famille de M. Picard dont nous avons parlé plus haut : elle était composée de trois jeunes filles , de sa femme et de quatre enfans en bas âge. ci . i5.

Enfin le radeau était chargé de 129, tant soldats qu’officiers de terre ; de 29 , tant marins que passagers , et d’une femme ; en tout, cent-cinquante, ci ... . i5o.

Ce qui donne un total de . . 385.

Mais il y avait sur la frégate à peu près quatre cents matelots et soldats ; plusieurs malheureux furent donc abandonnés , et lorsqu’après cinquante- deux jours on eut retrouvé la Méduse , il fut vérifié que le nombre de ceux qui y restèrent s’élevait à dix-sept. On dit que lorsque la dernière embarcation, qui était la chaloupe , déborda , plusieurs hommes refusèrent de s y rendre ; les autres étaient trop ivres pour penser à leur salut. Un nommé Dalès , l’un des dixsept qui ne voulurent pas abandonner la frégate, a déposé, dans le conseil , que quatorze de ses camarades étaient remontés de la chaloupe 5 parce qu’ils ne la trouvaient pas susceptible de naviguer , et que lui , ainsi que deux autres , s’étaient cachés pour ne pas être forcés de s’embarquer. Nous ne connaissons pas les dépositions de ses deux compagnons d’infortune.

Quel spectacle de voir une multitude de malheureux qui tous voulaient se dérober à la mort , et qui tous cherchaient à se sauver ou dans les embarcations ou sur le radeau ! L’é-

chelle de la frégate ne pouvait suffire à rembarquement de tant de monde; on se précipitait du haut du navire , se fiant sur un simple bout de corde à peine susceptible de supporter le poids d’un homme. Quelques-uns tombèrent

à la mer et furent raltrappés : ce qu’il y a de surprenant, c’est que dans ce tumulte , il n’y eut pas un seul accident grave.

Ceux qui connaissent la mer concevront que , malgré l’inquiétude qui devait nous agiter sur notre sort , nos cœurs en cet instant aient été accessibles à une douleur qui ne portait pas sur nous-mêmes. On sait quelle vive affection les marins éprouvent pour les vaisseaux qu’ils montent et qui deviennent pour eux une se» conde patrie. Ils leur imposent des noms de tendresse; ils se réjouissent de leur gloire et s’affligent de leurs revers ; ainsi que l’a si bien remarqué Félégant écrivain , M. Jay , qui , dans le Mercure du 22 novembre 1817 ^ a rendu compte de la ir-. édition de notre ouvrage, et à qui nous saisissons cette occasion de payer un juste tribut de notre reconnaissance pour avoir le premier appelé sur notre infortune les se» cours de la générosité nationale. C’est lui , en effet, et nous nous plaisons à en consacrer ici le souvenir , c’est lui qui a donné à-la-fois l'idée et l’exemple de celte souscription si noblement proposée, si noblement accueillie, et dans laquelle nous voyons toutes les classes de la société , et jusqu’au malheur meme (i)s’empres-

J) Du fond des prisons de Rîiodez, dans une situation

ser d’offrir des consolations à notre malheur et réparer, par ces touchans témoignages de l’intérêt public , l’oubli et l’insensibilité de ceux dont nous avions droit d’attendre ou la justice ou tout au moins la commisération.

Revenons à notre fatal radeau. Bien donc que notre position y fût des plus terribles, nous jetions tristement les yeux sur la frégate et ne pouvions nous empêcher de regreter ce beau navire, qui, quelques jours auparavant, paraissait maîtriser les flots qu’il fendait avec une rapidité étonnante. Ces mâts qui supportaient des voiles immenses n’existaient plus; le bâtiment lui-même était abattu sur la hanche de bâbord.

Cependant des peines bien autrement douloureuses , une nouvelle lutte contre le malheur et la mort attendaient ceux qui devaient revoir

la terre . Mais n’anticipons pas sur les

événemens, et poursuivons le récit fidèle des opérations qui se succédèrent jusqu’au moment où l’on abandonna le radeau.

peut-être plus poignante que la nôtre , Madame Manson , ainsi que nous , ( nos cœurs aiment a le croire ) victime des passions humaines, a trouvé pour nous , dans son âme , des larmes et de la pitié , et a placé son nom parmi ceux de nos bienfaiteurs.

Toutes les embarcations, après avoir débordé , manœuvrèrent ainsi que nous allons l'exposer.

Vers les sept heures , on donna le signal du départ; quaire des canots prirent le large. Le radeau était encore le long de la frégate où il était amarré, l’embarcation du commandant était sous le beaupré, et le grand canot près de notre machine où il venait de déposer des hommes. On nous annonce enfin le moment du départ ; mais, par une espèce de pressentiment , de ce qui devait nous arriver , M. Corréard , montrant de justes craintes que l’événement n’a que trop réalisées > ne voulut pas partir sans s’être assuré par lui-même que notre radeau était pourvu de tous les instrumens et cartes nécessaires pour naviguer avec une certaine sécurité , dans le cas où le mauvais tems obligerait les embarcations à se séparer de nous. Comme il était impossible de se remuer sur le radeau , tant nous étions serrés les uns contre les autres, il jugea plus simple de faire appel- 1er Monsieur . . . . qui se rendit sur-le-champ à son invitation. En venant à bâbord , il nous demanda ce que nous voulions; il lui fut fait alors les questions suivantes : Sommes -nous en état de nous mettre en route ? Avons -nous

des instrumens et des cartes ? Oui , oui, répondit il , Je vous ai pourvus de tout ce qui peut vous être nécessaire. On lui demanda encore quel était l’officier de marine qui devait venir nous commander ; il répondit : C’est moi ; dans un instant je suis à vous : Après ces paroles, il disparut et s’embarqua dans un des canots.

Gomment est-il possible qu’un marin français ait pu montrer autant de mauvaise foi envers de malheureux compatriotes qui mettaient en lui toute leur confiance ! et pourtant nous avons à raconter des traits encore plus hideux, encore plus affligeans pour l’humanité !

Enfin , le grand canot se mit sur l’avant de la frégate , et le gouverneur s’y fit descendre dans un fauteuil fixé à l’extrémité d’un palan. On remarquait sur l’arrière de cette embarcation un lieutenant d’artillerie légère qui remplissait ordinairement les fonctions d’aidede-camp auprès du gouverneur et qui veillait en ce moment à ce que personne n’entrât dans le canot. Déjà les dames Schmalz s’y trouvaient placées, ainsi que les officiers de toutes classes qui avaient obtenu cette faveur et parmi lesquels on voyait M. Richefort. En ce moment cinq ou six matelots et soldats se précipitèrent

de la frégate à la mer pour s’embarquer dans ce meme canot où ils demandaient , au nom de rhumanité , d’éire recueillis : mais l’inflexible aide-de-camp jaloux de se montrer digne delà consigne qui lui avait été donnée , mit le sabre à la main et, avec quelques autres qui limité*» rent, repoussa impitoyablement ces malheureux. Les dames Sclimalz montrèrent la même

ces dames , ces victimes du plus révoltant égoïsme se virent forcées de regagner la frégate, bien que le canot privilégié d’où elles étaient rejetées eut pu contenir dix hommes en sus du nombre qu’il portait.

L’embarquement ainsi fini , le grand canot vint jeter une remorque à notre radeau , et nous prîmes le large avec cette seule embarcation. Le canot major donna ensuite une touline au premier ; le canot, dit du Sénégal, vint après et fît la même manœuvre. Il restait encore trois canots ; celui du commandant était toujours sur l’avant de la frégate , à bord de laquelle il restait plus de quatre-vingts hommes qui poussaient des cris de désespoir et voyaient trois embarcations et le radeau qui prenaient le large. Les trois canots qui nous remorquaient nous eurent bientôt éloignés du bâtiment. Us

avaient bon vent; et les matelots ramaient comme des hommes qui voulaient se sauver du péril imminent qui nous environnait. La chaloupe et la pirogue étaient a une certaine distance et essayaient de retourner à bord ; enfin M. de Chaumareys s’embarqua dans son canot par une des manœuvres de l avant : quelques matelots s’y précipitèrent et larguèrent les amarrages qui le retenait à la frégate. Aussitôt les cris des hommes qui restaient abord redouble* rent , et un officier de troupe de terre prit meme une carabine pour faire feu sur le capitaine; on le retint.

Au reste , la manière dontM. de Chaumareys abandonna tout son monde , acheva de le montrer au-dessous de ses fonctions., ainsi qu’on avait déjà pu le juger durant tout le cours de la navigation. La lâcheté avec laquelle on le vit dans cet instant critique trahir tous ses devoirs , manquer non-seulement aux obligations de sa place, mais même aux lois les plus sacrées de l’humanité ? excita un soulèvement général d’indignation. On regrettait qu’on eût arrêté le bras de l’officier armé pour prévenir ou punir tant de bassesse; mais le mal étaitfait, il était irréparable. Le réparer n’était pas d’ailleurs la pensée du capitaine, et il ne pouvait plusreve-

îiir à bord , car il était sûr d’y trouver la mort qu’il cherchait à éviter au prix de l’honneur fdj M. de Chaumareys néanmoins courut sur la chaloupe , et lui donna l’ordre de se charger des hommes qui étaient restés sur la frégate. Quelques personnes de cette embarcation nous ont dit qu’on leur cria qu’il n’y en avait tout au plus qu’une vingtaine qui n’avaient pu s’embarquer. Mais la chaloupe démunie d’avirons tenta inutilement de regagner la Méduse . Un canot essaya sans plus de succès de la remorquer ; elle ne parvint à gagner qu’en envoyant la pirogue chercher de longues manœuvres dont l’une des extrémités fut amarrée sur la frégate et l’autre portée à bord de cette chaloupe , qui se loua jusqu’à bâbord du navire. Le lieutenant de vaisseau, M. Espiau., qui commandait cette grande embarcation > fut surpris de rencontrer plus de soixante matelots et soldats , et non une vingtaine. Cet officier cependant monta à bord avec M. .Brédif , ingénieur des mines, dont les discours tendaient à rappeler à la raison ceux dont la présence du danger avait altéré les facultés intellectuelles. M. Espiau fît embarquer avec ordre les hommes qui étaient sur le pont; dix-sept seulement , ainsi qu’on l’a dit , s’y refusèrent. Les uns craignaient de voir

couler la chaloupe, avant quelle eut pu joindre le radeau et les embarcations qui s’éloignaient de plus en plus ; quelques autres, étaient trop ivres pour penser à leur salut. Les craintes des premiers (et ce sont probablement ceux qui , d’après la déposition du nommé Dalès , remontèrent à bord), étaient fondées sur ce que la chaloupe était en très-mauvais état et faisait eau de toutes parts. Après avoir promis aux hommes qui s’obstinèrent à rester qu’on enverrait à leur secours , dès qu’on serait au Sénégal , la bosse fut larguée , et cette embarcation partit pour venir rejoindre la petite division. Avant de quitter la frégate , M. Espiau avait fait hisser à la corne le grand pavillon national fej.

Lorsque cette embarcation partit pour venir nous joindre, nous étions au moins à une lieue et demie au large. Depuis assez long-tems le canot du commandant était venu prendre la remorque et occupait la tête de la ligne. La plus petite des embarcations (la pirogue) ne prit point la touline ; elle allait en tête de la petite division , probablement pour sonder.

Aussitôt que toutes les embarcations eurent pris leur poste 3 les cris de vive le Roi furent mille fois répétés par les gens du radeau, et un

petit pavillon blanc fut arboré à l’extrémité d’un canon de fusil. Telle était la marche des canots et du radeau. Les chefs de la petite division qui devait nous conduire jusqu’à terre avaient juré de ne pas nous abandonner. Nous sommes loin d’accuser tous ces officiers d’avoir manqué aux lois de l’honneur ; néanmoins un enchaînement de circonstances les força de renoncer au plan généreux qu’ils avaient formé de nous sauver , ou de mourir avec nous. Ces circonstances méritent d^être scrupuleusement examinées , et notre plume guidée par la vérité , ne doit pas craindre de tracer des faits que cette même vérité nous impose le devoir pénible de raconter à la France entière. Ils sont d’une nature si étrange , que ce n’est pas sans de grands combats avec nous-mêmes et de longues hésitations que nous nous sommes déterminés à les faire connaître. Il est cruel d’avoir été la victime de tels événemens , et non moins affligeant d’en être l’historien. Nous avons à montrer jusqu’à quel point l’imagination de l’homme est susceptible d’être frappée par la présence du danger, et même de lui faire oublier quels sont les devoirs que lui impose l’honneur. Bien certainement nous admettons • que dans l’abandon du radeau , les esprits

étaient exaltés et que le désir de se soustraire a# péril fit oublier que cent cinquante infortunes allaient être abandonnés aux souffrances les plus cruelles. Nous raconterons les faits tels que nous les avons observés et tels qu’ils nous ont été transmis par quelques-uns de nos comp a g no n s d’ i nfo r tu n e .

Avant de poursuivre, faisons connaître comment était établi ce radeau auquel furent confiés cent cinquante individus.

Il était composé des mâts de hune de la frégate , vergues , jumelles ^ heaume , etc. Ces difreiues pièces jointes les unes aux autres, par de très-forts amarrages , étaient d’une solidité parfaite. Deux mâts de hune formaient les deux principales pièces, et étaient placés sur les côtés elles plus en-dehors : quatre autre mâts, dont deux de meme longueur et de meme force que les premiers, réunis deux à deux au centre de la machine, en augmentaient encore la solidité. Les autres pièces étaient comprises entre ces quatre premières , mais ne les égalaient pas en longueur. Des planches furent cloués par dessus ce premier plan et formaient une espèce de parquet, qui s’il eut eu plus d’élévation, nous eût été dans la suite du plus grand secours. Pour que notre radeau put mieux résister à

l’effort des vagues , on avait placé en travers de longs morceaux de bois , qui , de chaque côté, dépassaient au moins de trois mètres, sur les parties latérales ; il y avait une petite drorne pour servir de garde-fou. Son élévation n’était pas plus de quarante centimètres ; on aurait pu y ajouter des chandeliers de bastingage qui auraient au moins formé des garde-corps assez élevés; maison ne le fît pas, parcequeceux qui firent construire la machine ne devaient probablement pas s’y exposer. Sur les extrémités des mâts de hune, on avait frappé deux vergues de perroquet ., dont les bouts les plus endehors étaient tenues par un fort amarrage , et formaient ainsi le devant du radeau. L’espace angulaire résultant de la séparation des deux vergues , était rempli par des morceaux de bois en travers et des planches assujéties; ceüe partie antérieure qui avait au moins 2 mètres de long, n’offrait que très-peu de solidité et était continuellement submergée. Le derrière ne se terminait pas en pointe comme le devant , mais une assez longue étendue de cette partie ne jouissait pas d’une solidité plus grande , en sorte qu’il n’y avait que le centre sur lequel 011 pût réellement compter. Un fait peut-être donnera à juger des dimensions de ce centre \lors-

que nous ne fumes plus que quinze , nous n’eûmes pas assez d'espace pour nous coucher , et encore étions-nous extrêmement près les uns des autres. Le radeau , depuis une extrémité jusqu àl’autre , avait au moins vingt mètres sur sept à-peu-près de large ; cette longueur pouvait faire croire au premier coup -d œil , qu’il était susceptible de porter près de deux cents hommes , mais nous eûmes bientôt des preuves cruelles de sa faiblesse. Il était sans voile et sans mâture. A notre départ de la frégate 3 on nous jeta cependant précipitamment le cacatois de perruche et le grand cacatois; on le fit tellement à la hâte , que quelques hommes qui étaient à leur poste , faillirent d’être blessés par la chute de ces voiles qui étaient enverguées : on ne nous envoya point de cordages pour installer notre mâture. Il y avait sur le radeau une grande quantité de quarts de farine qui y avaient été déposés la veille , non pour servir de vivres pendant le trajet de la frégate à terre , mais parce que les chapelets n’ayant pas réussi , on les déposa sur la machine pour qu’ils ne fussent pas entraînés par la mer; six barriques de vin et deux petites pièces à eau : ces derniers objets y avaient été mis pour l’usage des passagers.

A peine fûmes-nous au nombre de cinquante

sur le radeau , que ce poids Le mit au-dessous de l’eau au moins à soixante-dix centimètres , et que pour faciliter l’embarquement des autres militaires , on fut oblige de jeter à la mer tous les quarts de farine qui , soulevés par la vague, commençaient à flotter et étaient poussés avec violence contre les hommes qui se trouvaient à leur poste. S’ils eussent été fixés, peut-être en aurait-on conservé quelques-uns 3 le vin et l’eau le furent seuls , parce que plusieurs personnes se réunirent pour leur conservation, et mirent tous leurs soins à empêcher qu’il ne fussent aussi envoyés à la mer comme les quarts de farine. Le radeau allégé par le poids en moins de ces barils , put alors recevoir d’autres hommes 3 nous nous trouvâmes enfin centcinquante. La machine s’enfonça au moins d’un mètre. Nous étions tellement serrés les uns contre les autres , qu’il était impossible de faire un seul pas ; sur l’avant et l’arrière on avait de l’eau jusqu’à la ceinture. Au moment où nous débordions de la frégate, on nous envoya du bord vingt-cinq livres de biscuit dans un sac qui tomba à la mer. Nous 1 en retirâmes avec peine 3 il ne formait plus qu’une pâte. Nous le conservâmes cependant dans cet état. Quelques-uns de nous, comme on l’a dit plus

haut , avaient eu la sage précaution de fixer les pièces à eau et à vin aux taverses du radeau * et nous y veillâmes avec une sévère exactitude. Voilà exactement quelle était notre installa* tio n , lorsque nous prime le large.

Le commandant du radeau était un aspirant de première classe, nommé Coudin. Quelques jours avant notre départ de la rade de Vile d’Aix, il s’était fait à la partie antérieure de la jambe droite , une grave contusion qui 11e tendait nullement à sa guérison , lorsque nous échouâmes, et qui le mettait dans l’impossibilité de se mouvoir. Un de ses camarades, touché de sa position , lui offrit de le remplacer ; mais M. Coudin, quoique blessé, aima mieux se rendre au poste dangereux qui lui fut assigné 3 parce qu’il était le plus ancien aspirant du bord. Dès qu’il fut sur le radeau, l’eau de mer irrita tellement les douleurs de sa jambe, qu’il manqua de se trouver mal. Nous finies part de son état au canot le plus voisin de nous -, on répondit qu’une embarcation allait venir prendre cet officier. Nous ne savons si l’ordre en fut donné ; mais il est certain que M. Coudin fut obligé de rester sur le fatal radeau.

La chaloupe que nous avons été forcés d’abandonner un moment pour entrer dans ces détails

nécessaires , rallia enfin : ce fut elle qui , nous l’avons déjà dit, déborda la dernière de la frégate. Le lieutenant de vaisseau qui la commandait , craignant avec raison de ne pouvoir tenir la mer dans une embarcation délabrée, démunie d’avirons , fort mal voilée et faisant beaucoup d’eau, longea le premier canot en le priant de lui prendre quelques hommes ; on refusa. Celle chaloupe devait nous laisser des cordages pour installer notre mâture, ce qui, un instant auparavant nous avait été hélé du premier canot que nous avions au-devant de nous. Nous ignorons quelles furent les raisons qui l’empêchèrent de nous laisser des manœuvres ; mais elle passa outre , et courut sur la seconde embarcation qui également ne voulut recevoir personne. Alors l’officier qui la commandait , voyant qu’on se refusait à lui prendre du monde et tombant toujours sous le vent , parce que ses voiles orientaient fort mal et que les courans le drossaient , aborda le troisième canot commandé par l’enseigne de vaisseau , nommé Mciiidet , dont nous avons déjà parlé plus haut. Celui-ci, avant sous ses ordres une embarcation faible qui , la veille, avait eu unbordage enfoncé par une des pièces transversales du radeau ( accident auquel on avait remédié en

appliquant sur l’ouverttire une large plaque de plomb) et d’ailleurs très-chargée , pour éviter ce choc qui aurait pu lui être funeste , fut obligé de larguer la remorque qui le tenait au canot major, et divisa ainsi en deux la ligne que formaient les embarcations au-devant du radeau , en s’en séparant avec le canot du commandant qui était en tête. Lorsque le commandant et M.Maudet se furent dégagés , ils serrèrent le vent et revirèrent ensuite de bord pour venir prendre leur poste ; M. Mau de t héla même à M. de Chaumareys : Capitaine , reprenez votre touline . Il reçut pour réponse : Oui 3 mon ami. Deux canots étaient encore à leur poste j mais avant que les deux autres eussent pu les rejoindre , le canot major venait de se séparer. L’officier qui le commandait s’exprime ainsi sur cet abandon : « La touline n’a point été larguée » de mon embarcation , mais bien du grand » canot qui était derrière moi. » Ce second abandon nous en présageait un plus cruel , car l’officier qui commandait dans le grand canot ? après nous avoir remorqués seul un instant , fit larguer l’amarrage qui le tenait au radeau. Lorsque les remorques furent larguées, nous étions à deux lieues delà frégate ; la brise venait du large , la mer était aussi belle quoi!

pouvait le désirer. Cette dernière remorque ne cassa point , comme le gouverneur s’est efforcé de le faire croire au ministre de la marine , et à plusieurs des réchappés du radeau. En se promenant sur la terrasse d’un négociant français au Sénégal , en présence de MM. Savigny et Coudin , le gouverneur l’expliquait ainsi :

Quelques hommes étaient sur le devant du » ^radeau à l’endroit ou était fixée la touline sur » laquelle ils tiraient de manière à rapprocher » les embarcations. Ils en avaient tiré à eux » plusieurs brasses; mais une lame étant sur- » venue , donna une forte secousse , les hommes » furent obligés de lâcher. Les canots couru- » rent alors avec plus de vitesse jusqu’à ce que )> l’amarrage fût tendu ; au moment où les em- » bareations en opéraient la tension , l’effort » fut tel que la remorque cassa. » Cette manière d’expliquer ce dernier abandon est trèsadroite , et pourrait être facilement crue de ceux qui n’étaient pas sur les lieux, mais il ne nous est pas possible de Tadopter , nous qui pourrions même nommer celui qui largua.

Quelques personnes des autres embarcations nous ont assuré que tous les canots venaient pour reprendre leur poste , et qu’un cri de : Nous les abandonnons , fut entendu. Nous

tenons ce fait cle plusieurs de nos compagnons d’infortune. Le désordre fut entièrement mis dans la ligne , et il îLy eut point de mesures prises pour y porter remède, il est probable que si un des premiers chefs eut montré L exemple , tout serait rentré dans le devoir ; mais chacun fut abandonné à soi-même ; de- la plus d’ensemble dans la petite division ; chacun ne songea pins qu’à se soustraire à son péril personnel.

Rendons ici hommage au courage de M# Clanet, agent comptable de la frégate, qui se trouvait dans le canot du gouverneur. Si on l’eût écouté , cette remorque n’eût point été larguée. À chaque instant un officier qui était dans cette embarcation demandait hautement : Larguerai- je ? M. Clanet s’y opposait , en répondant avec fermeté : non 3 non . Quelques personnes se réunirent à lui , mais ne purent rien obtenir 3 la remorque fut larguée. Nous regardons comme chose certaine que les autres commandans des chaloupes , voyant le premier chef de l’expédition se dévouer courageusement , seraient revenus prendre leur poste ; mais on peut dire que chaque embarcation en particulier fut abandonnée des autres. Il eût fallu dans cette circonstance un homme d’un

très-grand sang-froid et cet homme ne devaitil pas se trouver dans les premiers chefs. .Comment justifier leur conduite ?ïl y a certainement quelques raisons à alléguer. Juges impartiaux des événemens , nous allons les décrire , non comme des victimes malheureuses des suites de cet abandon, mais comme des hommes étrangers à tous ressentimens personnels et qui n'écoutent que la voix de la vérité.

Le radeau tiré par toutes les embarcations réunies les entraînait un peu en dérive ; il est vrai que nous étions au moment de juzant et que les courans portaient au large. Se trouver en pleine mer avec des embarcations non pontées , pouvait bien inspirer quelque crainte; mais sous peu d’heures les courans devaient changer et nous favoriser : il fallait donc attendre ce moment qui aurait évidemment démontré la possibilité de nous traîner jusqu’à terre dont nous n’étions pas éloignés de plus de douze ou quinze lieues. Cela est si vrai , que le soir avant le coucher du soleil , les canots eurent connaissance de la côte. Peut-être qu’ils auraient été forcés de nous abandonner , la deuxième nuit après notre départ , si toutefois il eût fallu plus de trente-six heures pour nous remorquer jusqu’à terre ; car le tems fut très-

( So )

mauvais. Mais nous nous serions trouvés alors très-près de la côte , et il eût été très-facile de nous sauver : nous n’aurions eu du moins que les élémens à accuser!... Nous sommes persuadés que peu de tems aurait suffi pour nous remorquer jusqu’à vue de terre, carie soir de notre abandon , le radeau se trouva précisément dans la direction de la route qu’avaient tenue les embarcations , entre la terre et la frégate , et au moins à cinq lieues de cette dernière. Le lendemain au matin nons n’appercevions plus la Méduse .

Nous ne crûmes réellement pas , dans les premiers instans que nous étions si cruellement abandonnés. Nous nous imaginions que les canots avaient largué , parce qu’ils avaient apperçu un navire , et qu’ils couraient dessus pour demander du secours. La chaloupe était assez près de nous , sous le vent à tribord. Elle amena sa misaine à mi-mât; sa manœuvre nous fit croire qu’elle allait reprendre la première remorque. Elle resta ainsi un moment, amena tout-à-fait sa mizaine, mata son grand mât , bissa ses voiles et suivit le reste de la division. Quelques hommes de cette chaloupe voyant qu’on nous abandonnait , menacèrent de faire feu sur les autres canots , mais furent arretés

( Si )

par M. le lieutenant de vaisseau Espiau. Plusieurs personnes nous ont assuré que l’intention de cet officier était de venir reprendre la remorque , mais son équipage s’y opposa; il eut au reste commis une grave imprudence. Ses efforts ne nous auraient été que de peu d’utilité et ce dévouement n’eût fait qu’augmenter le nombre des victimes (/’). Dès quecette chaloupe fut partie, nous n’eûmes plus alors de doute que nous étions abandonnés ; nous n’en fûmes cependant tout-à-fait convaincus que lorsque les embarcations eurent disparu.

C’est ici que nous eûmes besoin de toute notre fermeté , qui cependant nous abandonna plus d’une fois : nous crûmes réellement que nous étions sacrifiés , et d’un commun accord nous nous écriâmes que cet abandon était prémédité. Nous jurâmes tous de nous venger si nous avions le bonheur de gagner la côte , et il n’est pas douteux que, si le lendemain nous avions pu joindre ceux qui s’étaient enfuis dans les embarcations , un combat terrible ne se fût engagé entre eux et nous.

Ce fut alors que plusieurs personnes qui avaient été désignées pour les embarcations , regretèrent vivement d'avoir préféré le radeau , parce que le devoir et l’honneur leur avaient

marqué ce poste. Nous aurions à citer quelques individus. Par exemple, M. Corréard entre autres devait aller dans une des embarcations; mais douze des ouvriers qu’il commandait avaient été désignés pour le radeau. Il crut qu'en sa qualité d’ingénieur- commandant , il était de son devoir de ne point se séparer de la majeure partie de ceux qui lui avaient été confies , et qui lui avaient promis de le suivre partout où l’exigerait le besoin du service. Dès ce moment, son sort devint inséparable du leur, et il fit auprès du gouverneur toutes les démarches possibles pour que ses ouvriers fussent embarqués sur la même chaloupe que lui. Mais voyant qu’il ne pouvait rien obtenir pour améliorer le sort de ces braves gens , il dit au gouverneur qu’il n’était pas fait pour commettre une lâcheté; que puisqu’il ne voulait pas réunir ses ouvriers avec lui dans la même embarcation , il le priait de lui permettre d’aller avec eux sur le radeau, ce qui lui fut accordé.

Plusieurs officiers militaires suivirent cet exemple ; deux seulement de ceux qui devaient commander les troupes , n’avaient pas jugé convenable de se placer sur le radeau dont l’installation devait à la vérité inspirer peu de confiance.

Lhmdeuxîe capitaine Beinière se plaça dans la grande chaloupe , avec 36 de ses soldats. On nous avait dit que cette troupe était chargée de surveiller la marche des autres embarcations et de faire feu sur celles qui voudraient abandonner le radeau. 11 est vrai, comme on ha vu plus haut , que quelques braves soldats y écoutant peut-être plus alors la voix de rhumanité et de l’honneur français que les rigoureuses maximes delà discipline, auraient voulu se servir de leurs armes contre les lâches qui nous abandonnaient , mais que leur volonté et leur mouvement avaient été paralysés par l’obéissance passive qu’ils devaient à leurs officiers , et qui s’opposèrent à cette résolution.

L’autre , M. Danglas, lieutenant, sortant des gardes du-corps , s’était d’abord embarqué avec nous sur le radeau , ou son poste était désigné; mais lorsqu’il vit le danger qu’il courait sur cette effrayante machine , il se hâta de la quitter sous pretexte qu’il avait oublié quelque chose sur la frégate, et ne reparut plus. Ce fut lui. que nous vîmes s’armer d’une carabine et menacer de faire feu sur le canot du gouverneur lorsqu’il commença à s’éloigner de la frégate. Ce mouvement, et quelqu’autres démonstralions que l’on prit pour de la folie, manquèrent

de lui coûter la vie ; car pendant qu’il se livrait ainsi à une sorte d’extravagance , le capitaine prit la fuite en l’abandonnant sur la frégate , parmi les soixante-trois hommes qu’il y laissa. Lorsqu’il se yit ainsi traité , M. Danglas donna décidément des marques du plus furieux désespoir. On fut obligé de l’empêcher d’attenter à ses jours ; il invoquait à grands cris la mort qu’il croyait inévitable au milieu de périls si imminents. Il est certain que si M. Espiau, qui avait déjà sa chaloupe pleine , ne fut point revenu prendre à bord de la frégate les quarantesix hommes , du nombre desquels fut M. I) englas, celui-ci eût pu avec tous ses compagnons ne pas éprouver un meilleur sort que les dixsept qu’on laissa définitivement sur la Méduse .

Après la disparition des embarcations , la consternation fut extrême. Tout ce qu’ont de terrible la soif et la faim, se retraça a nos imaginations, et nous avions encore à lutter contre un perfide élément qui déjà recouvrait la moitié de nos corps. De la stupeur la plus profonde , les matelots et les soldats passèrent bientôt au désespoir j tous voyaient leur perte infaillible et annonçaient par leurs plaintes les sombres pensées qui les agitaient. Nos discours furent , d’abord inutiles , pour calmer leurs craintes

que nous partagions cependant avec eux, mais qu’une plus grande force de caractère nous faisait dissimuler. Enfin une contenance ferme, des propos cousoîans parvinrent peu-à-peu à les calmer, mais ne purent entièrement dissiper la terreur dont ils étaient frappés : car selon la judicieuse réflexion qu’en a faite, enlisant notre déplorable récit , M. Jay , dont nous aimons à citer l’autorité, « pour supporter les maux ex- » trêmes,et, ce qui est digne de remarque, les » grandes fatigues , l’énergie morale est bien plus » nécessairequelaforce physique, quel’habitude n même des privations et des travaux pénibles, » Sur cet étroit théâtre, où tant de douleurs se » réunissaient, où les plus cruelles extrémités » de la faim et de la soif se faisaient sentir, des » hommes vigoureux , infatigables , exercés aux » professions les plus laborieuses , succom- » bèrent l’un après l’autre , sous le poids de la » destinée commune , tandis que des hommes » d’un faible tempérament, qui n’étaient point » endurcis à la fatigue, trouvèrent dans leur » âme la force qui manquait à leur corps, sou- » tinrent avec courage des épreuves inouies et » sortirent vainqueurs de cette lutte contre les » plus horribles fléaux. C’est à Féducation qu’ils » avaient reçue , à l’exercice de leurs facultés

intellectuelles, àbélévation deleurs sentimens, » qu’ils furent redevables de cette étonnante su- » périorité et de leur salut. »

Nous reprenons notre récit.

Lorsque la tranquillité fut un peu rétablie , nous nous occupâmes de chercher sur le radeau , les cartes , le compas de route et l’ancre que nous présumions y avoir été déposés , d’après ce qu’on nous avait dit au moment où nous quittâmes la frégate. Ces objets de première né-^ cessité n’avaient point été mis sur notre machine. Le défaut de boussole surtout nous alarma vivement^ et nous poussâmes des cris de rage et de vengeance. M, Corréard se rappela alors d’en avoir vu une entre les mains d’un des chefs d’atelier des ouvriers qui étaient sous ses ordres» il fît appeler cet homme qui lui répondit : « Oui, .» oui , je V ai avec moi » . Cette nouvelle nous transporta de joie , et nous crûmes que notre salut dépendait de cette faible ressource. Ce petit compas était dans les mêmes dimensions qu’un écu de six livres, et très-peu exact. Celui qui n’a pas été en butte à des événemens où son existence soit fortement menacée , ne peut que faiblement s’imaginer quel prix on attache alors aux choses les plus simples , avec quelle avidité on saisit les moindres moyens susceptibles d’a-

doucir la rigueur du sort contre lequel on lutte. Ce compas fut remis entre les mains du commandant du radeau ; mais un accident nous en priva pour toujours : il tomba et disparut entre les pièces de bois qui composaient notre machine. Nous bavions gardé quelques heures seulement* nous n’eûmes plus alors de guide que le lever et le coucher du soleil.

Nous étions tous partis du bord sans avoir pris aucune nourriture; la faim commença a se faire sentir impérieusement. Nous mêlâmes notre pâte de biscuit mariné avec un peu de vin et nous la distribuâmes ainsi préparée. Tel fut notre premier repas et le meilleur que nous fîmes , pendant tout notre séjour sur le radeau.

Un ordre par numéros fut établi pour la distribution de nos misérables vivres. La ration de vin fut fixée à trois quarts par jour. Nous ne parlerons plus du biscuit ; la première distribution l’enleva entièrement. La journée se passa assez tranquillement. Nous nous entretînmes des moyens que nous devions employer pour nous sauver ; nous en parlions , comme d’une chose certaine , ce qui ranimait notre courage , et nous soutenions celui des soldais en le nourrissant de l’espoir de pouvoir sous peu nous venger sur ceux qui nous avaient si indi-

gnement abandonnés. Cet espoir de vengeance , il faut l’avouer ^ nous animaittous également, et nous vomissions mille imprécations contre ceux qui nous avaient laissés en proie à tant de maux et de dangers. L'officier qui commandait le radeau ne pouvant se mouvoir , M. Savigny se chargea de faire installer la mâture. Il fît couper en deux un des mâts de flèche de la frégate ( mât de heaume ). Nous mîmes pour voile le cacatois de perruche. Le mât fut maintenu avec le cordage qui nous servait de remorque , et dont nous fîmes des étais et des haubans ; il était fixé sur le tiers antérieur du radeau. La voile orientait fort bien , mais son effet nous était de très-peu d’utilité. Elle nous servait seulement , lorsque le vent venait de l’arrière , et pour que le radeau conservât cette allure , il fallait qu’elle fût orientée , comme si le vent nous était venu de travers. Nous croyons qu’on peut attribuer cette position en travers qu’a continuellement conservée notre radeau , aux trop longs morceaux de bois qui dépassaient de chaque côté.

Le soir , nos cœurs et nos vœux , par un sentiment naturel aux infortunés , se portèrent vers le Ciel. Environnés de dangers présens et inévitables 9 nous élevâmes nos voix vers cette

puissance invisible qui a établi et qui maintient l’ordre de l’univers. Nous l’invoquâmes avec ferveur , et nous recueillîmes de notre prière , l’avantage d’espérer en notre salut. Il faut avoir éprouvé des situations cruelles pour s’imaginer quel charme , au sein même du malheur, peut nous offrir l’idée sublime d’un Dieu protecteur de l’infortune. Une pensée consolante berçait encore nos imaginations : nous présumions que la petite division avait fait route pour l’île d’Arguin , et qu’après y avoir déposé une partie de son monde , elle reviendrait à notre secours. Gette pensée que nous nous efforçâmes de faire goûter aux soldats et aux matelots , retint leurs clameurs. La nuit arriva sans que nos espérances fussent remplies; le vent fraîchit, la mer grossit considérablement. Quelle nuit affreuse! L’idée seule de voiries embarcations le lendemain consola un peu nos hommes qui , la plupart , n’ayant pas le pied marin , à chaque coup de mer, tombaient les uns sur les autres. M. Savigny , secondé par quelques personnes qui , au milieu de ce désordre , conservaient encore leur sang froid, plaça des filières (cordes attachées aux pièces du radeau). Les hommes les prirent à la main , et ayant un point d’appui ils purent mieux résister à l'effort de la lame \

quelques-uns forent obligés cle s’attacher. Au milieu de la nuit , le tems fut très-mauvais ; des vagues extrêmement grosses déferlaient sur nous et nous renversaient quelquefois trèsrudement. Les cris des hommes se mêlaient alors au bruit des dots , tandis qu’une mer terrible nous soulevait à chaque instant de dessus le radeau , et menaçait de nous entraîner. Cette scène était encore rendue plus affreuse , par l’horreur qu’inspirait une nuit très -obscure. Tout-à-coup nous crûmes , pendant quelques instans 5 découvrir des feux au large. Nous avions eu la précaution de pendre , au haut du mât, de la poudre à canon et des pistolets dont nous nous étions munis à bord de la frégate : nous fîmes des signaux, en brûlant une grande quantité d’amorces ; nous tirâmes même quelques coups de pistolet, mais il paraît que la vue de ces feux n’était qu’une erreur de vision 5 ou peut-être était-ce l’effet des brisans des vagues. Nous luttâmes contre la mort pendant toute cette nuit , nous tenant fortement aux filières qui étaient solidement amarrées. Roulés par les flots de l’arrière à l’avant et de l’avant à l’arrière, et quelquefois précipités dans la mer, flottant entre la vie et la mort, gémissant sur notre infortune , certains de pé-

rir , disputant néanmoins un reste d’existence à cet élément cruel qui menaçait de nous engloutir; telle fut notre position jusqu’au jour. L’on entendait à chaque instant les cris lamentables des soldats et des matelots ; ils se préparaient à la mort , se faisaient leurs adieux en implorant la protection du Ciel , et adressant de ferventes prières à Dieu. Tous lui faisaient des vœux , malgré la certitude où ils étaient de ne pouvoir jamais les accomplir. Affreuse position ! comment s’en faire une idée qui ne soit pas au-dessous de la réalité !

Vers les sept heures du matin, la mer tomba un peu; le vent souffla avec moins de fureur; mais quel spectacle vint s’offrir à nos regards î Dix ou douze malheureux, ayant les extrémités inférieures engagées dans les séparations que laissaient entr’elles les pièces du radeau , n’avaient pu se dégager et y avaient perdu la vie ; plusieurs autres avaient été enlevés parla violence de la mer. A l'heure du repas , nous prîmes de nouveaux numéros pour ne pas laisser de vide dans la série ; il nous manquait vingt hommes. Nous n’assurerons pas pourtant que cette quantité soit très-exacte : car nous nous sommes aperçus que quelques soldats , pour avoir plus que leur ration , prenaient

deux et meme trois numéros. Nous étions tant de personnes confondues , qu’il était absolument impossible de réprimer ces abus.

Au milieu de ces horreurs , une scène attendrissante de piété filiale vint nous arracher des larmes : deux jeunes gens relèvent et reconnais» sent leur père dans un infortuné sans connaissance étendu sous les pieds des hommes j ils le crurent d’abord privé de la vie, et leur désespoir se signala par les regrets les plus touchans. On s’aperçut néanmoins que ce corps prcsqu’inanimé respirait encore ; on lui prodigua tous les secours qui étaient en notre pouvoir. Il revint peu à peu et fut rendu à la vie et aux vœux de ses fils qui le tenaient étroitement embrassé. Tandis qu’ici les droits de la nature et le sentiment de la conservation reprenaient leur empire dans cette épisode touchante de nos tristes aventures , et qui venait de nous faire un peu de bien au cœur., nous eûmes bientôt le douloureux spectacle d’un sombre contraste. Deux jeunes mousses et un boulanger ne craignirent pas de se donner la mort , en se jetant à la mer, après avoir fait leurs adieux à leurs compagnons d’infortune. Déjà le moral de nos hommes était singulièrement altéré ; les uns croyaient voir la terre , d’autres des navires qui

venaient nous sauver : tous nous annonçaient

par leurs cris ces visions fallacieuses.

Nous déplorâmes la perte de nos malheureux compagnons. Nousétionsloin, dans ce moment* de prévoir la scène bien autrement terrible qui devait avoir lieu la nuit suivante * loin de là, nous jouissions d’une certaine satisfaction , tant nous étions persuadés que les embarcations allaient venir à notre secours. Le jour fut beau* et la tranquillité la plus parfaite régna toute la journée sur notre radeau. Le soir vint et les embarcations ne parurent point. Le découragement recommença à s’emparer de tous nos hommes , et dès lors, l’esprit séditieux se manifesta par des cris de rage : la voix des chefs fut entièrement méconnue. La nuit survenue , le ciel se couvrit de nuages épais. Le vent qui , toute la journée , avait soufflé avec assez de violence, se déchaîna et souleva la mer qui » dans un instant , fut extrêmement grosse. La nuit précédente avait été affreuse , celle-ci fut plus horrible encore. Des montagnes d’eau nous couvraient à chaque instant et venaient se briser avec fureur au milieu de nous. Fort heureusement, rions étions vent arrière , et la force de la lame était un peu amortie par la rapidité de notre marche ; nous courions alors sur la terre.

Les hommes, par la violence de la mer, passaient rapidement de l’arrière à l’avant; nous fûmes obligés de nous serrer au centre , partie la plus solide du radeau : ceux qui ne purent le gagner périrent presque tous. Sur l’avant et l’arrière , les lames déferlaient impétueusement, et entraînaient les hommes malgré toute leur résistance. Au centre , le rapprochement était tel, que quelques infortunés furent étouffés par le poids de leurs camarades qui tombaient sur eux à chaque instant. Les officiers se tenaient au pied du petit mât, obligés à chaque instant, pour éviter la vague, de crier à ceux qui les environnaient de passer sur l’un ou l’autre bord ; car la lame, qui nous venait à-peu-près du travers, donnait à notreradeauuneposition presque perpendiculaire , ensorte que , pour faire contrepoids , on était obligé de se précipiter sur le côté soulevé par la mer.

Les soldats et matelots , effrayés par la présence d’un danger presqu’inévi table , ne doutèrent plus qu’ils ne fussent tous arrivés à leur dernière heure. Croyant fermement qu’ils allaient être engloutis, ils résolurent d’adoucir leurs derniers niomens , en buvant jusqu’à perdre raison. Nous n’eûmes pas la force de nous opposer à ce désordre; ils se précipitèrent sur

un tonneau qui était au centre du radeau, firent un large trou à l’une de ses extrémités, et avec de petits gobelets de fer blanc , dont ils s’étaient munis à bord de la frégate, ils en prirent chacun une assez grande quantité. Mais ils furent obligés de cesser, parce que Feau de mer embarqua par le trou qu’ils avaient fait. Les fumées du vin ne tardèrent pas à porter le désordre dans des cerveaux déjà affaiblis par la présence du danger et le défaut dalimens. Ainsi excités , ces hommes, devenus sourds à la voix de la raison , voulurent entraîner dans une perte commune , leurs compagnons d’infortune ; ils manifestèrent hautement l’intention de se défaire des chefs qui, disaient-ils, voulaient mettre obstacle à leur dessein, et de détruire ensuite le radeau, en coupant les amarrages qui en unissaient les différentes parties. Un instant après , iis voulurent mettre ce plan à exécution ; un d’eux s’avança sur les bords du radeau avec une hache d’abordage et commença à frapper sur les liens : ce fut le signal de la révolte. Nous nous avançâmes sur le derrière pour retenir ces insensés. Celui qui était armé de la hache , dontmème il menaça un officier , fut la première victime ; un coup de sabre termina son existence. Cet homme était asiatique

et soldat dans un régiment colonial. Une taille colossale, les cheveux courts, le nez extrêmement gros , une bouche énorme et un teint bazanné, lui donnaient un air hideux. Il s’était d’abord mis au milieu du radeau , et à chaque coup de poing , il renversait ceux qui le gênaient; il inspirait la terreur la plus grande , et personne n’osait l’approcher. S'il y en eût eu six comme lui, notre perte était certaine.

Quelques hommes jaloux de prolonger leur existence , se réunirent à ceux qui voulaient conserver le radeau et s’armèrent; de ce nombre furent quelques sous* officiers et beaucoup de passagers. Les révoltés tirèrent leurs sabres, et ceux qui n’en avaient pas s’armèrent de couteaux. Us s’avancèrent sur nous en déterminés; nous nous mîmes en défense; l’attaque allait commencer. Animé par le désespoir , un des rebelles leva le fer sur un officier ; il tomba sur-le-champ percé de coups. Cette fermeté imposa un instant à ces furieux , mais ne diminua rien de leur rage. Ils cessèrent de nous menacer en nous présentant un front hérissé de sabres et de baïonnettes, et se retirèrent sur l’arrière pour exécuter leur plan. L’un d’eux feignit de se/eposer sur les petites dromes qui formaient lés côtés du radeau, et avec un couteau il en

coupait les amasrages. Avertis par un domestique , nous nous élançons sur lui; un soldat veut le défendre., menace un officier de son couteau , et en voulant le frapper , n’atteint que son habit. L’officier se retourne , terrasse son adversaire , et le précipite à la mer ainsi que son camarade.

Il n’y eut plus alors d’affaires partielles : le combat devint général. Quelques-uns crièrent d’amener la voile ; une foule d’insensés se précipitent à l’instant sur la drisse et les haubans et les coupèrent. La chute du mât faillit de casser la cuisse à un capitaine d’infanterie., qui tomba sans connaissance ; il fut saisi par les soldats qui le jetèrent à la mer. Nous nous en apperçumes , le sauvâmes et le déposâmes sur une barrique , d’où il fut arraché par les séditieux qui voulurent lui crever les yeux avec un canif Exaspérés par tant de cruautés , nous ne gardâmes plus de ménagement et nous les chargeâmes avec furie. Le sabre à la main nous traversâmes les lignes que formaient les militaires , et plusieurs payèrent de leur vie un instant d’égarement. Plusieurs passagers , dans ces cruels momens , déployèrent beaucoup de courage et de sang-froid.

M. Corréard était plongé dans une sorte d’a-

xiéantissement; mais entendant a chaque instant les cris : uéuæ armes ! à nous , camarades ! nous sommes perdus ! joints aux gémissemens et aux imprécations des blessés et des mourans , il fut bientôt arraché à sa léthargie. Tout cet horrible tumulte lui fit comprendre qu’il fallait se tenir sur ses gardes. Armé de son sabre , il rassembla quelques-uns de ses ouvriers sur l’avant du radeau , et leur défendit de faire du mal à qui que ce soit , à moins qu’ils ne fussent attaqués. Il demeura presque toujours avec eux , et ils éurent plusieurs fois à se défendre contre les attaques des révoltés qui , tombant à la mer, revenaient par l’avant du radeau, ce qui plaçait M. Corréard et sa petite troupe entre deux dangers , et rendait leur position très-difficile à défendre. A chaque instant il se présentait des hommes armés de couteaux , de sabres et de bayonnettes ; plusieurs avaient des carabines dont iis se servaient comme de massues. Us faisaient tous leurs efforts pour les arrêter, en leur présentant la pointe de leurs sabxes; mais malgré toute la répugnance qu’ils éprouvaient à combattre leurs malheureux compatriotes , ils furent cependant forcés de se servir sans ménagement de leus armes. Plusieurs des révoltés les assaillaient avec furie; il fallut

les repousserde même. Quelques ouvriers reçurent dans cette action de larges blessures ; celui qui les commandait peut en compter un grand nombre reçues dans les différens combats qu'ils eurent à soutenir. Enfin leurs efforts réunis parvinrent à dissiper ces masses qui s’avancaient sur eux avec rage.

Pendant ce combat, M. Corréard, fut averti par un de ses ouvriers , restés fidelles , qu’un de leurs camarades , nommé Dominique , s’était rangé parmi les révoltés et qu’il venait d’être précipité dans la mer. Aussitôt oubliant la faute et la trahison de cet homme, il s’y jette après lui à l’endroit d’où l’on venait d’entendre la voix de ce misérable demandant du secours; il le saisit par les cheveux, et il a le bonheur de le ramener à bord. Dominique avait reçu dans une charge plusieurs coups de sabre dont un entr'autres lui avait ouvert la tête. Malgré l’obscurité , nous reconnûmes cette blessure , qui nous parut très-considérable. Un des ouvriers donna son mouchoir pour la panser et étancher le sang. Nos soins ranimèrent ce misérable; mais dès qu’il eut repris de nouvelles forces „ l’ingrat Dominique oubliant encore une fois son devoir et le service signalé qu’il venait de recevoir de nous, alla rejoindre les révoltés.

Tant de bassesse et de fureur 11e restèrent point impunies; et bientôt après il trouva, en nous combattant de nouveau, la mort a laquelle il ne méritait pas en effet d’être arraché , mais qu’il eût probablement évitée , si , fidelle à l’honneur et à la reconnaissance , il fut demeuré parmi nous.

Au moment ou nous finissions de mettre une espèce d’appareil sur les blessures de Dominique, une nouvelle voix se fît entendre : c’était celle de la malheureuse femme embarquée avec nous sur le radeau , et que les furieux avaient jetée à la mer , ainsi que son mari qui la défendait avec courage. M. Corréard désespéré de voir périr deux malheureux , dont les cris lamentables , surtout ceux de la femme , lui déchiraient le cœur , saisit une grande manœuvre qui se trouvait sur Favant du radeau avec laquelle il s’attacha par le milieu du corps , et se jeta une seconde fois à la mer, d’oû il fut encore assez heureux pour retirer la femme qui invoquait de toutes ses forces le secours de Notre-Dame-du- Laux , tandis que son mari était pareillement sauvé par le chef d’atelier Lavilîette. Nous assîmes ces deux infortunés sur des corps morts et en les adossant à une barrique. Au bout de quel--’

qties instans ils eurent repris leurs sens. Le premier mouvement de la femme fut de s’informer du nom de celui qui l’avait sauvée, et de lui exprimer la plus vive reconnaissance. Trouvant sans doute encore que ses paroles rendaient mal ses sentimens , elle se ressouvint qu’elle avait dans sa poche un peu de tabac mariné et se hâta de le lui offrir.... c’était tout ce qu’elle possédait. Touché de ce don, mais ne faisant point usage de cet anti-scorbutique , M. Corréard en fit à son tour présent à un pauvre matelot qui s’en servit trois ou quatre jours. Mais une scène plus attendrissante encore et qu’il nous est impossible de dépeindre , c’est la joie que témoignèrent ces deux malheureux époux quand ils eurent recouvré assez de raison pour voir qu’ils étaient sauvés.

Les révoltés répoussés, comme on l’a dit plus haut , nous laissaient en ce moment un peu de repos. La lune éclairait de ses tristes rayons ce funeste radeau , cet étroit espace où se trouvaient réunis tant de peines déchirantes , tant de malheurs cruels , une fureur si insensée, un courage si héroïque, et les plus généreux, les plus doux sentimens de la nature et de l’humanité.

Ces deux époux qui s'étaient vus tout-à-l’heure

criblés de coups de sabres et de bayonnettes et précipités au même instant dans les flots d’une mer agitée, en croyaient à peine leurs sens en se retrouvant dans les bras l’un de l’autre. IJ s sentaient, ils exprimaient si vivement cette félicité dont ils devaient hélas si peu jouir, que ce spectacle touchant aurait arraché des larmes au cœur le plus insensible; mais dans cet affreux moment où nous respirions à peine de l’attaque la plus furieuse, où il fallait être continuellement sur ses gardes $ non-seulement contre la violence des hommes , mais encore contre la fureur des flots, peu d’entre nous eurent, si on peut le dire , le temps de se laisser attendrir par cette scène d’amitié conjugale.

M. Gorréard , l’un de ceux qu’elle avait le plus délicieusement ému, entendant la femme se recommander encore comme elle l’avait fait dans la mer, à Notre- Dame- du -Laux , en lui disant à chaque instant : Bonne Notre-Dame du-Lauæ , ne nous abandonnez point , se rappela qu’il existait en effet dans le département des Hautes-Alpes un lieu de dévotion de ce nom ( i ) , et lui demanda si elle était de ce

(i) N.-Dame-du-Laux se trouve dans le département «les Hautes- Alpes, non loin de Gap. On y a fait bâtir une

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pays. Elle lui répondit affirmativement , et ajouta qu’elle en était sortie depuis 24 ans ; que depuis cette époque elle avait fait, comme cantinière , les campagnes d’Italie , etc* ; qu’elle n’avait jamais quitté nos armées. « Ainsi , poursuivait-elle, conservez-moi la vie. Vous voyez que je suis une femme utile. Ah ! si vous saviez combien de fois, et moi aussi , sur les champs de bataille , j’ai affronté la mort pour porter des secours à nos braves. » Elle prit alors plaisir à entrer dans quelques détails de ses campagnes : elle citait ceux qu’elle avait secourus 3 les vivres au’elle leur avait fournis , l’eau-de-vie dont elle les avait régalés. « Qu’ils eussent de l’argent ou non, disait-elle, jamais je ne leur refusais ma marchandise. Quelquefois, une bataille me faisait perdre quelques-unes de mes pauvres créances: mais aussi après la victoire, d’autres me payaient le triple et le double de la valeur des vivres qu’ils avaient consommés avant le

église dont la patronne est très-célèbre dans le pays par ses miracles. Les boiteux, les gouteux, les paralytiques, etc., y trouvaient un secours qui, dit - on , ne leur a jamais manqué ; malheureusement ce pouvoir miraculeux ne s’étendait pas , à ce qu’il parait sur les naufragés : du moins la malheureuse cantinière en tira bien peu d’effet.

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combat. Ainsi, j’entrais pour quelque chose dans leur victoire. «L’idée de devoir encemoment la vie à des Français , semblait ajouter encore à son bonheur. L’infortunée ! ! elle ne prévoyait pas quel sort affreux lui était réservé parmi nous.

Pendant ce tems , voyons ce qui se passait plus loin sur le radeau. Après le second choc, la furie des soldats s’était tout-à-coup appaisée et avait fait place à la plus insigne lâcheté. Plusieurs se jetèrent à nos genoux, et nous demandèrent un pardon qui leur fut à l’instant accordé.

C’est ici le cas de remarquer et de dire hautement, pour l’honneur de l’armée française , de cette armée qui s’est montrée aussi grande , aussi courageuse dans les revers , que redoutable dans les combats, que la plupart de ces misérables n’ étaient pas dignes d’en porter l’uni forme. C’était le rebut de toutes sortes de pays: c’était l’élite des bagnes ou Ton avait écorné ce ramassis impur, pour en former la force chargée de la défense et de la protection de la colonie. Lorsque , par mesure de santé , ©n les fit baigner à la mer , cérémonie à laquelle quelques-uns eurent la pudeur d’essayer de se soustraire , tout l’équipage put se convaincre par ses yeux , que c’était ailleurs que

sur la poitrine que ces héros portaient la décoration réservée aux exploits qui les avaient conduits à servir Fétat dans les ports de Toulon , de Brest ou de Rochefori,

Ce n’est pas ici le moment , et il ne serait peut-être pas de notre compétence d’examiner, si la peine de la flétrissure , telle quelle est rétablie dans notre Code actuel , est compatible avec le véritable but de toute bonne législation , celui de corriger en punissant , de ne frapper qu’autant qu’il est nécessaire pour prévenir et conserver , de faire sortir enfin le plus grand bien de tous , du moindre mal possible des individus. Ce que du moins la raison nous paraît démontrer , ce que nous permet de croire l’expérience de ce qui s’est passé sous nos yeux , c’est qu’il est aussi dangereux qu’inconséquent de remettre les armes protectrices de la société à ceux que cette société même a rejetés de son sein; c’est qu’il implique contradiction de demander du courage , de la générosité et ce dévouement qui commande à un coeur noble de se sacrifier pour son pays ou pour ses semblables , à des misérables, flétris,, dégradés par la corruption , chez qui tout ressort moral est détruit ou éternellement comprimé par le poids de l’opprobre ineffaçable qui les rend étrangers à la

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patrie , qui les sépare à jamais des autres li ouïmes. Nous eûmes bientôt sur notre radeau une nouvelle preuve de l’impossibilité de compter sur la permanence d’aucun sentiment honnête dans le cœur d’êtres de cette espèce Croyant l’ordre rétabli , nous étions revenus à notre poste au centre du radeau ; seulement nous avions eu la précaution de conservernos armes, il était à-peu-près minuit; après une heure d’une apparente tranquillité, les soldats se soulevèrent de nouveau. Leuresprit était entièrement aliéné: iis couraient sur nous en désespérés., le couteau ou le sabre à la main. Comme ils jouissaient de toutes leurs forces physiques, et que d’ailleurs ils étaient armés , il fallut de nouveau se mettre en défense. Leur révolte devenait d’autant plus dangereuse, que dans leur délire, ils étaient entièrement sourds à la voix de la raison. Us nous attaquèrent ; nous les chargeâmes à notre tour , et bientôt le radeau fut jonché de leurs cadavres. Ceux de nos adversaires qui n’avaient point d’armes, cherchaient à nous déchirer à belles dents; plusieurs de nous furent cruellement mordus : M. Savigny le fut lui-même aux jambes et à l’épaule, il reçut en outre un coup de pointe au bras droit, qui Fa privé long-tems de l’usage des doigts annuitaire et auriculaire.

Plusieurs autres furent blessés ; de nombreux coups de couteau et de sabre avaient traversé nos habits.

Un de nos ouvriers fut aussi saisi par quatre des révoltés qui voulaient le jeter à la mer. L’un d’eux l’avait saisi par la jambe droite , et lui mordait cruellement le tendon au-dessus du talon. Les autres l’assommaient à grands coups de sabre et de crosse de carabine ; ses cris nous firent voler à son secours. Dans cette circonstance , le brave Lavillette , ex-sergent d’artillerie à pied de la vieille garde , se comporta avec un courage digne des plus grands éloges; il fondit sur les furieux , à l’exemple de M. Corréard, et bientôt ils eurent arraché l’ouvrier au danger qui le menaçait. Quelques instans après, une nouvelle charge des révoltés fit tomber en leurs mains le sous-lieutenant Lozach , qu’ils prenaient dans leur délire pour le lieutenant Danglas dont nous avons parié plus haut., et qui avait abandonné le radeau lorsque nous fûmes sur le point de quitter la frégate. La troupe , en général , en voulait beaucoup à cet officier qui n’avait jamais servi , et à qui les soldats reprochaient de les avoir traités durement pendant qu’ils tenaient garnison à l’île de Rhé. La circonstance eût été favorable pour

appaîser sur lui leur fureur, et îa soif de vengeance et de destruction qui les dévorait; s’imaginant le trouver dans la personne de M. Lozach , ils voulaient leprécipiter dans les flots. Au reste, les militaires n’aimaient guères plus ce dernier qui n’avait servi que dans les Landes vendéennes deSamt-Pol-de'Léôn. Nous croyions cet officier perdu , quand sa voix, qui se fit entendre , nous appritqu’iî était encore possible de le secourir. Aussitôt MM. Clairet , Savigny , Lheureux , Lavillefte , Coudin , Corréard , et quelques ouvriers s’étant formés en petit peloton , s’élancèrent sur les insurgés avec tant d’impétuosité , qu’ils renversèrent, tout sur leur passage , reprirent M. Lozach et le ramenèrent au centre du radeau. (■

La conservation de cet officier nous coûta des peines infinies. A tout instant, les soldats demandaient qu’on le leur livrât, en le désignant toujours sous le nom de Danglas. Nous avions beau essayer de leur faire comprendre leur méprise , et de rappeler à leur mémoire que celui qu’ils demandaient avait remonté à leurs yeux, à bord de la frégate ; leurs cris étouffaient Sa voix de la raison; tout était pour eux Danglas ; ils le voyaientpartout; ils demandaient sa tête avec fureur et sans relâche, et ce ne fut

que par la force des armes que nous parvînmes à réprimer leur rage et à faire taire leurs épouvantables cris de mort.

Nuit affreuse ! tu couvris de tes sombres voiles j ces odieux combats auxquels présidait le cruel démon du désespoir.

Nous eûmes aussi, dans celte circonstance , à trembler pour les jours de M. Coudin. Blessé et fatigué des assauts qu’il avait soutenus avec nous , et où il avait montré un courage à toute épreuve , il se reposait sur une barrique, tenant dans ses bras un jeune marin de douze ans, auquel il s’était attaché. Les séditieux l’enlevèrent avec sa barrique et le lancèrent à la mer avec l’enfant qu’il ne lâcha pas. Malgré ce fardeau , il eut la présence d'esprit de se rattraper au radeau et de se sauver de ce péril extrême.

Nous ne pouvons encore concevoir comment une poignée d’individus a pu résister à un nombre aussi considérable d’insensés ; nous n’étions certainement pas plus de vingt pour combattre tous ces furieux. Qu’on ne pense pas cependant qu’au milieu de tout ce désordre , nous ayons conservé notre raison intacte; la frayeur, l’inquiétude , les privations les plus cruelles avaient fortement altéré nos facultés intellectuelles. Mais un peu moins aliénés que les malheureux'

soldats, nous nous opposâmes énergiquement à leur détermination de coupe ries amarrages du radeau. Qu’on nous permette, à celle occasion , de citer quelques observations sur les différentes sensations dont nous fumes affectés.

Dès le premier jour , M. Griffon perdit tellement la raison, qu’il se jeta à la mer pour se noyer. M. Savigny le sauva de sa propre main. Ses discours étaient vagues et sans suite. Il se précipita une seconde fois à l’eau , mais par un espèce d’instinct , il retenait une des pièces transversales du radeau ; il fut encore retiré.

Yoici ce queM. Savigny éprouva au commencement delà nuit. Ses yeux se fermaient malgré lui, et il sentait un engourdissement général. Dans cet état , des images assez riantes berçaient son imagination ; il voyait autour de lui une terre couverte de belles plantations , et il se trouvait avec des êtres dont la présence flattai t ses sens ; il raisonnait cependant sur son état , et il sentait que le courage seul pouvait l’arracher à cet espèce d’anéantissement. 11 demanda du vin au maître canonnier de la frégate, qui lui en procura , et il revint un peu de cet état de stupeur. Si les infortunés qu’assaillaient ces premiers symptômes , n’avaient pas la force de les combattre , leur mort était certaine. Les

mis devenaient furieux ; d’autres se précipitaient à la mer, faisant à leurs camarades leurs derniers adieux avec beaucoup de sang-froid. Quelques-uns disaient : Ne craignez rien ; je pars pour cous chercher du secours , et dans peu vous me reverrez. Au milieu de cette démence générale y on vit des infortunés courir sur leurs compagnons , le sabre à la main , et leur demander une aile de poulet et du pain pour appaiser la faim qui les dévorait; d’autres demandaient leurs bamacs pour aller , disaientils , dans V entrepont de la frégate prendre quelques instans de repos. Plusieurs se croyaient encore à bord de la Méduse , entourés des mêmes objets qu’ils y voyaient tous les jours ; ceux-là voyaient des navires et les appelaient à leur secours , ou bien une rade dans le fond de laquelle était une superbe ville. M. Corréard croyait parcourir les belles campagnes deFItalie. Un des officiers lui dit : Je me rappelé que nous avons été abandonnés par les embarcations ; mais ne craignez rien , je viens d'écrire au gouverneur 3 et dans peu d’ heures nous serons sauvés. M. Corréard lui répondit sur le même ton, et comme s’il eût été dans un état ordinaire : Avez vous un pigeon pour porter vos ordres avec autant de célérité? Les cris , le tumulte nous

('lia )

arrachèrent bientôt à cet état comateux dans lequel nous étions comme absorbés ; mais dès que la tranquillité fut un peu rétablie, nous retombâmes encore dans le même anéantissement. Ce fut au point que le lendemain nous

crûmes sortir d’un rêve pénible, et que nous demandâmes à nos compagnons si , comme nous , pendant leur sommeil , ils avaient vu des combats et entendu des cris de désespoir; quelques-uns nous répondirent que les memes visions les avaient continuellement tourmentés , et qu’ils étaient excédés de fatigue : tous se croyaient livrés aux illusions d’un songe effrayant.

Lorsque nous nous retraçons ces scènes terribles , elles se présentent à notre imagination comme ces rêves funestes qui, quelquefois, nous frappent vivement, et dont , au réveil , nous nous rappelons les différentes circonstances cpii ont rendu notre sommeil si agité. Tous ces événemens horribles , auxquels nous avons mirac uleusem en t survécu , nous paraissent com m e un point dans notre existence; nous les comparons encore à ces accès d’une fièvre brûlante qui a été accompagnée de délire. Mille objets se peignent à l’imagination du malade ; rendu à la santé il se retrace quelquefois toutes les visions qui l’ont tourmenté pendant la fièvre

qui ie dévorait et exaltait ses esprits. Nous étions réellement atteints d’une véritable fièvre cérébrale, suite d’une exaltation morale poussée à l’extrême. Dès que le jour venait nous éclairer, nous étions beaucoup plus calmes; l’obs. curité ramenait le désordre dans nos cerveaux affaiblis. Nous avons observé sur nous-mêmes que la terreur si naturelle que nous inspirait la position cruelle dans laquelle nous étions , augmentait de beaucoup dans le silence des nuits : alors tous les objets nous paraissaient infiniment plus effrayans.

Après ces différens combats, accablés de lassitude, de besoin et de sommeil , nous essayâmes de prendre quelques instans de repos jusqu’au moment ou 1e jour vint enfin éclairer cette scène d’horreur. Un grand nombre de ces aliénés s’étaient précipités à la mer ; nous trouvâmes que soixante cà soixante-cinq hommes avaient péri pendant la nuit : nous estimons qu’un quart au moins s’est noyé de désespoir. Nous n’avions perdu que deux des nôtres , et pas un seul officier. L’abattement le plus profond se peignait sur tous les visages; chacun , revenu à lui-même , put sentir toute l’horreur de sa position ; quelques-uns de nous , en versant des larmes de désespoir , déploraient amèrement la rigueur de leur sort.

Un nouveau malheur nous fut encore révélé : les rebelles , pendant le tumulte , avaient jeté à la mer deux barriques de vinet les deux seules pièces à eau qu’il y eût sur le radeau (i). Dès que M. Corréard s’était aperçu qu’on voulait jeter le vin à la mer, et que les barriques étaient déjà presque démarrées , il avait pris le parti de se placer sur l’une d’elles^ où , suivant l’impulsion de la vague , il était continuellement balotté; mais il n’avait point lâché prise. Son exemple en entraîna quelques-autres qui saisie rent la seconde pièce , et restèrent pendant plusieurs heures à ce poste dangereux. Après bien des peines , ils étaient parvenus à conserver ces deux barriques, qui, à chaque instant, poussées avec violence sur leurs jambes, leur faisaient de graves contusions : ne pouvant plus y tenir ^ ils firent des représentations à ceux qui, avec M. Savigny , employaient tous leurs efforts pour maintenir l’ordre et conserver le radeau ; quelques-uns de leurs camarades vin-

(i) Une des pièces à eau futrattrappée , mais ies rebelles y avaient fait un large trou, et l’eau de mer y pénétra , en sorte que l’eau douce fut entièrement gâtée; nous conservâmes cependant le petit tonneau aussi bien qu’une des barriques de vin qui était vide ; ces deux futailles nous servirent dans la suite comme on verra.

rent alors les remplacer, mais ceux-ci trouvant ce service trop pénible ,et, étant assaillis par les rebelles , avaient abandonné le poste : après leur retraite les barriques furent envoyées à la nier.

Deux pièces de vin avaient déjà été consommées la veille. Il ne nous en restait plus qu’une ; et nous étions soixante et quelques hommes : il fallut se mettre à la demi-ration.

Au jour, la mer se calma , ce qui nous permitde rétablir notre mât. Nous fîmes alors notre possible pour nous diriger vers la côte. Soit délire , soit réalité , nous crûmes la reconnaître , et distinguer l’air embrasé du désert de Sahara : il est en effet très-probable que nous n’en étions pas très-éloignés , car nous avions eu des vents du large qui avaient soufflé avec violence. Dans la suite , nous présentâmes indistinctement la voile aux vents qui venaient ou de terre ou de large , ensorte qu’un jour nous nous rapprochions, et que le lendemain nous courions en pleine mer.

Dés que notre mât fut rétabli,, nous fîmes une distribution de vin ; les malheureux soldats murmurèrent et nous accusèrent des privations que nous supportions cependant comme eux» Ils tombaient de lassitude ; depuis quarantehuit heures, nous n’avions rien pris, et nous

avions été obligés de lutter continuellement contre une mer orageuse. Comme eux , nous nous soutenions à peine, le courage seul nous faisait encore agir. Nous résolûmes d’employer tous les moyens possibles pour nous procurer des poissons 3 nous recueillîmes toutes les aiguillettes des militaires ; nous en fîmes de petits hameçons ; nous recourbâmes une bayonnete pour prendre des requins : tout cela ne nous futd’aucune utilité. Lescourans entraînaient nos hameçons sous le radeau , où ils s’engageaient. Un requin vint mordre à la bayonnette et la redressa ; nous abandonnâmes notre projet. Mais il fallait un moyen extrême pour soutenir notre malheureuse existence : nous frémissons d’horreur, en nous voyant obligés de retracer celui que nous mimes en usage 3 nous sentons notre plume s’échapper de nos mains; un froid mortel glace tous nos membres et nos cheveux se hérissent sur nos fronts. Lecteurs î nous vous en supplions, ne faites pas retomber sur des hommes déjà trop accablés de tous leurs maux, le sentiment d'indignation qui va peutêtre s’élever en vous ; plaignez-les bien plutôt, et versez quelques larmes de pitié sur leur déplorable sort.

Les infortunés que la mort avait épargnés

dans la nuit désastreuse que nous venons de décrire , se précipitèrent sur les cadavres dont 3e radeau était couvert , les coupèrent par tranches , et quelques-uns même les dévorerent à l’instant. Beaucoup , néanmoins , n’y touchèrent pas ; presque tous les officiers furent de ce nombre. Voyant que celte affreuse nourriture avait relevé les forces de ceux qui l’avaient employée , ori proposa de la faire sécher pour la rendre un peu plus supportable au goût. Ceux qui eurent la force de s’en abstenir, prirent une plus grande quantité de vin. I\ous essayâmes de manger des baudriers de sabres et de gibernes ; nous parvînmes à en avaler quelques petits morceaux. Quelques- uns mangèrent du linge; d’autres des cuirs de chapeaux sur lesquels il y avait un peu dégraissé ou plutôt de crasse; nous fûmes forcés d’abandonner ces derniers moyens. Un matelot tenta de manger des excrémens , mais il ne put y réussir.

Le jour fut calme et beau; un rayon d’espérance vint un moment calmer notre agitation. Nous nous attendions toujours à voir les embarcations ou quelques navires ; nous adressâmes nos vœux à FEternel, et mîmes eu lui notre confiance. La moitié de 110s hommes étaient extrêmement faibles ? et ces malheureux por-

taient sur tous leurs traits l’empreinte d’un@ destrucrion prochaine. Le soir arriva sans qu’on fût venu à notre secours. L’obscurité de cette troisième nuit augmenta les inquiétudes; mais les vents étaient légers et la mer moins grosse. Nous prîmes quelques instans de repos, repos plus terrible encore que l’état de veille. Des rêves cruels nous assaillaient et augmentaient l’horreur de notre situation. Dévorés par la faim et la soif, nos cris plaintifs arrachaient quelquefois au sommeil l’infortuné qui reposait près de nous : l’eau nous venait alors jusqu’au genou , et par conséquent nous ne pouvions reposer que debout, serrés les uns contre les autres pour former une masse immobile Enfin le quatrième soleil , depuis notre départ, revint éclairer notre désastre , et nous montrer dix ou douze de nos compagnons gissants sans vie sur le radeau. Cette vue nous frappa d’autant plus vivement , qu’elle nous annonçait que sous peu nos corps, privés d’existence, seraient étendus sur la même place. Nous donnâmes à leurs cadavres la mer pour sépulture , n’en réservant, qu’un seul , destiné à nourrir ceux qui , la veille avaient serré ses mains tremblantes, en lui jurant une amitié éternelle. Cette journée fut belle i nos esprits , avides de sensations plus

douces , se mirent en harmonie avec Faspeci de la nature et du ciel , et s'ouvrirent à un nouveau rayon d’espoir. Le soir, vers les quatre heures , un événement inattendu nous apporta quelques consolations ; un banc de poissons voîans , passa sous le radeau , et comme les extrémités laissaient entre les pièces qui le formaient., une infinité de vides, les poissons s y engagèrent en très-grande quantité. Nous nous précipitâmes sur eux, et en fîmes une capture assez considérable ; nous en prîmes environ deux cents ét les déposâmes dans un tonneau vide(i); à mesure que nous les attrapions , on leur ouvrait le ventre pour en tirer ce qu’on nomme la laite . Ce mets nous parut délicieux; mais il en faudrait un millier pour un seul homme. Notre premier mouvement fut d’adresser à Dieu de nouvelles actions d@ grâces pour ce bienfait inespéré.

Une once de poudre à canon trouvée le matin avait été séchée au soleil , pendant la journée qui fut fort belle; un briquet , des pierres à fusil et de l’amadou faisaient aussi partie du meme paquet. Après des peines infinies, nous

(1) Ces poissons sont très-petits, le plus gros n’ égale e*i volume qu’un petit hareng.

parvînmes à embraser des morceaux de linge sec. Nous fîmes une large ouverture sur Fun des côtés du tonneau vide ; nous plaçâmes dans son fond plusieurs effets mouillés , et sur celte espèce d’échafaudage nous établîmes notre foyer. Nous l’élevâmes ensuite sur une barrique, pour que F eau de mer ne vint pas éteindre le feu. Nous finies cuire des poissons et nous en mangeâmes avec une extrême avidité; mais notre faim était telle, cl notre portion de poissons si petite , que nous y joignîmes de ces viandes sacrilèges que la cuisson rendit moins révoltantes; ce sont celles auxquelles les officiers touchèrent pour la première fois. A compter de ce jour,, nous continuâmes à en manger : mais nous ne pûmes plus les faire cuire , les moyens défaire du feu noos ayant été entièrement enlevés; car labarriques’étant enflammée, noos l’éteignîmes sans pouvoir en conserver pour en ralumer le lendemain. La poudre et l’amadou étaient d’ailleurs entièrement consommés. Ce repas donna aux uns et aux autres de nouvelles forces, pour supporter encore de nouvelles fatigues. La nuit fut passable et nous aurait paru heureuse, si elle n’avait pas été signalée par un nouveau masssacre.

Des Espagnols , des Italiens et des nègres

restés neutres dans la première l'évoï te , et dont quelques-uns mêmes s’étaient rangés de notre côté ( 1 ) , formèrent le complot de nous jeter tous à la mer ; ils devaient nous surprendre pour exécuter leur dessein. Ces malheureux s’étaient laissé persuader parles nègres qui leur assuraient que la terre était extrêmement près, et qu’une fois sur le rivage , ils leur répondaient de leur faire traverser l’Afrique «sans danger. Le désir de se sauver , ou peut-être encore l’envie de s’emparer de l’argent et des bijoux qui avaient été mis dans un sac commun, suspendu au mât (2) , avait monté l’imagina-

(1) Ce complot , comme nous l’apprîmes ensuite, fut particulièrement formé par un sergent piémontais , qui , depuis deux jours, se rapprochait beaucoup de nous pour attirer notre confiance. La garde du vin lui fut confiée ; la nuit il en dérobait et en distribuait à quelques hommes de ses amis.

(2) Nous avions tous mis, dans un sac commun, l’argent que nous possédions, afin d’acheter des rafraîchissemens et payer des chameaux pour porter les plus malades , en cas que nous prissions terre sur les bords du désert. La somme s’élevait à i5oo francs. Nous nous sauvâmes quinze, et chacun eut 100 francs ; lorsque nous fûmes sauvés , ce hit le commandant du radeau et un capitaine d’infanterie qui firent le partage.

lion de celle bande. Il fallut de nouveau prendre les armes; mais comment reconnaître les coupables? Ils nous furent signalés par nos marins qui ^ restés fidèles , s’étaient rangés prés de nous : l’un d’eux avait refusé d’entrer dans le complot. Le premier signal du combat fut donné par un Espagnol ^ qui , placé derrière le mât, l’embrassait étroitement, d’une main faisait dessus une croix, invoquait le nom de Dieu , et de l’autre main tenait un couteau. Les matelots le saisirent et le jetèrent â la mer. Le domestique d’un officier de troupes était de ce complot; c’était un Italien , sortant de l’artillerie légère de l’ex-roi de son pays. Lorsqu’il s’apperçut que le complot était découvert , il s’arma de la dernière hache d’abordage qu’il y avait sur le radeau; il fît ensuite sa retraite sur l’avant , s’enveloppa dans une draperie qu’il portait croisée sur sa poitrine , et de son propre mouvement se précipita dans la mer. Les séditieux accoururent pour venger leurs camarades ; une lutte terrible s’engagea de nouveau et de part et d’autre on combatit en désespérés, Bientôt le triste radeau fut jonché de cadavres et couvert d’un sang qui aurait dû couler pour une autre cause et par d’autres mains. Dans ce tumulte, des cris que nous connaissions déjà , se

renouvellèrent, et nous reconnûmes les accens de la rage funeste qui demandait la tête du lieutenant Danglas. On sait que nous ne pouvions satisfaire cette rage insensée , puisque la victime désignée avait fui les dangers auxquels nous étions exposés; mais quand bien même cet officier serait resté parmi nous, nous aurions bien certainement défendu ses jours aux dépens des nôtres , comme nous avions défendu ceux du sous-lieutenant Lozach. Mais ce n’était pas pour lui que nous étions réduits à déployer contre des furieux tout ce que nous pouvions avoir de valeur et de courage.

Nous répondîmes encore une fois aux cris des assaiilans, que celui qu’ils demandaient n’était point avec nous, mais nous ne réussîmes pas davantage à les persuader , et rien ne pouvant les faire rentrer en eux-mêmes, il fallut continuer de les combattre et d’opposer la force des armes à ceux sur lesquels la raison avait perdu tout empire. Dans celte mêlée , l’infortunée cantinière fut une seconde fois jetée à la mer. On s’en apperçut , et M. Coudin aidé de quelques ouvriers , l’en retira pour prolonger de quelques instans ses tourmens et son existence.

Dans cette nuit horrible, Laviilette ne cessa de donner des preuves de la plus rare intrépi-

dite. Ce fut a lui et à quelques-uns de ceux qui ont échappé à la suite de nos maux , que nous devons notre salut.

Enfin, après des efforts inouïs, les révoltés furent encore une fois repoussés et le calme se ré ta h ! t. Sortis de ce nouveau danger, nous cherchâmes à prendre quelques instans de repos : le jour vint enfin nous éclairer pour la cinquième lois. INous n’étions plus que trente ; nous avions perdu quatre ou cinq de nos fidèles marins ; ceux qui survivaient étaient dans l’état le plus déplorable. L’eau de la mer avait enlevé presqu’en fièrement l’épiderme de nos extrémités inférieures ; nous étions couverts ou de contusions ou de blessures, qui irritées par l’eau salée, nous arrachaient à chaque instant des cris perçans , de sorte que vingt tout au plus d’entre nous étaient capables de se tenir debout et de marcher. Presque toute la provision de notre pèche était épuisée ; nous n’avions plus de vin que pour quatre jours , et il nous restait à peine une douzaine de poissons. Dans quatre jours , disions-nous , nous manquerons de tout ? et la mort sera inévitable. Ainsi arriva le septième jour de notre abandon. Nous calculions que dans le cas où les embarcations n’auraient pas échoué à la côte* il leur fallait au moins trois

ou quatre fois vingt -quatre heures pour se rendre à St.-Louis; il fallait ensuite le teins d’expédier des navires, et à ces navires celui de nous trouver : nous résolûmes de tenir le plus long-tems possible. Dans le courant de la journée, deux militaires s’étaient glissés derrière la seule barrique de vin qui nous restât; ils l’avaient percée , et buvaient avec un chalumeau. Nous avions tous juré que celui qui emploierait de semblables moyens, serait puni

de mort. Cette loi fut à l’instant mise à exé-

cution, et les deux infracteurs furent jetés à la mer (i).

Cette même journée vit terminer l'existence d’un enfant âgé de 12 ans, nommé Léon; il s’éteignit comme une lampe qui cesse de brûler faute d’aliment. Tout parlait en faveur de cette jeune et aimable créature, qui méritait un meilleur sort. Sa figure angélique ^ sa voix harmonieuse , l’intérêt d’un âge si tendre augmenté encore par le courage qu’il avait montré , et les services qu’il pouvait compter, puisque

(1) Un cle ces militaires était précisément le sergent dont nous venons de parler , pag..ï2i ; il menait ses camarades en avant et se tenait caché , en cas qu’ils échouassent dans leurs projets.

déjà il avait fait, Tannée précédente , une campagne dans les Grandes-Indes ; tout nous inspirait la plus tendre pitié pour cette jeune victime dévouée à une mort si affreuse et si prématurée. Aussi nos vieux soldats et tous nos gens en général, lui prodiguèrent tous les soins qu’ils crurent propres à prolonger son existence. Ce fut en vain; ses forces finirent par l’abandonner. Ni le vin , qu’on lui donnait sans regret, ni tous les moyens qu’on put employer, ne l’arrachèrent à son funeste sort, et ce jeune élève expira dans les bras de M. Coudin , qui n’avait cessé d’avoir pour lui les attentions les plus empressées. Tant que les forces de ce jeune marin lui avaient permis de se mouvoir, il n’avait cessé de courir d’un bord à l’autre, en demandant à grands cris sa malheureuse mère , de l’eau et des alimens. Il marchait indistinctement sur les pieds ou les jambes de ses compagnons d’infortune qui, à leur tour, poussaient des cris douloureux, et à tout instant répétés. Mais très- rarement ces plaintes étaient suivies de menaces ; on pardonnait tout à l’infortnné qui les avait excitées. D’ailleurs il était dans un véritable état d’aliénation , et dans son égarement non interrompu , on ne pouvait plus attendre de lui qu’il se corn-

portât comme s’il lui fût resté quelqu usage de la raison.

Nous ne restâmes donc plus que vingt-sept* Sur ce nombre , quinze seulement paraissaient pouvoir exister encore quelques jours ; tous les autres , couverts de larges blessures 9 avaient presqu^entièrement perdu la raison. Cependant ils avaient part aux distributions , et pouvaient avant leur mort , consommer , disions-nous , trente ou quarante bouteilles de vin qui , pour nous , étaient d’un prix inestimable. On délibéra; mettre les malades à demi-ration , c’était leur donner la mort de suite. Après un conseil présidé par le plus affreux désespoir, il fut décidé qu’on les jeterait à la mer. Ce moyen, quelque répugnant , quelqu’horrible qu’il nous parût à nous-mêmes , procurait aux survivans six jours de vin, à deux quarts par jour. Mais la décision prise, qui osera l’exécuter? L’habitude de voir la mort prête à fondre sur nous, la certitude de notre perte infaillible sans ce funeste expédient : tout , en un mot , avait endurci nos cœurs devenus insensibles à tout autresentiment qu’à celui de notre conservation. Trois matelots et un soldat se chargèrent de cetf cruelle exécution ; nous détournâmes les yeux et nous versâmes des larmes de sang sur

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le sort de ces infortunés. Parmi eux étaient la misérable cantimère et son mari. Tous deux avaient été gravementblessés dans les différens combats ; la femme avait eu une cuisse cassée entre les charpentes du radeau, et un coup de sabre avait fait au mari une profonde blessure à la tête. Tout annonçait leur fin prochaine. Nous avons besoin de croire qu’en précipitant le terme de leurs maux, notre cruelle résolution n’a raccourci que de quelques instants la mesure de leur existence.

("ette femme , cette Française à qui des militaires , des Français donnaient la mer pour tombeau , s’était associée pendant vingt ans aux glorieuses fatigues de nos armées ; pendant vingt ans elle avait porté aux braves , sur les champs de bataille , ou denécesssaires secours, ou de douces consolations. Et elle, , . . c’est au milieu des siens ; c*est par les mains des siens . . . Lecteurs , qui frémissez au cri de l’humanité outragée, rappelez-vous du moins que c’étaient d’autres hommes, des compatriotes , des camarades, qui nous avaient mis dans cette affreuse situation.

Cet expédient horrible sauva les quinze qui restaient ; car lorsque nous fûmes joints par le brick V Argus , il ne nous restait que très-

peu de vin , et c’était le sixième jour après le cruel sacrifice que nous venons de décrire. Les victimes., nous le répétons, n’avaient pas plus de quarante-huit heures à vivre; en les conservant sur le radeau , nous eussions absolument

manqué de moyens d’existence , deux jours avant d’être rencontrés. Faibles comme nous l’étions, nous regardons comme chose certaine* qu’il nous eût été impossible de résister seulement vingt-quatre heures de plus , sans prendre quelque nourriture. Après cette catastrophe , nous jetâmes les armes à la mer; elles nous inspiraient une horreur dont nous n’étions pas maîtres. On re'serva cependant un sabre, en cas qu’on eût besoin de couper quelque cordage ou morceau de bois.

Nous avions à peine de quoi passer cinq ou six journées sur le radeau : elles furent lys plus pénibles. Les caractères étaient aigris; jusques dans les bras du sommeil, nous nous représentions Je trépas affreux de tous nos malheureux compagnons , et nous invoquions la mort à grands cris.

Un nouvel événement, car tout était évènement pour des malheureux pour qui l’univers était réduit à un plancher dequelques toises, que les vents et les Ilots se disputaient au-dessus de

Pahîme ; un événement donc ^ vint apporte!4 une heureuse distraction à la profonde horreur dont nous étions saisis. Tout-à-coup un papillon blanc du genre de ceux qui sont si communs en France* nous apparut voltigeant audessus de nos tètes , et se reposa sur notre voile» La première idée qui fut comme inspirée à chacun de nous , nous fit regarder ce petit animal comme Favant-courrier qui nousapportait lanouvelle d’un prochain atterage , et nous en embrassâmes l’espérance avec une sorte de délire. Mais c’était le neuvième jour que nous passions sur notre radeau ; les tourmens de la faim déchiraient nos entrailles ; déjà des soldats et des matelots dévoraientd’un œil hagard cette chétive proie et semblaient près de se la disputer. D’autres regardant ce papillon comme un envoyé du ciel , déclarèrent qu’ils prenaient le pauvre insecte sous leur protection et empêchèrent qu’il ne lui fut fait de mal. Nous portâmes donc nos vœux et nos regards vers cette terre désirée que nous croyions à chaque instant voir s’élever devant nous. Il est certain que nous ne pouvions en être éloignés ; car les papillons continuèrentles jours soi vans de venir voltiger autour de notre voile , et le même jour nous en eûmes un autre indice non moins po~

suif, en appercevant un goéland qui volai l audessus de notre radeau. Ce second visiteur ne nous permit pas de douter que nous ne nous fussions très-approchés du sol africain, et nous nous persuadâmes que nous serions incessamment jetés sur le rivage par la force des courans. Combien de fois alors , et dans les jours suivans , n'invoquâmes nous pas une tempête qui nous jetât à la cote , qu’il nous semblait que nous allions toucher.

L'espérance qui venait de pénétrer jusqu’au fond de notre être, ranima aussi nos forces abattues et nous fit retrouver une ardeur, une activité dont nous ne nous serions pas crus capables. Nous recourûmes à tous les moyens que nous avions déjà employés pour la pêche du poisson. Nous convoitions principalement le goéland, qui parut plusieurs fois tenté de se reposer sur l’extrémité de notre machine. L’impatience de nos désirs redoubla quand nous vîmes plusieurs de ses compagnons se joindre lui et rester à notre suite jusqu'à notre délivrance ; mais tous nos efforts pour les attirer jusqu’à nous, furent inutiles, aucun ne se laissa prendre aux pièges que nous leur offrions. Ainsi notre destinée, sur le fatal radeau, était d’être sans cesse balotés entre des illusions pas-

sagères et des tourmens continus; et nous Réprouvions pas une sensation agréable qu’à l’instant même nous ne fussions en quelque sorte condamnés à l’expier par l’angoisse d’une nouvelle souffrance , par la douleur irritante de l’espérance toujours trompée.

Ce meme jour un autre soin nous avait aussi occupés. Nous voyant réduits à un petit nom» bre nous recueillîmes le peu de forces qui nous restait, nous détachâmes quelques planches qui étaient sur le devant du radeau , et avec des morceaux de bois assez longs , nous élevâmes au centre une espèce de parquet sur lequel nous nous reposâmes. Tous les effets que nous avions pu ramasser, avaient été étendus dessus et servaient à le rendre un peu moins dur. Cet appareil empêchait aussi la mer de passer avec autant de facilité par les intervalles qui étaient entre les différentes pièces du radeau; mais la lame embarquait par le travers et nous recouvrait quelquefois entièrement.

Ce fut sur ce nouveau théâtre que nous nous décidâmes à attendre la mort d’une manière digne de Français ^ et avec une entière résignation. Les plus adroits d’entre nous pour nous distraire et pour nous faire passer le tems avec plus de rapidité mettaient leurs camarades

à même de nous raconter leurs triomphes passés et par fois ils leurs faisaient établir des comparaisons entre les traverses qu’ils avaient essuyées dans leurs campagnes glorieuses et les peines que nous souffrions sur notre radeau. Voici ce que nous disait à ce sujet le sergent d’artillerie Lavillette : « J’ai éprouvé dans les différentes campagnes de mer que j’ai faites , toutes les fatigues , toutes les privations et tous les dangers qu’il est possible de courir en mer ; mais aucun de mes maux passés, n’est comparable aux douleurs et aux privations extrêmes que nous supportons ici. Dans mes dernières campagnes de i8i3 et 1 8 1 4 ? en Allemagne et en France , j’ai partagé toutes les fatigues que nous occasionnèrent tour- à -tour , et les victoires et les retraites. J’étais aux glorieuses journées de Lutzen, de Bautzen , de Dresde , de Leipsick , d’Hanau, de Montmirail, de Champ- Aubert, de Montereau, etc., etc. Oui, continua-t-il, tout ce que nous éprouvâmes dans tant de marches forcées, et au milieu des privations qui en étaient la suite , n’était encore rien comparativement à tout ce que nous supportons sur cette épouvantable machine. Dans ces journées oii la valeur française se montra dans tout son éclat , et toujours digne d’un

peuple libre , nous n’avions guères â craindre la mort que pendant la durée des batailles ; mais ici nous avons eu souvent les mêmes dangers et ce qui est plus affreux , nous avions des Français, des camarades à combattre. Il nous faut encore lutter contre la faim , la soif, contre une mer affreuse , remplie de monstres dangereux , et contre l’ardeur d’un soleil brûlant qui n’est pas le moindre de nos ennemis. Couverts de vieilles cicatrices et de nouvelles blessures sans pouvoir nous panser , il est physiquement impossible que nous puissions nous sauver de ce péril extrême , s’il se prolonge encore quelques jours » .

Les tristes souvenirs de la position critique de la patrie venaient aussi se mêler à nos douleurs; et certes de tous les maux que nous ressentions, celui-ci n’était pas un des moindres , pournous, qui presque tous ne l’avions abandonnée que pour n’être plus les témoins des dures lois, de F affligeante dépendance sous lesquelles l’ont courbée des ennemis jaloux de notre gloire et de notre puissance. Ces pensées , nous ne craignons pas de le dire et de nous en honorer , nous affligeaient encore plus que la fin inévitable que nous avions la presque certitude de trouver sur notre radeau. Plusieurs

d’entre nous regrettaient alors de n avoir pas succombé en défendant la France. Si du moins, disaient-ils , il nous eut été possible de nous mesurer encore une fois avec les ennemis de notre indépendance et de notre liberté ! D’au très trouvaient quelques consolations dans la mort qui nous attendait en ce que nous Saurions plus à gémir sous le poids honteux qui pèse sur la patrie. Ainsi se passèrent les dernières journées de notre séjour sur le radeau. Notre tems fut presque tout employé à parler de notre malheureux pays \ tous nos souhaits , nos derniers vœux étaient pour le bonheur de la France.

Les premiers jours de notre abandon, pendant les nuits qui sont très-fraiches dans ces pays nous supportions assez facilement l'immersion * mais durant les dernières que nous

passâmes sur notre machine, toutes les fois qu’une vague déferlait sur nous, elle produisait une impression très-douloureuse et nous arrachait des cris plaintifs ; ensorte que chacun employait tous les moyens pour l’éviter. Les uns élevaient leur tète sur des morceaux de bois , et faisaient avec ce qu’ils rencontraient une sorte de petit parapet ou venait se briser la vague ; les autres se mettaient à l’abri derrière deux

tonneaux vides qui se trouvaient placés l’un en long et l’autre en travers. Mais ces moyens étaient souvent insuffîsans ; il fallait que la mer fût bien belle pour qu elle ne vint pas briser jusques sur nous.

Une soif ardente, redoublée dans le jour par les rayons d’un soleil brûlant, nous dévorait ; elle fut telle , que nos lèvres desséchées s’abreuvaient avec avidité d’urine qu’on faisait refroidir dans de petits vases de fer blanc. On mettait le petit gobelet dans un endroit où il y avait peu d’eau , pour que l’urine refroidit plus promptement. 11 est souvent arrivé que ces vases aient été dérobés à ceux qui les avaient préparés. On remettait bien le gobelet à celui auquel il appartenait, mais après avoir bu le liquide qu’il contenait. M. Savigny a observé que quelques-uns de nous avaient l’urine plus agréable à boire. Il y avait un passager qui ne put jamais se décider h en avaler \ ilia donnait à ses compagnons, elle n’avait pas réellement un goût désagréable. Chez plusieurs , elle devint épaisse et extraordinairement âcre. Cette boisson produisait un effet tout-à-fait digne de remarque, c’est qu’à peine l’avait-on bue , qu’elle occasionnait une nouvelle envie d’uriner. Nous cherchâmes aussi à nous désaltérer en buvant

de beau de mer. M. Griffon , secrétaire du gouverneur , en fit un usage continuel; il en buvait îo et 12 verres de suite. Mais tous ces moyens ne diminuaient notre soif que pour la rendre plus vive le moment d’après.

Un officier de troupes de terre trouva par Lazard un petit citron, et l’on sent combien un pareil fruit lui devenait précieux ; aussi le réservait-il pour lui seul. Ses camarades , malgré les supplications les plus pressantes, ne pouvaient rien obtenir ; déjà s’élevaient dans tous les cœurs des mouvemens de rage , et s’il ne se fut rendu en partie aux sollicitations de ceux qui l’entouraient, on le lui aurait certainement enlevé de force, et il eût péri victime de son égoïsme. Nous nous disputâmes aussi une trentaine de gousses d’ail qui étaient restées jusqueslà au fond d’un petit sac; toutes ces disputes étaient le plus souvent accompagnées de menaces énergiques , et si elles eussent été prolongées, peut-èlre en serions-nous venus aux dernières extrémités. On avait aussi trouvé deux petite fioles dans lesquelles ily avait une liqueur alcoolique pour nettoyer les dents ; celui qui les possédait les réservait avec soin ^ et accordait avec peine une ou deux gouttes de ce liquide dans le creux de la main. Cette liqueur

qui , à ce que nous pensons , était une teinture de gajac, de canelle , de ge'rofle et autres substances aromatiques 3 produisait sur nos langues une impression délectable , et luisait disparaître pour quelques instansla soif qui nous dévorait. Quelques-uns trouvèrent des morceaux d’étain2 qui , mis dans la bouche , y entretenaient une sorte de fraîcheur. Un moyen qui fut généralement employé , était de mettre dans un chapeau une certaine quantité d’eau de mer; on s’en lavait la figure pendant quelque tems , et en y revenant à plusieurs reprises ; on s’en mouillait également les cheveux ; nous laissions aussi nos mains plongées dans l’eau (i). Le malheur nous rendait industrieux, et chacun imaginait mille moyens d’alléger ses souffrances. Exténués par les plus cruelles privations , la moindre sensation agréable était pour nous un bonheur suprême; aussi recherchait-on avec avidité un petit flacon vide que possédait un de nous , et dans lequel il y avait eu autrefois

(i) Des naufragés dans une situation pareille à celle qui est décrite ici, ont éprouvé leplus grand soulagement? en trempant leurs habits dans la mer et les portant tout imprégnés d’eau ; ce moyen ne fut point employé sur le fatal radeau.

de l’essence de roses. Dès quon pouvait le saisir , on respirait avec délices l’odeur qu'il exhalait et qui portait dans nos sens les impressions les plus douces. Plusieurs de nous , au moyen de petits vases de fer blanc , conservaient leur ration de vin, et pompaient dans le gobelet avec un tuyau de plume. Cette manière de prendre notre vin, nous faisait un grand bien et diminuait beaucoup plus notre soif , que si nous l’eussions bu de suite. L’odeur seule de cette liqueur nous était extrêmement agréable. M. Savigny a observé que beaucoup de nous, après en avoir pris leur faible portion , tombaient dans un état voisin de l’ivresse, et que toujours après les distributions, il régnait parmi nous beaucoup de mésintelligence.

En voici un seul exemple entre plusieurs que nous aurions pu citer. Le dixième jour que nous passâmes sur le radeau , à la suite d’une distribution , il prit à MM. Clairet, Coudin, Chariot et un ou deux de nos matelots , la bisarre fantaisie de vouloir se détruire , mais de s’énivrer auparavant avec le reste de notre barrique. Envain le capitaine Dupont , secondé de MM. Lavilette , Savigny, Lheureux et de tous les autres , leur opposaient les plus vives représentations et toute la fermeté dont iis étai ent

capables ; leurs cerveaux malades conservaient fixement la folle idée qui les dominait et un nouveau combat était près de s’engager. Cependant après des peines infinies , nous commencions à ramener MM. Clairet et C oudin à la raison ; ou plutôt celui qui nous protégeait acheva de dissiper cette funeste querelle en détournant notre attention sur le nouveau danger qui vint nous menacer au moment où la cruelle discorde allait peut-être éclaterparmi des malheureux déjà en proie à tant d’autres maux : c’était une troupe de requins qui vinrent entourer notre radeau. Ils s’en approchaient de si près, que de dessus nous pûmes les attaquer à coups de sabre ; mais nous ne pûmes triompher d’un seul de ces ennemis j, malgré la bonté de J’arme que nous possédions , et l’ardeur avec laquelle s’en servait le brave Lavillette. Les coups qu’il portait à ces monstres les faisaient rentrer dans la mer, et quelques secondes après ils reparaissaient à la surface, et ne semblaient nullement effrayés de notre présence. Leur dos s’élevait d’environ 5o centimètres au-dessus de l’eau; plusieurs nous parurent avoir au moins 10 mèlres de longueur.

Trois jours se passèrent dans des angoisses inexprimables ; nous méprisions tellement la

vie, que plusieurs d’entre nous ne craignirent pas de se baigner à la vue des requins qui entouraient notre radeau 3 quelques-autres se mettaient nus sur le devant de notre machine qui était alors submergée : ces moyens diminuaient un peu l’ardeur de leur soif. Une espèce de molusque, connue à bord des vaisseaux sous le nom de galère , était quelquefois poussée sur notre radeau en très-grand nombre; et lorsque leurs longues expansions se reposaient sur nos membres dépouillés , elle nous occasionnaient les souffrances les plus cruelles. Croirait-on qu’au milieu de ces scènes terribles , luttant contre une mort inévitable , quelquesuns de nous se soient permis des plaisanteries qui nous faisaient encore sourire , malgré l’horreur de notre situation. L’un, entre autres, dit en plaisantant : Si le brick est envoyé à notre recherche prions Dieu cjuil ait pour nous des yeuæ d’ Argus , faisant allusion au nom du navire que nous présumions devoir venir à notre recherche. Celte idée consolante ne nous abandonna pas d’un instant , et nous en parlions fréquemment.

Le 16 ^ dans la journée , nous estimant trèsprès de terre, nous nous résolûmes, huit des plus déterminés, à essayer de gagner la côte. Nous

détachâmes une forte jumelle qui faisait partie des petites dromes dont nous avons parlé ; de distance en distance nous fixâmes des planches en travers avec de gros clous , pour l’empêcher de chavirer • un petit mât et une voile furent établis sur le devant. Nous devions nous armer d’avirons faits avec les douves d’un tonneau , taillées avec le seul sabre qui nous restait. Nous coupâmes des morceaux de corde , les réduisîmes en étoupe et en fîmes des manoeuvres moins grosses et plus faciles à manier. Un drap de hamac qui était par hasard sur le radeau , fut changé en une voile dont les dimensions pouvaient être de cent trente centimètres de large sur cent soixante de long. Le diamètre transversal de la jumelle était de soixante ou soixantedix centimètres , et sa longueur de douze mètres à-peu près (i). Une certaine portion de vin nous fut assignée et le départ fixé au lendemain 17 : le vin devait être mis dans une botte, seule chose qui fut susceptible de le contenir. La machine achevée, il fallut l’essayer. Un mate-

(1) On nomme jumelle, un long morceau de bois concave sur l’une de ses faces , et servant à être appliqué sur les côtés d’un mât, lorsqu’il menace de se rompre : il est maintenu là par de forts amarages.

lot voulant passer de l’avant à l’arriére , fut gêné par le mât, et plaça le pied sur l’une des planches transversales ; le poids de son corps fit chavirer le petit navire , et cet accident nous démontra la témérité de notre entreprise. Il fut alors décidé que nous attendrions tous la mort sur le radeau $ on largua l’amarrage qui retenait la jumelle à notre machine, et elle s^en alla en dérive. Il est bien certain que si nous étions partis sur ce second radeau , faibles comme nous l’étions , nous n’aurions pu résister seulement six heures , les jambes dans l’eau et étant forcés d’agir continuellement pour ramer.

La nuit vint sur ces entrefaites , et ses sombres voiles ramenèrent dans nos esprits les plus affligeantes pensées. Nous étions convaincus qu’il ne restait dans notre barrique que douze ou quinze bouteilles devin. Nous commencions à avoir un dégoût invincible pour les chairs qui nous avaient à peine soutenus jusque-là ; et nous pouvons dire que leur vue nous imprimait un sentiment d’effroi , sans doute amené par l’idée d’une destruction très-prochaine.

Le 17 au matin , le soleil parut dégagé de tous nuages. Après avoir adressé nos prières à î’Eternel , nous partageâmes une partie de notre

vin; chacun savourait avec délices sa faible portion , lorsqu’un capitaine d’infanterie , jetant ses regards à l’horison , aperçut un navire , et nous Fannonça par un cri de joie. Nous reconnûmes que c’était un brick; mais il était à une grande distance : nous ne pouvions distin-

g uer que les extrémités de ses mâts. La vue de ce bâtiment répandit parmi nous une allégresse difficile à dépeindre ; chacun de lions croyait son salut certain , et nous rendîmes â Dieu mille actions de grâces. Cependant des craintes venaient se mêler à nos espérances ; nous redressâmes des cercles de barrique, aux extrémités desquels nous fixâmes des mouchoirs de differentes couleurs. Un homme avec nos secours réunis, monta au haut du mât , et agitait ces petits pavillons. Pendant plus d’une demi-heure , nous flottâmes entre l’espoir et la crainte; les uns croyaient voir grossir le navire , et les autres assuraient que sa bordée le portait au large de nous. Ces derniers étaient les seuls dont les yeux n'étaient pas fascinés par l’espérance , car le brick disparut. Du délire de la joie, nous passâmes à celui de l’abattement et delà douleur; nous enviions le sort de ceux que nous avions vus périr à nos côtés et nous disions,, entre nous ; «lorsque nous manquerons

de tout, et que nos forces commenceront à nous abandonner , nous nous envelopperons de notre mieux; nous nous coucherons sur ce parquet, témoin des plus cruelles souffrances , et là nous attendrons la mort avec résignation *. Enfin pour calmer notre désespoir nous voulûmes chercher quelques consolations dans les bras du sommeil. La veille nous avions été dévorés parles feux d’un soleil brûlant; ce jour-ci, pour fuir la vivacité de ses rayons , nous fîmes une tente avec le grand cacatois de la frégate. Dès qu’elle fut dressée, nous nous couchâmes tous dessous ; nous ne pouvions ainsi apercevoir ce qui se passait autour de nous. On proposa alors de tracer , sur une planche, un abrégé de nos aventures, d’écrire tous nos noms au bas de notre récit, et de le fixer à la partie supérieure du mât , dans l’espérance qu’il parviendrait au gouvernement et à nos familles. Après avoir passé deux heures, livrés aux plus cruelles réflexions , le maître cannonnier de la frégate voulut aller sur le devant du radeau, et sortit de dessous notre tente. A peine eût-il mis la tête au dehors, qu’il revint à nous en poussant un grand cri. La joie était peinte sur son visage; ses mains étaient étendues vers la mer ; il respirait à peine. Tout ce qu’il put dire , ce fut :

Sauvés ! voilà le brick qui est sur nous ! et il était en effet tout au plu* à une demi-lieue, ayant toutes ses voiles dehors et gouvernant à venir passer extrêmement prés de nous. Nous sortîmes de dessous notre tente avec précipitation , ceux mêmes que d’énormes blessures aux membres inférieurs retenaient continuellement couchés depuis plusieurs jours , se traînèrent sur le derrière du radeau pour jouir de la vue de ce navire qui venait nous arracher à une mort certaine. Nous nous embrassions tous, avec des transports qui tenaient beaucoup de la folie , et des larmes de joie sillonnaient nos joues desséchées par les plus cruelles privations. Chacun se saisit de mouchoirs ou de différentes pièces de linge pour faire des signaux au brick qui s’approchait rapidement. Quelques autres prosternés remerciaient avec ferveur la Providence qui nous rendai t si miraculeusement à la vie. Notre joie redoubla , lorsque nous apperçûraes au haut de son mât de misaine un grand pavillon blanc; nous nous écriâmes : « C’est donc à des Français que nous allons devoir notre salut ». Nous reconnûmes presqu’aussil«5t le brick Y Argus ; il était alors à deux portées de fusil. Nous nous impatientions vivement dène pas lui voir carguérses voiles;

il les amena enfin , et de nouveaux cris de joie s’élevèrent de notre radeau. U Argus vint se mettre en panne stribord à nous, à demi-portée de pistolet. L’équipage rangé sur le bastingage et dans les haubans , nous annonçait en agitant les mains et les chapeaux, le plaisir qu’il ressentait de venir au secours de leurs malheureux compatriotes. On mit de suite une embarcation à la mer; un officier du brick, nommé M. Leni aigre ^ s’y était embarqué pour avoir le plaisir de nous enlever lui-même de dessus notre fatale machine. Cet officier, plein d’humanité et de zèle, s’acquitta de sa mission d’une manière touchante , et prit lui-même les plus malades pour les transporter dans son canot. Après que tous les autres furent embarqués , M. Lemaigre revint encore lui-même prendre dans ses bras M. Corréard, comme étant le plus malade et le plus écorché; il le plaça à côté de lui , dans son embarcation , lui prodigua tous les soins imaginables et lui adressa les discours les plus consolans.

En peu de tems nous fumes tous transportés à bord du brick Y Argus , où nous rencontrâmes le lieutenant en pied de la frégate et quelques autres naufragés. L^attendrissement était peint sur tous les visages; la pitié arrachait des larmes

k tous ceux qui portaientleurs regards sur nous. Qu’on se figure quinze infortunés presque nus , le corps et la figure flétris de coups de soleil. Dix des quinze pouvaient à peine se mouvoir. Nos membres étaient dépourvus d’épiderme ; une profonde altération était peinte dans tous nos traits ; nos jeux caves et presque farouches, nos longues barbes , nous donnaient encore un air plus hideux : nous n’étions que les ombres de nous-mêmes. Nous trouvâmes à bord du brick de fort bon bouillon qu’on avait préparé. Dès qu’on nous eût aperçus, on y mêla d’excellent vin , on releva ainsi nos forces prêles à s’éteindre. On nous prodigua les soins les plus généreux et les plus attentifs ÿ nos blessures furent pansées , et le lendemain plusieurs des plus malades commencèrent à se soulever. Cependant quelques-uns eurent beaucoup à souffrir , car ils furent mis dans l’en î repont du brick très-près de la cuisine , qui augmentait encore la chaleur presque insupportable dans ces contrées : le défaut de place dans un petit navire fut cause de cet inconvénient. Le nombre des naufragés était à la vérité trop considérable. Ceux qui n’appartenaient pas à la marine x furent couchés sur des câbles , enveloppés dans quelques pavillons et placés sous le feu de la

cuisine, ce qui les exposa à périr dans le courant de la nuit par l’efFet d’un incendie qui sû manifesta dans l’entrepont, vers les dix heures du soir, et qui faillit à réduire le navire en cendres. Mais des secours furent apportés à tems , et nous fûmes sauvés pour la seconde fois. A peine échappés , quelques-uns de nous éprouvèrent encore quelques accès de délire. Un officier de troupes de terre voulait se jeter à la mer pour aller chercher son porte-feuille; il eût exécuté ce dessein, si on ne l’eût retenu. D’autres eurent aussi des accès non moins violens.

Le commandant et les officiers du brick s’eritpressaient près de nous et prévoyaient nos besoins avec attendrissement. Us venaient de nous arracher à la mort en nous enlevant de dessus notre radeau ; leurs soins redoublés ranimèrent chez nous le feu de la vie. Le chirurgien du bord, M. Renaud, se signala par un zèle infatigable. Il fut obligé de passer la journée entière à panser nos blessures , et pendant les deux jours que nous restâmes sur le brick , il nous prodigua tous les secours de son art avec une attention et une douceur qui méritent de notre part une éternelle reconnaissance.

Il était vraiment tems que nous trouvassions

( Oo )

un terme à nos souffrances ; elles duraient depuis treize jours a une manière cruelle. Les plus vigoureux d’entre nous pouvaient vivre encore deux fois vingt-quatre heures au plus. M. Corréard sentait qidil devait terminer sa carrière dans cette journée même; il avait cependant un pressentiment que nous serions sauvés ; il disait qu’une série d’événemens si inouis ne devaient pas rester plongés dans l’oubli ; que la Providence conserverait au moins quelquesuns de nous, pour retracer aux hommes le tableau déchirant de nos malheureuses aventures.

Par combien d’épreuves terribles n’avonsnous pas passé ! Quels sont les hommes qui peuvent dire avoir été plus malheureux que nous ?

La manière dont nous fûmes sauvés , est vraiment miraculeuse : le doigt de la divinité est marqué d’une manière puissante dans cet événement si fortuné pour nous.

Le brick Y Argus avait été expédié du Sénégal pour porter des secours aux naufragés des embarcations et chercher le radeau. Pendant plusieurs jours , il longea la cote sans nous rencontrer, et donna des vivres aux naufragés des embarcations qui traversaient le désert de Sahara. Croyant que ses recherches seraient dé-

sonnais inutiles pour trouver notre machine, il fît voile pour la rade d’où il avait été expédié , afin d’y aller annoncer l’inutilité de ses perquisitions ; c’est quand il courait sa bordée sur le Sénégal , que nous l’apperçumes. Le matin il n’était plus qu’à quarante lieues de l’embouchure du fleuve , lorsque les vents passèrent au sud-ouest; le capitaine , comme par une espèce d’inspiration , dit qu’il fallait revirer de bord. Les vents portaient sur la frégate. Après avoir couru deux heures sur ce bord * les hommes de garde annoncèrent un navire; quand lebrick fut plus près ,, à l aide de lunettes , on nous reconnut. Lorsque nous fumes recueillis par Y Argus , notre première question fut celleci : « Messieurs , nous cherchez-vous depuis long-tems ? >. On nous répondit qu’oui ; mais que cependant le capitaine n’avait point reçu d’ordre positif à ce sujet, et que nous devions au hasard seul le bonheur d’avoir été rencontrés. Nous nous faisons un vrai plaisir de citer une phrase deM. Parnajon , adressée à l’un de nous : On m'aurait douné le grade de capitaine de frégate , que f éprouverais un plaisir moins vif que celui que j'ai ressenti en rencontrant votre radeau. Quelques personnes nous

dirent franchement : Nous vous croyions tous morts depuis plus de huit jours . Nous disons que le commandant du brick n’avait pas reçu Tordre positif de nous chercher : voilà quelles étaient ses instructions. «M. deParnajon , com- » mandant du brick X Argus , se rendra sur la » côte du désert , avec son bâtiment , emploiera » tous les moyens pour donner des secours aux d naufragés qui doivent avoir fait côte; il leur * fera passer les vivres et les munitions dont ils » pourront avoir hesoin. Après s’ètre assuré du » sort de ces infortunés , il tâchera de continuer > » sa route jusqu’à la frégate la Méduse , pour » s’assurer si les courans n’auraient point porté » le radeau vers elle. ». Voilà tout ce qui était dit de notre misérable machine. Il est bien certain qu’à File Saint-Louis on ne comptait plus sur nous ; nos amis , depuis plusieurs jours, nous croyaient tous péris. Cela est si vrai , que quelques-uns d’eux qui étaient à la veille de faire parvenir des lettres en Europe, annonçaien t que cent-cinquante malheureux avaient été déposés sur un radeau , et qu’il était impossible qu’ils se fussent sauvés. Il ne sera peut-être pas dépi acéde faire connaître une conversation qui eut lieu à notre sujet. Dans un cercle assez nom-

hreux, quelques personnes dirent : il est dommage qu’on ait abandonné ce radeau ; il y avait dessus plusieurs braves garçons. Mais leurs peines sont finies ; ils sont plus heureux que nous > car nous ne savons comment tout cela va se passer. Enfin , notre rencontre fit décider de se diriger de nouveau sur le Sénégal , et le lendemain nous vîmes cette terre que pendant treize jours nous avions si ardemment désirée. Nous mouillâmes le soir sous la côte , et au matin , favorisés par les vents , nous fîmes route pour la rade de Saint-Louis , où nous jetâmes l’ancre le 19 juillet à deux ou trois heures d’après-midi.

Telle est l’histoire fidèle de ce qui se passa sur le mémorable radeau. De cent-cinquante délaissés , quinze seulement ont été sauvés; mais cinqn’ont pu survivre à tant de fatigues et sont morts à Saint -Louis. Ceux qui existent encore, sont couverts de cicatrices; et les cruelles souffrances auxquelles ils ont été en proie , ont singulièrement altéré leur constitution.

En terminant ce récit des maux inouis contre lesquels nous avons lutté pendant treize jours, nous nous faisons un devoir de nommer ici ceux qui les ont partagés avec nous.

Existant lors du sauvetage.

Renseignement sur leur sort ultérieur.

Dupont , capitne. d’infanterie. .

L’Heureux, lieutenant idem. .

Lozack , sous-lieutenant. . . .

Clairet , idem . .

Griffon du Bellay . ex-commis

de marine . , . . . .

Coudin , élève de marine . . .

Chariot, serg.-maj. (de Toulon.) Courtade , maître canonnier . . La ville t te , chef d’atelier . . . .

Coste , matelot .

Thomas , pilotin .

François, infirmier ......

Jean-Charles, soldat noir . . .

Corréai d , ingénieur-géographe.

Savigny, chirurgien .

au Sénégal.

idem.

mort, mort.

sans emploi.

enseigne de vaisseau, au Sénégal, mort, en France, en France.

idem.

dans l’Inde, mort.

sans emploi, démissionnaire.

Le gouverneur ayant été instruit de notre arrivée, nous expédia une grande embarcation pontée pour nous transporter à terre; cette embarcation nous apportait aussi du vin et quel* ques rafraîchissemens. Le patron ayant jugé que nous pourrions franchir dans la marée , la barre qui est à l’embouchure du fleuve , on décida qu'on allait nous débarquer dans File.

Les nègres qui composaient l’équipage du petit navire , déposèrent dans leur cale ceux d’entre nous qui étaient les plus malades; ces hommes quoique peu civilisés , laissaient couler des larmes en voyant l’état déplorable dans lequel nous étions. Nous abandonnâmes le brick l’^rgus vers les six heures du soir, accompagnés de M. Parnajon. Lorsque nous approchâmes de la barre, on ferma les écoutilles sur ceux qui étaient couchés à fond décalé. Nous attendions avec impatience que nous eussions franchi ce mauvais pas dont le passage dura quelques minutes. Pendant ce ’empsleplus profond silence régnait à bord ; la voix seule du patron se faisait entendre. Dès que nous fûmes hors de danger, les nègres recommencèrent leurs chants, qui ne cessèrent qu’au moment de notre arrivée à Saint-Louis.

On nous fit une réception des plus brillantes; le gouverneur , plusieurs officiers , les uns Français , les autres Anglais vinrent nous recevoir, et l’un de ceux qui composaient ce nombreux cortège nous tendit une main qui , quinze jours auparavant, nous avait plongé le poignard dans le sein en larguant la remorque

Cependant tel est l’effet que produit la vue

de malheureux qui viennent d’ètre miraculeusement sauves , qu’il n’y eut personne, soit Anglais, soit Français qui ne versât des larmes d’attendrissement en nous voyant dans l’état déplorable où nous étions réduits. Tous nous parurent vraiment touchés de notre triste position , comme de l’intrépidité que nous avions déployée sur notre radeau. Nous ne pûmes cependant retenir notre indignation à la vue de quelques personnages de ce cortège.

Quelques» uns de nous furent accueillis par des négocians Français, qui leur prodiguèrent des attentions et des égards infinis. MM. Valentin et Lasalle se distinguèrent par un désintéressement sans égal. Ils suivirent cette impulsion si naturelle qui porte l’homme à assister son semblable , lorsqu’il est témoin de sa détresse extrême. Nous devons dire aussi que ce furent les seuls colons qui vinrent au secours des naufragés du radeau.

Avant de passer à la seconde partie de notre ouvrage où nous comprendrons l’histoire du camp de Daccard et des malheureux naufragés qui restèrent dans les hôpitaux de Saint-Louis , rejetions encore un moment nos regards en arrière et faisons connaître ici quelles furent

les manœuvres des embarcations, lorsque les remorques eurent été larguées et que le radeau fut abandonné à lui-même,

La chaloupe fut la dernière embarcation que nous vîmes disparaître. Elle eut conaissance de la terre et des îles d’Arguin le soir avant le coucher du soleil; les autres canots durent donc nécessairement les voir aussi quelque tems auparavant , ce qui , à ce que nous pensons , prouve assez que , lorsque nous fûmes abandonnés f nous étions à une très-petite distance de la côte. Deux embarcations parvinrent à gagner le Sénégal sans accident, ce sont celles que montaient le gouverneur et le commandant de la frégate. Dans le mauvais tems qui força les autres canots à faire côte, elles eurent beaucoup à souffrir pour résister à une grosse mer et à un vent extrêmement fort. Deux jeunes marins , dans ces momens fort épineux , donnèrent des preuves de courage et de sang-froid , savoir : dans le grand canot , M. Barhotin , élève de marine , et dans celui du commandant, M. Rang (i) , également élève de marine , aussi

(i) La conduite de ce jeune marin eut mérité quelque récompense. A la fin de l’année 1816 , il y eut une

recommandable par scs connaissances que par le courage quJil déploya dans cette circonstance» Tous les deux , tant que dura le mauvais tems , se tinrent au gouvernail et dirigèrent la marche des canots. Un nommé Thomas , chef de ti~

monerie, et un nommé Lange , contre-maître, montrèrent également beaucoup de courage et toute l’expérience de vieux marins. Ces deux embarcations arrivèrent le 9 , vers dix heures du soir, à bord de la corvette l'Echo , qui , depuis quelques jours , était mouillée sur la rade de Saint-Louis. Un conseil fut tenu , on y fit choix des moyens les plus prompts et les plus sûrs pour donner des secours aux naufragés abandonnés dans les embarcations et sur le radeau.

Le brick l'Argus fut désigné pour cette mission. Le commandant de ce navire , brûlant

promotion de 80 Enseignes qui devaient être pris parmi les élèves qui comptaient le plus de service ; M. Rang avait déjà huit ans de grade et dix de service, ce qui le classait parmi les 70 premiers , ainsi il devait être nommé de droit. A la vérité , on dit qu’il avait été porté sur la liste des candidats ; mais il en fut rayé, parce que quelques jeunes gens (qu’on nomme protégés) se présentèrent au ministère, et durent nécessairement l’emporter.

du désir de voler au secours des infortunés naufragés , aurait voulu mettre sous voile k l’instant même ; mais des causes , sur lesquelles nous garderons le silence , enchaînèrent son zèle. Quoi qu’il en soit, cet officier distingué exécuta les ordres qu’il reçut avec une,, rare activité.

Prévenons à l’histoire des quatre autres embarcations, et suivons d’abord la marche delà principale qui était la chaloupe. Dès qu elle eut pris connaissance de la terre , elle revira de bord et prit le large, parce qu’elle était sur des hauts fonds, et qu’il eut été imprudent de rester par un mètre ou un mètre trente centimètres d’eau , pendant la nuit . elle avait touché deux ou trois fois. Le 6, vers les quatre heures du matin, se trouvant trop éloignée de la côte, et la mer étant très-houleuse, elle revira de bord , et peu d’heures après on vit la terre pour la seconde fois. A huit heures on en fut extrêmement près , et les hommes désirant ardemment gagner le rivage , on mit à terre soixante-trois des plus décidés. On leur donna des armes et le plus de biscuit qu’on put ; ils commencèrent à faire route vers le Sénégal, en suivant les bords de la mer. Ce débarquement se fit dans le nord du cap Mirikc, àqua-

tre-vingt ou quatre-ving-dix lieues de l’ile Saint- Louis (g) , et la chaloupe prit ensuite le large. Laissons aller ces soixante - trois malheureux" qui viennent d’être déposés sur les sables du capMirick. Nous y reviendrons plus tard; pour le moment , suivons les mouvemens des autres canots. A midi , ayant couru quelques milles , la chaloupe eut connaissance des autres embarcations. On manoeuvrait pour les reconnaître. La chaloupe lit son possible pour les rallier; mais les canots employèrent tous les moyens pour éviter cette rencontre : on se méfiait les uns des autres. Leurs officiers se conduisaient ainsi, parce que quelques personnes avaient assuré queFéquipage de la chaloupe était révolté , et qu’il avait même menacé de faire feu sur les autres canots (i). La chaloupe, au contraire ,

(i) Ce bruit de révolte parmi l’équipage de la chaloupe, commença à courir, dès qu’elle eut joint la ligne que formaient les embarcations au-devant du radeau • voici ce qui nous a été raconté. Lorsque les canots nous eurent abandonnés, plusieurs hommes de la chaloupe, des sousofficiers des troupes passagères , s’écrièrent: faisons feu sur ceux qui s'enfuient. Déjà les fusils étaient armés -, mais l’officier qui commandait eut assez d’empire sur eux pour les empêcher d’exécuter leur dessein. Il nous a également

qui venait de débarquer une partie de son monde, s’avancait pour dire aux autres embarcations qu’elle était en état de leur en prendre , en cas quelles fussent trop chargées. Le canot du commandant et la pirogue furent les seuls qui s’approchèrent à portée de la voix. Le soir, à cinq heures , la mer devint houleuse et le vent très-fort, La pirogue , ne pouvant tenir contre la violence du vent, demanda du secours à la chaloupe qui revira de bord et se chargea des quinze personnes qui montaient cette faible embarcation. Dans la journée du 8(/z) , à deux heures du soir , les hommes , tourmentés par une soif ardente et une faim qu’ils ne pouvaient satisfaire, forcèrent, par leurs demandes réitérées , à faire côte , ce qui eut lieu dans la soirée du meme jour. L’intention de l'officier était de continuer sa route jusqu’au Sénégal; il eût réussi sans doute , mais les cris des soldats et des matelots qui , déjà , murmuraient hautement , décidèrent la manœuvre qui fut faite , et l’équipage débarqua à quarante lieues à-peu-

été rapporté que le nommé F . . . , quartier-maître , coucha en joue le commandant de la frégate. Voilà ce que nous avons pu recueillir sur cette prétendue révolte.

( lÔ2r )

près de 1 île Saint-Louis. Le canot major et celui du Sénégal , qui s’étaient beaucoup rapprochés de la cote et qui n’avaient pu résister h la violence du gros tems , d’ailleurs dépourvus de vivres , avaient également été obligés de faire côte, dans la journée du 8 , le premier à cinq heures du soir , et le second à onze heures du matin( i ). Les officiers réunirent leurs équipages , les rangèrent en ordre et firent route pourle Sénégal. Mais ils étaient dans l’abandon , dépourvus de toutes ressources, sans guide, sur une côte peuplée de barbares. La soif et la faim les assaillaient d’une manière cruelle ; les rayons d’un soleil ardent qui se réfléchit sur ces immenses plaines de sable , aggravaient encore leurs souffrances. Le jour f accablés par une chaleur excessive , ils pouvaient à peine faire un pas; la fraîcheur du soir et du matin pouvait seule favoriser leur pénible marche. Ayant, après des peines infinies , franchi les dunes, ils trouvèrent de vastes plaines où ils eurent le bonheur de découvrir de l’eau, après avoir fait dans le sable des trous à une certaine profondeur : ce liquide bienfaisant leur rendit l’espérance et la vie.

Cette manière de se procurer de l’eau est indiquée dans plusieurs voyages , et pratiquée

dans plusieurs pays. Tout le long des cotes de la Sénégambie et jusqu’à quelque distance dans les terres, on trouve ainsi ,en creusant le sable à la profondeur de cinq à six pieds , une eau blanche et saumâtre, la seule en usage dans toute cette contrée, pour la boisson ordinaire et les besoins domestiques , à l’exception des eaux du Sénégal dont on peut se pourvoir à Saint-Louis , lors de la crue ou inondation/ Les Maures ont cntr’eux des signes convenus pour s’avertir , hors de la portée de la voix , lorsqu'ils ont trouvé de l’eau. Comme les sables du désert sont disposés par ondulations et que le relief de ces plaines présente l’image d’une mer brisée en grandes ondes qui seraient toutà-coup , comme par un soudain enchantement , restées suspendues avant d’avoir pu retomber , c’est sur le dos de ces Hors immobiles qu’en général les Maures voyagent, à moins que la direction de ces espèces de vagues, trop écartée de la route qu’ils veulent tenir , ne force les voyageurs à les traverser. Mais d’ailleurs comme ces ar-« rètes elles-mêmes ne sont pas toujours disposées d’une manière parallèle , et se croisent souvent entr’elles , les Maures ont constamment quelques-uns des leurs en avant pour servir de guides et indiquer, par divers signes demains,

4 chaque croissement , de quel coté il faut prerH dre , comme aussi tout ce que la prudence exige que Ton connaisse d’avance * ainsi que les eaux ou plutôt l’humidité et la verdure que l’on peut apercevoir. En général , ces peuples qui se rapprochent des bords de la mer pendant les vents et les ouragans du solstice d’été , se tiennent rarement sur le rivage ^ proprement dit, parce qu’ils sont trop tourmentés, ainsi que leurs animaux, par des myriades de mouches extrêmement importunes , et qui n’abandonnent point les bords de la mer. Dans cette même saison, l’apparition des cousins ou maringouins, les porte à s’éloigner du Sénégal ; car leur bétail alors , sans cesse piqué par ces insectes , en devient furieux et malade.

Les nôtres rencontrèrent quelques-uns de ces Maures, et les forcèrent en quelque sorte à leur servir de guides. Après avoir continué leur marche en longeant les bords de la mer , le 1 1 au matin , ils aperçurent le brick V Argus qui croisait pour donner des secours à ceux qui avaient fait côte. Le brick les eut à peine découverts , qu’il vint très-près du rivage et mit en travers \ il envoya une embarcation à terre et leur fit parvenir du biscuit et du vin. Le 1 1 au soir , ils rencontrèrent d’autres indigènes et un

Irlandais , capitaine marchand , qui , de son propre mouvement , était parti de Saint-Louis dans l’intention de porter des secours aux naufragés; il parlait la langue du pays et avait pris les mêmes habiîîemens que les Maures. Nous sommes fâchés de ne pouvoir nous rappeler le nom de cet officier étranger ; nous nous ferions un vrai plaisir de le faire connaître ; mai§ puisque le tems l’a effacé de notre mémoire , publions du moins son zèle et son noble dévouement , titres irrécusables à la reconnaissance de tout homme sensible. Enfin après les souffrances et les privations les plus cruelles , ceux de ces infortunés qui composaient les équipages du canot major, de celui dit du Sénégal , vingt-cinq hommes de la chaloupe et quinze personnes de la pirogue arrivèrent à Saint-Louis , le 1 3 juillet à sept heures du soir, après avoir erré pendant cinq journées entières au milieu de ces déserts affreux qui , de toutes parts , n’offraient à leurs yeux que la plus profonde solitude et l’aspect d’une destruction inévitable.

Pendant le trajet qu’ils parcoururent, iis eurent à lutter contre tout ce qu’ont d’horrible la faim et la soif poussées à l’extrême. Leur soif était telle, que la première fois que plusieurs

d'entre eux découvrirent de Feau dansle désert ÿ l’égoïsme fut poussé au point, que ceux qui avaient trouvé ces sources bienfaisantes , s’age** mouillaient quatre ou cinq près du trou qu’ils venaient de creuser. Là , les jeux fixés sur Feau , ils faisaient signe de la main à leurs compagnons de ne pas s’en approcher, qu’ils avaient trouvé les sources , et qu’eux seuls avaient droit de s’y désaltérer. Ce n’était qu’après les plus grandes supplications, qu’ils accordaient un peu d’eau au malheureux dévoré d’une soif brûlante. Lorsqu’ils rencontrèrent des Maures , ceux-ci leur procurèrent quelques secours; mais ces barbares poussaient l’inhumanité jusqu’à ne pas vouloir leur indiquer les sources qui sont répandues sur le rivage. Une avarice sordide les faisait ainsi agir envers les malheureux naufragés; car lorsque ceux-ci avaient passé un des puits, les Maures en tiraient de Feau qu’ils leur vendaient jusqu’à une gourde le verre, ils exigeaient le même prix d’une petite poignée de mil. Lorsque le brick vint près de la côte pour secourir ces infortunés , une grande quantité de naturels du pays couronnèrent les hauteurs; leur nombre était si grand qu’il inspira des craintes aux Français, qui aussitôt se formèrent en bataille sous les ordres d’un capitaine

d infanterie. Deux officiers se détachèrent et alièreut demander aux chefs des Maures quelles étaient leurs intentions,, s’ils voulaient la paix ou la guerre. On leur fit entendre que loin de vouloir agir comme des ennemis s ils s’offraient au contraire à procurer aux naufragés tous les secours qui étaient en leur pouvoir; niais ces barbares déployèrent dans toutes les circonstances une perfidie qui n’appartient qu’aux peuples de ces climats. Lorsque le brick eut envoyé du biscuit à terre , ils en pillèrent la moitié , et quelques instans après ils le vendaient au poids cle i’or à ceux mêmes auxquels ils l’avaient dérobé. S’ils rencontraient quelques matelots ou soldats qüi eussent eul’imprudence de s’éloigner de la troupe , iis les dépouillaient entièrement et ensuite les maltraitaient. Il n’y avait que le nombre qui , leur inspirant de l’effroi , ne recevait d’eux aucune insulte. D’ailleurs il existe entre les chefs de ces peuples nomades et le gouvernement qui possède l’île Saint-Louis , un traité où il est stipulé qu’une forte récompense sera accordée aux Maures qui trouveront des naufragés dans le désert et les ramèneront au comptoir européen : l’intérêt guidait donc ces barbares et s’ils ramenaient

les hommes égarés, ce n’était que dans Fespoîr du prix qu'ils en attendaient.

Des femmes et de jeunes enfans inspiraient la pitié la plus grande. Ces faibles êtres ne pouvaient poser leurs pieds délicats sur des sables brulans , et d’ailleurs n’étaient pas capables de marcher long-tems. Les officiers eux-mêmes vinrent au secours des enfans et les portèrent

alternativement; leur exemple entraîna quel» ques personnes qui les imitèrent. Mais ayant rencontré les Maures qui ne voyagent jamais dans ces déserts sans avoir avec eux leurs chameaux et leurs ânes , tout ce qui n’était pas en état de faire route , monta sur ces animaux. Pour l’obtenir il fallait payer jusqu’à deux gourdes pour une journée ; ensorte qn’il était impossible à M. Picard , qui avait une famille nombreuse , de subvenir à tant de dépense ; ses respectables filles furent donc obligées de marcher à pied. Un jour * à l’heure de midi , qui était le moment de halte , l’aînée excédée de fatigue, chercha la solitude pour prendre quelques instans de repos, et s'endormit sur le rivage. Pour se garantir des moustiques , elle s’était recouvert la poitrine et la figure avec un grand schal. Pendant que tout le monde se

livrait au sommeil , un Maure , de ceux qui servaient de guides , soit par curiosité , soit par un tout autre sentiment, s’approcha d’elle tout doucement , examina soigneusement ses formes , et après cette première inspection qu’il ne trouva pas sans doute suffis santé., il s’avisa de soulever le voile qui recouvrait sa poitrine , y fixa attentivement ses regards, resta pendant quelques instans comme un homme vivement étonné , s’en approcha ensuite de très-près , mais n’osa cependant pas y toucher. Après l'avoir bien observée , il laissa retomber le voile et revint à sa place , oiitout joyeux il raconta à ses camarades ce qu’il venait de voir. Plusieurs Français s'étant apperçus de la démarche du Maure , en firent part à M. Picard qui se décida (d’après les offres obligeantes des officiers) à revêtir ces dames d’habits militaires , ce qui par la suite prévint toute tentative de la part des habitans du désert.

Avant d’arriver au Sénégal , l’officier irlandais dont nous avons déjà parlé , fit l’achat d’un bœuf. On le tua à Finstant même ; on ramassa le plus qu’on put de matières susceptibles de s’enflammer, et lorsque l’animal fut divisé en autant de parties qu’il y avait d’individus , ceuxci fixèrent leur part à l’extrémité de leurs sabres

ou de leurs bayonnettes ? et préparèrent ainsi un repas qui fut délicieux pour eux.

Pendant tout le tems qu’ils restèrent dans le désert , du biscuit , du vin et de l’eau-de-vie , en très-petite quantité , avaient été leur principale subsistance, Quelquefois , à force d’argent , ils obtenaient des Maures du lait et du mil ; maïs ce qu’il y avait de plus pénible pour eux , c’est qu’au milieu de ces plaines de sables, il leur était absolument impossible de se dérober aux rayons dhin soleil de feu qui embrase l’atmospbère de ces régions désertes. Assiégés par une chaleur insupportable, manquant presque des premiers besoins , quelques-uns d’eux perdirent un peu la raison. L’esprit de révolte se manifesta meme pendant quelques instans 9 et deux officiers dont la conduite est cependant irréprochable , étaient désignés pour les premières victimes; fort heureusement qu’on n’en vint pas aux mains. Beaucoup de ceux qui ont traversé le désert, nous ont assuré qu'ils avaient eu des momens d’absence.

Un officier de troupes de terre donna particulièrement des marques du plus; violent désespoir. 11 se jetait sur le sable , priant ses camarades de lui donner un coup de fusil , parce qu’il lui était impossible de résister plus long*?

îems àtant de souffrances. On parvint à îe calmer; il arriva à Saint-Louis avec la caravane fjj. Les soixante-trois qui débarquèrent près des moles d’Angel , eurent de plus longues fatigues à supporter; ils avaient quatre-vingt ou quatrevingt-dix lieues à faire dans rimmense désert de Sahara. Après leur débarquement, il leur fallut franchir des dunes extrêmement élevées pour gagner la plaine ; ils eurent îe bonheur d y découvrir un vaste étang d’eau douce où ils se désaltérèrent, et près duquel ils se reposèrent. Ayant rencontré des Maures, ils les prirent pour guides, et après de longues marches et les privations les plus cruelles ils arrivèrent au Sénégal le ^3 juillet au soir. Quelquesuns d’eux périrent de misère; de ce nombre fut un pauvre jardinier et une femme , épouse d’un militaire. Cette malheureuse excédée de fatigue dit à son mari de l'abandonner , et qu’il lui était impossible de continuer sa route. Le soldat égaré par le désespoir, lui dit avec fureur : « Eh bien ! puisque tu ne peux marcher, pour éviter que tu sois dévorée vivante par les animaux ou emmenée captive chez les Maures , je vais te passer mon sabre au travers du corps» . il n’exécuta cependant pas celte menace qu’il avait probablement proférée dans un moment

d’égarement; maïs la femme non succomba pas moins et mourut dans d’affreuses souffrances.

Quelques personnes s’étant écartées de la troupe , furent enlevées par les naturels du pays et emmenées dans le camp des Maures. Un militai re , entr’autres , resta plus d'un mois parmi eux et fut ensuite ramené à l’île Saint-Louis. Le naturaliste Ko miner et M. liogery ayant commis la même imprudence , furent forcés d’errer de peuplade en peuplade et furent ensuite ramenés au Sénégal. Leur histoire que nous allons donner de suite , sera le complément de celle des naufragés qui ont traversé le désert.

Après l’échoûment de la chaloupe, M. Ruminer quitta la caravane que formaient les naufragés , et prit la direction de l’est , dans l’espérance de rencontrer des Maures qui lui donneraient des alimens pour satisfaire la faim et la soif qu’il éprouvait depuis deux jours. Un instant après son départ, M. Rogery prit la même résolution que notre naturaliste et suivit une route parallèle à celle que parcourait M. Kummer. Celui-ci marcha toute la journée sans rencontrer personne; vers le soir il apperçut au loin des feux qui couronnaient les hâuteurs qui ordinairement bordent les Marigots. Il tressaillit de joie et conçut l'espérance

de rencontrer enfin des Maures qui voudraient Lien le conduire à l’île Saint-Louis et lui donner des alimens dont il avait un pressant besoin. Il s’avança d’un pas ferme et rapide ^ et aborda les Maures qui étaient sous leurs tentes, avec beaucoup d’assurance , en prononçant tant bien que mal quelques mots d’arabe dont il avait eu des leçons et qu’il accompagnait de profonds saints* « Recevez, leur dit- il ^ sous vos tentes , le fils d’une infortunée mahométane que je vais rejoindre dans la haute Egypte. Un naufrage m’a jeté sur vos côtes., et je viens au nom du grand Prophète vous demander l’hospitalité et des secours » . Au nom du grand Prophète , M. Ruminer se prosterna la face contre terre et fit le salut d’usage ; les Maures en firent autant, et ne doutèrent plus qu’ils n’eussentdevantles yeux un sectateur de Mahomet. Us l’accueillirent avec joie et le prièrent d’entrer dans leurs tentes et de leur raconter en abrégé ses aventures. Du lait, des couscous lui furent aussi présentés , et cette nourriture lui redonna des forces. Ce fut alors que les Maures lui firent promettre qu’il les conduirait à l’endroit oii était échouée la grande chaloupe ; ils concevaient l’espérance de s’emparer des débris et d’une grande quantité d’effets que les naufragés ,

à ce qu’ils croyaient, avaient été obligés d’abandonner sur le rivage. Cette promesse faite 5 M. Kummer alla examiner les tentes et les troupeaux du chef de cette tribu, qui le conduisait lui même , et lui vantait ses richesses et ses dignités. Il lui dit qu’il était le prince Fune Fahdime Mubammed, fils de Liralie Zaïde , roi des peuples maures nommés Trazas , que lorsqu’ils seraient de retour des bords de la mer, il le conduirait devant le roi son père, et que là il verrait ses nombreux esclaves et ses immenses troupeaux. En parcourant les différentes positions du camp, le prince Mubammed s’apperçut que M. Kummer avait une montre; il demanda à la voir , et il fallut bien la montrer sans résistance. Le prince la prit, et après une première inspection , dit à M. Kummer qu’il la lui rendrait quand ils seraient arrivés à Andar , ce qui fut parla suite ponctuellement exécuté. Ils arrivèrent enfin à la tête du troupeau , et notre naturaliste fut témoin des soins extraordinaires que ces peuples donnent à leurs bestiaux. Les chevaux et les chameaux étaient dans un lieu particulier, et tout Je troupeau était répandu sur le$ bords d’un grand marigot salé. Derrière eux les esclaves avaient formé une ligne de feux très-étendue pour chasser les moustiques et les

autres insectes qui tourmentent ces animaux; tous étaient d’une rare beauté. En parcourant avec le chef des Maures les divers quartiers du camp , M. Kummer ne vit pas , sans être extrêmement étonné, la manière dont ils nettoyent leurs bestiaux. Le prince donne l’ordre; aussitôt des hommes commis à cet emploi prennent des bœufs très forts par les cornes , et les rem versent sur le sable avec une facilité étonnante. Des esclaves désignés se saisissent de suite de l’animal , lui enlèvent de dessus le corps tous les insectes qui , malgré les feux dont sont entourés les troupeaux, parviennent à se glisser dans les poils des animaux qu’ils tourmentent. Après cette première opération , on les lave avec soin , principalement les vaches , qu’en» suite on se met à traire. Ces diverses opérations occupent ordinairement les esclaves , et même les maîtres, jusqu’à onze heures du soir. M. Kummer fut ensuite invité à se reposer sous la tente du prince; maisavantqu’il pûtse îivrerau sommeil, il fut assailli d’un foule de questions» L’histoire de la révolution française est parvenue jusques chez ces peuples, et ils firent à notre naturaliste des questions qui le surprirent beaucoup. Ils lui demandèrent en outre, pourquoi nos navires ne venaient plus à Portemdici

et aux îles d’Àrguin : après quoi ils le laissèrent prendre quelques instans de repos. Mais le pauvre Toubabe (nom que les Maures donnent aux blancs) n’osait se livrer au sommeil ; il redoutait la perfidie de ses botes et leur esprit de rapine. Cependant accablé par trois jours de fatigues continuelles , il s’endormit quelques instans , mais il ne put goûter qu’un sommeil très-agité, pendant lequel les barbares lui enlevèrent sa bourse , qui contenait encore trente pièces de vingt francs, sa cravatte , son mouchoir, sa redingote, ses souliers, son gilet et quelques autres effets qu’il portait dans ses

poches. Il ne lui resta plus qu’un mauvais pan-

talon et une veste de chasse ; ses souliers lui furent remis.

Le lendemain , au lever du soleil , les Maures firent leur salam (prière mahométane); puis sur les huit heures le prince , quatre de ses sujets , M. Kuramer et un esclave partirent pour les bords de la mer, dans l’intention d’y retrouver la chaloupe échouée. Ils se dirigèrent d’abord vers le sud, puis vers X ouest, ensuite au nord , ce qui fit croire à M. Kummer qu’on le conduisait à Maroc. Les Maures n’ont point d’autre méthode , pour se reconnaître dans leurs chemins, que de courir d’une butte à l’autre.

ce qui les oblige à prendre toutes sortes de directions. Apre# qu'ils eurent fait cinq ou six lieues dans la dernière, ils reprirent celle de Y ouest , puis celle du sud-ouest. Ayant encore marché assez long-iems , iis arrivèrent sur le rivage , oii ils trouvèrent peu de chose. Des morceaux de cuivre furent les objets qui fîxèrentplus particulièrementleurattention. Iis les emportèrent , se promettant de revenir pour enlever les débris de la chaloupe et plusieurs barriques que les courans avaient poussées à la côte. Après s’être emparés de tous les objets dont ils purent se charger , ils reprirent la route de V est , et au bout d’environ deux lieues ils ‘ rencontrèrent d’autres Maures , sujets également du prince Muhammed. Us s’arrêtèrent et couchèrent sous leurs tentes; le prince occupa la plus belle , et ordonna que des rafraîchissemens fussent donnés au Toubabe qui était exténué de fatigue et de besoin. Ici M. Kummer fut tourmenté par les femmes et les enfans qui venaient le toucher à tout instant pour s’assurer de la finesse de sa peau , et pour tacher de lui enlever quelques lambeaux de sa chemise et du peu d’effets qui lui restaient. On lui demanda , pendant la soirée, de nouveaux renseignemens sur les guerres terribles que la France a eu a

soutenir; il fallut alors qu’il en retraçât le récit sur le sable en caractères arabes. Ce fut cette excessive complaisance etsa prétendue qualité de il 1 s d’une mahométane et d’un chrétien , qui Je mirent très-bien avec le prince Muhammed, et en général avec tous les Maures qu’il rencontra dans son voyage. A chaque instant du jour, le prince priait M. Kummer de faire marcher les rouages de sa montre , dont les mouvemens étonnaient singulièrement les Maures ; notre voyageur n’était pas moins surpris de voir au milieu des hordes , des enfans âgés de cinq ou six ans qui écrivaient parfaitement l’arabe.

Le lendemain , 8 juillet , au petit jour ^ les Maures furent se placer sur Je sommet d’une hauteur. Là, prosternés et la face tournée du côté de l’orient, iis attendaient le lever du soleil, pour faire ensuite leur salam , qu’ils commencent à l’instant où l’astre paraît à l’horizon, M. Kummer les suivit , les imita dans toutes leurs cérémonies , et ne manqua jamais par la suite , de faire les prières en meme tems qu’eux, La cérémonie achevée, le prince et sa suite continuèrent leur route dans la direction du sud est ce qui effraya de nouveau le pauvre Toubabe; il crut que les Maures allaient reprendre la route du nord et que définitivement

o o le conduirait à Maroc Alors il fît son pos^ sihle pour faire part de ses inquiétudes au prince Mohammed , qui finit parle comprendre; mais pour plus de sûreté, M. Kuramer traça sur le sable une partie de la carte d’Afrique. Cependant il entendait toujours prononcer le mot Andcirs ce qui ne diminuait en rien ses alarmes: mais

JL S

par les lignes qu’il traça , il comprit bientôt que les Maures voulaient désigner Vile Saint- Louis 3 ce dont il fut convaincu s lorsqu’il eut écrit le nom du comptoir européen à côté de Celui d’Andar. Les Maures lui témoignèrent qui! les avait compris, et firent éclater une grande joie de ce qu’un blanc pût entendre leur langage.

A midi, la troupe s’arrêta sur les bords d’un rparigot. M* Kummer, qui était extrêmement fatigué , se coucha sur le sable , et s’endormit à 1 instant. Durant son sommeil , les Maures se mirent à la recherche d’un fruit, produit d’un arbrisseau cjui croît ordinairement sur les bords des marigots; ce sont de petites grappes rouges trèsrrafraîchissantes (i) , les Maures les recherchent beaucoup et en font un grand usage.

(i) Les fruits dont il est ici fait mention sont probablementdesjujubesàleur dernier degré de maturité. L’auteur de cette note a rencontré dans les sables de la bande de

Pendant ce tems , le hasard voulut que M. Rogery, qui avait également été pris par les Maures , s’arrêtât dans le même lieu ; il était emmené par des naturels du pays qui le conduisaient aussi à leur souverain Zaïde. Il aperçut bientôt M. Kummer, couché le visage contre terre , et le crut mort; à cette vue, un frisson mortel parcourut tous les membres du désolé Rogery. Il déplorait vivement la perte d’un ami, d’un compagnon d’aventures ; il s’approcha en tremblant , et passa bientôt du désespoir à la joie , lorsqu’il se fut aperçu que son ami respi. rait encore. Il le saisit et îe tint étroitement embrassé. Ces deux infortunés étaient transportés d’une joie mutuelle de rencontrer au milieu de leurs msdheurs , un compatriote ; ils se racontèrent réciproquement leurs aventures. M. Rogery avait tout perdu ; on lui avait pris en-

Berberie et à l’ombre des acacias quelques jujubiers communs, mais outre ce fruit, les seuls de couleur rouge ou rougeâtre qu’il ait remarqués dans cette contrée sont ceux de quelques caparidées fort acides, des icaques avant leur maturité , le tampus ou sebestenier d’Afrique et les bois d’un prasium fort commun dans la plupart des lieux arides et dont le calice gonflé, succulent et couleur d orange, est bon à manger et fort recherché des naturels.

vîron quarante pièces de vingt francs , sa montré et tous ses effets ; il ne lui restait plus que sa chemise, un très-mauvais pantalon et un chapeau. Les femmes des Maures et principalement les en fans F avaient beaucoup tourmenté ; ces derniers le pinçaient continuellement et l’avaient empêché de prendre un instant de repos. Son caractère en était singulièrement aigri, et ses facultés morales un peu altérées. Ces deux amis , après s’être raconté leurs peines, s’endormirent à côté l’un de l’autre ; quelques heures après , les Maures les rejoignirent et leur donnèrent de ces petitesgrappes,dont nous avons parlé plus haut. La caravane se mit bientôt en marche , et prit la route du sud-est , qui conduisait au camp du roi Zaïde. Le même soir, ils y arrivèrent , mais le monarque était absent. Le bruit de notre naufrage était parvenu dans son camp^ et Zaidc , qui veut tout voir par lui-même , s’était rendu sur le rivage pour faire donner des secours aux naufragés qu'il pourrait y rencontrer. Le Roi ne revint que vingt-quatre heures après , ce qui donna le tems à nos voyageurs de es reposer , et au prince Muhammed de faire un marché avec les deux blancs, pour les conduire jusqu’à l’île Saint-Louis. Le prince

demanda pour sa peine y compris les frais de

nourriture et de voyage, huit cents gourdes à chacun, et les obligea., avant de se mettre en route , de passer un engagement par écrit en langue arabe. M. Kummery consentit et dit à M. Rôgery : et Une fois rendus à file Saint-Louis, nous leur donnerons ce que nous voudrons. » Ce dernier hésitait , et plus scrupuleux que son compagnon , il ne voulut point d’abord accéder à un pacte qu’il craignait de ne pouvoir exécuter. Mais voyant que les Maures se décidaient à le garder parmi eux , il se résolut à accepter la proposition absolue du prince , et les conventions furent signées.

]Nos deux voyageurs passèrent une partie de leur tems à examiner les coutumes de ces peuples; nous citerons quelques traits qurles frappèrent plus particulièrement. Ils remarquèrent que les enfans commandent impérieusement à leurs pères ou à leurs mères, mais principalement à ces dernières, qui jamais ne s’opposent h leurs désirs ; de là , sans doute, vient cet esprit de despotisme , qui est poussé chez eux , jusqu’au dernier dégré. Un refus ou un retard dans l’exécution de leurs ordres les irrite , et leur colère est si forte , que dans le premier moment , le malheureux esclave qui aurait excité leur emportement, courrait les risques

d être poignardé sur-le-champ. De-là aussi ; sans doute, cette mâle fierté qui les caractérisé et qui semble commander à ceux qui les environnent , le respect et la soumission, Sous tous les rapports, les Maures sont bien supérieurs aux nègres; plus braves queux, ils les réduisent à l’esclavage et les emploient aux travaux leè plus pénibles. Ils sont en général d’une taille avantageuse , parfaitement proportionnés , et leurs figures sont très-belles et pleines de caractère. Cependant on peut aussi observer que les Maures des deux sexes paraissent au premier coup d’œil comme un peuple composé de deux races distinctes , qui n’ont de commun que la couleur extrêmement bazannée de leur épiderme , et le noir lustré de leurs cheveux. La plus grande partie d’entr’eux , il est vrai , sont doués de cette stature et de ces traits nobles, mais sévères , qui rappèlent les figures de quelques grands peintres italiens, mais parmi eux il s’en trouve plusieurs, et c’est à la vérité le plus petit nombre, dont le crâne et le profil contrastent singulièrement avec les autres. Leur tète est remarquablement allongée , leurs oreilles petites; le front qui, dans les premiers, est trèsélevé et imposant par ses belles dimensions , se rétrécit dans ceux-ci, et devient, vers le sont-

met , d'une protubérance choquante. Leurs yeux sont enfoncés et comme obliquement disposés , ce qui ne contribue pas peu à leur donner Pair farouche qu’on leur reproche , et leur mâchoire inférieure a de la tendance à s’allonger.DanS quelques-uns , à la vérité , on retrouve le front haut et développé des premiers, mais il en diffère toujours par son enfoncement à la base , et l’on continue à remarquer cette sorte d’allongement de la boîte osseuse qui est alors comme latéralement comprimée et sans saillie postérieure fort distincte. Ces derniers seraientils les descendans desÀhorigènes de cette contrée dont le type reparaîtrait nonobstantleur alliance avec tant d’étrangers ? L’histoire nous a bien transmis quelques-uns des usages de ces Numides , tour- à-tour ennemis ou alliés des Pro mains, mais ePe a dédaigné de nous faire leur portrait. Juvénal cite quelque part les mains desséchées des Maures ; manus ossea Mauri. Mais outre que cela est général chez les habitans des pays chauds , cette description peut aussi s’entendre de la maigreur d’esclaves mal nourris. Nos gens remarquèrent d’ailleurs qu’il n’y a pas de différence entre la nourriture très-frugale des esc laves, qui sont tous noirs, et celle des maîtres.

Les pères et les mères , aussi bien que les Marabous (espèce de prêtres) , passent leurs momens de récréation à instruire leurs enfans dans les principes de leur religion, ainsi qu’à leur apprendre à écrire sur le sable. Les femmes du Loi Zaïde , dont Je nombre est assez grand , obéissent passivement à Fatimme qui est la favorite ou première femme.

Nos voyageurs évaluèrent , par apperçu , le nombre d’hommes , femmes , enfans et esclaves à sept ou huit cents individus. Les troupeaux leur parurent très-nombreux ; c’est ce qui coos titue une partie de îa fortune de Zaïde, qui > en outre , en possède une grande quantité sur les différerts points de son royaume , dont la surface est assez considérable : il a à peu près soixante lieues de côtes , et une profonde étendue dans l’intérieur du désert. Ces peuples , comme nous l’avons dit, se nomment Trams et professent la religion mahométane. Ils chassent les lions, les tigres., les léopards et tous les autres animaux féroces , qui sont en grande quantité dans cette partie de l’Afrique. Leur commerce consiste en pelleteries et en plumes d’autruche. Ils fabriquent de plus des basanes qui sont assez bicnpréparées ; ils en font des pur. le-feuilles auxquels ils donnent des formes différentes, mais principalement celle d’une sabre-

tache. lis s’habillent aussi de peaux de chèvres et en unissent plusieurs pour leur donner plus d’ampleur; elles sont connues sous le nom de peaux demaures , sont superbes , et garantissent

parfaitement de la pluie. Leur forme se rapproche assez de l’habillement d’un capucin . Ils vendent tous ces objets dans l’intérieur, ainsi que l’orfèvrerie qu’ils fabriquent avec un seul marteau et une petite enclume. Mais leur, principal commerce * et qui est très-étendu , consiste en sels qu’ils portent à Tombuctou et àSego , villes grandes et très-populeuses, situées dans l’intérieur de P Afrique et assises, la dernière sur le Niger, et l’autre non loin de ses bords. Tombuctou est à six cents lieues , et Sego à cinq cents environ à Test de Prie Corée. Les Marabous , qui sont presque tous marchands , poussent souvent leurs courses jusques dans la haute Fgypte. Les Maures et les N ègres respectent infiniment ces prêtres , cjui fabriquent en peau de petits étuis, des sachets et de petits porte-feuilles auxquels ils donnent le nom de gris-gris. Au moyen de paroles magiques prononcées sur le gris-gris et des petits billets écrits en langue arabe qu’ils y renferment, celui qui le porte sur soi est à l’abri de la morsure des animaux féroces. Ils eu font pour préserver des

serpens , des crocodiles , des lions , etc. , et les vendent extrêmement cher. Ceux qui les possèdent y attachent un très-grand prix. Le Pioi , les Princes ne sont pas moins superstitieux que ceux qu’ils commandent ; il en est qui portent jusqu’à une vingtaine de ces gris-gris fixes au col , aux bras et aux jambes.

Après une journée de séjour, le Ptoi Zaïcle arriva, il n’avait aucun ornement qui le distinguât, mais il est d’une haute taille ; il a une physionomie ouverte , et trois grosses dents du côté gauche, faisant partie de la mâchoire supérieure , qui dépassent de deux lignes au moins sur la lèvre inférieure , ce que les Mau i es rcar. dent comme une grande beauté. Il était armé d’un grand sabre , d’un poignard et d’une paire de pistolets; ses soldats l’étaient de sagayes ou lances et de petits sabres à la turque. Le Pioi a toujours à ses côtés son nègre favori , qui porte un collier de perles rouges , et se nomme B iîiaï. Zaïde accueillit les deux blancs avec bon-

Lé , ordonna qu'ils fussent bien traités, et qu'on laissât tranquille M. Rogery , qui continuelle* ment était tourmenté parles enfans. M. Kummer était beaucoup plus gai et s’étourdissait sur ses malheurs. Il écrivait l’arabe , de plus s était fait passer pour le fils d’une mahoiaétane;

tout cela plaisait beaucoup aux Maures qui le traitaient bien , tandis que M. Rogery , profondément affecté de son sort , et venant de perdre ses dernières ressources , se livrait a ses inquiétudes sur la bonne foi des Maures. Dans la journée, le Roi ordonna a M. Kummer de lui faire part des événemens de notre dernière révolution ; déjà il connaissait ceux delà première. M. Kummer ne comprenait pas très-bien ce que le Roi exigeait de lui. Zaïde ordonna à son pre¬

mier ministre de tracer sur le sable la carte d Europe , la Médi ter aimée et la cote d’Afrique qui borde cette mer: il lui désigna lue d’Elbe, et lui ordonna de raconter les circonstances qui avaient eu lieu dans 1 invasion de i8i5 , depuis le moment que Bonaparte en était sorti. M. Kummer profita de ce moment pour réclamer sa montre, et le Roi ordonna à son fils de la rendre au toubabe , qui alors commença sa narration; et comme , dans le récit, il nommait l’ex-erapereur tantôt Bonaparte , tantôt Napoléon , un marabou , au nom de Bonaparte , l’interrompit et lui demanda si c’était ce général dont il avait vu les armées dans la Haute- Egypte , en allant faire son pèlerinage à la Mecque. M. Kummer répondit : oui .Alors le Roi et toute sa suite s’extasièrent de surprise; ils ne

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concevaient pas comment un simple général d’armée avait pu s’élever à la dignité d’empereur : il paraît que ces peuples avaient cru jusqu’alors que Napoléon et Bonaparte étaient deux personnages différens. On demanda également à M. Ku mmer si son père avait fait par tie de l’armée d’Egypte; il répondit que non , que c’était un marchand très-paisible qui n’avait jamais porté les armes. M. Kummer continua son récit. Il étonna de plus en plus le Roi des Trasas et toute sa cour. Le lendemain, Zaïde voulut encore voir les deux blancs , de qui il

apprenait toujours quelque chose de nouveau.

îl renvoya les Maures ses sujets qui avaient amené M. Rogery , et ordonna à son bis , le prince Muhamed , accompagné d’un de ses ministres , de deux autres Maures de sa suite et

d’un esclave , de conduire les deux blancs à Andar. 13s avaient avec eux des chameaux pour les porter, ainsi que leurs provisions. Zaïde, avant de les congédier, les fit rafraîchir, leur donna des vivres pour faire une partie de leur route, et conseilla à M. Kummer de confier sa montre à son fils , disant que parla, il éviterait que les Maures s’en emparassent, et qu’il la lui rendrait à son arrivée à Saint-Louis. M.

Eliminer obéit de suite ; le prince exécuta fidèlement les ordres de son père.

Avant le départ des deux Français , le Roi voulut leur montrer son respect pour les lois qui régissent ses états. Sachant bien que cette qualité est celle que les peuples désirent toujours trouver dans ceux qui les gouvernent, il crut , avec raison , qu’il ne pourrait donner une plus haute idée de ses vertus, et se faire connaître d'une manière plus honorable , qu’çn les convaincant qu’il en était le protecteur et le plus fidèle observateur. Pour le leur prouver , il leur raconta l’anecdote suivante.

« Deux princes , mes sujets , avaient une affaire en litige depuis îong-tems ; ils résolurent, pour la terminer, de venir me prier de leur servir d’arbitre. Mais la décision que je leurdonnai, quoiqu’elle me parût tout-à fait raisonnable , ne fut goûtée ni de l’un ni de l’autre; de manière, qu’à la suite de mes propositions, il s’engagea une forte querelle entre les deux parties. Il s’en suivit une provocation > et les deux princes sortirent de ma tente pour soumettre leur cause au sort des armes. En effet , l’affaire s’engagea en ma présence ; l’un d’eux , le plus petit , fut terrassé par son adversaire , qui le poignarda sur le champ, c’était

ni o n ami. J’eus la douleur de le voir mourir , et malgré toute ma puissance, il me fut impossible, d’après nos lois qui permettent le duel, et d’après le respect que j’ai pour elles , de tirer vengeance de la mort de ce prince que je chérissais. Jugez, d’après ce trait, combien je suis scrupuleux observateur des lois par lesquelles je régis mes états , et qui règlent les droits des princes ainsi que ceux des citoyens et des esclaves. »

Le troisième ou quatrième jour après qu’ils eurent quitté le camp du Roi Zaïde^, nos voyageurs se reposaient , comme c’est la coutume , pour laisser passer la plus forte chaleur du jour. Au moment du repas, le ministre qui portait les engagemens contractés entre le prince et les deux Français , tira de son grand gris-gris , ou porte feuille , celui de M. Ilogery , qui s’en empara et le mit en mille pièces ; aussitôt un des Maures s’élança sur lui , le saisit d’une main par le col , le renversa par terre , et de l’autre armée d’un poignard voulut l’en percer. Fort heureusement que le prince , à la considération de M. Kummer, qu’il chérissait particulièrement, accorda la grâce de celui qui avait osé manquer si gravement à un de ses, ministres. Mais pendant les quatre ou cinq jours

du reste du voyage , on ne cessa de ie tourmenter. Us ne lui donnaient que le quart de ce qu’il lui fallait pour sa nourriture , au point que cet infortuné lut obligé plusieurs fois de ronger les os dont les Maures ne voulaient plus ; ils Je forcèrent aussi à faire tout le chemin à pied : cette route fut assez longue. Nos voyageurs , à leur arrivée à Saint-Louis , l’évaluèrent à cent quarante lieues au moins , par les détours considérables que les Maures leur firent faire.

Le respectable M. Rogery , homme d’une probité rare , était agité par le souvenir de l’engagement qu’il avait contracté avec Mohamed dans un moment difficile , sachant trop bien 11e pouvoir jamais le remplir. 11 croyait son honneur compromis et lié étroitement par ce traité , quoiqu’il l’eût détruit. Ce souvenir et son impuissance de payer lui donnaient des attaques de nerfs : à cela se joignait la crainte que le traité ne fût connu de ses compatriotes , et c’est ce qui le porta à cet acte de désespoir qui faillit à lui coûter la vie , et priver l’humanité d’un des plus zélés partisans de la liberté et de l’abolition de la traite des nègres.

Le 19 au matin 5 ils arrivèrent dans un village situé sur les bords de l’un des bras du Sénégal ,

qu’on nomme Marigot des Maringouins , et qui paraît être l’ancienne bouche du fleuve, lorsqu’il se rendait directement à la mer avant qu’il se fût détourné pour se porter vers le sud. Cet emplacement peut acquérir un jour de l’importance, si la Sénégambie vient enfin à se coloniser.

En eflçt , nos compagnons remarquèrent que les bords de ce bras du fleuve sont trèsbien cultivés. La campagne est couverte de plantations de cotonniers, de champ de maïs et de mil (i); on y rencontre par fois des bou-

(i) Ést-ce bien du maïs (zea ) que Ton a remarqué vers

ce marigot, et par grandes plantations? Ce nom est si

souvent donné aux variétés du sorgbo et du dourha des nègres , qu’il est vraisemblable qu’on s’est trompé. On a déjà imprimé, depuis cette expédition , que le maïs était cultivé en plein champ par les nègres du Cap-\ erd , tandis que leur culture en graines se borne à deux espèces de boulques auxquelles ils ajoutent çà et là , mais en champ moins étendu , une espèce de haricot , le dolicjue iwguiculéy qu’ils recueillent en octobre et dont ils vendent une partie a Gorée et à Saint-Louis, soit en gousses, soit en semences. Les mets qu’ils préparent av ec ce dolique sont assaisonnés de feuilles de boabab mises en poudre et rie casse à feuilles obstuses et encore fraîches. Quant aux cous-cous, manger ordinaire des nègres, c’est de la bouillie faite

quels de bois qui la rendent agréable et salubre; M. Kummer pense que ces contrées seraient propres à la culture des denrées coloniales. C’est là que commence la Pugritie , et Ton peut dire le pays des bonnes gens; car dés ce moment, nos voyageurs ne manquèrent plus d’aîimens , et les nègres leur donnèrent tout ce dont ils avaient besoin.

Dans le premier village qu’on nomme Vu3 ils rencontrèrent une bonne négresse, qui leur offrit du lait et du couscous (farine de mil); elle fui attendrie et versa des larmes , lorsqu’elle vit ces deux malheureux blancs presque nus , et surtout lorsqu’elle sut qu’ils étaient Français.

avec de la farine de Sorgho et du lait. Pour obtenir cette farine ? ils pilent le mil dans un mortier et avec un pilon dur et lourd de bois de maliogon qui vient aux bords de la Sénégambie. Le maliogon ou mabogoni qui a, selon les naturalistes , beaucoup d’affinité avec lafamilîe des méliaeées et qui se rapproche du genre des cedrelles, se trouve dans l’Inde ainsi que dans le Golfe du Mexique où il commence à devenir rare. À Saint-Domingue , on le regarde comme une espèce d’acajou et on lui en donne le nom. Le mabogoni jaune de l’Inde fournit le bois de satin; il y a le maliogon fébrifuge dont l’écorce remplace le Kina. Lamarque a observé que le maliogon du Sénégal n’a que huit étamines ; les autres espèces en ont dix.

Mie commença par vanter notre nation ; c’est l’usage de ces peuples , et ensuite elle leur fit une courte histoire des malheurs qu’elle avait éprouvés. Cette bonne négresse avait été faite esclave par les Maures qui l’avaient arrachée des bras de sa mère : aussi elle les détestait et les nommait les brigands du désert. Elle disait , en très-bon français aux deux bîans : « JS’ est ce pas que ce sent là de vilains Messieurs ? Oui , lui répondirent nos malheureux compatriotes* Eh bien, continua-t-elle, ces brigands m’enlevèrent malgré les efforts de mon malheureux père qui me défendait avec courage. Ils portèrent ensuite la dévastation dans notre village , qui l’instant d’auparavant, goûtait le bonheur et la tranquillité ; nous vîmes dans cette triste journée des familles entières qui furent enlevées , et nous fûmes tous conduits à cet horrible marché de Saint-Louis où les blancs exercent l’éxécra* ble métier de marchands d’hommes. Le sort voulut bien me favoriser , et m’éviter d’aller chercher la mort en Amérique , à travers les tempêtes qui couvrent la mer qui la sépare du sol africain ; j’eus le bonheur de tomber entre les mains du respectable général Blanchot(i),

f i'î La probité et la justice du général Blanchot étaient

( ïqS )

dont le nom elle souvenir seront toujours chers aux habitaüs de Saint-Louis. Ce digne gouver-

tellement reconnue^ par leshabitans de Saint-Louis , que lorsque la mort le frappa et priva pour toujours la colonie de son plus ferme appui, tous les commerçans et les employés du gouvernent se réunirent pour lui faire élever un monument dans lequel reposent encore les restes de ee bravé général. Ce fut peu de tems après sa mort que les Anglais s’emparèrent de Saint-Louis , et tous les officiers de cette nation voulurent coopérer aux frais qu’exigeait l’érection du monument , sur lequel on remarque une épitaphe qui commence par ces mots : Ici reposent les restes du brave et intègre général Blancliot , etc. Nous croyons qu’il n’est pas hors de propos de faire connaître un trait qui prouvera jusqu’à quel point le général Blanchot portait la justice ; l’homme sensible s’arrête avec plaisir au récit d’une belle action, surtout quand elle appartient à un héros de sa nation.

Quelque tems avant que le Sénégal fut livré aux Anglais, Saint- Louis était étroitement bloqué, de manière que les communications avec la France étaient absolument impossibles. En peu de tems la colonie fut en partie privée de toute espèce de vivres. Il fallut employer des moyens extrêmes. Le prudent général convoqua un conseil extraordinaire auquel furent appelés tous les notables de la ville et les employés du gouvernement; on y décida qu’il ne fallait pas attendre que la colonie fût dénuée de vivres; et qu’afin de tenir jusqu’à la dernière extrémité, tous les babitans , sans distinctionde couleur, de rang et de grade, seraient mis au quart de ration pour le pain, et à deux

neur me garda pendant quelques années à son service ; mais voyant que je pensais toujours à

onces de riz ou de mil par jour. Pour exécuter cet arrêté , toutes les denrées furent transportées dans les magasins du gouvernement, et le général donna des ordres pour qu’il fût ponctuellement suivi. Quelques jours après que ces mesures furent prises, le gouverneur invita, comme à son ordinaire, les autorités à venir dîner chez lui, il était Lien entendu que chacun apporterait sa ration de pain et de riz. Néanmoins on servit un pain entier sur la table du général» Dès qu’il l’aperçut, il demanda à ses domestiques qui avait pu donner l’ordre au garde-magasin de suspendre à son égard l’arrêté du conseil-général. Tous les convives prirent alors la parole , et lui dirent que le conseil n’avait jamais eu l'intention de le rationner, et qu’il devait souffrir cette exception. Le général répondit, en se tournant du côté d’un de ses aides-de-camp : Allez dire au garde-magasin que je le mets provisoirement aux arrêts pour avoir outre-passé mes ordres; et vous, messieurs, sachez que je ne suis pas fait pour ravir les moyens d’existence qu’ont les malheureux esclaves , qui manqueraient certainement de vivres, tandis que j’aurais du superflu sur ma table ; apprenez qu’un général français sait aussi bien supporter les privations que les braves soldats qu’il a sous ses ordres. Pendant tout le teins de la pénurie, qui dura quatre mois, le général ne voulut jamais souffrir qu’on lui donnât une plus forte ration que celle qui revenait au dernier des esclaves ; son exemple fit que personne ne murmura et qu’on parvint à sauver la colonie. Pendant qu'on éprouvait les

mon pays et à mes pareils, et qu’enfln je ne pouvais pas m’habituer à vos usages, i] me rendit la liberté , et depuis ce moment j’ai voué une amitié à tout ce qui porte le nom français. Nos deux blancs furent très-attendris de cette touchante rencontre; ils se crurent dès ce moment au milieu de leurs compatriotes. Après quelques heures de repos , ils continuèrent leur route et ils eurent effectivement à se louer des nègres qui ne les laissèrent manquer de rien. A mesure qu’ils approchaient de la ville , les Maures devenaient beaucoup plus doux; et lorsqu’ils furent sur le point de passer le fleuve pour entrer à Saint-Louis 5 le prince Mohammed remit à M. Kummerla montre qui lui appartenait. Le gouverneur français accueillit

plus fortes privations, la récolte avançait et vint enfin délivrer Saint-Louis de la disette,; des navires arrivèrent en même tems de France et y répandirent l’abondance. Mais quelque teins après, les Anglais revinrent assiéger Saint- Louis, et s’en emparèrent. Quoique cette note nous ait un peu éloignés de notre sujet, nous n’avons pas voulu passer sous silence un trait aussi beau ; c’est un bommage rendu à la mémoire du brave général Blanchot. Nous pouvons ajouter qu’après avoir été gouverneur pendant très-longtems, il mourût sans fortune. Combien compte-t-on d’hommes comme Blanchot ?

très-bien le prince et sa suite. Il leur fit donner environ 60 francs en pièces de deux sous ; cette somme leur parut énorme , car ils en furent très-satisfaits. Cela porte à croire qu’ils ne connaissaient pas bien la valeur delà gourde, lorsqu’ils en demandèrent huit cents pour la rançon de chacun de nos deux voyageurs. Ce fut le 22 juillet qu’ils arrivèrent , après avoir erré pendant seize jours dans les sables brûlans du désert de Sahara , et avoir supporté tout ce que peuvent avoir d’affreux la soif et la faim , principalement l’infortuné M Rogery qui eut à subir tous les caprices des Maures.

Tous les naufragés échappés à ces désastres 5 se. trouvant rassemblés à Saint -Louis , nous comptions entrer de suite en possession de 110s établissemens. Mais après que le gouverneur anglais , M. Beurlhonne , eut appris notre naufrage , soit de son propre mouvement, soit qu’il eût reçu des ordres de son gouvernement, à cet égard , il refusa de rendre la colonie. Ce coniretems força le chef supérieur de l’expédition française à prendre des mesures pour attendre de nouveaux ordres de France. 11 lui fut enjoint de faire partir sur-le-champ tous les naufragés qui arrivaient dans l’île de Saint-Louis.

Tout nous porte à croire que le retard qui

fut apporté à la restitution de nos établissemens, dépendit du gouverneur anglais 5 qui y mit des obstacles toutes les fois que les circonstances le lui permirent. Il allégua d’abord qu’il n’avait pas reçu l’ordre de rendre la colonie, et qu’en outre il manquait de navires pour transporter ses troupes et tous les objets qui appartenaient à sa nation. Cette dernière allégation suffit seule pour prouver combien peu il était disposé à se retirer de l’île Saint-Louis; car le gouverneur français , afin d’applanir toutes les difficultés 9 lui proposa la flûte la Loire pour servir de transport, et il fut refusé. Nous croyons avoir deviné la cause de ce retard dans la remise de la colonie , et nous pouvons en présenter deux raisons qui nous paraissent d'autant mieux fondées , qu elles prennent leur source dans cette politique britannique qu’on voit en toute circonstance ne suivre d’autre règle que celle de l’intérêt de sa puissance ou de son commerce Nous ne les livrons d’ailleurs que comme des présomptions ; mais ces présomptions semblent si bien confirmées par les événemens auxquels elles ont rapport , que nous n’hésitons pas à les soumettre à nos lecteurs.

Nous pensons donc que M. Beurthonne avait reçu l’ordre de rendre les îles Saint-Louis et de

Gorce, à l’escadre française qui devait se présenter pour en prendre possession; niais nous pensons aussi qu’il lui était recommandé de ne les évacuer que le plus tard qu’il pourrait, dans le cas où le commerce et le gouvernement anglais pourraient tirer quelques avantages d’un retard.

En effet , si M. Beuthonne n’avait pas reçu d’instructions pour rendre la colonie , il lui était bien certainement inutile d’alléguer qu’il manquait de moyens de transport. Aux instances du gouvernement français , il n’avait qu’à faire une réponse toute simple et sans réplique , celle que son gouvernement ne lui avait donné aucun ordre. C’est donc par l’espèce de vacillation qu’il mit dans ses réponses , qu’il nous a luimême mis sur la voie de l’opinion que nous nous sommes formée ; c’est d’après ses paroles et ses actions que nous avons du croire ce que nous avons osé avancer. Mais enfin , dira-t-on, quel avantage ce délai pouvait-il procurer au gouvernement anglais? Voici, comme nous le disions plus haut, ce qu’il nous est bien permis de conjecturer à cet égard.

La traite des gommes était à la veille de se faire ; il était bien juste que les commerçans anglais qui étaient dans le Sénégal enlevassent

cette récolte , qui eut appartenu au commerce français , si la colonie eût été rendue.

Un second motif, non moins puissant c’est que nous étions au moment de la mauvaise saison , et que les établissemens anglais sur la rivière de Gambie ( lieu où devait se rendre une partie de la garnison anglaise), sont extraordinairement malsains : des maladies presque toujours mortelles y régnent pendant l’hivernage , et enlèvent communément les deux tiers des Européens nouvellement arrivés. Tous les ans le ravage est le meme , et tous les ans on est obligé de transporter de nouvelles garnisons ; ceux qui ont le bonheur de résister à ces terribles épidémies , viennent en convalescence à File de Gorée, où l’air est assez salubre. Telles sont les raisons qui , selon nous , ont occasionné le retard de la remise des établissemens sur la côte d’Afrique.

Au demeurant, et sans nous épuiser davantage en conjectures , terminons par une dernière remarque ; c’est que le commandant anglais obéit peut-être plus en cette circonstance à la politique coutumière deson gouvernement, qu’à des considérations locales et particulières. Qu’on se rappelle en effet ce qui s’est passé lors de la restitution de nos établissemens d’outremer, à

la paix de 1802 et à celle de 1 8 1 4 > et l’on verra que le ministère britannique , sans trop s’inquiéter d’en donner des raisons , s’est fait un principe très-fidèlement suivi de ne pas aimer à se désaisir. (1)

Le naufrage de la frégate la Méduse , favorisa les desseins du gouverneur ; car quelle sensation pouvait produire l’arrivée d’une expédition dont la principale voile n’existait plus , et dont les trois autres navires ne parurent que les uns après les autres ? Si les Anglais avaient eu l’intention de nous rendre la colonie à notre arrivée , le désordre dans lequel nous nous présentâmes eût suffi seul pour leur faire naître l’idée de ne pas se presser à se retirer de l’île Saint-Louis. Mais ce que nous concevons à peine, c’est que ce gouverneur , après un bon accueil de quelques jours, ait exigé que les troupes françaises fussent éloignées de la colonie. Et

Quelles étaient ces troupes? des malheureux presque nus , exténués par de longues fatigues et les privations qu’ils avaient eu à supporter au milieu des déserts ; presque tous étaient sans

(1) Tout le monde connaît le proverbe populaire qui rend très-bien notre idée ; Ce qui est bon à prendre est bon il garder.

armes. Craignait-il l’esprit des Colons et même des Nègres qui n’était pas en sa faveur, et qui virent avec le plus grand plaisir l’arrivée des Français ? Cela n’est guère supposable.

Tous les naufragés étant donc rassemblés à Saint-Louis , comme nousl’avons déjà dit , notre gouverneur, deux jours avant son départ pour le Cap-Verd , songea à envoyer un navire à bord de la Méduse pour y chercher un somme de 100,000 francs , apportée pour être Je trésor de la colonie (i) , ainsi que des provisions qui

(i) On ne saurait croire à combien de bruits populaires ont donné lieu ces 100,000 francs. Il est des gens qui ne croient pas encore qu’il aient jamais été embarqués sur la frégate. Comment expliquent-ils cette supposition? C’est en demandant comment se seraient conduits autrement que l’ont fait certaines personnes , des gens qui auraient vendu les intérêts de leur pays et leur honneur à des intérêts étrangers. Nous ne doutons pas , pour nous , que ce bruit ne soit une fable. La sottise , l’orgueil , l’entêtement qui nous ont conduits sur le banc d’Arguin , n’ont pas besoin qu’on leur prête d’autre crime. D’ailleurs, s’il est quelquefois des gens qui vendent leur honneur , il n’en est point qui vendent en même tems leur vie ; et ceux qu’on voudrait accuser de quelque chose de plus que d’une haute incapacité, ont assez prouvé, dans les dangers qui leur étaient personnels, qu’ils savaient très-bien pourvoir à leur propre sûreté.

s’y trouvaient en quantité , et dont on manquait, pour ainsi dire, dans les établissemens français. On parlait très-peu des hommes qui étaient restés à bord, et auxquels on avait juré de les envoyer chercher , dès qu’on serait arrivé à Saint-Louis; mais déjà on ne pensait presque plus à ces infortunés. M. Corréard rap** porte que le premier jour qu’il fît une promenade dans la ville , étant allé rendre une visite à la famille du gouverneur , pendant la conversation, on vint à parler de la goélette qu’on allait expédier, et de la possibilité de retrouver les 100,000 francs , des vivres et des effets. Voyant qu’on ne disait rien des dix - sept infortunés qui étaient restés sur la frégate , il ne put s’empêcher de dire : «Mais un objet plus précieux dont on ne parle pas , ce sont les dixsept malheureux qui ont été abandonnés !— Bah! répondit-on , dix-sept ! il n’en reste pas trois. — N’en resta-t-il que trois , répliqua-t-il , qu’un seul , sa vie est préférable à tout ce qu’on peut retirer de la frégate ; » et il sortit indigné.

Lorsque , dans la première partie de cet ouvrage, nous avons présenté Madame et Mademoiselle Schmalz , seules impassibles lors de réchouement de la frégate, et semblant s’élever au-dessus de la consternation générale, on a pu

leur faire honneur d’une grandeur d’arae peu commune et d’un courage plus que viril. Pourquoi faut-il que nous soyons obligés de détruire ici l’illusion honorable que nous avons pu eau. ser ? pourquoi , lorsque ces dames ont porté l’indifférence jusqu’à se soustraire aux plus ordinaires devoirs de l’humanité , en s’abstenant de rendre la moindre visite aux malheureux déposés dans l’hôpital de Saint - Louis , nous ont-elles révélé elles -mêmes que leur calme sur la frégate, n’était qu^une profonde insensibilité ?

Nous poumons au reste , sinon excuser , au moins nous expliquer cette dernière marque de leur dureté ; quel spectacle en effet les attendait dans ce triste séjour, sur le nouveau théâtre où les tristes victimes d’une première inhumanité avaient à lutter contre les nouvelles mi sères que leur préparait l’indifférence , l’incurie de leurs semblables? La vue d’hommes qui tous portaient dans leur cœur le souvenir des fautes d’un mari , d’un père , ne devait pas être un objet que leurs regards fussent très-avides de chercherou de rencontrer ; et, à cet égard, le soin quelles mirent à éviter l’hôpital, nous parait presque pardonnable. Mais ce qui ne l’est point , ce qui ne saurait l’être , ce que nous

n’avons pu apprendre qu’avec une inexprimable surprise, c’est que Mademoiselle Schmalz, nous jugeant sans doute d’apres une manière de penser qui n’était pas la nôtre , et ne croyant pas possible que les fautes de son père et la conduite inhumaine d’elle et de sa mère ne fussent pas un jour connues en France , se soit bâtée de prévenir cette publication, en écrivant à ses amis, à Paris, une lettre justificative de ses rapports avec les naufragés du radeau , et eu cherchant à dévouer ces malheureux au mépris, à la haine publique. Elle avouait dans cette lettre singulière qui a circulé dans les sociétés de Paris, que la vue de ces naufragés lui inspirait une horreur dont elle n’était pas maîtresse. « îl m’était , disait-elle, réellement impossible de supporter la présence de ces hommes, sans que j’éprouvasse un mouvement d’indignation. 9

Quel était donc notre crime aux yeux de Ma» demoiselle Schmalz? Ah! sans doute celui de trop bien connaître les véritables coupables de nos malheurs. Oui, à ce titre, toutes les fois que Mademoiselle Schmalz nous voyait , ce qui était excessivement rare, notre présence devait faire sur elle l’effet de la foudre. Elle pouvait se dire : Voilà les hommes qui tiennent dans

leurs mains le sort de mon père. S’ils parlent, s’ils font entendre des plaintes, qu’ils retiennent jusqu’ici , si on les écoute (et comment ne les écouterait-on pas dans un pays où une Charte, noble présent d’un Monarque auguste, fait régner la justice et la loi?) au lieu d’ètre la fille d’un gouverneur , je ne suis plus qu’une misérable orpheline; au lieude ces honneurs dont il m’est si doux de me voir entourée , je retombe dans l’abaissement et l’oubli qui attend d’ordinaire la triste famille d’un grand coupable.

Il est certain que si nous avions écouté nos douleurs, si nous avions poursuivi devant le tribunal des lois les auteurs de nos maux , il est difficile de croire qu’ils eussent échappé aux rigueurs de l’inflexible justice. Mais nous avons été généreux , et c’est nous qu’on opprime ! Ainsi donc , selon que les historiens du cœur humain l’ont trop souvent observé, il est plus facile de pardonner F injure quon a reçue que celle que Von a faite .

Le petit navire choisi pour aller à la frégate était une goélette commandée par un lieutenant de vaisseau : des plongeurs noirs et quelques passagers composaient son équipage. Elle partit de Saint-Louis le 26 juillet, ayant à son bord des vivres pour huit jours / ensorte qu’ayant

éprouvé des vents contraires , elle fut obligée de rentrer dans le port , après avoir inutilement lutté sept ou huit jours pour se rendre à bord de la Méduse.

Cette goélette partit de nouveau , après avoir fait, cette fois, à peu près pour vingt-cinq jours de vivres ; mais comme la voilure était trèsdélabrée , et que le propriétaire de ce bâtiment ne voulait point la faire changer avant qu’elle fut entièrement hors d’état de servir , on fut obligé de remettre en mer après quelques légères réparations seulement. Ayant éprouvé au large un assez fort coup de vent, les voiles furent presque détruites , et il fallut rentrer dans le port après quinze jours environ de navigation , sans avoir pu en atteindre le but. Alors on fit faire une nouvelle voilure , ce qui demanda à peu près dix jours. Dès quelle fut ins tallée , on sortit pour la troisième fois, et l’on atteignit la Méduse , cinquante-deux jours après son abandon.

Une réflexion toute simple se présente ici à l’esprit le plus inattentif; il est certain que tout lecteur doit présumer qu’il n’y avait dans la colonie que cette seule goélette. 11 est de notre devoir de le détromper ; plusieurs autres négocians offrirent leurs navirent , mais ils furent

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